mardi 30 novembre 2010

Les documents diplomatiques révélés par WikiLeaks confirment les inquiétudes américaines à l’égard des récentes orientations diplomatiques turques.


Les documents diplomatiques américains, qui viennent d’être rendus accessibles par WikiLeaks, ce site d’analyse politique et stratégique qui s’est spécialisé dans la diffusion des «fuites», confirment que les Etats-Unis sont inquiets du tour que prend la politique étrangère turque actuellement. Rappelons que, particulièrement depuis les débuts de sa deuxième législature, le gouvernement de l’AKP développe une nouvelle diplomatie très active dans son aire régionale, qui amène beaucoup d’observateurs à évoquer un changement d’axe et une tendance à se tourner vers l’Est.

Depuis le 28 novembre dernier, la presse turque décortique donc tout ce qui peut concerner la Turquie et ses dirigeants, dans les télégrammes diplomatiques américains mis à jour. Ceux-ci révèlent notamment de sévères critiques de la politique suivie par Ankara à l’égard d’Israël et de l’Iran. La politique étrangère du gouvernement de l’AKP est notamment analysée comme «néo-ottomaniste» et les télégrammes montrent que les responsables américains éreintent de plus en plus les orientations diplomatiques d’Ankara. Ces révélations, toutefois, ne sont pas vraiment une surprise, tant l’administration américaine a montré son mécontentement, voire son exaspération, à l’égard des initiatives turques en matière de politique étrangère, au cours des derniers mois. On se souvient qu’en avril 2010, peu de temps après le sommet nucléaire de Washington, l’ambiance de la rencontre entre Barack Obama et Recep Tayyip Erdoğan, en marge de la réunion du G20 à Toronto, avait été qualifiée de «glaciale» par les médias, et que quelques semaines plus tard, Hillary Clinton avait étrillé publiquement l’accord tripartite conclu par l’Iran, le Brésil et la Turquie, qui se voulait une alternative aux sanctions que les Etats-Unis préparaient contre Téhéran.

Les révélations de WikiLeaks sont sans doute plus intéressantes lorsqu’elles montrent la perception que les responsables américains ont des mutations politiques turques en cours. Ainsi, analysant la politique étrangère de l’AKP, l’ancien ambassadeur américain à Ankara, James Jeffrey, estime qu’elle est «de plus en plus concentrée sur le monde musulman et sur les traditions islamiques», mais que cela ne veut pas dire pour autant que la Turquie «abandonne ou veut abandonner son alliance traditionnelle avec l’Ouest…». Le même ambassadeur rend compte des analyses, que fait son homologue israélien, de la détérioration des rapports de son pays avec la Turquie. Selon ces analyses, la cause du différend turco-israélien tiendrait d’abord au premier ministre turc, accusé d’être un «fondamentaliste qui nous hait religieusement» ; une opinion que James Jeffrey dit finalement partager après avoir pu en discuter à l’intérieur et à l’extérieur du gouvernement. On observe d’ailleurs que cet ambassadeur américain considère que «malgré ses succès, la politique étrangère turque a des ambitions de Rolls Royce, mais qu’elle n’a que les ressources d’une Rover», et qu’il doute de la capacité de la Turquie à se poser en rival de l’Union Européenne dans les Balkans, de la Russie dans le Caucase ou sur la mer Noire, et même des Saoudiens, des Egyptiens et des Iraniens au Moyen-Orient.»

Au-delà de ces considérations géopolitiques, ces télégrammes diplomatiques américains livrent, comme il se doit, leur lot de bons mots ou de petites phrases assassines. Ainsi, Recep Tayyip Erdoğan est décrit comme un personnage ayant «une fierté dominatrice» et «des ambitions sans limites», et Abdullah Gül comme «quelqu’un qui a une vision internationale beaucoup plus antioccidentale» que le premier ministre turc. Plus polémiques et susceptibles de provoquer des remous, sont les remarques d’officiels américains qui rapportent, par exemple, que le ministre de la défense, Vecdi Gönül, aurait parlé d’Ahmet Davutoğlu, le ministre des affaires étrangères, comme d’un «individu dangereux» ou que le général Ergin Saygun, alors numéro deux de l’armée turque aurait estimé que si l’armée avait voulu faire sortir ses chars dans la rue après le premier tour de la présidentielle en 2007, elle aurait pu le faire…. Plus que les tensions entre Ankara et Washington, les fuites de WikiLeaks pourraient bien aviver les conflits politiques turco-turcs…
JM

lundi 22 novembre 2010

Sommet de l’OTAN à Lisbonne : la Turquie confirme sa marge de manoeuvre au sein de l’OTAN.


En ce début de semaine, les principaux responsables politiques turcs se félicitent des résultats du sommet de l’OTAN, qui s’est tenu les 19 et 20 novembre 2010, à Lisbonne. L’objet principal de leur satisfaction concerne le bouclier antimissiles et le fait que le sommet ait décidé, conformément à ce qu’ils souhaitaient, de ne pas mentionner expressément l’Iran comme une menace justifiant que ce système de défense soit étendu à l’Europe (cf. notre édition du 19 novembre 2010). Le sommet s’est finalement borné à préciser : «L’OTAN ne considère aucun pays comme un ennemi. Toutefois, personne ne doit douter de sa détermination, si la sécurité de l’un de ses Etats membres venait à être menacée.» Dès le 20 novembre dernier, le président de la République, Abdullah Gül, qui avait prévenu la veille que la Turquie ne pouvait «être dans un projet qui vise un pays en particulier», a estimé que «le concept stratégique adopté» était «conforme aux attentes» de la Turquie. Comme l’on s’y attendait Ankara a donc obtenu gain de cause, car eu égard aux bonnes relations qu’elle entend maintenir avec ses voisins, y compris l’Iran et la Syrie, à l’égard desquels, nombres de pays membres de l’Alliance, nourrissent la plus grande méfiance, elle ne souhaitait pas que les menaces justifiant le bouclier soient expressément désignées.

Si l’on analyse plus en profondeur la question du bouclier antimissiles, et l’ambiance qui a précédé le sommet de Lisbonne, on ne peut manquer de relever que les enjeux, soulevés par ce nouveau concept, reflètent la position particulière qui est actuellement celle de la Turquie sur la scène internationale. En effet, les pays occidentaux n’ont pas fait mystère des raisons qui les poussent à étendre ce système de défense à l’Europe. Primus inter pares, les Etats-Unis ont souvent désigné ouvertement l’Iran comme l’objet d’inquiétudes se focalisant plus particulièrement sur les risques présentés par une menace de faible envergure mais, selon eux, bien réelle, constituée par la prolifération de missiles à moyenne et courte portées, aux portes de l’Europe. Lors du sommet de Lisbonne, le 20 novembre 2010, Nicolas Sarkozy, pour la France, a été très explicite, à ce sujet, en déclarant : « La menace, c’est l’Iran ! » Il est vrai que pour assurer leur position, les diplomates turcs avaient déjà prévenu qu’ils se satisferaient de l’absence de pays cités comme menace dans le document «concept stratégique» définissant le bouclier, et qu’une fois acquis l’anonymat des menaces potentielles dans le texte, les déclarations des uns et des autres n’auraient aucune valeur pour leur pays. Il reste qu’en dépit de cette victoire des mots, si le bouclier vise bien à se protéger de pays comme l’Iran, et si la Russie est amené à participer à ce système de défense, la Turquie, se retrouvera, seul pays musulman, dans un projet de défense rassemblant pour l’essentiel les deux anciens blocs de la Guerre froide et épousant, à bien des égards, des frontières de choc des civilisations.

Seul bémol à ce scénario, on sait que la participation russe au bouclier, annoncée à grand renfort de trompettes par l’OTAN à l’issue du sommet, est loin d’être certaine. Lisbonne a bien montré qu’en dépit d’un rapprochement, des différences de vue non négligeables persistaient entre l’OTAN et la Russie. En acceptant le dialogue et en ne s’opposant pas formellement au bouclier, les Russes ont évité que ce dernier n’apparaisse comme tourné principalement contre eux, et de fait l’ont redirigé pour l’essentiel vers le monde musulman, ce qui peut mettre en outre la Turquie, dans une situation inconfortable à l’égard de ses voisins, dont certains, même s’ils ne sont pas cités, peuvent se sentir visés. Si, toutefois, la prudence russe à l’égard du bouclier devait se confirmer, la situation de la Turquie n’en serait alors que plus confortable, car le bouclier resterait alors un projet occidental laissant plus incertaines les menaces dont il entend se protéger. Ankara serait alors parvenu, comme Moscou en un sens, à préserver sa relation avec les Occidentaux sans pour autant s’engager trop à leurs côtés.
JM

vendredi 19 novembre 2010

La Turquie obtiendrait gain de cause lors sommet de l’OTAN à Lisbonne sur le bouclier antimissiles.


La presse turque affirme, ces derniers jours, que la Turquie obtiendrait gain de cause lors du sommet de l’OTAN, qui se tient à Lisbonne, les 19 et 20 novembre : le bouclier antimissiles qui doit être mis en place pour protéger le territoire européen ne désignerait pas expressément l’Iran comme une menace potentielle. Depuis plusieurs semaines, Ankara exprime de fortes réserves à l’égard de ce projet, en souhaitant qu’il soit développé sous l’égide de l’OTAN et non des seuls Etats-Unis d’Amérique, et que tous les pays membres de l’Alliance puissent en bénéficier. Mais c’est surtout l’idée que le document de principe, étendant cette initiative de défense au territoire européen, puisse désigner des cibles, qui inquiète la diplomatie turque.

Le bouclier antimissiles est en fait le dernier avatar d’une longue suite de projets américains visant à protéger les Etats-Unis (voire leurs alliés) d’une attaque de missiles intercontinentaux. Initiée dans les années 1950 au plus fort de la Guerre froide, cette idée a été périodiquement adaptée à l’évolution de la menace ou de la supposée menace soviétique. Au début des années 1980, Ronald Reagan l’avait relancée, de façon très médiatique, avec la fameuse IDS (Initiative de défense stratégique), mieux connue alors sous le nom de «Guerre des étoiles». Après la fin de la Guerre froide, l’opération avait paru perdre sa raison d’être. C’est pourtant, la crainte d’une attaque beaucoup plus limitée venue d’Eurasie (en particulier de Corée du nord ou d’Iran) qui a justifié, depuis une dizaine d’années, la relance de la réflexion sur le sujet et l’élaboration d’un nouveau système de défense, que le président Obama a souhaité étendre à l’Europe, eu égard au risque que représenterait la prolifération de missiles à courtes et moyenne portées. Ce système est toutefois de moindre ampleur que ceux développés à la fin du monde bipolaire, et en outre l’arsenal (réseaux de radars et de missiles d’interception), qui doit être mis en place, se trouve au sol et non dans l’espace.

Alors même qu’elle développe depuis 3 ans une ambitieuse politique de bon voisinage et n’a cessé de se poser en puissance médiatrice, la Turquie a craint que ce bouclier antimissiles ne la place dans une situation délicate à l’égard de ses voisins ou de pays avec lesquels elle entretient une coopération croissante dans les domaines économique et politique. L’apriori défavorable qu’ont manifesté la Chine et la Russie à l’égard du bouclier ont conforté Ankara dans les préventions qu’elle pouvait avoir. Mais le fait que les Etats-Unis aient donné des gages à ces puissances pour leur faire comprendre qu’elles n’étaient pas visées par le projet, n’a pas totalement rassuré la Turquie. Car, alors même que la Russie participe au sommet de Lisbonne pour voir comment son propre système de défense pourrait être connecté au bouclier antimissiles, il est, en réalité, devenu encore plus évident que la principale cible de ce dernier est bien constitué par des «États voyous» d’Eurasie, dotés d’un arsenal limité qui n’en constituerait par moins une menace. Or, l’idée même que le document, que doit adopter l’OTAN, au cours du sommet de Lisbonne, puisse directement désigner la République islamique comme une menace, apparaît intenable à la Turquie, au moment même où elle vient de retirer Téhéran de la liste des pays qui constituent pour elle une menace, et qui figure dans son document stratégique officiel («le document de sécurité nationale»).

Au cours des dernières semaines, le non référencement de l’Iran comme une menace, est ainsi devenu une exigence absolue pour Ankara, conditionnant sa signature finale. Il semble que les Etats-Unis et les membres de l’OTAN aient accepté de ne désigner aucun pays représentant une menace, dans le document qui doit être entériné à Lisbonne. Si une telle information se confirme, elle montrera que la Turquie acquiert une position de plus en plus particulière au sein de l’Alliance, qui lui permet de faire cohabiter une logique de défense intégrée avec des intérêts nouveaux et plus spécifiques de puissance régionale.
JM

mercredi 17 novembre 2010

You Tube autorisé, puis à nouveau interdit en Turquie…


Une cour d’Ankara avait levé, le 30 octobre dernier, l’interdiction qui pesait sur You Tube en Turquie. La célèbre plate-forme de partage de vidéos avait été interdite en septembre 2007, par un tribunal de Sivas, suite à une plainte dénonçant des clips jugés insultants pour la mémoire de Mustafa Kemal. Ces derniers ayant toutefois été enlevés du portail qui les avait publiées, la justice turque avait donc levé une interdiction, souvent dénoncée par les instances européennes et même par certaines autorités officielles turques, à commencer par le président de la République en personne, qui a souhaité, à plusieurs reprises, la fin d’une situation qui rapproche la Turquie de pays considérés comme ennemis d’Internet.


En effet, sans avoir officiellement placé la Turquie sur la liste des 10 «pays ennemis d’Internet» (Arabie Saoudite, Birmanie, Corée du nord, Cuba, Égypte, Iran, Ouzbékistan, Syrie, Tunisie, Turkménistan, Vietnam), «Reporters sans frontières» l’a pour la première fois, en 2010, inscrite sur celle des «pays sous surveillance» en compagnie de l’Australie, du Belarus, des Emirats arabes unis, de la Corée du Sud, de la Russie et de la Thaïlande. Le rapport de RSF fait notamment observer : «En Turquie, les sujet tabous tournent principalement autour d'Atatürk, de l'armée, de la question des minorités (kurde et arménienne notamment) et de la dignité de la Nation. À ce titre, plusieurs milliers de sites sont bloqués, dont YouTube, suscitant des protestations. Les blogueurs et internautes qui s'expriment librement sur ces sujets s'exposent à des représailles, notamment judiciaires.»


Le 1er novembre dernier, la représentante de l’OSCE pour les libertés, Duja Mijatovic, avait salué la réouverture de You Tube en Turquie, tout en appelant à la levée des interdictions qui pèsent encore sur d’autres sites. Malheureusement, depuis le 3 novembre, You Tube est à nouveau interdit. Est en cause cette fois la diffusion de la fameuse vidéo montrant l’ex-leader du CHP, Deniz Baykal, dans une situation compromettante avec l’une des députées de son parti ; un document dont la diffusion sur internet avait entrainé la démission du leader kémaliste, en mai dernier, et qui est proscrite depuis par la justice turque… Pour celle-ci, l’étalage la vie privée de Deniz Baykal est donc aussi grave que les atteintes au culte de Mustafa Kemal… une jurisprudence à méditer…

Trêve de plaisanterie, le maintien de cette interdiction est particulièrement choquante dans un pays où il existe pourtant une abondance de médias de toute sorte, relativement libres (chaînes de télévision, radios, presse quotidienne, magazines…), en tout cas beaucoup plus qu’au Belarus ou en Egypte (où You Tube est accessible d’ailleurs). Jusqu’à présent cette situation semblait être le résultat de l’interprétation particulièrement rigide faite par certains juges obtus de textes protégeant l’honneur national ou l’intégrité de certains dogmes et tabous. En octobre 2008, un arrêt de la première chambre criminelle de Diyarbakır, en date du 20 octobre 2008, référencé sous le numéro 2008/2761, visant des sites kurdes, avait valu une interdiction à la plateforme de diffusion de blogs de Google, «Blogspot». Suite aux protestations unanimes qui s’étaient alors manifestées contre le blocage de la plus grosse plate-forme mondiale de blogs, l’interdiction n’avait finalement duré que 3 jours, mais on se souvient qu’elle avait privé un temps nos lecteurs turcs de leur blog favori (cf. notre édition du 28 octobre 2008) !

Ce nouvel épisode de l’interdiction de You Tube montre que la question de la pleine liberté de consultation et du libre usage d’Internet en Turquie reste d’actualité. Dommage !
JM

mardi 16 novembre 2010

Départ anticipé du Président du Diyanet.


Le président du Diyanet (Diyanet işleri Başkanliği, Direction des affaires religieuses), Ali Bardakoğlu (à droite sur la photo), a démissionné le 10 novembre dernier, deux mois avant l’expiration de son mandat. Il occupait ce poste depuis 2003, et achevait son second mandat. Officiellement, ce départ s’est fait à la demande de l’intéressé, avant une restructuration de l’institution C’est Mehmet Görmez (à gauche sur la photo), qui occupait les fonctions de vice-président jusqu’à présent, qui a succédé à Bardakoğlu, tandis que le ministre en charge des cultes, Faruk Çelik affirmait que ce remplacement avait été conduit dans la perspective de réformes dont l’institution doit être l’objet prochainement, et assurait que la personne du président sortant et son action n’étaient pas en cause.

Pourtant, nombre d’observateurs estiment que ce départ précipité est la conséquence de pressions politiques plus que d’impératifs de convenance personnelle. Il faut dire qu’il intervient au moment même où la querelle du foulard islamique ne cesse de rebondir en Turquie. Au début de l’année universitaire, le YÖK (Conseil de l’enseignement supérieur) a demandé au personnel enseignant de ne plus exclure, de ses cours, les étudiantes portant le foulard ; une initiative qui a rouvert une polémique latente, les milieux laïques faisant observer que le voile est toujours officiellement interdit sur les campus du fait d’une jurisprudence de la Cour constitutionnelle, confirmée en 2008. De surcroît, alors même que le débat sur le foulard à l’université a également fait rage pendant la campagne pour le référendum du 12 septembre, le premier ministre a proposé récemment que la question soit tranchée par le Diyanet. Mais Ali Bardakoğlu a refusé d’endosser cette responsabilité en appelant les hommes politiques à régler ce problème par le dialogue. Bien que le Diyanet dépende du premier ministre, son ex-président a estimé, en outre, que son institution ne devait pas agir à la requête du pouvoir politique, et expliqué que le port du foulard devait être regardé comme un choix personnel, ne permettant pas de présumer des convictions de celles qui le portaient ou ne le portaient pas.

Ali Bardakoğlu est aussi connu pour avoir approuvé la suppression de la mention de la religion, qui figurait antérieurement sur les cartes d’identité turques, et on l’a dit hostile à deux réformes que le gouvernement a mises à l’étude : celle de la diffusion du sermon du vendredi en kurde et celle de la représentation des alévis au sein du Diyanet. Plus récemment encore, le président partant s’est fait remarquer, en déclarant au quotidien kémaliste «Cumhuriyet» qu’Atatürk avait été le chef d’Etat qui avait porté le plus d’attention au Diyanet et en ne participant pas à la réception unique organisée, cette année, par le président de la République, à l’occasion de la fête nationale.

Ainsi le départ de Bardakoğlu s’expliquerait par le décalage de plus en plus important, existant entre la conception assez administrative et donc peu spirituelle que cette personnalité se fait du Diyanet, perpétuant ainsi la tradition kémaliste, d’une part, et un désir gouvernemental de voir au contraire cette institution s’engager de façon plus nette sur des sujets touchant aux modes de vie et à des questions de sociétés, d’autre part.

Acteur fondamental de la laïcité turque, le Diyanet est en charge de la gestion d’un véritable islam d’Etat. Il contrôle notamment la formation, la nomination et les sermons des imams, fixe les fêtes religieuses et gère les mosquées. Directement rattaché au premier ministre, cette institution se voit allouer le 7ème budget de l’Etat et organise également l’islam turc à l’étranger. Pourtant, le Président du Diyanet s’est toujours refusé à jouer un rôle spirituel qui impliquerait notamment qu’il lance en permanence des fatwas à tonalité morale, sociale voire politique, un peu comme peut le faire le Cheikh d’Al Azhar, en Egypte. Il s’est ainsi toujours plus considéré comme un haut fonctionnaire gérant de la religion majoritaire que comme un chef religieux à proprement parler.

Au moment où la Turquie connaît une profonde transformation des rapports de force au sein de son système politique (recul de l’armée, de la hiérarchie judiciaire, de hiérarchie universitaire laïques… ), le départ d’Ali Bardakoğlu anticipe-t-il une mutation de la place et du rôle du Diyanet ?
JM

lundi 15 novembre 2010

Rapport en demi-teinte de la Commission européenne sur l’état d’avancement de la candidature de la Turquie.


La Commission Européenne a rendu une fois de plus un rapport annuelle d’évaluation de la candidature turque à l’UE en demi-teinte, le 9 novembre dernier. Sur le plan politique, ce rapport observe que depuis la fin de l’année 2009, l’actualité a été dominée par la réforme constitutionnelle, par l’ouverture kurde et par les multiples procès qui visent principalement la hiérarchie militaire. Cela ne l’empêche pas de se livrer à une analyse méticuleuse de la situation des droits fondamentaux dans ce pays.

En ce qui concerne la révision constitutionnelle adoptée le 12 septembre 2010 par référendum, le «Turkey Progress Report 2010» réitère l’opinion qu’avait formulée à son égard la Commission européenne : les changements proposés «vont dans la bonne direction» et «traitent les priorités soulignées par le Partenariat d’adhésion». Le rapport estime notamment que la modification des compositions de la Cour constitutionnelle et du HSYK (Hakimler ve Savcılar Yüksek Kurulu – Conseil supérieur des juges et des procureurs, équivalent du Conseil supérieur de la Magistrature en France), ainsi que la soumission des décisions des tribunaux militaires à la justice de droit commun, sont des «pas positifs». Toutefois, observant que la présidence du HSYK échoit désormais au seul ministre de la justice, il souligne la nécessité d’appliquer les réformes adoptées, «en respectant les standards européens et en suivant une voie ouverte, transparente et consensuelle». Le rapport regrette aussi, à plusieurs reprises, que cette réforme constitutionnelle n’ait pas fait l’objet d’une consultation plus large des partis politiques et de la société civile.

En ce qui concerne la question kurde, si le rapport salue les efforts qui ont étendu les possibilités d’usage des langues kurde et arabe dans le sud-est ainsi que l’accroissement des investissements régionaux découlant du GAP (Güney Anadolu Projesi, projet d’Anatolie du sud-est : opération d’aménagement du territoire menée par le gouvernement turc, reposant d’abord sur le développement corrélatif de l’hydroélectricité et de l’irrigation), il regrette que «les mesures annoncées dans le cadre de l’ouverture démocratique aient été en deçà des espérances et n’aient finalement pas pu être suivies d’effets concrets». Sont en outre pointés du doigt : la dissolution du DTP (parti parlementaire kurde remplacé depuis par le BDP) en décembre 2009, la rafle massive des membres du KCK (organisation kurde suspectée par les autorités turques d’être une branche urbaine du PKK) qui a suivi, le maintien des champs de mines et du système des gardiens de village, et le caractère particulièrement meurtrier des affrontements armés avec le PKK qui ont repris en 2010. Le rapport recommande une atténuation du caractère d’exception de la législation anti-terroriste ainsi qu’une réduction des arrestations opérées dans le cadre de cette législation.

Si le rapport souligne les résultats obtenus en matière de lutte contre la corruption et observe les efforts législatifs et règlementaires qui ont amélioré la parité homme-femme, le droit des enfants ou le droit des fonctionnaires, il s’attarde également sur le maintien d’un certain nombre de situations choquantes concernant notamment les droits des femmes (crimes d’honneur, mariages forcés…) ou la stigmatisation des homosexuels (propos homophobes récents de la ministre en charge des femmes et de la famille ou réglementation militaire qui continue à qualifier l’homosexualité de maladie).

Le «Progress Report 2010», par ailleurs, tout en observant les améliorations découlant de la loi sur les fondations religieuses de 2008, estime que la situation des minorités non musulmanes reste préoccupante. En particulier, il relève peu de modifications dans le sort fait à la minorité grecque orthodoxe et remarque que le procès des assassins du journaliste d’origine arménienne, Hrant Dink, «se poursuit sans progrès significatifs» depuis plus de 3 ans.

Pour ce qui est des multiples affaires complots, le rapport se montre moins optimiste que les années précédentes. Il évoque plusieurs enquêtes et procès en cours (Balyoz, Ergenekon, Cage, Erzincan…). Il estime que ce processus peut permettre à la Turquie de renforcer la crédibilité de ses institutions démocratiques et de son État de droit. Mais il insiste à plusieurs reprises sur la nécessité impérative de respecter les droits des personnes arrêtées ou mises en cause, et relèvent des dysfonctionnements importants de la procédure pénale à cet égard.

Parmi les observations les plus sévères effectuées par la Commission européenne, à l’occasion de cette évaluation annuelle, figurent celles concernant le conflit chypriote. Le rapport 2010 observe que la Turquie n’applique toujours pas les obligations de non-discrimination et de totale ouverture des mouvements commerciaux à l’égard de Chypre, qui découlent de l’accord d’Union douanière et de son protocole additionnel. On sait que la non ouverture des ports et aéroports turcs à la République de Chypre gèle 8 chapitres de négociations d’adhésion depuis 2006. Dans son rapport 2010, la Commission européenne critique vertement le maintien du statu quo en la matière, comme d’ailleurs l’absence d’amélioration des relations bilatérales turco-chypriotes.

A bien des égards ce rapport peut sembler similaires à ceux des années précédentes (cf. notre édition du 26 octobre 2009), très marqués par une ambivalence du propos. Au-delà de l’évaluation technique des différents aspects de l’état d’avancement de la candidature turque, on remarque que la Commission s’inquiète beaucoup «du climat de confrontation politique ambiant caractérisé par un manque de dialogue et d’esprit de compromis.» A cet égard, les efforts de conciliation du président de la République sont à nouveau salués, tandis que si les initiatives du gouvernement pour relancer les réformes nécessaires à l’intégration européenne de la Turquie sont relevées, tout en étant considérées comme «de portée limitée».

On peut toutefois regretter que l’analyse politique de la Commission n’aille pas un peu plus loin que cet appel au consensus et qu’elle n’essaye pas d’appréhender la modification des équilibres politiques qui sont en cours ; en particulier, le recul de l’armée (sortie très affaiblie du dernier YAŞ), les divisions du pouvoir judiciaire, les mutations de la hiérarchie universitaire (de plus en plus acquise à l’AKP), les transformations en cours dans le domaine de la presse et des médias (disparition programmée du groupe Doğan notamment) ou les mutations de la diplomatie turque. Il est vrai que le propre d’un tel rapport est de coller aux conditions de l’adhésion et aux réponses qui sont apportées chaque année par le pays candidat. Que cette méthode soit strictement respectée dans la 4ème partie du rapport, qui expose la capacité de reprise de l’acquis communautaire, chapitre par chapitre, on le comprend. Toutefois, la 2ème partie du rapport (consacré au «Critère Politique») pourrait peut-être laisser place à une analyse politique plus ouverte et plus stratégique. Sans quoi la Commission européenne risque d’être condamnée à répéter, chaque année, ce sempiternel discours exposant que la Turquie n’a pas démérité mais qu’elle peut mieux faire. Une telle démarche aboutit finalement à donner l’impression que rien ne change en Turquie, alors même que des mutations politiques (recul de l’armée et de la hiérarchie judiciaire), économiques (résultats spectaculaires de l’économie turque au cours des derniers mois) et diplomatiques (nouvelle politique étrangère) majeures sont en cours depuis 2007. Ces mutations ne présument pas forcément d’ailleurs de la capacité de la Turquie à entrer dans l’Union Européenne, mais sans doute serait-il intéressant de les aborder avec une plus grande audace et dans un esprit plus prospectif.
JM

jeudi 11 novembre 2010

Révolution de palais au CHP ?


Ces derniers jours, la presse turque a été tenue en haleine par les luttes internes du principal parti d’opposition, le CHP. C'est que leurs enjeux dépassent les équilibres politiques internes du parti kémaliste, et pourraient affecter les prochains développements politiques. Résumons les faits : lors du congrès ordinaire du CHP d’avril 2008 (notre photo) ont été adoptés de nouveaux statuts, prévoyant un changement majeur : jusqu’alors élus par l’Assemblée du Parti, les membres du Comité central d’administration (MYK, Merkez Yönetim Kurulu) seraient désormais désignés par le directeur général lui-même. L’application de ces statuts a été reportée à plusieurs reprises, principalement en raison de l’opposition du second homme du parti et secrétaire général depuis 2001, Önder Sav, qui redoutait de voir ses prérogatives entamées. Or, suite à l’injonction du procureur de la Cour de Cassation de se conformer à ses nouveaux statuts, le dirigeant du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, a nommé un nouveau MYK début novembre, remplaçant au passage le secrétaire général Önder Sav, et nommant le grand concurrent de ce dernier, Gürsel Tekin, jusqu’alors dirigeant de la Fédération d’Istanbul, à un poste-clé. Sav a tenté de résister en réunissant les voix nécessaires pour convoquer un congrès extraordinaire, avant de s’incliner.

Ces développements doivent être lus au regard du renouveau dans lequel est engagé le CHP depuis l’arrivée de Kemal Kılıçdaroğlu à sa tête, en mai 2010 (notre édition du 23 mai). Après les révélations d’une relation extraconjugale, le jusqu’alors inamovible Deniz Baykal, leader du parti de 1995 à 1999 et de 2000 à 2010, a démissionné, probablement dans l’espoir de revenir triomphant, comme il l’avait déjà fait. Coup de théâtre : le puissant Önder Sav, pourtant le bras droit et ami de 50 ans de Baykal, l’a lâché pour soutenir un autre candidat, Kemal Kılıçdaroğlu. Ce dernier bénéficiait d’une grande popularité en raison de l’élan qu’il avait créé lors de sa campagne pour la mairie d’Istanbul en mars 2009, se faisant le champion de la lutte contre la corruption. Il n’empêche que le soutien d’Önder Sav a probablement été décisif dans son élection comme leader du CHP et a contribué à faire basculer l’appareil du parti en sa faveur.

Ce changement de direction, dans un parti réputé très centralisé autour de son leader, a fait naître l’espoir d’un renouveau. En effet, pour beaucoup – à l’intérieur comme à l’extérieur du parti - Deniz Baykal est celui qui a perdu quatre scrutins législatifs consécutifs (1995, 1999, 2002 et 2007), bloque depuis des années le renouveau de la gauche. Dès lors, la question est de savoir si ce parti va pouvoir effectuer une véritable réforme et incarner une opposition crédible au parti au pouvoir depuis 2002, l’AKP, notamment dans la perspective des législatives prévues en juin 2011. Il s’agit de rassembler, au-delà de l’électorat traditionnel du CHP, ceux qui continuent à voter pour lui en se pinçant le nez, mais surtout les déçus du pouvoir AKP. L’arrivée de Kılıçdaroğlu à la tête du CHP a effectivement provoqué le retour au sein du parti d’un certain nombre de personnalités et de militants que l’inamovible leadership de Baykal avait fait fuir. Des sondages ont aussi détecté un regain du soutien au CHP au sein de l’électorat. Cependant, les résultats du référendum constitutionnel du 12 septembre, lors duquel le CHP avait fait campagne pour le «non» qui n’a remporté que 42% des voix, ont été considérés comme décevants.

Kılıçdaroğlu parviendra-t-il à réformer le CHP ? Il déclare vouloir en faire «un parti ouvert à toutes les voix, couleurs et opinions». En quelques mois, il a apporté des inflexions notables, au niveau de la méthode tout d’abord : il a organisé des rassemblements de députés et de cadres du parti, ainsi que des consultations d’intellectuels sur les problèmes du pays. Il a ainsi promis que les candidats du parti aux prochaines législatives seront sélectionnés à la suite de primaires, ce qui contrasterait avec la désignation par la direction nationale du parti, plus courante sous Baykal. Au niveau de la ligne politique ensuite : par rapport à l’équipe sortante, Kılıçdaroğlu a adopté un ton plus « social », en mettant en avant la lutte contre le chômage et la pauvreté. Il se veut moteur du changement et non défenseur de l’existant : il a ainsi proposé d’entamer les travaux parlementaires pour réviser la Constitution, pressant le Premier ministre Tayyip Erdoğan, qui préfère s’y attaquer après les législatives de juin 2011. Enfin, Kılıçdaroğlu ne fait plus de la défense d’une laïcité rigide le principal cheval de bataille du CHP. Il a ainsi lancé un appel au Premier ministre pour achever ensemble la démocratisation du pays, et notamment pour régler une fois pour toutes la lancinante question de l’interdiction du voile à l’université.

Ce changement s’est manifesté lors de la toujours controversée réception donnée par le Président lors de la fête nationale du 29 octobre : alors que son prédécesseur Baykal refusait de se rendre à la présidence tant que la first lady porterait le voile, Kılıçdaroğlu a tenu à souligner qu’il ne boycottait pas le palais présidentiel et à préciser qu’il respectait l’épouse du chef de l’Etat. Certains cafouillages ont cependant montré que le nouveau leader ne tenait pas complètement son parti : ainsi, le porte-parole du CHP avait annoncé que le CHP avait pris une décision de principe pour ne pas se rendre à la réception. Kılıçdaroğlu avait alors désavoué publiquement ce dernier et avait appelé le MYK à prendre une position officielle. Celui-ci avait finalement laissé les députés libres de leur décision.
Certains observateurs s’interrogeaient ainsi sur la capacité de Kılıçdaroğlu à impulser des changements. Ce dernier épisode peut être interprété comme une reprise en main de l’appareil du parti – après son élection, Kılıçdaroğlu avait écarté de la direction du parti quelques fidèles de Baykal, mais non le secrétaire général Önder Sav et sa garde rapprochée, qui conservaient une influence importante. La Cour de cassation a donc indirectement provoqué un changement important - une procédure qui peut laisser pensif. Kılıçdaroğlu aura-t-il désormais les coudées franches ? Seuls les prochains développements permettront de mesurer l’ampleur des changements et leurs effets.
Elise Massicard

dimanche 7 novembre 2010

L’Iran propose de reprendre en Turquie les négociations sur le dossier nucléaire.


Le chef de la diplomatie iranienne, Manouchehr Mottaki (photo) a proposé, le 7 novembre 2010, de reprendre les négociations sur son programme nucléaire controversé, en Turquie, à la fin du mois de novembre. Cette proposition fait écho à une lettre qu’avait transmise, le 29 octobre dernier, Said Jalili, le négociateur iranien, à Catherine Ashton, le chef de la diplomatie européenne et l’intermédiaire des grandes puissances sur ce dossier. Dans cette lettre, Said Jalili annonçait qu’il était «d’accord pour commencer des discussions après le 10 novembre» et qu’il souhaitait «convenir d’un lieu et d’une date». Catherine Ashton avait accueilli favorablement cette proposition et suggéré récemment que les pourparlers reprennent à Vienne (siège de l’AIEA), à partir du 15 novembre prochain.

Les négociations entre l’Iran et les Six pays qui représentent la communauté internationale (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne, Russie Chine) sont interrompues depuis octobre 2009. L’AIEA suspecte le programme d’enrichissement d’uranium que Téhéran conduit actuellement de couvrir en réalité un projet visant à doter la République islamique de l’arme nucléaire.

Le 17 mai dernier, pour empêcher les Six de recourir à de nouvelles sanctions, la Turquie, le Brésil et l’Iran avaient signé un accord tripartite à Téhéran, prévoyant l’échange en territoire turc de l’uranium enrichi par l’Iran contre de l’uranium enrichi à 20%, fourni par la communauté internationale (cf. nos éditions des 24 et 26 mai 2010). Cet accord avait été considéré comme un succès de la diplomatie turque et plus généralement comme la confirmation de l’avènement de nouvelles puissances émergentes (Turquie, Brésil) sur la scène internationale. Mais les Etats-Unis avaient tout de suite annoncé que cet accord n’empêcherait pas le lancement d’un nouveau train de sanctions contre l’Iran, finalement adopté par le Conseil de sécurité de l’ONU, le 9 juin 2010, en dépit des votes négatifs de la Turquie et du Brésil (cf. notre édition du 11 juin 2010). Tout en regrettant cette décision et en estimant que ces sanctions n’auraient aucun effet concret, Ankara n’avait néanmoins pas réfusé de les mettre en oeuvre. Toutefois depuis l’été dernier, les banques et entreprises turques ont souvent été rappelées à l’ordre par Washington qui les accuse de ne pas être suffisamment rigoureuses dans le respect du programme de sanctions.

Manouchehr Mottaki s’est dit optimiste, quant à la reprise des pourparlers avec les Six. Toutefois, un accord sera difficile à obtenir car, outre les problèmes techniques posés par les échanges d’uranium qui sont au cœur d’un possible règlement, la manière d’aborder la négociation de part et d’autre est radicalement différente. Les Iraniens entendent en effet négocier, au-delà de leur programme nucléaire, sur la question globale du désarmement dans la région, tandis que les Six souhaitent se cantonner au cas iranien.

Quant à la tenue des négociations en Turquie, si elle se confirme, elle mettra de nouveau en relief le dynamisme de la diplomatie turque et le rayonnement qui est celui d’Ankara sur la scène internationale. Mais il n’est pas sûr que la proposition iranienne recueille l’assentiment de tous. Les élections de mi-mandat qui viennent de se dérouler aux Etats-Unis ont ramené sur le devant de la scène les Républicains dont un des sénateurs a estimé très récemment, en des termes très durs, que le dossier nucléaire iranien pouvait conduire à une intervention militaire contre l’Iran. Compte tenu de cette situation politique nouvelle, il n’est pas sûr qu’une trop forte implication turque dans ce dossier soit bien accueillie par Washington. Les Européens y seront peut-être plus favorables. Le prochain «progress report» de la Commission européenne sur la candidature de la Turquie, salue en effet l’apport positif de la nouvelle politique étrangère turque en la qualifiant «d’atout», mais il rappelle aussi lourdement qu’elle doit être développée «de façon complémentaire au processus d’adhésion et en coordination avec l’UE.»

Pour leur part, la Chine et la Russie seront-elles séduites par la proposition de tenir des négociations en Turquie ? Ahmet Davutoğlu, le ministre turc des affaires étrangères, vient d’effectuer un voyage en Chine qui est en passe de faire oublier la brouille occasionnée entre les deux pays par la répression chinoise contre les Ouïghours en 2009. Certains observateurs ont souligné qu’au delà des aspects purement économiques et commerciaux, les relations turco-chinoises étaient en train de prendre une dimension stratégique. Un soutien de la Chine à la proposition iranienne de tenir des négociations en Turquie le confirmerait. La Russie, autre partenaire économique et commercial important de la Turquie, pourrait elle aussi être tentée par l’idée de négocier en territoire turc, mais il faut se souvenir que les Russes se sont rapprochés ces derniers temps des Américains, qu’ils viennent d’accepter le projet de bouclier anti-missiles de ces derniers (que seuls les Turcs continuent à rejeter) et qu’ils s’étaient finalement démarqués de l’accord tripartite (Turquie, Brésil, Iran) en mai dernier…
JM

mercredi 3 novembre 2010

Qui se cache derrière l’attentat de Taksim ?


Un attentat-suicide a eu lieu, le 31 octobre, dans la matinée, aux abords du monument de l’indépendance, sur la place Taksim, à Istanbul. Cet attentat visait manifestement les forces de police anti-émeute (photo), qui stationnent habituellement aux abords de ce monument et qui encadrent les manifestations, presque quotidiennes, qui se déroulent, à proximité, sur Istiklâl Caddesi (l’avenue de l’Indépendance). Seul le kamikaze a péri dans cet attentat, qui a néanmoins fait plus d’une trentaine de blessés (dont 15 policiers qui se trouvaient à proximité).

Le lendemain, le PKK a démenti toute implication dans cette opération, en annonçant parallèlement la prorogation du cessez-le-feu (décrété unilatéralement, le 13 août dernier, avant le référendum de révision constitutionnelle du 12 septembre 2010) qui arrivait à échéance à la fin du mois d’octobre dernier. Dans un communiqué, l’organisation rebelle a déclaré notamment : «Il n'est pas possible pour nous de mener une telle action au moment où notre mouvement a décidé de prolonger une trêve. Nous ne sommes en aucune manière impliqués dans cette attaque.»

Le 2 novembre, le président de la République, Abdullah Gül, s’est réjoui de la prolongation de cette trêve, en espérant que l’abandon des armes puisse «devenir permanent et que tout le monde renonce à cette erreur.» En revanche, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan a, le même jour, violemment critiqué les pays européens, en leur reprochant leur soutien à des fondations ou des associations qui sont liées au PKK, et en les rendant en partie responsables de l’attentat de Taksim. "En dépit de tous les avertissements, requêtes et de toute la documentation que nous avons présentés, certains pays soutiennent toujours directement ou indirectement la terreur", a déclaré le chef du gouvernement.

Le 2 novembre toujours, un communiqué du gouverneur d’Istanbul a annoncé que le déclencheur de la bombe avait été identifié : il s’agit d’un homme de 24 ans, Vedat Acar, qui aurait rallié le PKK, en 2004. Toutefois, ce communiqué n’attribue pas explicitement la paternité de l’attentat au PKK, et déclare que l’enquête se poursuit à ce sujet.

Cet attentat et ces réactions surviennent alors que le gouvernement semble, depuis l’été, vouloir renouer avec les efforts qu’il avait entrepris, l’année dernière, pour trouver une solution politique au problème kurde. Alors même que les autorités turques continuent à annoncer qu’elles refusent de négocier avec le PKK, le chef de l’organisation rebelle, Abdullah Öcalan, emprisonné sur l’île d’Imralı, a fait l’objet, ces dernières semaines, de visites répétées, tant des services secrets turcs que de représentants de forces politiques kurdes légales. Le 25 octobre 2010, l’avocate Aysel Tuğluk, ex-députée du DTP, l’avait notamment rencontré, afin de le convaincre de proroger la trêve (cf. notre édition du 29 octobre 2010). Il semble ainsi que le chef du mouvement rebelle soit de fait associé aux négociations qui tendent à relancer un règlement politique de la question kurde. D’après le quotidien «Milliyet», c’est d’ailleurs un récent courrier de sa part aux chefs militaires du PKK, réfugiés dans les montagnes de Kandil, en Irak du nord, qui aurait permis à la prorogation de la trêve d’aboutir.

Dans un tel contexte, l’attentat-suicide du 31 octobre est particulièrement surprenant : est-il le résultat d’une provocation ou celui d'une initiative prise par une frange dissidente du PKK… affaire à suivre…
JM