samedi 30 janvier 2010

Où en est l’ouverture kurde ?


Le 28 janvier dernier, le parlement a commencé à examiner deux textes, présentés comme faisant partie du projet d’ouverture kurde du gouvernement. Le premier établit un sous-secrétariat d’État à l’ordre public et à la sécurité, une institution présentée comme un pôle de réflexion et d’analyse de la lutte contre le terrorisme. Le second crée une institution indépendante de protection des droits de l’homme, qui examinera les plaintes concernant les actes de torture, les cas de discrimination et les atteintes aux droits fondamentaux. Cette nouvelle a fait écho à des déclarations de Recep Tayyip Erdoğan qui, la veille, avait annoncé sa détermination à poursuivre un processus d’ouverture kurde, fortement entamé, au mois de décembre, par la dissolution du DTP et les manifestations qui l’avaient entourée. Le ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, qui vient de demander aux préfets d’alléger les contrôles militaires sur les routes du sud-est, a salué cette relance parlementaire. En tant que ministre en charge de l’ouverture kurde, il s’est efforcé également de la mettre en rapport avec les récentes révélations concernant le plan «Balyoz» (cf. nos éditions des 21 et 23 janvier 2010) et le projet en cours de révision de la Constitution (cf. notre édition du 22 janvier 2010). Selon lui, tout cela prouverait que les efforts, faits par le gouvernement pour renouer avec son initiative kurde, se font dans une Turquie «nouvelle», «démilitarisée, plus transparente et plus ouverte.»

Pourtant, compte tenu du contexte ambiant, la relance de l’ouverture démocratique, visant à apporter une solution politique à la question kurde, apparaît comme une entreprise mal engagée. En effet, outre le fait que la création d’un sous-secrétariat d’Etat à l’ordre public n’était peut-être pas la première décision à prendre pour inaugurer de façon convaincante la réactivation de ce processus, il faut rappeler qu’après la dissolution du DTP, des mesures répressives répétées ont lourdement frappé de nombreux responsables kurdes. Le 24 décembre dernier, en particulier, 35 responsables politiques dont 8 maires, ont été arrêtés dans le cadre d’une enquête visant le KCK/TM (Le Conseil de Turquie de l’Union des Communautés Kurdes) que la justice turque soupçonne d’être la branche urbaine du PKK. Les images de ces personnes menottées, alignées en file indienne, et placées sous l’étroite surveillance de policiers en uniforme, ont frappé une partie de l’opinion, et provoqué des débats intenses dans les médias pendant plusieurs jours. Le 13 janvier, dans le cadre de la même enquête, et pour des propos tenus en décembre, le maire de Diyarbakır, Osman Baydemir (photo), a fait l’objet d’une mesure de contrôle judiciaire lui interdisant de sortir de Turquie. Le 21 janvier, neuf responsables du nouveau parti kurde BDP ont été arrêtés dont le maire d’Iğdır…

Dès le début du mois de janvier, le vice-président de l’AKP, Hüseyin Çelik, estimait que le processus d’ouverture kurde du gouvernement avait été gravement endommagé, tant par l’accueil triomphal réservé au groupe de la paix (ce groupe de rebelles qui avaient accepté symboliquement de déposer les armes au poste frontière de Habur, cf. notre édition du 8 novembre 2009), que par les images des responsables kurdes menottés, lors de l’opération visant le KCK/TM. Mais Hüseyin Çelik affirmait déjà que le gouvernement n’avait pas d’autres options que de continuer dans la voie qu’il s’était tracé depuis l’été ; une opinion que le premier ministre n’a cessé de réitérer. Toutefois, pour se convaincre que le gouvernement a réellement repris la voie de la réforme en la matière, il en faudra plus que les mesures limitées annoncées cette semaine au parlement. En novembre dernier, lors du lancement de l’ouverture kurde à l’Assemblée nationale, le ministre de l’Intérieur avait justifié la modestie de ses premières réformes, en invoquant l’impossibilité pour le gouvernement de réviser la Constitution par voie parlementaire. Force est néanmoins de constater que, la semaine dernière, un projet référendaire de révision constitutionnelle a été lancé par l’AKP, et qu’il ne concerne que peu l’ouverture kurde, qui semble être passée, dans les faits, au second rang des préoccupations gouvernementales.
JM

vendredi 29 janvier 2010

L’érosion du verrou constitutionnel turc


La contre-attaque déclenchée, il y a une semaine, par la Cour constitutionnelle lorsqu’elle a annulé la réforme de la procédure pénale (de juillet 2009) permettant de traduire les militaires devant des juridictions de droit commun (cf. notre édition du 24 janvier 2010), n’aura pas fait long feu. Un certain nombre d’experts s’étaient interrogés sur la portée de cette nouvelle annulation, en pariant qu’elle ne serait pas suivie par les juridictions concernées. Une première réponse a été donnée, le 27 janvier 2010, par la 12e Cour criminelle d’Istanbul, qui s’est déclarée compétente dans une affaire où plusieurs militaires sont poursuivis. Cette procédure judiciaire avait été lancée à la suite de la découverte de la cache d’armes de Poyrazköy (près d’Istanbul), au printemps dernier, par une enquête liée à l’affaire Ergenekon. La décision de la 12e Cour criminelle d’Istanbul est d’autant plus probante que cette juridiction, avant de se prononcer, a attendu de connaître la décision de la Cour constitutionnelle, qui est finalement intervenue, comme l’on sait, le 21 janvier dernier. En réalité, pour les juges de la 12e Cour criminelle d’Istanbul, l’annulation par la Cour constitutionnelle de la réforme de juillet 2009, ne fait que ramener la situation à ce qu’elle était, avant la réforme en question. À cette époque, des juridictions civiles pouvait parfaitement se saisir de cas impliquant des militaires, dès lors que ces derniers étaient poursuivis pour des infractions ne figurant pas dans le code de justice militaire. Les infractions dont sont accusés les militaires dans l’affaire de Poyrazköy (complots, préparation de coups d’Etat…) ne figurant pas dans le code de justice militaire et impliquant aussi par ailleurs des civils, les juges de droit commun se sont donc estimés compétents sur ce dossier, en considérant que l’annulation de la Cour constitutionnelle ne changeait rien en la matière. La décision de la 12e Cour criminelle d’Istanbul est donc particulièrement importante, parce qu’elle confirme que les juges de droit commun resteront saisis dans la plupart des affaires de complots militaires, qui sont en cours d’examen ou de jugement, à l’heure actuelle, notamment dans la fameuse affaire «Ergenekon».

L’accalmie aura donc été de courte durée pour l’establishment, et ce d’autant plus qu’une autre surprise est venue bousculer le cours des événements, au début de cette semaine. Le 25 janvier 2010, le parti nationaliste MHP a, en effet, annoncé, qu’il acceptait de rencontrer l’AKP pour débattre de la révision constitutionnelle que ce dernier souhaite soumettre au printemps à référendum (cf. notre édition du 22 janvier 2010). Le soutien du MHP à ces amendements, qui affecteraient une vingtaine d’articles de la Constitution, notamment ceux concernant la dissolution des partis politiques ou ceux traitant des statuts de la Cour constitutionnelle et du HYSK (l’équivalent du Conseil supérieur de la magistrature en France), pourrait faciliter la réforme constitutionnelle voulu par l’AKP, en permettant de la faire adopter par le parlement et d’éviter ainsi d’avoir à recourir à un référendum. De surcroît, les députés kurdes de l’ex-DTP, devenu BDP, et ceux du petit parti de gauche DSP pourraient eux aussi apporter leur soutien à la réforme, laissant donc le CHP s’opposer seul au changement constitutionnel.

En réalité et à la réflexion, cette annonce n’est pas totalement surprenante, car elle réactive un type de clivages qui s’était déjà manifesté auparavant, au sein du parlement, depuis les élections législatives de juillet 2007. Rappelons-nous, en août 2007, tous ces partis (MHP, DSP et DTP), nouvellement représentés au parlement, avaient alors accepté de prendre part à l’élection présidentielle (cf. nos éditions des 14, 15, 21 et 31 août 2007) et permis ainsi de surmonter le problème du quorum des 367 députés, qui avait bloqué le déroulement de la première présidentielle, en avril 2007 (cf. nos éditions des 7, 10, 12 et 27 avril 2007). En janvier-février 2008, alors que le projet de «Constitution civile» du gouvernement venait de s’enliser une première fois, le MHP avait contribué au déblocage du débat, en soutenant une révision constitutionnelle permettant de lever l’interdiction du voile dans les universités (cf. notre édition du 3 février 2008). Si les amendements constitutionnels proposés sur cette question touchant à la laïcité, n’avaient pas été votés par le DSP, en revanche ils l’avaient été par les Kurdes du DTP. En fait, l’élection présidentielle de 2007, la révision sur le voile de 2008 et le projet actuel de révision constitutionnelle illustrent bien cette volonté de recentrage du MHP. Dans les 3 cas, alors que la crise menaçait, le parti nationaliste a délaissé l’opposition pour essayer de se poser en formation politique «raisonnable» contribuant au déblocage des conflits potentiels. Lors de la réunion de son groupe parlementaire, le 26 janvier dernier, le leader du MHP, Devlet Bahçeli (photo) a d’ailleurs déclaré que son parti était ouvert à la discussion, dès lors que les amendements constitutionnels proposés seraient publiquement débattus, tout en se démarquant de l’opposition systématique manifestée par le CHP à l’égard des réformes constitutionnelles.

Toutefois, dans le cas présent, l’attitude du MHP rejoint également d’autres préoccupations plus tactiques, notamment celle de ne pas laisser le champ libre à l’AKP sur la question de la réforme constitutionnelle. Car, en remportant, d’abord, une victoire facile, lors d’un référendum constitutionnel, le parti gouvernemental aurait, ensuite, la possibilité de transformer les prochaines législatives en un plébiscite sur la nécessité d’une nouvelle Constitution. Cette ligne du parti nationaliste répond aussi pleinement à une autre de ses préoccupations constantes, celle de chasser sur les terres électorales du parti de Recep Tayyip Erdoğan, en reprenant à son compte une partie des projets du gouvernement pour essayer de les retourner contre lui. Ainsi, en février 2008, le lancement de la réforme sur la voile à l’université, grâce à l’appui du MHP, s’était finalement retourné contre l’AKP, en provoquant l’engagement de la procédure, qui avait failli aboutir à la dissolution du parti gouvernemental. Alors même que cette procédure était pendante, le MHP avait proposé également une autre révision constitutionnelle, qui rendait certes plus difficile la dissolution des partis politiques, mais qui facilitait l’interdiction de leurs responsables politiques ; une initiative qui avait été alors considérée comme une tentative de permettre à la Cour constitutionnelle d’évincer Recep Tayyip Erdoğan, sans dissoudre l’AKP.

En tout état de cause, tant la décision de la 12e Cour criminelle d’Istanbul que l’attitude du MHP sur la réforme constitutionnelle, contribuent à l’érosion d’un verrou constitutionnel, constitué à la fois par les annulations de la Cour constitutionnelle et par l’impossibilité, pour le gouvernement, de réviser la Constitution par voie parlementaire.
JM

jeudi 28 janvier 2010

Le chef d’état-major perd patience, et alors ?


La révélation du plan Balyoz par «Taraf» a provoqué un véritable séisme politique et médiatique en Turquie, depuis une semaine. Les réactions des autorités militaires ayant été tout sauf convaincantes, le chef d’Etat major a essayé de reprendre les choses en main, en tapant du point sur la table, lundi dernier. Au moment où le cerveau de l’affaire, le général Çetin Doğan, admettait que la principale voix figurant sur les enregistrements du séminaire ayant débattu du fameux plan, était bien la sienne, le général Başbuğ a plutôt évité de revenir sur le contenu de ce projet de coup d’Etat militaire, en tentant de renvoyer la révélation de Balyoz aux oubliettes de l’histoire. «Ces coups d’Etat appartiennent au passé. Nous estimons que l’important est la démocratie, qui voit le pouvoir alterner par le biais d’élections… », a déclaré le chef de l’armée turque de plus en plus contesté. Autrement dit : «cessez de nous embêter avec ces vieilles histoires et fermez le ban !». La déclaration du général Başbuğ aurait presque prêté à sourire, si elle ne s’était assortie de menaces. «Comment peut-on imaginer que les forces armées turques projettent des attentats à la bombe contre la maison de Dieu ? C’est injuste. La patience de l’armée, aussi, a ses limites», a ajouté le chef d’état-major, prenant une posture martiale, qui en d’autres temps aurait peut-être fait rentrer tout le monde dans le rang, mais qui, de nos jours, n’impressionne plus personne et qui n’a fait que mettre un peu plus en lumière la faiblesse pathétique qui est devenue celle de l’armée. Car, à l’issue des menaces du général, qui a également annoncé que ses services avaient engagé une campagne pour enrayer les fuites qui donnent lieu à ces révélations médiatiques fracassantes, beaucoup de commentateurs et d’observateurs ont pris un malin plaisir à lui demander ce qu’il pourrait bien advenir si les critiques ne cessent pas et si le scandale continue à prendre de l’ampleur…

Au lendemain de ce nouveau «coup de gueule» d’İlker Başbuğ, à l’occasion de la traditionnelle réunion de leurs groupes parlementaires du mardi, les principales forces politiques turques, se sont largement exprimé, à leur tour, sur le plan Balyoz. Recep Tayyip Erdoğan avait déjà évoqué plusieurs fois cette affaire au cours du week-end, en rappelant les basses manœuvres politiques dont avaient été victimes, en leur temps, Adnan Menderes ou Turgut Özal. Il a de nouveau sonné la charge en dénonçant cette nouvelle atteinte à la démocratie, et en la reliant à une certaine conception de l’exercice du pouvoir, illustré notamment par les célèbres assassinats inexpliqués de journalistes. Cela l’a conduit à s’écrier : «L’histoire révèle les faits et la vérité apparaît progressivement. Nous sommes en train de lever les mystères entourant la mort des journalistes Dink, Ipekçi et Mumcu. En faisant la lumière sur ces événements, nous agirons pour qu’ils ne se reproduisent plus. » Faisant allusion par ailleurs à une déclaration de Deniz Baykal, dans laquelle ce dernier avait affirmé qu’il était l’avocat d’Ergenekon, le leader du parti majoritaire s’en est pris aussi aux partis d’opposition, en s’étonnant de leur complaisance à l’égard des complots et de l’illégalité ambiante. Cela l’a amené à rejeter encore une fois l’accusation de «dictature civile», qui est devenue le leitmotiv des chroniqueurs hostiles à son gouvernement, depuis quelques semaines. Dénonçant cet argument comme un procédé qui vise, selon lui, à déstabiliser le pays, le premier ministre a ironisé sur ces journalistes qui parlent de dictature, alors que, huit ans bientôt après l’arrivée de l’AKP au pouvoir, ils n’ont toujours pas été empêchés d’écrire…

En tout état de cause, les autorités militaires n’ont pas trouvé de soutien efficace du côté des partis d’opposition qui ont suivi la ligne hésitante, qui avait déjà été la leur par le passé, à propos d’affaires similaires au plan Balyoz. Tout en dénonçant la campagne de presse qui est, selon lui, engagée contre l’armée, Devlet Bahçeli, a estimé que les explications du général Başbuğ sur le plan Balyoz n’étaient pas satisfaisantes. Il appelé les militaires à faire la clarté, non seulement sur ce dernier scandale, mais aussi sur les autres affaires dans lesquelles l’armée est impliquée actuellement, en s’interrogeant toutefois sur le fonctionnement interne de celle-ci, et notamment sur la fiabilité de sa chaine de commandement.

Quant à Deniz Baykal, il a estimé que si les révélations concernant le plan Balyoz étaient vraies, le chef d’état major, İlker Bağbuğ, devait immédiatement être relevé de ses fonctions par le gouvernement. Mais le leader kémaliste a aussi fortement mis en cause la véracité du plan en question, en dénonçant ce qu’il considère comme le dernier avatar d’une suite de révélations de coups d’Etat «bidon». «Tout le monde parle de coups d’Etat. Vous voyez des coups d’Etat à la une des journaux, sur les écrans de télévision. Et le premier ministre ne parle que de ça sans arrêt.», a déclaré Deniz Baykal, en exprimant la crainte, que toute cette agitation, ne soit en fait que la parade trouvée par le gouvernement pour endiguer la défiance et l’impopularité dont il serait l’objet. Cela a amené le leader du CHP à noircir encore le tableau, en évoquant la situation délétère dans laquelle serait plongée la Turquie aujourd’hui, citant pêle-mêle, l’ouverture kurde qui diviserait le pays, les institutions publiques qui se contrediraient, et bien sûr l’armée qui serait victime de campagnes de dénigrement. «Nous en sommes arrivés là !», a conclu Deniz Baykal au terme d’un constat dont on se demande, si a défaut de refléter vraiment la situation politique du pays, il n’évoquerait pas plutôt les difficultés du CHP dont la ligne est décidément de plus en plus périlleuse et de plus en plus difficile à suivre.
JM

mardi 26 janvier 2010

Turquie-Arménie : difficile normalisation diplomatique.


La décision rendue par la Cour constitutionnelle arménienne, ce 12 janvier 2010, à propos du protocole turco-arménien, a accentué d’un cran des tensions entre les deux pays, qui étaient croissantes depuis la signature des protocoles de normalisation, en octobre 2009. La Cour a considéré que, si ces accords étaient conformes à la Constitution, ils ne pouvaient en revanche être compris comme contraires au 11ème paragraphe de la déclaration d'indépendance de l'Arménie, faisant référence au «génocide de 1915». Cette réserve interprétative de la Haute juridiction arménienne, invoquant génocide, a provoqué l’ire du gouvernement turc, dont la plupart des membres ont condamné avec véhémence l’annonce arménienne. Affirmant qu’Erevan profitait du processus de normalisation pour «remettre la question sur la table», le premier ministre turc a déclaré que l’Arménie avait «essayé d’altérer le texte». La réaction arménienne ne s’est pas faite attendre, le ministre des affaires étrangères, Edouard Nalbandian, répondant que les «conditions préalables» évoquées par la Turquie «mettent en danger tout le processus de normalisation des relations arméno-turques». Avant même que les accords soient soumis à leurs parlements respectifs, puisque le parlement turc a déclaré que ceux-ci ne seraient pas à l’ordre du jour «dans les semaines à venir» (cf. notre édition du 19 janvier), le torchon brûle donc à nouveau entre les deux pays.

Le génocide, horizon indépassable des relations entre les deux pays
Pour révélatrice qu’elle soit, la décision de la Cour constitutionnelle en est-elle surprenante pour autant ? Le processus de normalisation turco-arménien, en effet, est en lui-même un défi, dans la mesure où il évite de traiter de jure mais remet à l’ordre du jour de facto, deux questions cruciales des relations turco-arméniennes : le génocide de 1915 et le conflit du Haut-Karabakh. Le génocide, tout d’abord, est un enjeu de taille, du fait du désaccord de fond existant entre Ankara et Erevan sur «l’ingérence» qui doit être la sienne dans le processus de normalisation. Si la Cour constitutionnelle a fait référence, de manière peu surprenante, à la déclaration d’indépendance de l’Arménie et à la «reconnaissance du génocide» qu’elle encourage, le ministère des affaires étrangères turc considère que la référence «aux massacres dans l’acte est contre l’esprit du processus». Par ailleurs, l’establishment kémaliste a, de son côté, toujours condamné la politique de normalisation du gouvernement, en l’assortissant de critiques virulentes. Côté turc, la déconnexion de la normalisation diplomatique avec l’Arménie, de la question de la reconnaissance du génocide, a été une condition de la signature des protocoles, qui d’ailleurs prévoient la création d’une sous-commission composée d’experts internationaux, devant étudier de manière impartiale cet épisode de l’histoire turque ; une proposition faite depuis 2005 par Ankara à Erevan qui l’avait toujours rejetée jusqu’à présent. En se référant à la déclaration d’indépendance arménienne, la Cour constitutionnelle a montré que cette déconnexion opérée par les protocoles, qui avaient été particulièrement critiquée par la diaspora, a du mal à passer. Les réserves interprétatives de la Cour n’ont, en tout cas, pas échappé au ministère turc des affaires étrangères, qui, de son côté, est toujours confronté aux réticences qu’il a dû surmonter lors de la signature des protocoles, en particulier celles qui concernent le conflit du Haut-Karabakh.

La permanence de la question du Haut-Karabakh
En effet, le second problème de fond que pose le processus de normalisation est la question du Haut-Karabakh, débat d’autant plus difficile à résoudre qu’il fait intervenir un troisième acteur : l’Azerbaïdjan. Ici aussi, les tensions sont fortes entre Ankara et Erevan, Recep Tayyip Erdoğan entendant lier la ratification parlementaire des protocoles à une résolution du conflit régional «acceptable pour l’Azerbaïdjan». La Cour arménienne a, quant à elle, affirmé que les accords «ont une nature exclusivement bilatérale, d’un Etat vers un autre, et ne concernent pas une tierce partie». Sur ce différend initial, les positions de chaque partie se sont raffermies. Le président de la commission des affaires étrangères du Parlement turc, Murat Mercan, a déclaré que la ratification parlementaire n’interviendrait qu’ «une fois que les experts légaux du ministère turc des affaires étrangères auraient achevé leurs travaux», ceux-ci entendant prendre «en considération la sensibilité du peuple azéri». Côté arménien, loin d’associer normalisation et Haut-Karabakh, le ministre des affaires étrangères Edouard Nalbandian a durci la ligne gouvernementale en dénonçant les menaces du président azéri, Ilham Aliyev, à l’adresse de l’Arménie, et déclaré que la situation aurait peu de chances d’évoluer, l’Azerbaïdjan restant «une menace pour la sécurité du peuple du Karabakh» et n’étant pas «prêt à des concessions mutuelles en 2010». Enfin, l’Azerbaïdjan, lui-même, critique les accords entre Ankara et Erevan, et voit dans leur ratification, moins un chemin vers une sortie de crise, qu’une «aggravation du conflit concernant l’enclave du Karabakh». Dépourvu de perspectives d’évolution pour l’année à venir, le conflit du Karabakh conditionne donc également la ratification des protocoles indisposant, sur ce point, chacune des parties en présence. Mais, à cet égard aussi, l’arrêt de la Cour arménienne fait ressortir la «quadrature du cercle» des accords turco-arméniens. L’une des mesures-phares que ceux-ci prévoient est en effet la réouverture des frontières entre les deux pays. Or, leur fermeture remonte précisément au conflit arméno-azéri du Haut-Karabakh, en 1993. Dès lors que la fermeture des frontières est due à un conflit qui implique l’Azerbaïdjan, que celui-ci n’a pas, aux yeux de l’Arménie, son mot à dire dans le protocole, et que le conflit n’est pas résolu, la réouverture des frontières revient à mener bilatéralement une négociation engageant trois parties : une équation bien sûr difficile à résoudre.

Ankara comme Erevan étaient d’ailleurs conscients de la fragilité des accords, dont l’impact diplomatique réclamait largement de négocier sur des bases communes définies au préalable. Edouard Nalbandian reconnaissait ainsi, ce 12 janvier, que la présence de conditions préalables aurait empêché le lancement de ce processus. En outre, les acteurs eux-mêmes du processus sont de plus en plus réservés quant à sa ratification. Ainsi, Recep Tayyip Erdoğan a déclaré la semaine dernière que son pays ne pourrait «jamais accepter» la décision de la Cour arménienne», tandis que les principaux partis turcs s’opposaient vigoureusement aux accords avec l’Arménie : le MHP déclarant que le gouvernement devait «retirer l’examen des protocoles du Parlement en réponse à cette grave situation» (la déclaration de la Cour), et le CHP affirmant qu’il ne permettrait pas au parlement de ratifier les accords. En face, la diplomatie arménienne «n’exclut pas que les pourparlers échouent», et en parle déjà parfois au passé, Edouard Nalbandian ayant déclaré qu’en cas de non-ratification, «sans parler de victoire, l’Arménie ne perdra rien par rapport à la situation antérieure au processus». Plutôt qu’une manifestation de mauvaise volonté d’Erevan, la décision de la Cour constitutionnelle a donc mis à nu la contradiction qui menace ce processus, en particulier le fait que les accords entendent traiter les symptômes de la crise turco-arménienne sans prendre en compte ses causes profondes. Soumis à de vives critiques dans chacun des pays, qu’elles soient parlementaires, populaires ou en provenance de pays tiers, les protocoles du 10 octobre semblent donc cristalliser les limites du caractère bilatéral de la normalisation turco-arménienne. Pour autant, le processus engagé par la diplomatie du football n’est pas mort et nous suivrons avec attention ses développements des prochaines semaines.

Louis-Marie Bureau

dimanche 24 janvier 2010

L’establishment contre-attaque !


Alors que le plan «Balyoz» fait la une de toute la presse turque, après les révélations fracassantes que « Taraf » a publiées, le 20 janvier 2009, en dénonçant un nouveau complot qui aurait été préparé, en 2003, par l’état-major, au lendemain de l’arrivée de l’AKP au pouvoir, l’armée s’est fait entendre, à plusieurs reprises, pour essayer de dégonfler l’affaire. Le 21 janvier, le général Çetin Doğan, l’ex-chef de la première armée, considéré comme le cerveau du complot, a minimisé la portée de cette révélation, en expliquant que le chef d’état-major (qui était alors Hilmi Özkök, un militaire connu pour avoir été plutôt souple dans sa relation avec le gouvernement de l’AKP) était parfaitement au courant et qu’en réalité, ce plan n’était pas un complot militaire, mais un exercice basé sur une hypothèse d’école de déstabilisation. Cette version a été confirmée par une déclaration électronique parue sur le site des Forces armées turques, le même jour.

Mais, la contre-offensive la plus saillante de l’establishment est venue, une fois de plus, de la justice ; une institution dont les juridictions supérieures (Cour constitutionnelle, Cour de cassation, Conseil d’Etat) ont régulièrement prouvé, depuis 2007, qu’elles constituaient un contre-pouvoir souvent beaucoup gênant pour le gouvernement que l’armée. Ainsi, le 21 janvier dernier, en s’appuyant sur l’article 145 de la Constitution (consacré à la justice militaire), la Cour constitutionnelle a annulé, à l’unanimité de ses membres, la loi réduisant les pouvoirs des tribunaux militaires, et enlevant aux militaires l’immunité dont ils bénéficiaient, même en temps de paix, à l’égard des juridictions de droit commun. Cette loi, adoptée en juillet 2009, qui, dans le sillage des révélations de «Taraf» sur «le plan d’action contre la réaction» en juin 2009 (cf. nos éditions des 17, 18 juin 2009 et 18 juillet 2009), avait autorisé les juges civils à juger les militaires, était apparue comme une véritable révolution en Turquie, sûrement comme l’une des réformes les plus importantes réalisée par l’AKP depuis 2007. Ce texte avait, en effet, levé les obstacles empêchant la convocation par la justice des membres des forces armées soupçonnés d’incursions dans le champ politique, voire carrément accusés de tentative de coup d’État. En octobre 2009, la réforme en question avait notamment entrainé la reprise de l’enquête sur le plan d’action contre la réaction et amené plusieurs officiers d’active à devoir témoigner devant des magistrats civils (cf. notre édition du 27 octobre 2009). Par la suite, en décembre 2009, dans le cadre de l’affaire de la tentative d’assassinat dont Bülent Arınç aurait été l’objet, la justice avait même perquisitionné la salle cosmique (Kozmik Oda), c’est-à-dire des archives comptant parmi les plus secrètes des forces armées (cf. nos éditions du 27 décembre 2009 du 7 janvier 2010).

Le CHP avait pourtant déposé un recours contre la réforme de juillet 2009, devant la Cour constitutionnelle, et celle-ci, en s’appuyant sur l’article 145 de la Constitution, vient de l’annuler. La portée exacte de cette décision risque néanmoins de poser beaucoup de problèmes. En effet, un certain nombre d’experts juridiques font observer qu’elle ne devrait pas remettre en question la possibilité de soumettre les militaires à la justice civile. Avant même la réforme, font d’ailleurs observer certains spécialistes, les militaires qui commettaient des infractions de droit commun n’ayant rien à voir avec leurs fonctions, relevaient déjà des juridictions judiciaires. Mais, de toute évidence, l’état-major ne l’entend pas de cette oreille et a annoncé, dès le 22 janvier 2010, qu’il allait mettre un terme à l’enquête en cours dans la chambre cosmique, en détruisant les archives que les juges étaient en train d’examiner. En réalité, l’annulation de la Cour constitutionnelle appelle une nouvelle loi interprétant l’article 145 de la Constitution et précisant les compétences des juges civils dans des affaires où des militaires sont impliqués. Toutefois, les désaccords sur les conséquences que cette annulation peut avoir concrètement dans la pratique, et en particulier sur les multiples affaires de complot, qui sont en cours d’investigation devant des magistrats civils (Ergenekon, plan d’action contre la réaction, plan Cage…), risquent de provoquer une certaine confusion, dans les jours à venir.

Pour l’heure, la décision de la Cour constitutionnelle a fait l’effet d’une douche froide sur les membres de l’AKP ou sur les juristes favorables au gouvernement. Ces derniers s’en sont pris à la Cour en estimant que ses motifs étaient en fait politiques, et en rappelant d’autres arrêts contestés, notamment la décision sur la nécessité du quorum de 367 députés pour l’élection du président de la République (en 2007) ou celle ayant annulé la réforme levant l’interdiction du port du foulard dans les universités (en 2008). Egemen Bağış, le ministre d’Etat négociateur en chef avec l’UE, a pour sa part, déclaré que cette nouvelle annulation de la Cour constitutionnelle rendait plus urgente que jamais la réalisation d’une réforme de la Constitution. On sait que la révision constitutionnelle, que le gouvernement vient d’annoncer, devrait proposer de transformer le statut de la Cour constitutionnelle, en particulier, en ce qui concerne la désignation de ses membres (cf. notre édition du 22 janvier 2010). Il y a donc fort à parier que cette réforme constitutionnelle sera encore l’occasion de très fortes tensions entre le gouvernement et l’establishment. Ce dernier a néanmoins marqué, jeudi dernier, un point un peu contre le cours du match, par cet arrêt constitutionnel, qui constitue dans l’immédiat un ballon d’oxygène inespéré pour des autorités militaires particulièrement malmenées par les enquêtes judiciaires de ces dernières semaines.
JM

samedi 23 janvier 2010

Le plan «Balyoz» ébranle la presse turque.


Après la révélation du plan «Balyoz», le 20 janvier (cf. notre édition du 21 janvier 2010) , « Taraf » a publié le 21 janvier, comme il l’avait annoncé, les deux listes des journalistes figurant dans le déroulé des opérations projetées par les militaires (photo). La première concerne 36 journalistes, qui auraient été immédiatement arrêtés, si le plan avait été déclenché, la seconde énumère 137 noms sur lesquels le commandement militaire aurait pu compter, sans pour autant que cela constitue une preuve que ces derniers aient été sciemment partie prenante à un tel complot.

Toutefois, ce listing a provoqué une onde de choc dans la sphère médiatique turque en débouchant sur une sorte de catégorisation distinguant les «bons» journalistes (ceux de la première liste) des «mauvais» ou tout au moins de ceux qui seraient «suspects» (figurant dans la deuxième liste). La presse, qui depuis le 21 janvier s’est saisie de l’affaire après l’avoir ignorée la veille, fait largement état des commentaires des intéressés. Les premiers se réjouissent, le plus souvent, du brevet de «démocrate» qui leur est implicitement décerné, les autres s’étonnent de leur mise à l’index, en faisant part de leurs doutes sur la véracité du plan ou en s’insurgeant contre le fait que l’armée ait pu les considérer comme des collaborateurs potentiels. Au sein de la première liste, on trouve la plus grande partie des journalistes dits « libéraux » (Ahmet Altan, Mehmet Altan, Ali Bayramoğlu, Cengiz Çandar ou Murat Belge…) et les journalistes de l’hebdomadaire Agos (Etienne Mahçupyan mais aussi Hrant Dink, assassiné depuis). Au sein de la seconde liste, on trouve des personnalités réputées laïques ou très critiques à l’égard du gouvernement actuel, comme l’ancien ministre des affaires étrangères, Mumtaz Soysal, le journaliste de Vatan, Can Ataklı, le rédacteur en chef d’Akşam, Ismail Küçükkaya, ou le chroniqueur au quotidien Radikal, Mehmet Ali Kışlalı. À cette typologie certes sommaire, mais assez représentative des nouveaux clivages politiques qui sont apparues au cours des dernières années, il faudrait ajouter ceux qui ne sont sur aucune des deux listes, et qui sont probablement à la fois soulagés et déçus…

La presse, dans son ensemble, a commencé, depuis jeudi à évoquer le plan «Balyoz», en essayant d’évaluer la révélation faite par «Taraf», la veille. Les journaux pro-gouvernementaux ont largement rendu compte de ce qui leur apparaît comme un nouveau complot scandaleux contre la démocratie, Zaman n’hésitant pas à titrer sur «le projet de coup d’Etat le plus sanglant», tandis que photos de mosquées et d’avions de combat à l’appui, Bugün titrait sur «un plan terrible» et qu’Aksam parlait de «l’effet Balyoz». Le reste de la presse écrite, (en particulier les quotidiens du groupe Doğan) a cherché à prendre du recul par rapport à l’événement. Hürriyet, Milliyet et Radikal ont ainsi préféré évoquer «la dénonciation» d’un complot, en tentant d’évaluer la nature de cette révélation, plutôt que de la prendre pour argent comptant. Ces quotidiens font largement écho également au démenti apporté par le général Çetin Doğan, l’ex-chef de la première armée, considéré comme le cerveau de l’affaire. Ce dernier a déclaré que le chef d’état-major (qui était alors Hilmi Özkök, réputé plutôt modéré à l’égard du gouvernement de l’AKP) était parfaitement au courant d’une telle opération et qu’en réalité, il ne s’agissait pas d’un complot militaire mais d’un exercice d’école basé sur des scénarios de déstabilisation ; une explication qui a été confirmée par une déclaration des Forces armées turques sur leur site internet. Le général Özkök, aujourd’hui à la retraite, n’a pas souhaité s’exprimer sur cette affaire et Hürriyet accorde une large place à la réaction du vice-premier ministre, Cemil Çiçek, qui estime, pour sa part, qu’il faut prendre, en l’occurrence, le temps de la réflexion.

En réalité, la question n’est pas seulement d’évaluer la nature du fameux document de 5000 pages qui expose les détails du plan «Balyoz», et de savoir s’il reflète vraiment un coup d’Etat qui était alors imminent. Car, même s’il s’avère que ce volumineux rapport n’évoquait qu’un pur scénario, il met cependant en lumière des opérations qui font froid dans le dos (bombes posées dans des mosquées, attentats au cocktail Molotov dans des lieux publics, arrestations massives et internements dans des stades, instrumentalisation de la presse, provocations aériennes à l’égard de la Grèce…). De telles activités donnent, en tout cas, une curieuse image des fonctions qui peuvent être celles d’une armée dans un régime politique sensé être démocratique. Dès lors, plus que la révélation d’un nouveau coup d’Etat, ce que montre surtout l’affaire «Balyoz», c’est le type de mission dont l’armée pouvait s’estimer naturellement investie, en 2003, au lendemain de l’arrivée de l’AKP au pouvoir. Dans le débat politique actuel et notamment dans le contexte des tensions entre les militaires et le gouvernement, cette révélation accrédite ainsi l’idée d’une armée menaçant la démocratie et la vie politique, et on comprend qu’elle risque de peser lourd dans le règlement des différentes affaires en cours où l’autorité militaire est accusée de s’être immiscée indument dans le champ politique (Ergenekon, opération «Cage», plan d’action contre la réaction, attentat contre Bülent Arınç…) et d’avoir l’ambition de continuer à le faire.
JM

vendredi 22 janvier 2010

Référendum et révision constitutionnelle en perspective…


Après l’éventualité d’élections législatives anticipées, évoquée en début d’année (cf. notre édition du 7 janvier 2009), c’est la tenue probable d’un référendum visant à réviser la Constitution, qui occupe désormais la une de l’actualité. Pour mener à bien cette révision le gouvernement entend, tout d’abord, réduire le délai nécessaire à l’organisation d’un référendum. Cette idée avait déjà été à l’ordre du jour, en 2007, pour permettre l’organisation conjointe du référendum ayant permis la réforme de l’élection du président de la République et la tenue des élections législatives anticipées (cf. nos éditions du 4, 17, 22 juin 2007 et 7 juillet 2007). Mais elle avait été bloquée alors par le président de la République (cf. notre édition du 22 juin 2007).

Quoiqu’il en soit, le 20 janvier dernier la commission constitutionnelle du parlement a adopté un projet de loi réduisant ce délai de 120 à 60 jours. Comme en 2007, c’est d’abord un délai de 45 jours qui avait été envisagé, mais finalement ce dernier a été porté à 60 jours, le YSK (Yüksek Seçim Kurulu, Conseil suprême des élections) ayant fait observer que le premier délai projeté risquait d’être matériellement trop court pour organiser une consultation électorale dans de bonnes conditions. La réduction du délai à 60 jours permettrait ainsi au gouvernement de proposer son référendum au mois d’avril prochain.

Quant au contenu de la révision constitutionnelle, elle porterait pour l’essentiel sur : la possibilité d’une représentation au parlement des partis politiques n’ayant pas franchi la barre 10% au niveau national lors des élections législatives, la limitation des conditions nécessaires pour décider de la dissolution des partis politiques, la modification de la composition de la Cour constitutionnelle et de celle du HYSK (Hakimler ve Savcılar Yüksek Kurulu – Conseil des juges et des procureurs), la création d’une commission parlementaire d’éthique (dont le rôle serait de se prononcer sur les conflits d’intérêts pouvant concerner les responsables politiques) et la création d’un Ombudsman.

Rappelons que la Constitution turque actuelle, élaborée dans le sillage du coup d’État militaire de 1980 et entrée en vigueur après son adoption par référendum en 1982, a toujours été contestée. Objet de plus d’une quinzaine de révisions, elle a été profondément amendée, notamment entre 2001 et 2004, pour permettre à la Turquie de satisfaire les conditions nécessaires à l’ouverture des négociations avec l’UE. En 2007, l’opposition et la Cour constitutionnelle se sont appuyées sur des dispositions de cette Constitution pour tenter d’empêcher l’élection d’Abdullah Gül à la présidence de la République. C’est ce qui explique que l’un des premiers objectifs du gouvernement de l’AKP, après sa large victoire de juillet 2007, ait été de proposer l’adoption d’une nouvelle constitution baptisée alors «Constitution civile», par opposition au texte actuel qui serait resté, du fait de ses origines, une constitution militaire (cf. nos éditions des 22 et 23 septembre 2007, 5 octobre 2007, 10 décembre 2007). Après la rédaction, à l’automne 2007, d’une première mouture de la Constitution projetée par une commission d’experts présidée par le constitutionnaliste, Ergun Özbudun, le projet s’est enlisé, en 2008, victime des conflits déclenchés par les premiers débats sur la laïcité qu’il avait provoqués (en particulier sur la question de la levée de l’interdiction du port du voile dans les universités qui fera l’objet d’une tentative de révision constitutionnelle en février 2008). Depuis, le terme de «Constitution civile» est progressivement tombé en désuétude, laissant place notamment, dans le contexte de la campagne pour les élections locales de mars 2009, à l’idée d’une réforme partielle de la Constitution de 1982.

La relance d’un projet de réforme constitutionnelle est actuellement présentée par l’AKP, comme une pièce majeure de la continuation des réformes nécessaires à l’entrée de la Turquie dans l’UE. Mais le contexte, qui avait présidé aux révisions constitutionnelles conduites avant l’ouverture des négociations avec Bruxelles (2001-2004) et soutenues alors par des partis aujourd’hui dans l’opposition (en particulier par le CHP), a profondément changé. Depuis la crise présidentielle de 2007, la question constitutionnelle est devenue un point d’achoppement majeur entre, d’une part, le gouvernement et ceux qui le soutiennent (libéraux…) et, d’autre part, les institutions et forces politiques qui redoutent qu’une remise en cause du texte actuel renforce dangereusement la position dominante du parti au pouvoir (establishement politico-militaire, partis d’opposition, milieux laïques de gauche…).

Certains éléments du paquet d’amendements constitutionnels que le gouvernement se propose de soumettre prochainement à un référendum, constituent notamment des enjeux particulièrement importants, qui ont déjà fait l’objet de polémiques et de conflits au cours des deux dernières années. C’est le cas, tout d’abord, de la réforme rendant la dissolution des partis politiques plus difficiles. On se souvient, en effet, qu’une procédure de dissolution avait été tentée, en 2008, contre l’AKP et qu’elle n’avait finalement échoué que de justesse. C’est le cas, également, de la modification de la composition de la Cour constitutionnelle, principale adversaire du gouvernement, qui depuis 2007, avec le déclin de l’armée, est devenue le meilleur garde-fou pour protéger ce qui reste du système politique établi par la Constitution de 1982. C’est enfin le cas du HYSK, autre garde-fou important, qui gêne la restructuration que connaît le pouvoir judiciaire depuis l’arrivée de l’AKP au gouvernement. Dans le contexte des tensions provoquées par les multiples scandales militaires récemment mis à jour (Kozmik Oda, Balyoz…), il est donc probable qu’une telle réforme de la Constitution risque d’aviver encore la polarisation sourde qui domine la vie politique turque depuis 2007, et de la porter à son comble…
JM

jeudi 21 janvier 2010

«Taraf» révèle un nouveau complot, le plan «Balyoz»


Dans son édition datée du 20 janvier 2010, le quotidien «Taraf» vient de révéler un nouveau complot, le plan «Balyoz» (marteau de forge). Ce plan préparé en 2003, peu après l’arrivée de l’AKP au pouvoir (novembre 2002), aurait eu pour premier objectif d’organiser une série d’attentats à la bombe contre des mosquées, en particulier contre les mosquées de «Fatih» et de «Beyazit», qui comptent parmi les plus fréquentées d’Istanbul. Le quotidien révèle en particulier les noms de code de «Çarsaf» (Burqa) et «Sakal» (barbe) de ces deux opérations consistant à déclencher des explosions et des mouvements de panique, au moment de la prière du vendredi, et à inciter les fidèles ensuite à investir la rue pour manifester violemment. Ces activités de déstabilisation auraient été suivies par une série d’initiatives visant à accroître le chaos : incidents aériens entre la Turquie et la Grèce pour montrer que le gouvernement assurait mal la sécurité du pays, organisations de manifestations républicaines laïques, et attaques au cocktail Molotov contre le musée de l’aviation de Yeşilköy, à Istanbul.

Le plan en question aurait été principalement élaboré par 3 généraux aujourd’hui à la retraite (Çetin Doğan, Ibrahim Fırtına et Ergin Saygun) et approuvé par une assemblée de 162 membres des forces armées dont 29 généraux. Il reposerait sur un document de près de 5000 pages, qui mentionnerait aussi fréquemment le nom de l’amiral Örnek, dont les carnets controversés décrivant la préparation d’un complot du même genre avaient été révélés par le magazine Nokta, en avril 2007, ce qui avait à l’époque conduit à l’interdiction du magazine en question. Le document planifiant le plan «Balyoz» vanterait en particulier les méthodes du coup d’Etat du 12 septembre 1980, et décrirait l’AKP comme un parti fondamentaliste, faisant le jeu des Etats-Unis et de l’Union Européenne contre la République laïque. Il analyserait la victoire du parti de Recep Tayyip Erdoğan, avant tout comme la conséquence d’un vote protestataire et plaiderait pour une coordination de l’action des associations laïques les plus en vue (en particulier l’association pour une vie moderne de Türkan Saylan –ÇYDD- ou l’Association de la pensée kémaliste –ADD- organisatrice des meetings républicains de 2007), des partis d’opposition et des forces armées pour reprendre en main la situation.

Ce n’est pas la première fois bien sûr que « Taraf » jette un tel pavé dans la marre. Depuis sa création en novembre 2007, par l’écrivain Ahmet Altan et par un groupe d’intellectuels dont une partie ont milité dans des mouvements d’extrême-gauche dans les années 70 et ont compté parmi les victimes du coup d’Etat de 1980, le quotidien, qui est devenu la bête noire des forces armées turques, est accusé par ses détracteurs d’être manipulé et financé par les réseaux de Fetullah Gülen, sans que cela ait pu être prouvé. Depuis deux ans, il a été à l’origine de la plupart des grands scandales et révélations de complot qui ont ébranlé l’institution militaire. C’est ainsi ce journal qui, en octobre 2008, a accusé l’armée d’avoir sciemment laissé le PKK conduire une attaque meurtrière contre la garnison d’Aktütün, dans le sud-est, afin de susciter des réactions anti-kurdes au sein de l’opinion publique turque. C’est encore le même journal, qui a mis à jour, en juin 2009, le «plan d’action contre la réaction», un complot conçu par des militaires proches de l’état-major, qui aurait eu pour objectif de ternir l’image du gouvernement. C’est enfin «Taraf» qui, en novembre dernier, avait révélé le plan « Cage », une opération organisé par des officiers de marine et visant à assassiner des personnalités non-musulmanes, là encore pour créer une situation chaotique et décrédibiliser l’action du gouvernement.

Toutefois, la spécificité de cette nouvelle offensive de « Taraf », c’est qu’elle ne s’en prend pas seulement à l’armée mais aussi à la presse. En effet, le quotidien a annoncé, dans son édition d’hier, qu’il allait prochainement révéler le nom de 137 journalistes, qui auraient coopéré avec les forces armées à la mise en œuvre du plan «Balyoz» et le nom de 36 autres qui auraient été immédiatement arrêtés si une telle opération avait été déclenchée. Pour comprendre la portée d’une telle annonce, il faut se souvenir que, lors de précédentes interventions militaires, une partie de la presse avait apporté son concours à l’armée sous diverses formes. En particulier, lors du coup d’Etat post-moderne, en 1997, après les mises en garde du conseil de sécurité nationale du 28 février, les médias du groupe Doğan avait mené une campagne contre le gouvernement de l’islamiste Necmettin Erbakan, pour l’affaiblir et le pousser à démissionner. Il ne faut pas oublier non plus que, depuis septembre 2008, un conflit sévère oppose le gouvernement au groupe Doğan condamné récemment à une très forte amende ; une situation qui a conduit la Commission européenne dans ses deux derniers rapports d’évaluation sur la candidature turque, à s’inquiéter pour la liberté de la presse en Turquie.

On comprend, dès lors, que la nouvelle révélation de «Taraf», au-delà du nouveau scandale qui met en cause l’armée, risque d’accroître encore la polarisation qui oppose dans la société turque ceux qui soutiennent ou accompagnent le gouvernement de l’AKP et ceux qui le redoutent ou le combattent. Car, en impliquant la presse dans les complots qui auraient été ourdis par des militaires contre le gouvernement, les accusations de «Taraf» élargissent considérablement un spectre de factieux jusqu’ici surtout concentré sur les forces armées et tendent en fait à dénoncer le système qui avait précipité la chute du gouvernement Erbakan en 1997. Eu égard à l’importance de l’enjeu, on observe qu’une grande partie de la presse n’a pas relayé, le 20 janvier 2010, les révélations de «Taraf» et les accusations qu’elles contiennent. Une fois de plus la question va donc être posée dans les prochains jours : «Taraf» dévoile-t-il le système de la démocratie contrôlée et manipulée telle qu’elle a fonctionné en Turquie pendant des années ou sert-il à son tour des intérêts occultes, en rendant par des campagne de presse, la monnaie de leur pièces à ceux qui par le passé ont mis leur plume au service de l’État profond ?
JM

mercredi 20 janvier 2010

Nouveau déplacement de Recep Tayyip Erdoğan en Russie.


Riche en déclarations optimistes parlant de «coopération» d’«exemplarité» ou de «traditions de bon voisinage», la dernière visite (12 au 14 janvier 2010) de Recep Tayyip Erdoğan en Russie s’est concrétisée par la signature d’un certain nombre d’accords et par la relance de négociations dans des domaines actuellement cruciaux pour les économies des deux pays. La question énergétique a été tout particulièrement à l’honneur, au cours de discussions qui se sont intéressé, tant aux intérêts mutuels, qu’aux perspectives globales.

Au niveau bilatéral, les pourparlers visant à surmonter le blocage de la construction de la première centrale nucléaire turque par un consortium russe, suite à une décision d’annulation de l’appel d’offre d’attribution de cette construction par le Conseil d’Etat turc, ont abouti. Un nouvel appel d’offre sera proposé dans les premiers mois de 2010. De même, chacune des parties a redit sa volonté d’accentuer les politiques énergétiques communes, quels qu’en soient les domaines. Le premier ministre turc a ainsi voulu faire pièce aux rumeurs évoquant une rivalité énergétique entre les deux pays, en déclarant «nous avons beaucoup de possibilités, non seulement dans le domaine gazier, mais aussi dans celui du pétrole et des produits pétroliers.» Toutefois, pour ce qui est du domaine énergétique, les conséquences les plus importantes de la visite du chef du gouvernement turc en Russie, sont sans conteste celles touchant aux fameux projets de gazoducs «Nabucco» et «South Stream». Rappelons que le projet de gazoduc européen «Nabucco», qui doit relier la Caspienne à l’Autriche, via la Turquie, entend constituer une alternative à l’approvisionnement gazier russe dominant de l’Europe et prévenir les pressions que Moscou peut exercer de fait sur les pays européens. Le «South Stream» est son concurrent direct, puisqu’il doit constituer une nouvelle voie d’acheminement du gaz russe vers l’Italie. Il évite l’Ukraine, qui a eu régulièrement des différends gaziers avec la Russie, ces dernières années, mais passera par les eaux territoriales turques. Malgré leur caractère concurrent, la Turquie est engagée dans les deux projets, depuis l’été 2009. Le premier ministre turc a mis à profit cette ambivalence, en proposant, d’une part, d’associer la Russie au projet «Nabucco», et en s’engageant, d’autre part, au cours de sa visite à Moscou, à accélérer la mise en œuvre du «South Stream». Vladimir Poutine a ainsi déclaré, à l’issue d’un entretien, que la Turquie donnerait son «autorisation à la construction» du «South Stream» d’ici le 10 novembre 2010.

La coopération turco-russe semble donc au beau fixe sur le plan énergétique. Mais des accords dans d’autres domaines semblent confirmer que, de manière générale, les deux «grands» de la région ont compris qu’ils ont un intérêt mutuel de coopération tout azimut. Le gouvernement turc applique à l’égard de la Russie la doctrine de sa nouvelle politique étrangère. Plus concrètement, dans le sillage de décisions du même genre prises par la Turquie avec des pays voisins du monde arabe (Syrie, Jordanie, Lybie, Liban…), Ankara et Moscou ont évoqué une possible suppression mutuelle de l’obligation de visas. De la même manière, la décision de créer en 2010, un «Conseil de coopération intergouvernementale turco-russe» semble s’inscrire dans la même logique de dissémination, Ahmet Davutoğlu ayant annoncé la formation, au cours de cette année, de 26 missions turques de coopération à l’étranger.

Pour prometteur qu’il soit, le rapprochement turco-russe n’en comporte pas moins quelques sérieux points d’achoppement, qui ont tempéré l’enthousiasme ambiant de la visite de Recep Tayyip Erdoğan. Ces désaccords concernent la politique régionale des deux pays, et le Caucase en particulier. En effet, la Turquie était aussi venue à Moscou pour obtenir le soutien de la Russie à un règlement du conflit du Haut-Karabagh, qu’elle a pratiquement posé comme condition à sa ratification des protocoles, signés en octobre dernier avec Erevan. Recep Tayyip Erdoğan a ainsi déclaré que la normalisation des relations avec l’Arménie restait liée, selon lui, à une solution acceptable de ce conflit par l’Azerbaïdjan. Mais la Russie a redit que, comme l’Arménie d’ailleurs, elle refuse de lier les deux processus. Moscou craint notamment que son implication trop poussée dans le Caucase la place en situation de concurrence avec les Etats-Unis. De surcroît, les protocoles entre Ankara et Erevan paraissent de plus en plus mal engagés. Toujours non ratifiés, ceux-ci font les frais d’un net regain de tensions entre les deux pays. Alors que la visite de Recep Tayyip Erdoğan en Russie n’a rien éclairci et que le ministère turc des affaires étrangères a déclaré aujourd’hui même que la décision concernant la constitutionnalité des protocoles, rendue récemment par la Cour constitutionnelle arménienne, n’était pas acceptable, on peut parier que la ratification de ces derniers ne fera pas partie de l’ordre du jour du parlement turc, dans les semaines à venir. Dès lors, dans un contexte aussi compromis, on comprend que Moscou refuse de prendre une quelconque initiative pour résoudre l’insoluble désaccord arméno-turc.

En dépit des réserves concernant la politique régionale des deux pays, la visite d’Erdoğan à Moscou dessine les contours d’une coopération poussée entre les deux pays. Après les succès encourageants qu’elle a pu obtenir auprès de ses voisins, la prometteuse politique étrangère turque semble donc s’assurer un allié de taille. Mais, eu égard aux désaccords politiques qui persistent, il faudra qu’au mois de juin prochain, la visite du président russe Medvedev à Ankara, confirme les espoirs que placent les deux parties dans leur nouvelle collaboration. Spectateur passif comme souvent, l’Union européenne ne semble pas, de son côté, réagir à cette convergence russo-turque et aux conséquences qu’elle peut avoir, notamment dans le domaine énergétique. Il n’est point de pire sourd…
Louis-Marie Bureau

mardi 19 janvier 2010

Il y a 3 ans … Hrant Dink !


Il y a 3 ans, le journaliste turc d’origine arménienne, Hrant Dink, était assassiné, au cœur d’Istanbul, devant le siège du journal «Agos», dont il était le rédacteur en chef. Depuis, le 19 janvier est devenu, en Turquie, un jour de recueillement et de combat, non seulement pour les proches et les amis du journaliste, mais aussi pour tous ceux qui se battent pour la liberté d’expression et l’établissement d’un État de droit véritable. Le 22 janvier 2007, pour les obsèques de Hrant Dink, 100 000 personnes étaient massivement sortis dans la rue, entre Harbiye et Kumkapı, non seulement pour demander justice, mais aussi pour que l’on fasse la clarté sur les pratiques occultes qui paraissaient à l’origine d’un tel crime (cf. notre édition du 30 janvier 2007).

Depuis 3 ans, pourtant, l’enquête piétine, malgré les efforts des avocats de la famille et de «l’Association des amis de Hrant». Ces derniers craignent que cette procédure progressivement subisse le même sort que celles qui ont suivi les assassinats d’autres journalistes ou personnalités. Un an après la disparition tragique de Hrant Dink, les débuts de l’affaire Ergenekon avaient fait naître l’espoir que, dans ce pays, plus rien ne puisse être comme avant. La mise en accusation du réseau Ergenekon et l’arrestation d’une série d’individus, impliqués de longue date dans des activités comparables à celles qui avaient préparées l’assassinat du journaliste d’Agos, sonnaient comme un coup de semonce contre l’Etat profond. Des juges et des procureurs osaient enfin s’attaquer directement à ce pouvoir occulte instrumentalisé par certains secteurs de l’Etat et par des ultra-nationalistes, pour s’opposer aux réformes et maintenir la chape de plomb officielle. Mais les résultats de l’affaire Ergenekon ont déçu et n’ont pas fait beaucoup avancer l’enquête sur l’assassinat de Hrant Dink. La justice semble peu encline à admettre, en effet, qu’une telle opération ait été préméditée et qu’elle ait un lien étroit avec d’autres assassinats, survenus précédemment ou peu après, et attribués à Ergenekon, notamment celui du prêtre italien, Andrea Santoro, à Trabzon, en 2006, et ceux des trois chrétiens de Malatya, en avril 2007 (cf . notre édition du 23 avril 2007) ; autant d’affaires dont les enquêtes ont connu d’ailleurs des déboires similaires. Les avocats ont aussi manifestement du mal à faire accepter l’idée d’un lien pourtant possible entre l’assassinat de Hrant Dink et le «plan cage», plus récemment découvert, dont l’objectif était d’intimider des personnalités non-musulmanes et d’en faire disparaître un certain nombre.

En réalité, l’assassinat de Hrant Dink reflète probablement, à lui seul, une bonne partie les turpitudes de l’État et sa difficulté à se réformer. À partir du moment où l’on refuse de croire qu’un tel acte ait pu être perpétré par quelques jeunes extrémistes exaltés, on est amené à mettre en cause les législations incomplètes du gouvernement, les négligences complices de la police, les manipulations tordues des militaires et les tabous officiels sur lesquels a reposé le fonctionnement de l’Etat profond pendant des décennies. À cet égard, la tentative de réformer le fameux article 301 du Code Pénal est particulièrement révélatrice. Cette disposition, pénalisant «l’insulte à la turcité», dont Hrant Dink avait été victime, et que certains avaient décrite comme un véritable appel au meurtre, n’a été que très partiellement amendée en avril 2008. Désormais, il faut l’autorisation du ministre de la justice pour pouvoir engager des poursuites sur la base de cet article. Ainsi, on n’a pas osé véritablement poser le principe de la liberté d’expression, on s’est contenté de confier au gouvernement la faculté de réguler l’usage de la répression. De surcroît, cette réforme légère n’a été votée que par les députés de l’AKP, ceux de l’opposition nationaliste et kémaliste l’ayant combattue avec vigueur, lors de son adoption.

En janvier 2007, les 100 000 manifestants qui avaient accompagné Hrant Dink à sa dernière demeure avaient pourtant défilé aux cris de «Katil 301 !» (301 assassin !), mais l’on observait déjà qu’aucun ténor politique n’avait daigné se déplacer pour honorer le cortège de sa présence. Trois ans plus tard, les amis de Hrant Dink, même s’ils sont probablement de plus en plus nombreux, se sentent toujours politiquement seuls en Turquie…
JM

lundi 18 janvier 2010

La revue «Mésogéios» publie son 36e numéro dirigé par Deniz Vardar, en hommage à Semih Vaner.


La revue trimestrielle d’études méditerranéennes, basée à Athènes et Paris «Mésogéios», vient de publier son 36ème numéro, intitulé «Réflexions sur la Turquie». Composé de contributions rassemblées par Deniz Vardar, il constitue un hommage à Semih Vaner (notre édition du 18 février 2008), le regretté directeur des «Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien» (CEMOTI). Les travaux laissés par ce pionnier de la recherche sur la Turquie contemporaine en France et en Europe ont inspiré les contributeurs turcs, français ou grecs de l’ouvrage, qui étaient des amis proches de Semih Vaner pour certains, et les questions traitées par chaque article recoupent des thématiques explorées par le chercheur au cours de sa carrière.

Le spectre est large. Ce spécialiste des partis politiques turcs, notamment reconnu dans ce domaine pour la thèse qu’il avait consacrée au parti de la justice (Adalet Partisi), ayant également travaillé sur les relations entre la Turquie et l’Europe ou les concepts de laïcité et de démocratie qui ont de longue date préoccupé la société turque. Cette trente-sixième livraison de «Mésogeios» propose donc une réflexion générale sur l’évolution de la Turquie actuelle, en étudiant de manière poussée les acteurs, concepts et périodes clés du débat turco-européen. Une belle manière de contribuer, comme l’écrit Deniz Vardar, à «faire avancer les idées dans les domaines d’intérêts et de recherche qui étaient chers à Semih.»
Louis-Marie Bureau

Au sommaire du numéro :
Deniz Vardar, Hommage à Semih Vaner : réflexions autour de la Turquie.
Faruk Bilici, Semih Vaner et ses recherches sur les partis politiques.
Cengiz Çağla, La perception turque de la démocratie : une critique tocquevillienne.
Deniz Vardar, Le populisme, un concept pluriel et persistant ? Un essai d’analyse appliqué à la Turquie républicaine.
E. Fuat Keyman, «Kurdish question» in Turkey and a chance of democratic solution.
Deniz Akagül, Europe(s) face à l’adhésion turque : des intérêts vers les passions.
Hamit Bozarslan, Discuter de la Turquie, de l’Europe et de l’incertitude.
Marilena Koppa, La perspective européenne de la Turquie et le Parlement européen.
Samim Akgönül, Les Turcs et les Grecs, pérégrination entre Eris et Eros.
Jean Marcou, Les relations turco-arabes : nouvelle donne ou poursuite d’un scénario ancien.
Gilles Bertrand, Un «arc conflictuel» ? Réflexions sur quelques conflits, de la Bosnie au Cachemire.
Jean-Paul Burdy, La religion à l’école : des «devoirs envers Dieu» à l’«enseignement du fait religieux» dans la République laïque (France, 1882-2009).

dimanche 17 janvier 2010

La diplomatie régionale turque s’illustre à nouveau dans l’affaire de la caravane internationale de solidarité pour Gaza.


La récente Odyssée de la caravane «Viva Palestina» à destination de Gaza vient à nouveau de permettre à la Turquie de montrer sa présence diplomatique au Proche-Orient.

Rappelons qu’à l’occasion du premier anniversaire du déclenchement de l’intervention israélienne à Gaza, le 27 décembre 2008, une troisième caravane «lignes de vie pour Gaza» a pris la route afin de briser le blocus israélien et de fournir aux habitants de l’enclave palestinienne des secours de première nécessité. Parti le 3 décembre 2009 de Londres, ce convoi humanitaire est arrivé au port d’Aqaba en Jordanie (après avoir traversé la Turquie et la Syrie), avec le projet d’entrer à Gaza par l’Egypte, le jour anniversaire du déclenchement de la guerre. Mais, il a été stoppé par les autorités égyptiennes, qui ont refusé de lui permettre d’atteindre la bande de Gaza par l’Egypte, après avoir débarqué dans le port égyptien de Nouweiba, qui fait face à celui d’Aqaba sur la mer Rouge. Les organisateurs de la caravane ont été surpris par l’attitude du gouvernement égyptien qui, pour sa part, a interprété, comme un véritable défi, le comportement de ces derniers et leur insistance à suivre leur trajet initial (au demeurant le plus simple et le plus rapide pour l’arrivée de l’aide à Gaza). La Turquie est intervenue afin d’arbitrer ce différend et de trouver un itinéraire de compromis avec les autorités égyptiennes. Après de longues négociations menées sous égide turque, la caravane a finalement été autorisée à accéder à Gaza à partir du port égyptien d’El-Arich (au nord du Sinaï), ce qui l’a obligée à remonter jusqu’en Syrie de façon à atteindre El-Arich, en passant par le port syrien de Lattaquié, avant de rallier Rafah dans la bande de Gaza.

Cet incident a mis une fois de plus en relief le dynamisme diplomatique de la Turquie que les médias arabes qualifient désormais «de grand soutien» à la cause palestinienne. Au-delà de cette initiative diplomatique, qui a fait intervenir les ministres turc et égyptien des affaires étrangères, il faut rappeler que 117 Turcs (dont 17 députés) ont participé à la caravane en question. Cette omniprésence de la Turquie met la diplomatie égyptienne dans une situation délicate vis-à-vis de ses voisins arabes. Ces derniers ont, en effet, critiqué la position prise par Le Caire à l’égard de la caravane. Les violents incidents (qui ont fait une cinquantaine de blessés) opposant, dans le port d’El-Arich, les forces de sécurité égyptiennes aux participants à cette opération humanitaire, ont provoqué de nombreuses réactions diplomatiques et médiatiques de réprobation. En effet, l’Egypte a été le seul pays où cette initiative a rencontré de tels problèmes, une situation qui a tranché avec l’accueil chaleureux qu’elle a reçue dans les autres pays de passage. De surcroît, malgré la médiation turque, des difficultés de dernière minute ont surgi à propos du nombre des véhicules d’assistance autorisés à transiter vers Rafah, les autorités égyptiennes ayant finalement refusé le passage à 59 d’entre eux (sur environ 200 au total), parce qu’ils ne transportaient pas, selon elles, du matériel purement humanitaire (vivres ou médicaments).

Cette intervention turque n’a pas été la première dans un dossier palestinien que l’Egypte considère pourtant comme l’une de ses chasses gardées dans la région, eu égard à l’importance stratégique qu’il revêt pour sa sécurité nationale. Depuis 1948, date de la création de l’Etat d’Israël, l’Egypte apparaît comme le point de passage obligé dans la recherche d’un règlement au conflit israélo-arabe. Toutefois, ce qui a longtemps été vu comme une exclusivité égyptienne s’est fortement érodé après la guerre des Six jours, qui n’a pas seulement remis en question la notoriété régionale de l’Egypte, mais qui a aussi ébranlé les fondements du nationalisme arabe dont Le Caire était la source.

Cette remise en cause a été accentuée plus tard, en 1979, par la signature du traité de paix entre l’Egypte et Israël, car ce traité a eu deux conséquences majeures dans la configuration des rapports de force dans la région. En premier lieu, l’idée d’un leadership arabe égyptien, susceptible de porter les efforts de médiation dans les conflits majeurs de la région, a perdu de son importance, d’autres pays arabes ayant normalisé (ou cherché à normaliser) leurs relations avec Israël et le conflit israélo-arabe s’étant réduit à un conflit israélo-palestinien à l’égard duquel les pays arabes ont adopté une position quasi-neutre. En second lieu, l’incapacité des Etats arabes à coordonner leurs efforts pour définir une position commune a engendré un vide idéologique totale, qui a accru la méfiance et l’individualisme au sein des pays de la région, tout en rendant celle-ci de plus en plus hétérogène. Cet état de fait a compromis toute possibilité de médiation fructueuse. A ce stade, on a donc assisté à une succession d’initiatives unilatérales de médiation venant d’acteurs arabes potentiels qui cherchent, soit à satisfaire des intérêts propres, soit à accéder à certaines ressources financières ou stratégiques. On peut évoquer à cet égard les initiatives prises par l’Arabie Saoudite, qui ont joué un rôle important dans le règlement de certaines crises régionales comme la guerre civile libanaise, avec l’accord de Taëf, en 1989, la médiation entre les factions palestiniennes de la Mecque, en juin 2006, ou le règlement de la crise présidentielle libanaise, également en 2006. Mais ces médiations unilatérales sont apparues comme autant de règlements ponctuels, éveillant la méfiance de certains protagonistes, ce qui leur a donné finalement une portée très limitée dans la gestion des crises régionales.

Eu égard à cette situation bloquée, l’appel à l’aide du ministre égyptien des affaires étrangères, Ahmed Abou Al Gheit, en direction d’Ankara, lors de la crise de Gaza, l’année dernière, notamment pour rechercher un règlement au contentieux inter-palestinien et convaincre Israël de mettre un terme à son intervention militaire, a illustré l’incapacité des médiations égyptienne ou saoudienne à faire face à des crises graves, et a clairement démontré l’utilité et l’efficacité des interventions de la Turquie. Bien que la médiation turque soit un phénomène récent, on remarque qu’elle a gagné rapidement une grande popularité auprès des gouvernements et des populations arabes. Le dernier épisode de la caravane «Viva Palestina» vient encore de mettre en relief la dynamique de médiation turque dans la région, en ouvrant probablement la voie à sa pérennisation.
Shaimaa Magued

samedi 16 janvier 2010

La clôture de la conférence des ambassadeurs à Mardin dévoile des aspects inattendus de la nouvelle diplomatie turque.


Depuis deux ans, comme cela se fait désormais dans de nombreux pays, le gouvernement turc rassemble annuellement ses ambassadeurs au cours d’une conférence, qui est l’occasion de donner à ces responsables diplomatiques une vision d’ensemble des développements en cours de la politique étrangère de leur pays. La deuxième édition de cet événement a eu lieu, du 4 au 8 janvier 2010, à Ankara, et a été l’occasion d’accueillir une série de personnalités représentatives des enjeux internationaux actuels pour la Turquie (du Président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, au nouveau ministre allemand des affaires étrangères, Guido Westerwelle…). Mais cette conférence des ambassadeurs turcs aura surtout été marquée par la tenue d’une conférence d’évaluation finale, les 9 et 10 janvier 2010, dans la ville de Mardin (sud-est de la Turquie). Au-delà du contenu de cette session de clôture, qui a fait le bilan de la politique étrangère turque pour 2009 en annonçant des initiatives originales, le lieu choisi pour son organisation est révélateur des mutations qui sont en train de transformer la Turquie contemporaine.

Au cours de la conférence de Mardin, le ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a surtout insisté sur l’importance de sa politique de voisinage, qui s’emploie actuellement à établir une coopération durable avec les pays frontaliers de la Turquie. Mais, surtout, dans le sillage du premier ministre qui, lors de la conférence à Ankara, avait demandé aux ambassadeurs d’expliquer le processus d’ouverture démocratique kurde dans les pays où ils sont en fonction, le ministre des affaires étrangères a insisté sur la complémentarité des réformes internes en cours dans le pays, avec les nouvelles orientations de la diplomatie turque. À cet égard, il a expliqué qu’il était en contact étroit avec le ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, (qui est en charge, entre autres, de l’initiative kurde du gouvernement), avant d’annoncer le lancement d’une sorte de coopération transfrontalière entre le ministère de l’Intérieur et le ministère des affaires étrangères : «Nous envisageons de nommer des diplomates dans les pays voisins pour qu’ils travaillent avec les gouvernorats de nos provinces frontalières. Ainsi, si un diplomate est nommé à Alep, il travaillera d’abord dans la province du Hatay pendant 15 jours. Tandis qu’un vice-gouverneur nommé dans une province frontalière travaillera d’abord dans l’un de nos consulats dans le pays frontalier correspondant, avant de prendre ses fonctions. De cette façon, nous pensions parvenir à éliminer les obstacles existant entre notre politique intérieure et notre politique étrangère…»

On comprend dès lors que le choix de Mardin, pour une telle conférence, n’était pas anodin. Amener la fine fleur de la haute administration turque dans les rues de cette cité, dont l’architecture et la configuration sont plus arabes qu’à proprement parler turques, eut été une véritable gageure, il n’y a pas si longtemps. Mardin est une ville cosmopolite où Turcs, Kurdes et Arabes cohabitent. Elle a longtemps abrité également une importante communauté chrétienne syriaque et araméenne. Observant le déclin de celle-ci, Ahmet Davutoğlu l’a regretté, en estimant notamment qu’il y avait là une richesse culturelle qui devait être sauvegardée et restaurée. Plus généralement le ministre des affaires étrangères a reconnu que, du fait de leurs obligations, les diplomates turcs n’avaient pas assez l’occasion de se rendre en Anatolie, avant de promettre : «À compter d’aujourd’hui, nous allons prêter plus attention à notre peuple et écouter les perceptions qu’il peut avoir de la politique étrangère.»

Cette conférence de Mardin est donc intéressante à plusieurs points de vue. En premier lieu, les propos du chef de la diplomatie turque illustrent bien la volonté du gouvernement actuel de continuer à casser le clivage qui existait, dans la société kémaliste traditionnelle, entre les élites bureaucratiques et le peuple, sensé être peu concerné par les décisions majeures de politique intérieure et encore moins par la politique étrangère du pays. À Mardin, après leur conférence d’évaluation, les diplomates turcs sont littéralement allés à la rencontre du peuple, déambulant dans les rues du vieux bazar qui descend en étages sur le flanc sud de la ville, se mêlant à la population des cafés traditionnels pour prendre le thé, et entamant même avec les clients de ceux-ci des conversations animées ou des parties de carte. En second lieu, la tenue d’une conférence d’évaluation des ambassadeurs dans le sud-est du pays, et le souci affiché par la diplomatie turque de pouvoir s’appuyer à l’avenir sur une légitimité populaire, ont fait écho aux déclarations du premier ministre évoquant un soutien de la population turque aux nouvelles orientations de sa politique étrangère, en particulier aux positions adoptées récemment à l’égard d’Israël. À Mardin, pour évoquer cette nouvelle approche, réintégrant la politique étrangère dans la politique conduite par un gouvernement civil, alors qu’elle a été longtemps l’apanage de l’establishment politico-militaire, Ahmet Davutoğlu a mobilisé un nouveau concept, celui de «diplomatie publique». On remarquera d’ailleurs que le ministre n’a pas hésité lui aussi à se promener dans les rues de la ville, s’affichant volontiers avec des religieux chrétiens (photo). Enfin, cet épisode inattendu, qui a clos, à Mardin, la conférence des ambassadeurs rappelle aussi l’attention particulière qu’a portée le parti au pouvoir à l’Anatolie et au sud-est, des zones où résident à bien des égards ses meilleurs soutiens électoraux acquis ou potentiels. On se souvient, à cet égard, des voyages, remarqués et répétés, du premier ministre et du président de la République dans ces régions au cours des deux dernières années. Le 14 novembre dernier, au lendemain, de la présentation du projet d’ouverture kurde devant le Parlement, Recep Tayyip Erdoğan s’était précipité à Malatya où il avait déclaré : « Je suis venue 9 fois à Malatya, au cours des 7 dernières années, eux (sous-entendu, les leaders des partis d’opposition), ils n’osent pas aller à l’est de Sivas. » Après la conférence de Mardin, on l’aura compris, même les ambassadeurs turcs n’hésitent pas à se rendre à l’est de Sivas…
Louis-Marie Bureau et Jean Marcou

jeudi 14 janvier 2010

Dégradation de la relation turco-israélienne ou détérioration de la cohésion du gouvernement Netanyahou ?


Un grave incident diplomatique vient à nouveau de secouer une relation turco-israélienne passablement endommagée par près d’un an de querelles incessantes. C’est l’exaspération du gouvernement israélien suite à la diffusion d’un téléfilm turc évoquant l’action du Mossad et perçu comme antisémite par Tel-Aviv, qui a été à l’origine de ce nouveau conflit. Certes, les séries télévisées turques, qui inondent actuellement le Moyen-Orient et qui sont très regardées, notamment dans le monde arabe, ont déjà fait grincer des dents plusieurs fois les officiels israéliens mais, dans le cas présent, les choses ont pris un tour assez stupéfiant.

Pour signifier sa protestation, en joignant le geste à la parole, le vice-ministre israélien des affaires étrangères, Danny Ayalon, a organisé une véritable mise en scène, le 11 janvier, devant les médias. Ayant convoqué l’ambassadeur turc, Oğuz Çelikkol, il l’a fait attendre un long moment avant de le recevoir en refusant de lui serrer la main. Surtout, il a adressé sa protestation au diplomate turc en hébreu, une langue que celui-ci ne maîtrise pas, dans une salle où ne figurait ostensiblement que le drapeau israélien et après l’avoir fait asseoir sur un siège plus bas que le sien (photo). « En 35 ans de carrière, je n’avais jamais vu cela », a déclaré l’ambassadeur Çelikkol, à l’issue de cette expérience humiliante, qui s’est déroulée en outre dans un contexte tendu, la venue du premier ministre libanais en Turquie ayant donné lieu à un échange de propos sans nuance entre Ankara et Tel-Aviv, au même moment.

Ayant convoqué, à son tour, le lendemain, l’ambassadeur israélien, la Turquie a exigé des excuses. Benyamin Netanyahou a expliqué que la protestation de Danny Ayalon était justifiée sur le fond mais il a convenu qu’elle aurait du être présentée «d’une façon diplomatique plus acceptable», tandis qu’Avigdor Lieberman tentait d’apaiser les esprits en assurant que son pays ne souhaitait pas de confrontation directe avec Ankara et que Danny Ayalon essayait de justifier son attitude. Ces timides regrets n’ont pas satisfait la Turquie, qui, le 13 janvier, par la voix de son président Abdullah Gül, a demandé à Israël de s’excuser avant minuit, en menaçant de rappeler son ambassadeur et de revoir le niveau de sa représentation diplomatique, si cette demande n’était pas satisfaite. Finalement les excuses sont intervenues en temps voulu. Dans une lettre adressée à Oğuz Celikkol, Danny Ayalon a notamment déclaré : «Je n’avais pas l’intention de vous humilier personnellement et je m’excuse pour la façon dont la démarche a été conduite et perçue. Je vous prie de transmettre cela au peuple turc pour lequel nous avons un grand respect. J’espère qu’Israël et la Turquie rechercheront des voies diplomatiques et courtoises pour se faire passer leurs messages, comme deux pays alliés doivent le faire.»

Pendant deux jours, l’épisode a fait la une de la presse turque, qui a longuement disserté sur l’inégalité de la hauteur des sièges, Hürriyet allant même jusqu’à faire observer que Danny Ayalon avait utilisé la même mise en scène ridicule qu’ «Hynkel» dans «Le Dictateur» de Charly Chaplin. L’incident, en tout cas, a dégradé un peu plus les rapports entre Ankara et Tel-Aviv. Mais ses aspects les plus instructifs concernent peut-être plus en fait la détérioration de la cohésion même du gouvernement israélien. En effet, Danny Ayalon appartient au parti d’extrême-droite «Israël Beiteinou». Comme son ministre de tutelle, Avigdor Lieberman, il rejette l’idée, défendue, au sein du cabinet Netanyahou par les travaillistes (Benyamin Eliezer, Ehoud Barak), d’une reprise des pourparlers indirects avec Damas, sous égide turque (cf. notre édition du 8 janvier 2010). Certains observateurs ont vu dans l’initiative de Danny Ayalon, moins un coup porté à la Turquie, qu’une opération visant à saper les efforts faits par les travaillistes israéliens pour renouer avec celle-ci (cf. nos éditions du 25 novembre et du 19 décembre 2009) et notamment pour ruiner le voyage que le ministre de la défense, Ehoud Barak, doit effectuer à Ankara, le 17 janvier prochain. À cela s’ajoute les incertitudes politiques provoquées par la possible entrée au gouvernement de certains membres de Kadima, le parti fondé par Ariel Sharon et d’Ehoud Olmert, actuellement dans l’opposition. Des parlementaires de ce parti ont d’ailleurs publiquement exprimé des regrets à l’issue de l’incident et condamné le comportement du numéro deux de la diplomatie israélienne.

La politique étrangère israélienne a souvent eu à pâtir des conflits entre les multiples forces politiques qui sont représentées à la Knesset, du fait d’élections générales organisées selon le système de la proportionnelle intégrale et des coalitions gouvernementales incertaines qui découlent de cette situation. Mais, cette fois, l’organisation de cette mise en scène humiliante et puérile par un diplomate de carrière comme Danny Ayalon (qui a été ambassadeur aux Etats-Unis de 2002 à 2006) risque de dégrader un peu plus l’image du gouvernement israélien actuel sur la scène internationale.
JM

lundi 11 janvier 2010

Le ministre allemand des affaires étrangères confirme son soutien à la poursuite des négociations d’adhésion avec la Turquie.


Au sein de la coalition gouvernementale allemande, le torchon brûle à propos de la candidature de la Turquie à l'Union européenne (UE). La semaine passée, le plus petit partenaire de cette coalition (formée à l’issue des élections fédérales de septembre 2009, cf. nos éditions des 2, 5, 9 octobre 2009), l'Union chrétien-sociale (CSU), s'est servi de ses traditionnelles assises à Wildbad Kreuth, en Bavière, pour réaffirmer sans nuance son rejet de l’adhésion de la Turquie à l'UE. Parti frère bavarois de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) d'Angela Merkel, la CSU a instrumentalisé la question turque pour accentuer son profil conservateur, apparemment en faisant fi de l'accord de coalition qu'elle a signé avec la CDU et le parti libéral (FDP). Sans se déclarer favorable à l’entrée de la Turquie dans l’UE, cet accord programmatique, qui définit la politique que le gouvernement allemand se propose de mener pendant la législature, déclare explicitement que les négociations d'adhésion avec Ankara constituent un processus dont l'issue reste ouverte (cf. notre édition du 28 octobre 2009).


La prise de position de la CSU gêne le parti libéral allemand (FDP). Deuxième partenaire de la coalition berlinoise, le FDP insiste, en effet, sur la nécessité de mener les négociations d'adhésion jusqu’à leur terme. Que ce positionnement des libéraux soit plus motivé par le souci de garantir une certaine continuité à la politique étrangère allemande que par un réel enthousiasme pour une adhésion de la Turquie à l'UE, ne le rend pourtant pas moins ferme dans les faits. Lors de sa visite à Ankara et Istanbul, du 6 au 8 janvier 2009, le ministre allemand des affaires étrangères et vice-chancelier, Guido Westerwelle (FDP), s’est donc employé à mettre les choses au point. Affirmant qu'il n'était pas venu «comme un touriste, en pantalons courts», mais comme représentant du gouvernement allemand, il a souligné que ce dernier soutenait les négociations et qu'une décision sur l'adhésion de la Turquie à l'UE ne serait prise qu'après l'achèvement de ce processus. «Je vous le dit clairement : ce qui a été stipulé par l'UE et Ankara reste valable. C'est valable aussi pour le gouvernement allemand. Je me porte garant de cela.», a déclaré le chef de la diplomatie allemande. Soulignant l'importance stratégique de la Turquie, son potentiel économique et la présence de 4000 entreprises allemandes en Turquie, Guido Westerwelle a appelé ceux qui critiquent la poursuite des négociations d'adhésion avec Ankara à penser «un peu moins aux intérêts de leurs partis respectifs et un peu plus à l'Allemagne.»

En Turquie, le positionnement en faveur des négociations de Guido Westerwelle a plutôt surpris. Ici (comme ailleurs probablement), les subtilités de la vie politique allemande (avec notamment les comités et les accords de coalition gouvernementale) sont peu connues. Ce fut déjà une agréable surprise, pour l’opinion publique turque, de voir qu’une Allemagne dirigée par une chancelière chrétienne-démocrate ne bloquait pas l'adhésion de la Turquie. Que l’attitude de Berlin ne change pas après que les dernières élections ont vu cette même chancelière se débarrasser de son précédent partenaire social-démocrate (favorable à la candidature turque), n'a probablement pas non plus été bien compris par le grand public turc. Or, il est possible qu'Ankara ait gagné un allié important en Guido Westerwelle. Avant de continuer son voyage vers l’Arabie Saoudite, en effet, le ministre allemand a rencontré le patriarche grec-orthodoxe Bartholomée Ier. Selon les rumeurs, le patriarche aurait laissé entendre que le gouvernement turc actuel avait fait plus pour les minorités en Turquie que tous ses prédécesseurs réunis, et que l’intégration européenne de ce pays était la meilleure chose qui puisse arriver aux chrétiens turcs. Selon nombre d’observateurs, cette opinion aurait fait forte impression sur Guido Westerwelle.

Ainsi, le patriarche serait parvenu à faire oublier les remous provoqués par ses déclarations acerbes sur le traitement de la minorité orthodoxe en Turquie, à l’occasion d’une interview diffusée récemment par une chaine de télévision américaine (cf. notre édition du 22 décembre 2009). Et, qui sait, grâce à lui peut-être, Ankara peut espérer que Guido Westerwelle ne se contente plus, à l’avenir, de défendre la poursuite du processus de négociations, mais qu’il devienne purement et simplement un partisan de l'adhésion turque ?
Johannes Bauer

vendredi 8 janvier 2010

Avigdor Lieberman s’oppose au réchauffement diplomatique avec la Turquie


L’allocution, ce 28 décembre, du ministre israélien des affaires étrangères, Avigdor Lieberman, a profondément perturbé la reprise timide des relations diplomatiques entre Ankara et Tel-Aviv. Confirmant son opposition à toute médiation turque dans les négociations israélo-syriennes, le chef de la diplomatie de l’État hébreu a déclaré qu’elle ne reprendrait pas tant qu’il conserverait son portefeuille. Ce démenti sans ambages des rumeurs sur une reprise possible des négociations complique un peu plus la situation du premier ministre Benjamin Netanyahou, placé dans une posture délicate aux niveaux diplomatique et politique.

Les remous provoqués par la déclaration d’Avigdor Lieberman.

Diplomatique d’abord, car cette allocution est venue «torpiller» les initiatives menées, depuis le mois de novembre, par plusieurs personnalités israéliennes pour renouer des liens distendus avec la Turquie. Le président Shimon Pérès, le ministre de la défense Ehud Barak ou le ministre du commerce Benyamin Ben Eliezer avaient ainsi multiplié les démarches dans ce sens, initiatives qui s’étaient concrétisées par la visite officielle de Ben Eliezer en Turquie le 24 novembre. Au cours de ce voyage, le premier d’un officiel israélien à Ankara depuis l’opération «Plomb durci» à Gaza, le ministre avait rappelé l’importance du «partenariat stratégique» unissant les deux pays, et déclaré «en tant que représentant du Premier ministre» que la Turquie pouvait contribuer à «remettre les choses en place» dans le conflit entre Israël et la Syrie.
Politique ensuite car cette mise en porte-à-faux d’une partie du gouvernement israélien recoupe les clivages de la coalition dirigée par Netanyahou et accentue les divisions entre nationalistes et travaillistes. Si la gauche travailliste a vu le premier ministre se rapprocher de ses positions concernant des dossiers cruciaux, comme l’acceptation de la création d’un Etat palestinien ou le gel de la colonisation pour une durée de dix mois, il n’en va pas de même à droite : le parti nationaliste de Lieberman, «Israël Beytenou», refuse systématiquement d’assouplir la politique étrangère de l’État hébreu et condamne avec vigueur la moindre ouverture, qu’elle concerne l’Autorité palestinienne qualifiée encore récemment de «bandes de terroristes» ou l’arbitrage turc sur le dossier syrien. Entendant tuer dans l’œuf le réchauffement turco-israélien et la reprise des pourparlers indirects avec la Syrie, cette sortie de Lieberman éclaire sous un jour nouveau la lutte d’influence qui divise le gouvernement.

Une médiation incertaine, une rupture improbable.

Pour compromise qu’elle soit, l’ouverture diplomatique de Netanyahou en direction d’Ankara n’en reste pas moins possible pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’enquête pour corruption qui touche actuellement Lieberman pourrait changer la donne : si celle-ci aboutissait à sa mise en examen, le chef de la diplomatie israélienne se verrait en effet contraint de quitter le gouvernement, démission qui entraînerait le départ «d’Israël Beytenou» de la coalition et laisserait une meilleure marge de manœuvre aux initiatives des travaillistes. Ensuite, le conflit qui divise actuellement le parti «Kadima» en raison du refus opposé par sa dirigeante, Tzipi Livni, d’entrer au gouvernement, pourrait entraîner le ralliement à la coalition de plusieurs de ses députés. Décidé à prendre «au moins une partie de Kadima», Netanyahou aurait en effet contacté près d’une vingtaine d’élus, dont douze se seraient dits «intéressés». Partisans d’une politique étrangère d’ouverture, ceux-ci pourraient devenir un soutien précieux pour les initiatives israéliennes concernant le processus de médiation d’Ankara.
Si elle se concrétisait, cette «renaissance» de la médiation turque devrait cependant prendre en compte un facteur de taille, à savoir l’amélioration spectaculaire des relations turco-syriennes. Les ambitions régionales de la Turquie, traduites dans le cas syrien par la signature de multiples accords de coopération, ont ainsi abouti à la création d’un Conseil de coopération stratégique, et à la suppression de l’obligation mutuelle de visas. Une sortie d’Israël de son isolement international, un rapprochement avec Ankara et la reprise des pourparlers que souhaitent Shimon Pérès et Bachar Al-Assad obligeraient alors la Turquie à apparaître comme un interlocuteur acceptable pour les deux parties, en ménageant la chèvre syrienne et le chou israélien, alors qu’elle a plutôt privilégié la première au cours de l’année écoulée.
Louis-Marie Bureau