jeudi 30 septembre 2010

Hanefi Avcı, l’auteur du dernier best-seller des librairies turques, sous les verrous.


Hanefi Avcı, l’ancien chef de la police d’Eskişehir, a été placé, mardi dernier, en détention provisoire à la prison de Metis d’Istanbul. Il est accusé de complicité avec une organisation terroriste et de violation du secret de l’instruction. En ces temps de révélations sulfureuses et de mises à jour de complots divers et variés, une telle annonce ne ferait pas autant de bruit, si elle ne concernait l’homme qui est l’auteur du livre qui est actuellement le best-seller des librairies turques. Hanefi Avcı a en effet publié le mois dernier «Haliç’te Yaşayan Simonlar», un ouvrage fracassant qui dénonce le noyautage de la police turque par la confrérie de Fethullah Gülen, et qui montre de surcroît comment cette entreprise a débouché sur les multiples révélations de complots que l’on connaît, et sur les vagues d’arrestations spectaculaires de militaires ou de personnalités laïques qui les ont accompagnées. Ces dernières semaines, le livre d’Avcı a ainsi ouvert une série d’interrogations sur la transformation en cours de l’Etat et a réactivé sous une forme inattendue le débat sur l’agenda caché. Car, Hanefi Avcı met en cause la crédibilité de plusieurs affaires, y compris la fameuse affaire «Ergenekon», en estimant qu’elles reposent sur des preuves fragiles et en dénonçant le recours systématique à des écoutes téléphoniques douteuses, suscitées par des éléments de la police qui seraient liés à la confrérie Gülen.

Hanefi Avcı rejette les motifs qui ont justifié son arrestation et estime que celle-ci n’est que l’aboutissement de la contre-offensive qu’a lancée la confrérie Gülen, depuis la parution de son livre. Le chef d’inculpation, dont est l’objet ce policier célèbre, qui avait été récemment rappelé par son administration centrale, paraît en effet suspect. Il est accusé d’avoir entretenu des liens avec le «Commandement révolutionnaire», une obscure organisation d’extrême gauche, auteur du plasticage d’une permanence de l’AKP et d’une attaque au mortier dont l’objectif n’a jamais pu être élucidé. Le quotidien pro-gouvernemental «Zaman» relate la perquisition du domicile d’Avcı à Eskişehir, en expliquant que la police y a trouvé de faux papiers et une Kalachnikov non enregistrée officiellement, autant d’éléments qui prouveraient les activités illicites du policier, et qui laisseraient même supposer qu’il s’apprêtait à quitter le pays. En s’appuyant sur les allégations d’un journaliste du quotidien «Star», «Zaman» essaye ainsi d’étayer cette version des faits, en expliquant que le livre récemment publié par Hanefi Avcı n’aurait été qu’un contre-feu destiné à justifier les contacts téléphoniques qu’il a pu avoir avec certains membres du «Commandement révolutionnaire», en particulier une femme avec laquelle il aurait entretenu une relation intime. Hanefi Avcı dans son livre dénonce en effet les écoutes téléphoniques illégales et montre qu’il en a lui-même été l’objet à son insu.

Toutefois, l’arrestation d’Hanefi Avcı laisse perplexe beaucoup d’observateurs avertis. Le quotidien laïque «Vatan» estime peu probable que ce policier, qui s’est rendu célèbre dans le passé par la lutte qu’il a menée contre des organisations d’extrême gauche, ait pu être un sympathisant de l’une d’entre elles. Plusieurs éditorialistes (Hasan Cemal de «Milliyet» ou Ali Bayramoğlu de «Yeni Şafak»), pourtant critiques à l’égard de certaines des thèses développées par Hanefi Avcı dans son livre, se disent peu convaincus de la légitimité des motifs de sa mise en détention, et estiment que le manque de crédibilité des accusations formulées contre lui conforte l’hypothèse d’une contre-attaque de la confrérie Gülen.

Plus généralement, cette affaire est d’autant plus importante qu’elle intervient au moment où la société turque s’interroge sur les évolutions politiques récentes qui ont vu le gouvernement de l’AKP renforcer sa prégnance sur l’Etat et les administrations publiques, longtemps considérés comme le sanctuaire de la laïcité kémaliste. L’action de la confrérie Gülen dans cette révolution silencieuse a souvent été dénoncée par le camp laïque, au cours des dernières années. La nouveauté, avec le livre d’Hanefi Avcı, est que cette fois la mise en cause de la confrérie Gülen n’est pas le fait d’une personnalité très représentative du camp laïque, mais plutôt d’un professionnel respecté jouissant d’une expérience indéniable.
JM

Agression contre un vernissage dans le quartier de Tophane à Istanbul.


Un incident révélateur des conflits internes, dont la société turque est l’objet, défraye la chronique depuis une semaine en Turquie. Une série de vernissages organisés dans le quartier de Tophane, à Istanbul, a été attaquée, le 21 septembre au soir, par une quarantaine d’individus armés de gourdins, aux cris de «Allah Akbar !». Plusieurs personnes ont été blessées et les vitres d’une galerie d’art ont été brisées. Le gouverneur d’Istanbul a condamné cette agression, et promis que ses auteurs (dont certains ont été arrêtés par la police) seraient sévèrement punis. Quelques jours plus tard, eu égard à l’émotion provoquée, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, tout en estimant que l’affaire avait été grossie, a rappelé que, depuis son arrivée au pouvoir, son gouvernement n’avait jamais remis en cause le droit des citoyens turcs à mener le genre de vie qui leur plait.

Cet incident a en effet relancé les débats sur le développement des pressions religieuses au sein la société turque. Certains membres de l’opposition laïque y ont vu une nouvelle preuve de la montée en force de l’intolérance religieuse et du danger qu’elle représente pour la démocratie. Les vernissages, qui sont nombreux dans ce quartier, situé à proximité du musée d’art contemporain d’Istanbul «Istanbul Modern», sont l’occasion de consommer de l’alcool en pleine rue, car souvent les invités de ces manifestations artistiques ne peuvent tous tenir dans les locaux étroits des galeries qui les invitent, et sortent dehors un verre à la main.

Toutefois, comme l’estime Guillaume Perrier, dans un article paru dans «Le Monde» du 29 septembre dernier, plus que politico-religieux, le fond du problème, en l’occurrence, est peut-être plutôt d’ordre social, car il illustre un phénomène caractéristique de la Turquie contemporaine, qui consiste en un développement parallèle de modes de vie radicalement différents. Les quartiers de Tophane et de Beyoğlu, au cœur du vieil Istanbul, sont très représentatifs de ce genre de contraste. Y cohabitent en effet des restaurants branchés, des galeries d’arts, des caves à vin, des boîtes de nuit avec des «lokanta» traditionnelles, des cafés à thé, des coiffeurs (pardon kuaför) ou des épiceries de quartier. D’un côté des intellectuels et des élégantes branchées attirés par les expositions, les menus hors norme et les librairies en vogue, de l’autre des populations turques mais aussi arabes ou roms, aux revenus modestes et aux modes de vie beaucoup plus anatoliens, qui supporteraient de plus en plus mal que les «köfteci» doivent céder la place à des boutiques décalées aux prix inaccessibles.

Tout l’été, sur Istiklâl Caddesi, une grande artère piétonne voisine, le petit tramway «nostaljik», qui relie la place Taksim au funiculaire de Tünel, a tiré un wagon promenant un orchestre de rock, l’événement n’a pas empêché les joueurs de Sas et les chanteurs traditionnels de continuer à offrir leurs récitals de rue improvisés. Dans ces lieux d’Istanbul, il existe aussi heureusement une cohabitation miraculeuse des cultures et des traditions, qui a été magistralement illustrée par le documentaire de Fatih Akin, «Crossing the bridge». Mais l’incident du 21 septembre montre sans doute que cette cohabitation ne va pas toujours d’elle-même et qu’elle peut aussi déboucher sur des comportements inquiétants. Les autorités politiques auraient tort de sous-estimer un tel risque.
JM

mercredi 29 septembre 2010

Turquie : la recherche d’une solution politique à la question kurde relancée ?


Le gouvernement turc est-il en train de relancer de façon significative la recherche d’une solution politique à la question kurde ? La semaine dernière, le vice-premier ministre, Cemil Çiçek et le ministre de la justice, Sadullah Ergin ont rencontré des dirigeants kurdes du parti parlementaire BDP, réputés pourtant proches du PKK, en particulier Selahattin Demirtaş, qui, à l’issue de cette réunion, a évoqué l’existence d’une «atmosphère positive». Au cours du week-end, le premier ministre, tout en réitérant sa volonté de ne pas négocier avec une organisation terroriste, a néanmoins affirmé son désir de débarrasser la Turquie «des problèmes qui la gangrènent», en particulier la question kurde, tandis que le président de la République, Abdullah Gül, de retour de New York où il a participé à l’Assemblée générale de l’ONU (cf. notre édition du 23 septembre 2010), tenait des propos similaires.

Mais ce sont surtout deux autres événements, le déplacement du ministre turc de l’intérieur, Beşir Atalay, à Erbil, le 26 septembre 2010 (photo), et la visite, le lendemain, d’Aysel Tuğluk à Abdullah Öcalan, dans sa prison de l’île d’Imralı, qui ont relancé l’espoir d’un règlement politique de la question kurde. À l’occasion d’une rencontre avec le président de la région kurde du nord Irak, Massoud Barzani, le ministre turc de l’Intérieur a demandé à celui-ci de faire pression sur le PKK pour que le cessez-le-feu qu’il a déclaré unilatéralement avant le référendum du 12 septembre et prolongé depuis, soit pérennisé. Le leader kurde irakien a demandé au gouvernement turc de ne pas sous-estimer le boycott des électeurs kurdes,, lors du récent référendum en Turquie, mais il n’a pas fermé la porte à la discussion. Ainsi les deux hommes auraient évoqué un abandon par le PKK des montagnes de Kandil, où ils possèdent ses bases arrière, pour une zone plus éloignée de la frontière turque où les rebelles resteraient le temps qu’un accord définitif soit trouvé entre les deux parties. Quant à Aysel Tuğluk, l’ex-députée du DTP et avocate d’Abdullah Öcalan, elle est revenue très optimiste, à l’issue de son entrevue avec le leader du PKK, parce qu’il lui aurait confirmé que son mouvement ne souhaitait pas une solution par les armes, mais entendait trouver une issue politique au conflit.

Lancée en juillet 2009, l’ouverture démocratique du gouvernement de l’AKP pour résoudre politiquement la question kurde s’est enlisée à l’automne de la même année, le parlement ne proposant que des mesures décevantes, et la Cour constitutionnelle dissolvant le parti parlementaire kurde DTP. Par la suite, cet échec s’est confirmé avec les arrestations massives de responsables politiques kurdes et la reprise de la violence dans le sud-est de la Turquie.

Les résultats du référendum du 12 septembre dernier (cf. notre édition du 13 septembre 2010) semblent avoir changé la donne et ouvert une nouvelle opportunité à la solution politique de la question kurde. En effet, l’AKP et le parti kurde BDP sont apparus comme les deux grands bénéficiaires de ce scrutin. Le parti gouvernemental, que l’on disait incapable d’achever les chantiers qu’il avait ouverts et miné par l’usure du pouvoir, a été confirmé dans son statut de vecteur du changement, avec une majorité du «Oui», que la plupart des sondages n’avaient pas prévu. Le BDP, dont beaucoup pensaient que le mot d’ordre de boycott du référendum serait désavoué par son électorat, a finalement été suivi de façon significative par ses partisans. Le grand perdant de la consultation, en revanche, a été le parti nationaliste, MHP, qui après avoir dénoncé les contacts qu’auraient eus le gouvernement et le PKK, avait articulé toute sa campagne sur la peur d’un démantèlement du pays. Manifestement ce genre de discours ultra-nationaliste ne fonctionne plus, et ce constat donne sans doute au gouvernement une marge de manœuvre supplémentaire dans les initiatives qu’il peut prendre pour rechercher une solution à la question kurde.

Le plus encourageant dans le processus relancé ces derniers jours est qu’il semble que l’on veuille enfin ne pas éluder l’un des aspects majeurs du conflit : celui du devenir du PKK. Certes, le gouvernement continue à dire qu’il ne négociera pas avec un mouvement terroriste, mais il ne nie pas que des contacts existent avec ce dernier, et n’hésite pas à rencontrer officiellement les personnalités politiques kurdes qui apparaissent comme les plus proches du mouvement rebelle kurde. En bref, il est possible que l’on soit en train d’assister à la banalisation de l’idée qu’une relation minimale avec l’organisation d’Abdullah Öcalan est nécessaire, si l’on veut vraiment résoudre la question kurde. Un nouveau tabou serait ainsi en train de tomber, rejoignant la chute de celui qui voulait que les autorités turques n’aient aucune relation officielle avec le gouvernement kurde d’Irak du nord. Ce dernier tabou est d’ailleurs tombé de la même façon : d’abord par l’entretien de contacts officieux, puis par l’établissement, à partir de 2008, de relations officielles. Cet acquis permet aujourd’hui à Ankara d’avoir le soutien des Kurdes d’Irak du nord dans la recherche d’une solution. Il risque d’être précieux quand il s’agira de trouver une porte de sortie honorable pour l’organisation rebelle.

L’issue de la guerre civile larvée, qui ensanglante la Turquie depuis plus de 25 ans, est-elle pour autant aussi imminente qu’a pu le laisser entendre, Aysel Tuğluk, au retour d’Imralı, lundi dernier ? Échaudé par les effets provoqués sur l’opinion publique par l’accueil triomphal dont avait été l’objet, en octobre 2009, l’arrivée d’un «groupe de la paix» au poste frontière de Habur (cf. notre édition du 8 novembre 2009), le gouvernement paraît, cette fois, vouloir prendre le temps de la réflexion. Pourtant, l’esquisse d’une solution dans les prochains mois n’est pas à exclure, et ce d’autant plus qu’elle pourrait être à nouveau particulièrement bénéfique à l’AKP et au BDP, lors des prochaines législatives.
JM

jeudi 23 septembre 2010

À New York, Abdullah Gül plaide pour un Moyen-Orient dénucléarisé.


S’exprimant lors de la 65e Assemblée générale des Nations Unies à New-York, le 20 septembre 2010, Abdullah Gül a plaidé pour un Moyen-Orient totalement dénucléarisé. Son discours à la Tribune de l’ONU a confirmé les déclarations qu’il avait faites à la presse auparavant, en particulier sur le dossier nucléaire iranien. Dans une interview au «Wall Street journal», le président turc avait en effet déclaré que son pays était impliqué dans une coopération active avec les Etats-Unis, pour éviter que l’Iran ne se dote de l’arme nucléaire. Mais il avait rappelé que la Turquie appliquait sans conviction les sanctions récemment décidées contre Téhéran, en les considérant comme « improductives », tout en souhaitant que le différend avec ce pays puisse trouver une solution pacifique.

Toutefois, les propos du président turc prônant une dénucléarisation du Moyen-Orient visaient sans doute aussi et surtout Israël, puisque l’Etat hébreu est le seul de la région à posséder l’arme nucléaire, même s’il ne le reconnaît pas officiellement. Les déclarations d’Abdullah Gül risquent donc d’énerver Washington un peu plus, puisque ces derniers jours, alors même qu’Israël et l’Autorité palestinienne essayent de renouer un dialogue interrompu de longue date, le président américain avait demandé aux pays arabes de ne pas relancer le débat sur le nucléaire israélien pour ne pas gêner ce processus. La Turquie n’est certes pas un pays arabe, mais il est peu probable que l’administration américaine ait apprécié les propos du président turc et ce d’autant plus que sa visite à New York s’est soldée par un nouvel incident avec Israël.

En effet, le président israélien Shimon Peres a déclaré, le 21 septembre, avoir refusé une invitation de son homologue turc, en raison des exigences formulées par celui-ci. Le projet d’une rencontre entre les deux hommes avait été évoqué la semaine dernière par le quotidien pro-gouvernemental «Zaman». Si elle avait eu lieu, celle-ci aurait constitué le premier contact officiel à un tel niveau entre Ankara et Tel Aviv, depuis l’affaire de la flottille «Free Palestine», le 31 mai dernier. Pour sa part, interrogé sur le devenir de ce projet d’entrevue, le président Gül a déclaré : «Mon programme ne me le permet pas». Il a en outre précisé que des excuses ne résoudraient pas le différend entre les deux pays et que la Turquie attendait aussi des réparations. Le président Gül a toutefois déclaré qu’il n’y avait pas de rupture entre la Turquie et l’Occident, et que son pays continuait à œuvrer pour une pleine adhésion à l’Union Européenne.
JM

lundi 20 septembre 2010

Turquie : célébration d’une messe dans l’église arménienne d’Akhtamar, sur le lac de Van.


Plusieurs centaines de fidèles ont participé à une messe célébrée dans l’église de la Sainte Croix (Surp Haç) située sur l’île d’Akhtamar du lac de Van, dimanche 19 septembre 2010. C’est la première fois qu’une cérémonie religieuse de ce type se déroule dans cet édifice remontant au Xème siècle, depuis qu’en 1915 les massacres et les déportations ont fait quasiment disparaître les Arméniens de cette région où ils vivaient en grand nombre auparavant. Tous les fidèles n’ayant pu prendre place dans l’église de la «Surp Haç», un écran géant retransmettait la messe à l’extérieur.

Cet événement intervient un mois à peine après la célébration d’une messe, à l’occasion de l’Assomption, dans un autre édifice emblématique : le monastère grec de Sümela, près de Trabzon, sur la mer Noire (cf. notre édition du 16 août 2010). La restauration et la réouverture de l’église de l’île d’Akhtamar avaient provoqué de vives polémiques en 2007, car les autorités turques s’étaient employées à gommer la dimension religieuse du monument, en insistant sur son caractère exclusif de musée. Mais, en novembre 2009, le ministre turc de la culture et du tourisme, Ertuğrul Günay, avait annoncé qu’il allait autoriser l’ouverture pour la prière, au moins une fois par an, de l’église de la Sainte-Croix, et du Monastère de Sümela. Cette promesse a été tenue et elle a permis à deux messes historiques de se tenir en ces deux endroits symboliques, à quelques semaines de distance.

Toutefois, plus encore que dans le cas de la cérémonie qui s’est déroulée récemment à Sümela, la messe de l’église d’Akhtamar a été l’objet de vives critiques. En 2007 déjà, le refus de rendre à l’église sa cloche et sa croix, ainsi que le déploiement inopportun d’un grand drapeau turc, avaient entaché la cérémonie organisée pour marquer la fin des travaux de restauration, et certains journalistes stambouliotes n’avaient pas hésité à évoquer un «génocide culturel». Cette fois, si une croix était bien devant l’église de la «Surp Haç», elle n’avait pu être érigée sur le dôme de celle-ci, ce que les organisateurs arméniens ont regretté, tandis que les autorités turques invoquaient des raisons techniques et administratives. L’incident a néanmoins amené de nombreux participants potentiels à annuler leur venue, si bien que ce sont surtout des Arméniens de Turquie qui étaient finalement présents (les Arméniens ne sont plus que 80 000 en Turquie où ils résident principalement à Istanbul et constituent la plus importante des minorités non musulmanes reconnues par le Traité de Lausanne). Par ailleurs dans la diaspora et en Arménie, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer une messe qualifiée «d’opération de communication».

Le succès mitigé de cette initiative montre que la levée des tabous de l’histoire, et notamment la question de la reconnaissance du génocide de 1915, continue d’empoisonner la réconciliation turco-arménienne. Si la société civile turque a pris au cours des dernières années des initiatives remarquées (pétition «özürdiliyorüz» demandant pardon aux Arméniens, en décembre 2008, ou manifestations organisées à Istanbul pour commémorer le génocide, le 15 avril dernier), le gouvernement turc continue de refuser la qualification de «génocide» aux massacres et déportations qui se sont déroulées dans l’Empire ottoman entre 1915 et 1917. En mars 2010, il a ainsi réagi, de manière particulièrement vive, à la décision du parlement suédois de reconnaître ce génocide et à une décision allant dans le même sens d’une commission du Congrès américain. Sur cette question comme sur la question kurde ou celle d’autres minorités, le gouvernement de l’AKP, qui pourtant n’a eu de cesse, au cours des dernières années, de clamer haut et fort sa reconnaissance de la diversité de la société turque, donne parfois l’impression de reprendre en partie à son compte la rhétorique nationaliste et uniformisatrice de ses prédécesseurs. Si un changement de fond est indiscutablement en marche, tout porte à croire qu’il prendra encore un certain temps pour aboutir.
JM

jeudi 16 septembre 2010

Et maintenant…


L’un des premiers effets de la victoire du «Oui» au référendum du 12 septembre dernier, qui a renforcé la position du gouvernement de l’AKP, a été la hausse spectaculaire de la bourse turque, dont l’indice IMKB des valeurs phare a atteint, au lendemain du scrutin, 1652,03, soit 2,7% d’augmentation. La publication des chiffres de la croissance est venue peu après confirmer la bonne santé économique de la Turquie, dont le PIB a progressé de 10,3%, au second trimestre de 2010. Dans son dernier rapport, l’OCDE vient d’ailleurs de souligner que ce pays était l’un de ses meilleurs élèves, en estimant que cette situation était durable.

Confortant le résultat électoral de dimanche, ces bons résultats économiques ont amplifié l’état de grâce que connaît actuellement le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, et relancé les supputations sur les scénarios possibles pour l’avenir. Si l’élaboration d’une nouvelle Constitution paraît peu probable avant les élections législatives qui doivent se tenir l’an prochain, en revanche, une nouvelle victoire de l’AKP lors de cette échéance, que la plupart des experts n’hésitent pas à pronostiquer, devrait déboucher sur la rédaction d’une nouvelle charte fondamentale. Toutefois, il est possible que celle-ci ne s’emploie pas seulement à accroître l’État de droit et à approfondir les libertés. En effet, le succès du «Oui», qui est d’abord apparu comme une victoire de Recep Tayyip Erdoğan, a relancé le débat sur les ambitions de celui-ci et sur ses velléités à s’emparer de la présidence. Un tel projet pourrait induire un changement de régime politique ou, à tout le moins, une présidentialisation accentuée du régime parlementaire actuel. Le vice-premier ministre, Cemil Çiçek, a relancé l’idée du passage à un régime présidentiel, tandis que le président de la commission de la Justice de l’Assemblée nationale, Burhan Kuzu, a estimé que la Turquie était de facto, à l’heure actuelle, dans une situation de régime semi-présidentiel, puisque la Constitution de 1982 donne des pouvoirs importants au président de la République et parce que la révision constitutionnelle de 2007 a prévu (comme en France) son élection au suffrage universel direct. Recep Tayyip Erdoğan a d’ailleurs déjà évoqué sa préférence pour le régime présidentiel à plusieurs reprises par le passé, notamment, en avril dernier, en vantant les mérites du «check and balance» américain. Mais l’opposition craint bien sûr qu’une telle évolution aboutisse à une concentration extrême du pouvoir, dans un pays où de surcroît, à la différence des Etats-Unis, il n’existe pas de pouvoirs régionaux et locaux vraiment forts.

En réalité, alors que les élections législatives de l’an prochain sont maintenant en ligne de mire, le problème ne semble déjà plus être de savoir si l’AKP va gagner, mais de prévoir ce que le parti dominant entend faire de cette victoire programmée. Cette question paraît également préoccuper désormais l’Union Européenne et les Etats-Unis, qui ont assorti leurs satisfécits à la victoire du «Oui» de remarques significatives incitant l’AKP à faire un bon usage de ce résultat.

L’autre réserve, qui doit être apportée au résultat de dimanche et à l’état de grâce actuel du gouvernement, concerne la question kurde. L’actualité de ce 16 septembre vient encore de le rappeler brutalement, puisque l’explosion d’une mine a tué dix voyageurs d’un minibus civil dans la province d’Hakkari, et confirmé que le sud-est du pays continuait à vivre en état de guerre larvée, malgré la trêve décrétée par le PKK jusqu’au 20 septembre. Le gouvernement va-t-il utiliser le surcroît de légitimité que lui a donné récemment le référendum pour s’attaquer sérieusement à ce dossier difficile ou bien sera-t-il tenté de tirer parti d’une puissance politique renouvelée pour camper sur les positions centralistes de ses prédécesseurs ? Beaucoup d’observateurs n’ont cessé de dire, ces dernières semaines, que la question kurde appelait des mesures courageuses, mais aujourd’hui le gouvernement ne dispose-t-il pas en fin de compte des moyens politiques susceptibles de lui donner ce courage ?
JM

mercredi 15 septembre 2010

Les premiers enseignements du référendum du 12 septembre.


Si la victoire du «Oui» semblait probable, son ampleur a malgré tout surpris, car le sondage le plus favorable effectué récemment (les 4 et 5 septembre derniers), par l’Institut Konda, avait pronostiqué un score de 56,8 %, se situant plus d’un point au-dessous du résultat final. Cette surprise est d’autant plus forte que le triomphe du «Oui» n’est pas seulement important pour la réforme constitutionnelle qui était l’objet de ce scrutin, il l’est aussi et surtout parce qu’il vient renforcer opportunément la légitimité du gouvernement de l’AKP, souvent mise en cause depuis les élections locales de l’an passé, qui avaient vu le parti majoritaire descendre au-dessous de la barre symbolique des 40% et reculer pour la première fois, par rapport au score qu’il avait réalisé lors de la précédente consultation. À ce tassement électoral s’ajoutait des rumeurs persistantes sur l’usure de la formation au pouvoir, suscitées, entre autres, par les difficultés de la politique d’ouverture kurde ou par l’avènement d’un nouveau leader à la tête du CHP. En remportant très confortablement sa 6ème victoire depuis son arrivée au gouvernement en 2002 (élections législatives de 2002, élections locales de 2004, élections législatives de 2007, référendum d’octobre 2007, élections locales de 2009, référendum de 2010), l’AKP a balayé d’un coup tous ces doutes, conforté le mythe de son invincibilité et démontré que la dynamique enclenchée il y a 8 huit ans était loin de marquer le pas. Ce succès, en outre, en appelle déjà un autre, car il fait pressentir la victoire du parti de Recep Tayyip Erdoğan, lors des prochaines élections législatives, qui doivent se tenir en 2011.

Le raz-de-marée de dimanche laisse ainsi l’opposition sinistrée. L’échec du «Non» est d’abord celui du CHP, d’autant plus grave pour les kémalistes que leur parti avait entamé une mutation sensible de son discours, depuis la consécration en mai dernier de Kemal Kılıçdaroğlu. Au cours de la campagne, qui a précédé le référendum, le nouveau leader a certes cherché à dépasser la rhétorique simpliste de son prédécesseur, abandonnant presque les thématiques de «l’agenda caché» ou du péril islamiste, pour choisir de souligner en priorité le danger d’une concentration des pouvoirs dans les mains du seul parti gouvernemental. Mais, suite à tant d’années où les propos à l’emporte-pièce ont été la règle, il faut bien reconnaître ce changement de ton sonnait un peu faux. Que pesait la proposition d’amnistie pour les rebelles du PKK, après les positions particulièrement nationalistes prises ces dernières années sur la question kurde ? Comment croire que le parti kémaliste était devenu le chantre d’un constitutionnalisme véritable, après les manipulations constitutionnelles à répétition de 2007 et de 2008 ? L’une des leçons de ce scrutin est sans doute que l’image du CHP, au sein de l’électorat turc, est loin d’avoir changée, et qu’elle reste par trop associée à un régime politico-militaire révolu.

L’autre grand perdant de ce référendum est sans nul doute, le parti du mouvement nationaliste de Devlet Bahçeli. Le MHP n’a en réalité jamais réussi à trouver sa place dans les débats qui ont précédé ce scrutin. Il a mené pour l’essentiel une campagne anti-kurde, en accusant le gouvernement de porter atteinte à l’unité de l’Etat. Mais comment un tel argument pouvait-il être crédible, alors même que la réforme proposée évitait justement la question kurde ? De surcroît, au cours des derniers mois, alors qu’une vague d’arrestations sans précédent a frappé nombre de responsables politiques kurdes et que les violences ont repris dans le sud-est, le gouvernement a souvent donné des gages de son nationalisme, coupant de ce fait l’herbe sous les pieds du MHP. La ligne de ce parti sur la Constitution était par ailleurs d’autant plus difficile à lire qu’en 2008, il avait soutenu, et même initié la révision constitutionnelle tendant à lever l’interdiction du voile islamique dans les universités. Trop de contradictions et d’ambiguïtés accumulées, ces derniers temps, par une direction vieillissante du MHP ont poussé une partie de l’électorat nationaliste à voter en faveur de la réforme proposée par le gouvernement. Mais une telle défection est d’autant plus dangereuse pour ce parti qu’elle pourrait en outre l’empêcher, en 2011, de passer la barre des 10%, lui permettant d’avoir une représentation dans le prochain parlement.

Hormis l’AKP, la seule formation à sortir renforcée du scrutin de dimanche est le parti kurde, BDP. Son mot d’ordre de boycott du référendum a indiscutablement été suivi dans le sud-est, même si l’intensité de l’abstention kurde s’avère malgré tout inégale géographiquement. La voie choisie par la formation kurde n’était pas simple, car celle-ci prenait le risque d’être désavouée par une partie de son électorat, sensible aux réformes de l’AKP et tentée de soutenir une accentuation de la démilitarisation engagée ces dernières années. Pourtant, le fait que la révision proposée à référendum ait totalement ignoré la question kurde, au moment même où celle-ci se posait avec une acuité renouvelée, aura sans nul doute joué en faveur du boycott. Il y a là une autre leçon du scrutin qu’à l’heure où il savoure sa victoire, le gouvernement devrait se garder d’oublier.
JM

lundi 13 septembre 2010

Turquie : large victoire du «Oui» lors du référendum du 12 septembre.


Le «Oui» l’a très largement emporté hier lors du référendum qui proposait aux électeurs turcs de réviser certaines dispositions de la Constitution de 1982, en particulier de restructurer la hiérarchie judiciaire et de soumettre un peu plus l’autorité militaire à l’Etat de droit. Alors que les résultats officiels n’ont pas encore été proclamés, le dépouillement achevé, pour près de 99% des votes, fait état de 58% pour le «Oui», le «Non» n’obtenant que 42%, tandis que la participation est estimée à 77%, un score qui est inférieur aux taux de participation enregistrés lors des dernières élections législatives de 2007 ou locales de 2009 (plus de 80%), mais qui est largement supérieur à celui observé lors du dernier référendum organisé en octobre 2007 (67%), qui n’avait pas fait l’objet, il est vrai, d’une campagne très active.

Sur le plan géographique, le scrutin d’hier reflète et confirme les tendances relevées lors des consultations électorales qui ont eu lieu depuis 2007. Les départements européens de la Turquie à l’exception d’Istanbul (Edirne, Tekirdağ, Kırklareli), et les façades égéennes et méditerranéennes du pays jusqu'au Hatay ont rejeté la révision proposée. Ces zones sont en général les premières zones d’implantation des kémalistes du CHP et parfois des nationalistes du MHP. En dehors de cette exception européenne et littorale, le reste de la Turquie (y compris les rivages de la mer Noire et le sud-est) a voté massivement «Oui». Seuls échappent à ce raz-de-marée anatolien, les départements de Bilecik et d’Eskişehir, zones traditionnelles d’influence de la gauche laïque, et le département kurde-alévi de Tunceli dont est originaire le leader du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu et qui a voté « Non » à plus de 80%. Dans le reste du sud-est kurde, même si le oui l'emporte, on relève un taux d'abstention souvent très élevé : 67% à Diyarbakır ou 94% à Hakkari. La consigne de boycott du BDP a donc été largement suivie.

Le résultat du référendum du 12 septembre apparaît donc comme une victoire indiscutable de l’AKP, et en particulier du premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, qui s’était fortement impliqué dans la campagne animée qui a précédé le scrutin. Avec 58%, l’avance du «Oui » est en effet plus que confortable et infirme tant les sondages que les commentaires qui évoquaient, ces derniers jours, un résultat disputé en prédisant une situation difficile pour le gouvernement pendant la dernière année de sa seconde législature. Ce qui doit être interprété comme un nouveau succès net de l’AKP vient opportunément conforter la position du parti majoritaire, à moins d’un an des prochaines élections législatives, effaçant les doutes qu’avait fait naître, l’an passé, le résultat en demi-teinte des élections locales où les candidats du parti au pouvoir n’avaient recueilli que 40% des suffrages. En réalisant 54% à Istanbul et Ankara, le «Oui» l’a d’ailleurs largement emporté dans les deux premières villes du pays où, en 2009, les candidats de l’opposition avaient pourtant enregistré une sensible progression. Ce scrutin est ainsi un très sérieux revers pour les partis kémaliste (CHP) et nationaliste (MHP), qui n’ont pas réussi à inquiéter à nouveau le parti au pouvoir, lors d’une consultation qui apparaissait pourtant comme un vote-test. À l’issue de ce référendum, on voit mal en effet, comment l’opposition pourra se poser en challenger crédible de l’AKP, l’année prochaine. Cette lourde défaite risque d’être d’autant plus difficile à surmonter que les kémalistes disposaient d’un nouveau leader et développaient un nouveau discours. Or, alors même que la dynamique AKP du «durmak yok, yola devam» (« ne pas s’arrêter, continuer la route », mot d’ordre de l’AKP pour les élections de 2007) vient de se voir confirmée par les urnes, force est de constater que Kemal Kılıçdaroğlu et son parti, en particulier, n’ont pas réussi à se poser en alternative démocratique au gouvernement actuel, et qu’ils continuent en fait à apparaître, à une majorité des électeurs turcs, comme les tenants d’un système politico-militaire révolu.

La victoire du «Oui» est d’autant plus importante qu’elle va encore affaiblir l’establishment militaro-judiciaire. À l’issue du dernier Conseil militaire suprême, qui a fortement réduit les positions de l’armée dans le système politique turc (cf. notre édition du 10 août 2010), la hiérarchie judiciaire restait la dernière instance susceptible de gêner l’action du gouvernement de l’AKP. En approuvant une réforme importante des compositions du Conseil supérieur de la magistrature (HSYK) et de la Cour constitutionnelle, le référendum d’hier a ouvert un compte à rebours qui aboutira probablement à un déclin, voire à une disparition totale de l’opposition frontale et systématique de la hiérarchie judiciaire qui a été au cœur des tensions politiques et de la polarisation périodique extrême que l’on a pu observer depuis 2007. En ce sens, le résultat d’hier donne le coup de grâce au constitutionnalisme sécuritaire hérité du coup d’Etat de 1980, et réduit à une peau de chagrin les dernières positions dont dispose l’establishment militairo-judiciaire dans ce système.
JM

samedi 11 septembre 2010

Turquie : les enjeux du référendum du 12 septembre.


À la veille du référendum qui doit se prononcer sur une révision constitutionnelle qui se propose principalement de changer le mode de désignation de la hiérarchie judiciaire et le statut de celle-ci, les différents protagonistes de la vie politique turque fourbissent d’ultimes arguments pour inciter les électeurs à soutenir le projet, à le rejeter ou à bouder les urnes. Le premier ministre s’en remet désormais à une formule simple : voter «oui» c’est choisir la «Constitution du peuple» et s’éloigner d’une «Constitution militaire». Pour arriver à ses fins le gouvernement de l’AKP doit en effet impérativement ratisser large, et convaincre les électeurs indécis que les réformes qui sont proposées vont amplifier la démilitarisation et plus généralement le recul du pouvoir d’Etat observés au cours de la dernière décennie. Face à cette nouvelle offensive réformatrice du parti majoritaire, le CHP, principal parti d’opposition, qui depuis 4 mois dispose en outre d’un nouveau leader, a fait évoluer son discours. Car, c’est moins le risque de l’agenda caché islamiste qu’il dénonce maintenant en l’occurrence que celui d’une concentration excessive des pouvoirs dans les mêmes mains. Le scénario d’une nouvelle victoire du parti actuellement au pouvoir inquiète en fait une part non négligeable d’électeurs, qui sans être favorables au régime établi par les militaires après les coups d’État successifs, veut écarter le spectre d’un État AKP. Pourtant, le scrutin de dimanche prochain ne se résumera pas à un affrontement frontal «Evet (Oui)/Hayir (Non)», car les Kurdes du BDP ont réussi à ouvrir une troisième option : celle du boycott. Là encore il ne s’agit pas de défendre les institutions de 1982, mais de dire que la révision proposée à référendum ne va pas assez loin, et surtout qu’elle ignore superbement la question kurde, qui reste, selon tous les observateurs avertis, le premier problème qui se pose à la Turquie contemporaine.

Les sondages qui, au début de l’été, donnaient le «Oui» largement vainqueur, sont depuis une dizaine de jours beaucoup plus mitigés. Il semble donc que ce scrutin sera plus disputé qu’on ne l’avait initialement prévu. Mais le comportement des électeurs lors d’un référendum est en général beaucoup plus imprévisible que lors d’élections traditionnelles. Cette incertitude n’empêche pas néanmoins les principaux camps de déjà se projeter dans l’après 12 septembre. La presse gouvernementale, qui croît encore fermement en un succès confortable du «Oui», annonce que ce référendum va laminer les partis d’opposition et les organisations socio-professionnelles qui, comme la TÜSIAD (l’Association des industriels et hommes d’affaires turcs), n’ont pas voulu soutenir les réformes. Les partisans du «Non», qui pensent, pour leur part, que le résultat sera serré, prédisent au gouvernement, à l’issue du scrutin de dimanche, une situation tendue et difficile à gérer. Enfin, la mouvance politique kurde, qui estime que le boycott sera suivi par une majorité de ses électeurs, et peut-être même par des électeurs turcs, espère se retrouver en position de force après le référendum, pour mettre le gouvernement sous pression et le pousser à conduire les réformes qu’il hésite encore à engager, en particulier la transformation de la citoyenneté et l’adoption de vraies mesures de décentralisation.

En réalité, si le scrutin de dimanche voit le «Oui» l’emporter avec une réelle avance (53-54%), on pourra en déduire que la dynamique, qui a porté l’AKP au pouvoir en 2002 et qui l’y a reconduit en 2007, fonctionne encore, et que cette formation apparaît toujours, à une majorité des électeurs turcs, comme le vecteur nécessaire au changement qui s’est dessiné au cours des dernières années. En revanche, si ce référendum se traduit finalement par un résultat étroit positif ou négatif, on sera incliné à croire, non que les Turcs ont voulu sauver les institutions de 1982, mais que l’AKP ne leur apparaît plus comme la formation qui incarne par excellence le changement. En ce sens un résultat serré pourrait en réalité indiquer que la Turquie entre dans une nouvelle phase de mutations, celle où un retour au système politico-militaire établi par les coups d’Etat est définitivement impossible, et où le pays a le choix entre plusieurs options politiques capables d’incarner l’avenir.
JM

vendredi 10 septembre 2010

Turquie : intensification de la campagne à quelques jours du référendum du 12 septembre.



Au cours des derniers jours, la campagne pour le référendum qui doit se tenir dimanche prochain s’est densifiée. Parti avec plusieurs longueurs d’avance, l’AKP a nettement simplifié son message pour essayer d’en accroître l’efficacité. Selon le parti majoritaire et le premier ministre, désormais, voter «oui», c’est voter en faveur de la poursuite de la démilitarisation engagée au cours de la décennie qui vient de s’écouler, et donc soutenir une stratégie qui va ouvrir à la Turquie les portes de l’Union Européenne. Souffrant du handicap de devoir expliquer qu’elle est en faveur du changement mais qu’elle est hostile à la révision d’une Constitution pourtant issue d’un coup d’Etat, l’opposition, en particulier, l’opposition kémaliste du CHP, est parvenue à refaire une partie de son retard et apparemment à convaincre un pan non négligeable des électeurs turcs que la réforme proposée n’est pas celle qui serait souhaitable. Le «non» peut en outre compter sur les voix des nationalistes du MHP, farouchement opposés au texte de l’AKP depuis le début. Enfin, les Kurdes du BDP, longtemps accusés de faire le jeu des «nonistes», en appelant au boycott du scrutin, ont fini eux aussi par faire comprendre leur point de vue. Sans défendre bien sûr le système de la Constitution de 1982, et dans un contexte où la répression frappe nombre de leurs cadres et de leurs militants, il ne faut pas l’oublier, le refus de participer à ce scrutin est la seule possibilité pour eux de se faire entendre. Cette troisième option proposée, au-delà du «oui» ou du «non» ne recueillera certes pas la voix de tous les électeurs kurdes, une partie d’entre eux étant tentée depuis le début de voter en faveur de la révision proposée par le gouvernement, mais elle risque quand même de recueillir un soutien finalement plus important que prévu.

Ces dernières évolutions rendent ainsi le scrutin de dimanche particulièrement incertain. Un sondage publié par le quotidien Taraf, le 7 septembre dernier, ne donnait le «oui» vainqueur qu’avec une majorité de 51%. Cette estimation est-elle plausible ou bien dramatise-t-elle un peu la situation pour mobiliser un électorat potentiellement favorable à la révision qui se serait endormi sur ses lauriers initiaux ? Au cours du dernier week-end les différents partis politiques se sont mobilisés pour convaincre les indécis. Recep Tayyip Erdoğan a rassemblé près de 100 000 personnes à Istanbul, tandis que Kemal Kılıçdaroğlu tenait un meeting important à Ankara. Le BDP a, quant à lui, rassemblé près de 50 000 personnes à Diyarbakır.

En réalité, l’évolution dans les intentions de vote semble liée à un changement de nature de ce scrutin. L’AKP seul en campagne au début de l’été, était parvenu à découpler cette consultation des élections législatives qui doivent se tenir l’année prochaine, évitant ainsi de voir le référendum se transformer en une consultation sur la politique du gouvernement actuel. Cela ouvrait au parti majoritaire un champ d’électeurs indécis, favorables à la démilitarisation et à la réforme. L’intensification de la campagne, les atouts d’un nouveau leader comme Kemal Kılıçdaroğlu, l’obstination des leaders kurdes à faire passer leur message et à être particulièrement présents dans le débat, ont un peu modifié la donne.

Dès lors, si le «oui» ne passe pas la barre des 53-54%, voire si le non l’emporte, le gouvernement risque de devoir affronter une fin de législature difficile. Car, une majorité positive faible ou un rejet seraient interprétés comme un échec pour le gouvernement, et ouvrirait une configuration politique nouvelle où l’opposition se trouverait fortement ragaillardie et où le BDP pourrait jouir de surcroît d’une position stratégique particulièrement importante. Reste à savoir bien sûr, si le fléchissement du «oui», observé par les derniers sondages, se confirmera dimanche dans les urnes…
JM

dimanche 5 septembre 2010

Après la venue de Recep Tayyip Erdoğan à Diyarbakır, le BDP maintient son appel au boycott du référendum.


Comme prévu, Recep Tayyip Erdoğan a tenu, le 3 septembre dernier, un meeting à Diyarbakır (photo), la capitale des Kurdes de Turquie. Devant une foule importante composée de populations locales et de délégations venues de toutes la Turquie, le premier ministre n’a pas véritablement surpris son auditoire en lançant un appel à la poursuite de la démocratisation de la Turquie et au maintien de l’unité de celle-ci. Se disant convaincu qu’une majorité de Kurdes allaient soutenir la révision constitutionnelle qui sera soumise à référendum, le 12 septembre prochain, il a mis au défi les partis d’opposition (CHP et MHP), qui militent pour le «non» de venir s’exprimer, comme lui, à Diyarbakır. Recep Tayyip Erdoğan a promis également l’élaboration prochaine d’une nouvelle Constitution, une annonce qu’il avait déjà faite antérieurement. En revanche, il ne s’est pas prononcé sur les conditions que le BDP (Barış ve Demokrasi Partisi, Parti pour la Paix et Démocratie) avaient posées pour lever son appel à l’abstention, conditions incluant notamment la fin des opérations militaires actuellement menées dans le sud-est du pays, la levée du seuil de 10% pour avoir une représentation parlementaire, la libération des responsables politiques kurdes récemment arrêtés…

Ainsi à l’issue de ce meeting et à une semaine du référendum, les positions politiques paraissen figées. Tandis que l’AKP soutient sa réforme en essayant d’obtenir un plus large soutien de la société civile et des intellectuels (le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk vient d’ailleurs d’annoncer qu’il voterait «oui»), l’opposition laïque (CHP) et nationaliste (MHP) continuent à appeler à voter «non», et surtout les Kurdes du BDP maintiennent leur mot d’ordre d’abstention.

Rendant compte du meeting du premier ministre comme d’un succès, en estimant qu’une forte proportion de Kurdes s’apprêtent à voter en faveur de la révision constitutionnelle proposée par le gouvernement, la presse pro-gouvernementale estime que le BDP, en continuant à appeler au boycott du scrutin, est en train de se tirer une balle dans le pied. Pour essayer de clarifier la situation et de mieux faire comprendre la position de la formation kurde, Ahmet Türk, l’ex-leader du DTP (la formation qui a précédé le BDP, et qui a été dissoute en décembre dernier par la Cour constitutionnelle), vient de donner une longue et intéressante interview au quotidien anglophone pro-gouvernemental «Todays Zaman». Répondant à la question : «Supposons que vous soyez à la tête du parti qui gouverne et que vous ayez à traiter un problème qui n’a pas été résolu depuis 80 ans, quel serait votre approche ?», le leader kurde répond que si ce problème n’a pas été résolu depuis 80 ans, c’est justement parce que «le cœur de ce problème a toujours été ignoré». Selon lui, si les choses sont différentes aujourd’hui, c’est parce qu’il y a «un groupe qui n’accepte plus que l’on ignore sa langue, sa culture et son identité». Ainsi, «l’acceptation de l’identité kurde n’est une faveur ni de l’Etat ni du gouvernement», mais une réalité politique qui s’est imposée progressivement suite aux luttes menées par un peuple qui se sent différent au sein de ce pays. Ahmet Türk admet néanmoins que la situation politique a beaucoup changé en Turquie au cours des dernières années. «Si on compare les années 1980 à aujourd’hui, on doit honnêtement reconnaître qu’on est aux antipodes», déclare-t-il. Mais, selon lui, il y a là une raison de plus pour regretter que pas un amendement de la révision, qui doit être soumise à référendum le 12 septembre, ne concerne directement la question kurde. Alors qu’on lui demande pourquoi le BDP n’a pas soutenu, au Parlement, la disposition rendant plus difficile la dissolution des partis politiques, qui aurait de fait protégé les partis kurdes, Ahmet Türk rappelle que l’AKP avait tout à fait les moyens de faire voter cette mesure, et que ce sont certains de ses membres qui ont empêché son adoption. Interrogé sur le cœur de la révision constitutionnelle projetée qui concerne la hiérarchie judiciaire, en particulier le Conseil supérieur de la magistrature (HSYK) et la Cour constitutionnelle (qui a dissous nombre de partis kurdes), l’ancien leader du DTP répond que le problème, qui est en cause ici, concerne avant tout le développement de la démocratie et «non le transfert du pouvoir» (de l’establishment politico-militaire à l’AKP). Là encore, sans nier les changements politiques récemment intervenus, Ahmet Türk regrette qu’ils ne soient pas plus importants. Alors que la discussion part sur une comparaison avec le cas de l’Espagne, il rappelle que, bien que les cas basque et catalan soient différents, le gouvernement espagnol a eu le courage de s’engager dans des mutations profondes. Or, selon le leader kurde, «le gouvernement de l’AKP, pas plus que les gouvernements Demirel ou Ecevit, n’a eu le cran de dire : «nous avons des Kurdes parmi nos concitoyens et leurs différences sont un atout»». En réalité, Ahmet Türk, certes, «préfère le «oui» d’un point de vue conscient et éthique, s’il est amené à simplement choisir entre «oui» et «non» », mais il regrette que ce choix soit bloqué par un processus référendaire qui en réalité n’aborde pas directement la question kurde qui est pourtant le principal problème politique du pays. C’est bien, en fait, parce qu’ils sont ignorés par ce référendum que les Kurdes devraient à leur tour l’ignorer.

L’appel à l’abstention du BDP, le principal parti kurde, qui est aussi, à l’heure actuelle, la quatrième formation politique représentée au sein du parlement turc (avec l’AKP, le CHP et le MHP), continue à être très débattue, au sein de la société civile et des intellectuels en Turquie. Beaucoup parmi eux estiment que le BDP campe sur des positions trop radicales et pas assez pragmatiques, en refusant de voir l’avancée symbolique que constitue une réforme perçue par une grande partie de la population (dont une part significative de Kurdes) comme une nouvelle avancée vers la démilitarisation et le renforcement de l’Etat de droit. En privilégiant la revendication kurde dans ce débat, le BDP s’exclurait en quelque sorte d’un mouvement en marche. Pourtant, comme le rappelle Ahmet Türk, non sans admettre le changement intervenu, les Kurdes n’ont-ils pas été exclus de cette réforme dès le départ ? On comprend que pour des raisons politiques en général et électorales en particulier, le gouvernement ait évité d’inclure des mesures concernant directement la question kurde dans cette réforme. Mais, même si le résultat du référendum est positif, on peut penser que la question kurde risque de revenir très rapidement sur l’agenda politique turc, et qu’alors tous les protagonistes devront prendre leurs responsabilités.
JM

jeudi 2 septembre 2010

Relations turco-iraniennes : tout n’est pas si simple…


Le gouvernement turc n’a pas apprécié les propos du vice-président iranien, Hamid Baghaei qui lors d’une conférence internationale, en Iran, le 25 août dernier, a déclaré «qu’il y a 100 ans, l’Empire ottoman avait commis un génocide envers un certain nombre d’Arméniens». Deux jours plus tard, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a appelé son homologue iranien, Manouchehr Mottaki, par téléphone, pour lui demander des explications. Le chef de la diplomatie iranienne a répondu que la position de Téhéran sur la question n’avait pas changé et que la République islamique continuait à ne pas reconnaître officiellement le génocide de 1915. Selon lui, les propos de Hamid Baghei auraient été mal compris et sortis de leur contexte. Loin de se satisfaire de cette explication, le chef de la diplomatie turque a insisté pour obtenir une mise au point du vice-président iranien lui-même, ce que Manouchehr Mottaki aurait promis.

Faut-il interpréter cet accrochage comme le résultat d’un mouvement d’humeur passager ou comme un indice de l’instabilité des relations entre deux pays qui ont souvent été caractérisées par la fameuse maxime «ni amis, ni ennemis» ? Actuellement les responsables de la République islamique sont exaspérés de l’ampleur prise par la campagne de solidarité internationale en faveur de Sakineh Mohammad, cette iranienne accusée d’adultère et menacée de lapidation. La Turquie a récemment appelé l’Iran à la clémence, et la réaction du vice-président iranien est peut-être une manière de renvoyer Ankara dans les cordes, en lui rappelant ses propres turpitudes. Toutefois, cet incident est sans doute révélateur aussi d’un agacement de Téhéran à l’égard d’un voisin turc qui, en dépit du soutien récent qu’il lui a apporté sur le dossier nucléaire, se pose en pôle de stabilité dans la région, en lui en contestant le leadership. Après les initiatives diplomatiques spectaculaires qui ont vu Ankara proposer, avec le Brésil, ses propres solutions diplomatiques à la crise nucléaire et refuser de soutenir les sanctions américaines au Conseil de Sécurité, l’heure est pour la Turquie à la modération et à l’apaisement avec les Etats-Unis. Des indices concordants indiquent que, sous égide américaine, la Turquie et Israël tentent de trouver une issue au conflit qui les a opposés après l’affaire de la flottille (contacts secrets israélo-turcs, acceptation d’une commission d’enquête internationale par Tel-Aviv, réutilisation du terme «amis» pour parler de soi mutuellement, déplacement aux Etats-Unis d’une importante délégation diplomatique turque…). On peut penser que tout cela agace des dirigeants iraniens qui supportent mal de voir ceux qui, leur ont ravi la vedette dans la rhétorique anti-israélienne en mai et juin derniers, s’attacher désormais à arrêter la détérioration de leurs relations avec l’Etat hébreu, en s’efforçant de sauvegarder leur alliance avec Washington.

On a appris par ailleurs que la Turquie s’apprête à rayer l’Iran de la liste des pays qui constituent pour elle une menace. Il est vrai que cette décision concerne aussi la Grèce, l’Irak et la Russie et qu’elle reflète la politique de bon voisinage à laquelle le ministre turc des affaires étrangères attache une grande importance. Certains commentateurs s’inquiètent pourtant d’une telle évolution, et observe que l’Iran vient encore de faire une démonstration de force en ouvrant sa première centrale nucléaire et en révélant qu’il disposait de nouvelles armes (notamment les fameux drones aériens armés dont seuls disposent les Etats-Unis, la France et Israël). En dépit des convergences qui se sont manifestées à l’occasion du dossier nucléaire, et qui, soit dit en passant, ont permis à la Turquie de montrer un peu plus la marge de manœuvre dont elle dispose à l’égard de son allié américain, les deux pays apparaissent désormais comme deux puissances régionales susceptibles de se retrouver en situation de concurrence sur un certain nombre de dossiers chauds. Cette hypothèse mérite d’autant plus qu’on s’y attarde que des mutations importantes dans les équilibres de la région sont à l’ordre du jour avec la réduction de la présence américaine en Irak, la reprise des pourparlers entre Israéliens et Palestiniens, et l’affaiblissement du régime pakistanais face aux Talibans… Dans un tel contexte, plus que le médiateur du dossier nucléaire, la Turquie pourrait bien devenir avant tout le représentant d’un islam sunnite inquiet de la dimension prise par la puissance iranienne. Mais souhaite-t-on vraiment jouer ce rôle, à Ankara ?
JM