dimanche 27 décembre 2009

Nouvelle période de turbulences entre le gouvernement et l’armée.


Les derniers développements de la question kurde (lancement de l’ouverture démocratique, dissolution du DTP, avenir du groupe DTP à l’Assemblée Nationale…) ont eu tendance à estomper les débats en cours sur la place particulière que l’armée continue à tenir ou à prétendre occuper, en tout cas, dans le système politique turc.

On se souvient qu’à la fin du mois d’octobre dernier, un message anonyme, envoyé à la justice par un militaire, avait relancé les débats sur le «plan d’action contre la réaction», une sorte de complot émanant de milieux proches de l’état major (voire l’état major lui-même), révélé par le quotidien « Taraf », le 12 juin dernier, qui aurait eu pour objectif, au printemps dernier, de ternir l’image du gouvernement et celle du mouvement de Fetullah Gülen. Rappelons que la première manche de l’affaire du «plan d’action contre la réaction» avait abouti, en juillet dernier, à une réforme drastique de la justice militaire, réduisant notamment ses compétences vis-à-vis des civils en temps de paix et supprimant l’immunité totale dont bénéficiaient les militaires à l’égard des poursuites pouvant être conduites contre eux par des juridictions de droit commun. La deuxième manche de cette affaire, qui s’est jouée fin octobre - début novembre, a vu l’étalage de nouveaux indices établissant la réalité de ce complot (que l’armée avait niée précédemment), et la mise en cause des militaires accusés d’en être les instigateurs. Une entrevue au sommet entre Recep Tayyip Erdoğan et le général Başbuğ, le jour même de la fête nationale (29 octobre) n’était qu’à peine parvenue à calmer les tensions provoquées par ce déballage qui avait continué à nourrir de très vives polémiques, au cours des semaines suivantes, avant que la question kurde revienne à la une de l’actualité, dans la deuxième quinzaine de novembre.

C’est curieusement une initiative du chef d’état major en personne qui a remis le feu aux poudres. En effet, le 17 décembre dernier, alors même que le gouvernement paraissait en difficultés après la dissolution du DTP, le général İlker Başbuğ, prononçant un discours dans la très nationaliste province de Trabzon, a dénoncé sans ménagement “une campagne de dénigrement de l’armée”. Il faut dire que le feu couvait sous la cendre depuis plusieurs semaines… Outre l’audition, au début du mois de décembre, d’anciens généraux dans l’affaires dite des carnets de l’Amiral Örnek (une tentative de coup d’Etat qui aurait eu lieu en 2003-2004), c’est la mise en cause de l’armée, dans l’attentat de Tokat du 7 décembre 2009 (une embuscade revendiquée par une branche du PPK et considérée par certains comme une provocation au moment où la Cour constitutionnelle s’apprêtait à se prononcer sur le sort du DTP), qui a provoqué l’ire du chef d’état major. Dénonçant les milieux «qui mettent en œuvre contre les forces armées turques des opérations psychologiques (...) reposant sur des événements dépourvus de réalité, fondées sur des mensonges et des préjugés», le général Başbuğ, n’a pas hésité à inciter les juges à agir «avec davantage de prudence et de sensibilité face aux lettres de dénonciations et aux déclarations de témoins secrets», sous peine de «donner lieu à des affrontements entre institutions». Ce coup de gueule du commandant en chef de l’armée turque a relancé les polémiques sur les interventions politiques que l’armée continue à se permettre, tandis que de nouvelles affaires défrayaient la chronique.

En effet, le 21 décembre 2009, les obsèques d’un officier de marine, Ali Tatar, qui s’était suicidé pour échapper aux poursuites judiciaires dont il était l’objet, ont vu une démonstration de force des plus hauts responsables de l’amirauté, qui sont venus saluer la mémoire de leur collègue. La presse gouvernementale et un certain nombre d’observateurs ont mis en cause la réalité de ce suicide (qui n’est cette année que le dernier d’une longue liste) en évoquant une manipulation visant à «victimiser» l’armée.

Mais surtout, depuis quelques jours, un nouveau scandale fait la une de l’actualité. Il a été déclenché par l’arrestation, le 19 décembre dernier, de deux militaires affectés à l’état major, surpris aux abords du domicile du vice-premier ministre (et ex-président de l’Assemblée Nationale), Bülent Arınç. Surveillance des hommes politiques les plus en vue par l’armée ou préparation d’un attentat ? Le chef d’état major a mis 3 jours pour réagir, en prenant finalement la défense de ses subordonnés et en expliquant, dans un communiqué publié sur le site internet des forces armées, que les militaires appréhendés (dont l’un a tenté, avant son arrestation, d’avaler un papier indiquant l’adresse de Bülent Arınç) menaient une enquête sur un officier, habitant près du domicile du vice-premier ministre et suspecté d’être à l’origine de fuites d’information. Le communiqué du chef d’état major s’en prend, en outre, une fois de plus, à la presse accusée de violer le secret de l’instruction et de donner à cette affaire une dimension politique qu’elle n’a pas. 8 militaires ont été arrêtés et le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a rencontré, le 26 décembre 2009, le chef d’état major, Ilker Basbug et le chef de l’armée de terre Işık Koşaner, sans que l’on ait pu savoir exactement ce qui s’était dit lors de cette entrevue...
JM

samedi 26 décembre 2009

Venue du ministre des affaires étrangères azerbaïdjanais à Ankara.


Lors d’une conférence de presse conjointe à Ankara, le 25 décembre 2006, avec son homologue azerbaïdjanais, Elmar Mamedyarov (à gauche sur la photo), le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu (à droite sur la photo), a réaffirmé solennellement les liens qui unissent Bakou et Ankara. «Il ne peut pas y avoir de malentendus entre la Turquie et l’Azerbaïdjan. Comme les membres d’une même famille nous nous parlons, et nous n’avons jamais rompu nos contacts», a dit le chef de la diplomatie turque, en reprenant à son compte la fameuse devise qui, pour exprimer la relation particulière qui unit les deux pays, évoque «deux Etats et une seule Nation». Mais, Ahmet Davutoğlu a surtout indiqué que l’on avait jamais été aussi proche d’une solution dans le conflit du Haut-Karabakh qui oppose Arméniens et Azerbaïjanais, et il a souhaité que le groupe de Minsk intensifie ses efforts.

Ces propos d’Ahmet Davutoğlu ont fait écho à ceux tenus par Recep Tayyip Erdoğan, à Washington, lors de la récente rencontre que le premier ministre turc a eue avec Barack Obama, et au cours de laquelle il avait semblé lier à nouveau la ratification des protocoles signés, en octobre dernier, par Erevan et Ankara, à la résolution du conflit du Haut-Karabakh. Recep Tayyip Erdoğan a toujours mis fortement en rapport les deux dossiers et assuré que la normalisation des relations entre la Turquie et l’Arménie ne devait pas se faire au détriment de la solidarité existant avec l’Azerbaïdjan. Après le voyage d’Abdullah Gül à Erevan, pour le match de football Arménie-Turquie, en septembre 2008, et l’établissement d’une feuille de route devant présider au rapprochement entre les deux pays, en avril 2009, le premier ministre turc avait déjà paru en retrait, en réaffirmant qu’il ne pouvait pas y avoir d’accord turco-arménien viable sans solution au Haut-Karabakh. Une position qu’il avait aussi rappelée, au moment de la signature des protocoles, en octobre dernier, en estimant que la fin du conflit caucasien fossilisé faciliterait grandement la ratification des protocoles par le parlement turc.

La visite du ministre azerbaïdjanais des affaires étrangères à Ankara intervient aussi peu après de récentes déclarations du premier ministre arménien, réagissant au propos de Recep Tayyip Erdoğan à Washington et aux rumeurs selon lesquels les protocoles turco-arméniens ne pourraient être ratifiés, sans une solution sur le dossier du Haut-Karabakh. Dans une interview au quotidien turc «Hürriyet», le chef du gouvernement arménien a insisté sur le fait que les protocoles en question avaient pu être signé, parce que la Turquie avait accepté de disjoindre la normalisation des relations turco-arméniennes de la résolution du conflit du Haut-Karabakh, et il a mis en garde la Turquie contre la tentation de lier à nouveau les deux dossiers (cf. notre édition du 21 décembre 2009).

Il semble pourtant un peu excessif de penser que les déclarations de Recep Tayyip Erdoğan à Washington et celles d’Ahmet Davutoğlu à l’occasion de la venue d’Elmar Mamedyarov, plus récemment, tendent à remettre en cause la signature des protocoles. En réalité, il paraît plus pertinent de rattacher cette attitude à celle que la diplomatie turque a toujours eu depuis cette signature et qui consiste à penser que le rapprochement turco-arménien constitue une opportunité unique de parvenir à une solution dans le conflit qui oppose Arméniens et Azerbaïdjanais. A cela s’ajoute la nécessité pour la Turquie de gérer sa relation avec l’Azerbaïdjan, dans le processus délicat qu’elle conduit actuellement en direction d’Erevan. Ankara n’a ainsi jamais formellement présenté le règlement du conflit du Haut-Karabakh comme une condition à la ratification des protocoles, mais en a plutôt fait une ardente espérance.

Toutefois, que se passera-t-il si d’aventure l’espérance venait à être déçue ? L’hypothèse paraît d’autant moins impossible qu’en dépit des rencontres multiples entre les présidents arméniens et azerbaïdjanais, ou des propos confiants régulièrement tenus par les officiels turcs, une solution a du mal à se dessiner au Haut-Karabakh. Au cours de la conférence de presse conjointe du 25 décembre, Ahmet Davutoğlu a confirmé que le gouvernement turc n’était pas très enclin pour l’instant à faire pression sur sa majorité au parlement pour obtenir à tout prix une ratification. Interrogé sur cette hypothèse, il a déclaré que pour son gouvernement, «la volonté du parlement restait au-dessus de tout.»
JM

Parution de l’ouvrage de Gilles Dorronsoro : «Que veut la Turquie ? ambitions et stratégies internationales.»


La position de la Turquie est paradoxale. Bien qu'elle adhère aux principales institutions occidentales, à commencer par l'Otan, son appartenance à l'Occident est souvent contestée en raison de ses identités concurrentes, turcique et musulmane. En effet, élément d'un ensemble culturel qui regroupe une dizaine de pays et de minorités, de la Chine aux Balkans, la Turquie est aussi membre de l'Organisation de la conférence islamique. Différents programmes de politique extérieure se sont longtemps affrontés selon la préférence donnée à l'ancrage européen, islamique ou turc du pays. Aujourd'hui encore, les grands dossiers de politique extérieure - adhésion à l'Union européenne, reconnaissance du génocide arménien - interrogent la définition même du modèle politique turc : place de l'héritage ottoman dans la Turquie républicaine, définition ethnique ou citoyenne de la nation, modèle occidental ou islamiste de modernité.

Cet ouvrage propose une étude de la transformation de la place de la Turquie sur la scène internationale. Longtemps alliée inconditionnelle des Occidentaux, elle s'est progressivement émancipée, s'opposant parfois frontalement aux États-Unis ou à l'Union européenne. Loin de se limiter à la question de l'adhésion à l'Union européenne, l'émergence de la Turquie comme acteur global s'exprime dans son rôle régional au Moyen-Orient, son investissement en Asie centrale ou sa politique énergétique (4ème de couverture).

Référence : Gilles Dorronsoro, Que veut la Turquie : ambitions et stratégies internationales, collections Mondes et Nations, Paris, Autrement, 2009.

vendredi 25 décembre 2009

L’Union Européenne ouvre un 12e chapitre dans le processus de négociations avec la Turquie.


Le 21 décembre dernier, l’Union Européenne (UE) a ouvert le chapitre «Environnement» du processus de négociations qu’elle mène avec la Turquie. Depuis octobre 2005, pour Ankara, c’est le 12e chapitre ouvert sur les 35 que compte la totalité du parcours devant conduire à l’adhésion. Dans une interview au journal «Le Monde» (en date du 22 décembre 2009), le ministre suédois des affaires étrangères, Carl Bildt (au centre sur la photo), dont le pays préside l’UE jusqu’à la fin de l’année 2009, s’est réjoui de cette ouverture : «Le chapitre ‘Environnement’, que nous avons ouvert, est important et complexe. Nous démontrons que le processus en vue d’une possible adhésion se poursuit. Comme le processus turc de réforme, qui va clairement de l’avant. Je suis notamment impressionné par ce que les dirigeants d’Ankara appellent ‘initiative démocratique’, qui vise à résoudre la question kurde. Cette affaire aborde un thème crucial de l’histoire du pays.» L’événement a été également salué par le commissaire à l’élargissement, Olli Rehn (à droite sur la photo), qui a estimé que «cela montrait que le train de la Turquie restait sur les rails et avançait.» Pour sa part, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu (à gauche sur la photo), a souhaité que ce nouveau pas vers l’adhésion permette aux négociations «de prendre de la vitesse », en rappelant que la Turquie voulait adhérer à l’Union «sur un pied d’égalité par rapport aux autres membres de l’Union, avec des droits et des obligations pleins et entiers.»

Il est vrai que cette nouvelle est un petit rayon de soleil dans le cheminement européen difficile qui est celui de la Turquie. En dépit de l’ouverture de ce 12e chapitre, en effet, le différend chypriote a conduit au gel de 8 chapitres depuis 2006, tandis que la France entend bloquer les chapitres qui impliquent obligatoirement l’adhésion (notamment, celui des affaires économiques et monétaires) et que Chypre envisage de faire de même pour 5 autres chapitres. Ces négociations sont donc loin d’être un long fleuve tranquille, surtout si on les compare à celles qu’a conduites parallèlement la Croatie, qui s’est lancée dans l’aventure la même année que la Turquie, et qui a, d’ors et déjà, achevé 28 chapitres sur 35. La Croatie pourrait entrer dans l’UE, dès 2011, au moment où l’Islande, qui a déposé sa candidature en 2009, pense être en mesure d’adhérer en 2012, et où la Serbie vient de présenter sa candidature, à son tour. L’UE a, en outre, supprimé l’obligation de visas Schengen, pour la Serbie, le Monténégro et la Macédoine, une décision qui a provoqué l’ire du chef de la diplomatie turque, parce que son pays demande à Bruxelles, en vain, depuis un certain temps, de pouvoir bénéficier d’une mesure comparable, en vertu de l’acte additionnel à l’accord d’association et d’une décision récente de la Cour de Justice des Communautés Européennes.

Les difficultés rencontrées par la candidature turque et l’actuel voyage de Recep Tayyip Erdoğan en Syrie ont relancé les supputations sur les orientations nouvelles que prendrait actuellement la politique étrangère turque. Pourtant, le 23 décembre, à Damas, le premier ministre turc, a démenti que son pays soit en train de se tourner vers l’Est, en expliquant que les relations exemplaires, qu’il entend construire avec la Syrie, sont un processus nécessaire de normalisation, qui aurait dû être réalisé depuis longtemps.
On a néanmoins l’impression que, depuis quelques mois, la Turquie a donné un nouveau souffle à sa diplomatie, en se tournant vers des pays avec lesquels ses relations ont été longtemps difficiles, voire inexistantes. Les États du monde arabo-musulman ont été particulièrement démarchés par la diplomatie turque. Au-delà, de ses voisins irakien et syrien, Ankara est en train de nouer des liens forts avec l’Egypte. Le président Hosni Moubarak est venu à deux reprises cette année en Turquie, afin de négocier un partenariat spécifique de haut niveau. Recep Tayyip Erdoğan s’est également rendu en Lybie, le 24 novembre avant qu’Abdullah Gül effectue une visite officielle en Jordanie, début décembre. Ces deux déplacements se sont traduits non seulement par la signature d’accords économiques importants, mais aussi par la suppression de l’obligation réciproque de visas. Le 23 décembre, à Damas, Recep Tayyip Erdoğan a évoqué, à nouveau, ce type de coopération renforcée, en disant qu’il pouvait contribuer à une plus grande stabilité dans la région, voire devenir une référence en la matière.

Reste à savoir bien sûr si cette stratégie éloigne ou rapproche la Turquie de l’Europe. Les dirigeants turcs (en particulier, Ahmet Davutoğlu), ont répété, au cours des dernières semaines, que leur politique de bon voisinage et leur volonté d’ouverture au monde arabo-musulman, ne constituaient pas une alternative à leurs engagements institutionnalisés envers l’Occident (OTAN) et l’Europe (Accord d’Association et candidature à l’UE). De surcroît, en reprenant les réformes, et en particulier, en lançant le processus «d’ouverture démocratique», pour apporter une réponse politique au problème kurde, le gouvernement a voulu montrer qu’il entendait prendre à bras le corps les problèmes majeurs qui gênent son adhésion. Pourtant face aux atermoiements et au turcoscepticisme de plusieurs pays européens, la Turquie pourrait bien devenir à son tour eurosceptique, surtout si sa nouvelle politique régionale remporte par ailleurs de francs succès. Car, par les accords qu’elle signe, les coopérations qu’elle impulse et la marge de manœuvre qu’elle affiche à l’égard des occidentaux, la Turquie tend à montrer aux pays de la région qu’ils peuvent surmonter leurs problèmes par eux-mêmes, sans faire intervenir forcément des puissances extérieures…
JM

jeudi 24 décembre 2009

Recep Tayyip Erdoğan de nouveau en Syrie.


Recep Tayyip Erdoğan est arrivé le 22 décembre en Syrie pour une nouvelle visite officielle. C’est en effet la seconde fois cette année que le premier ministre turc effectue un déplacement dans ce pays, qui avait aussi accueilli, en mai dernier, le président Gül. Inversement, on observe que le président syrien, Bachar El Assad s’est rendu en Turquie à plusieurs reprises, au cours des derniers mois.

Les relations sont donc au beau fixe entre les deux pays et le premier ministre turc, qui est venu présider une session du Conseil de coopération stratégique syro-turc, entend donner à l’événement un lustre particulier. Il est ainsi accompagné d’une délégation importante regroupant près d’une dizaine de ministres (dont ceux des affaires étrangères, de la justice, de la santé, des transports, de l’agriculture et deux ministres d’Etat). Pour sa part, le président syrien a montré l’importance qu’il accordait à la venue du chef de gouvernement turc, en effectuant en compagnie de son épouse une visite de courtoisie au couple Erdoğan, peu après l’arrivée de celui-ci à Damas. Ce geste a été d’autant plus remarqué par les observateurs, que le Président El Assad est actuellement en deuil de son frère, ce qui, selon la tradition, exclut ce genre de démarche.

La création de ce Conseil de coopération stratégique remonte à la visite qu’avait effectuée, en septembre dernier, le président syrien en Turquie. En octobre, ce Conseil avait tenu une réunion pour partie à Alep et pour partie à Gaziantep, au cours de laquelle, la Turquie et la Syrie avaient symboliquement aboli leurs frontières, après avoir supprimé l’obligation mutuelle de visas. Cette coopération stratégique entend renforcer les rapports entre les deux pays, dans tous les domaines, en développant une approche globale de cette convergence par des réunions régulières au niveau ministériel et interministériel. Ce partenariat stratégique est voisin du partenariat que la Turquie vient d’établir avec l’Irak. Toutefois, malgré la ferveur ambiante, quelques nuages continuent à perturber de temps à autres les relations entre les deux pays. Le différend concernant la souveraineté turque sur la province du Hatay n’est apparemment pas définitivement réglé, en dépit des déclarations faites par Bachar el Assad cette année, et le partage des eaux de l’Euphrate et du Tigre a donné lieu encore cet été à quelques accrochages, les Turcs n’ayant pas complètement rempli leurs obligations, cette année, selon les Syriens. La venue de Recep Tayyip Erdoğan en Syrie et la tenue de ce Conseil de coopération stratégique devraient être néanmoins l’occasion pour les deux pays d’approfondir leur coopération économique par la signature de multiples accords et le lancement d’un nombre important de nombreux projets.

Il reste que sur le plan international, cette convergence turco-syrienne donne à nouveau l’occasion aux experts de s’interroger sur les orientations actuelles de la politique étrangère turque. Dès le début de sa visite, le premier ministre turc a tenu à donner à ce partenariat un caractère exemplaire tout en démentant, dans le même temps, l’idée que la Turquie serait en train de se tourner vers l’Est, au moment même où ses relations avec l’Ouest ne sont pas toujours des plus simples. «Nous n’allons pas seulement supprimer les visas, nous allons vaincre d’autres obstacles. Nous allons donner notre signature à un partenariat qui pourra être un modèle dans le monde. Nous avons ce potentiel.», a dit Recep Tayyip Erdoğan, en formulant le souhait que l’intensité de la relation turco-syrienne serve de référence pour contribuer à la stabilité de toute la région. Quant au risque de laisser penser que la Turquie est en train de donner une nouvelle orientation à sa politique étrangère, le premier ministre turc a voulu le dissiper sans ménagement : «Tout le monde est libre de dire ce qu’il veut. Toutefois, je trouve ce genre d’arguments malintentionnés. Le rapprochement entre la Turquie et la Syrie n’est actuellement que la normalisation de nos relations bilatérales. Ce qui ne va pas aujourd’hui, ce n’est pas le rapprochement. Ce qui n’allait pas hier, c’était notre éloignement et la question des visas. »

En revanche, la reprise des pourparlers syro-israéliennes sous l’égide de la Turquie ne semble pas d’actualité, en dépit des démarches récentes de Tel-Aviv. Il faut dire que l’attitude israélien sur la question est inégale, mais la Turquie ne paraît pas non plus pressée de reprendre ce processus avec un gouvernement israélien assez isolé sur le plan international. Elle entend plutôt affirmer sa vocation de puissance régionale d’équilibre, en confortant ses relations avec ses voisins directs.

mercredi 23 décembre 2009

Le conflit de «Tekel» ou la face cachée de l’actualité politique et sociale turque.


Depuis 8 jours, les travailleurs de l’ancien monopole turc des tabacs et alcools, «Tekel» (une entreprise comparable à ce que fut, avant sa privatisation en 1995, la «SEITA» française, pour les seuls tabacs et allumettes) manifestent pour défendre leurs droits. Arrivés en bus à Ankara, de toute la Turquie, le 15 décembre dernier, plusieurs milliers de travailleurs ont entrepris de faire entendre leurs revendications, en manifestant aux abords des bâtiments officiels et du siège de l’AKP, le parti gouvernemental. La privatisation en cours de «Tekel», en effet, a de graves conséquences, tant sur les salaires de ces travailleurs, que sur leurs emplois. En vertu de l’article 4C de la loi N°657, les travailleurs de «Tekel» sont susceptibles d’être reclassés dans d’autres entreprises publiques, mais dans des conditions le plus souvent précaires (contrats temporaires) et avec des pertes très importantes de salaire (du simple au double, parfois). Beaucoup de travailleurs, qui ont fait l’essentiel de leur carrière chez «Tekel», ont peur de ne pas pouvoir retrouver un emploi s’ils perdent celui qu’ils occupent actuellement ou s’ils ne sont pas reclassés dans des conditions satisfaisantes. Ils sont ainsi partis de chez eux pour manifester dans la capitale, en promettant de ne pas céder…

Ce mouvement est la conséquence de l’échec de plusieurs mois de négociations avec le gouvernement. Soutenu par les grandes centrales syndicales, DISK («Devrimci Isçi Sendikaları Konfederasyonu», Confédération des syndicats des travailleurs révolutionnaires) et KESK («Kamu Emekçileri Sendikaları Konfederasyonu», Confédération des syndicats des travailleurs de l’administration publique), il a donné lieu, presque quotidiennement, à des manifestations durement réprimées par la police, qui a souvent fait usage de gaz lacrymogènes et de canons à eau, et qui n’a pas hésité à disperser sans ménagement les manifestants (en particulier, la semaine dernière au parc Abdi Ipekçi). L’un d’entre eux, Ali Can Akyel, sévèrement battu, pourrait d’ailleurs rester paralysé à vie. En dépit du mauvais temps, qui a sévi ces derniers jours, les travailleurs de «Tekel» continuent de faire le siège de la capitale et refusent de rentrer chez eux, tant qu’ils n’auront pas obtenu satisfaction. Cela amène ceux qui n’ont pas trouvé de logement chez des amis à coucher dans des caves ou dans des abris de fortune…

En dépit de sa gravité, ce conflit social est passé au second plan de l’actualité turque, très largement concentrée, la semaine dernière, sur les événements liés aux conséquences de la dissolution du DTP par la Cour constitutionnelle, et plus généralement sur la question kurde. La presse gouvernementale s’est montrée plutôt discrète sur le conflit de «Tekel», tandis que la presse laïque (notamment les quotidiens du groupe «Doğan») s’étonne de voir le gouvernement réprimer les travailleurs de l’ancien monopole, au moment même où, selon elle, il ménagerait les rebelles kurdes. Dans un éditorial, publié dans l’édition du quotidien anglophone «Hürriyet Daily News», en date du 20 décembre 2009, Yusuf Kanlı revient longuement sur les causes du conflit et s’interroge : «Pourquoi est-ce que le gouvernement envoie la police avec des canons à eau, des gaz et des matraques contre des travailleurs qui ne font qu’user de leurs droits démocratiques pour protester contre ce qu’ils considèrent comme une tentative de remise en cause de leurs droits acquis ? Est-ce que ces travailleurs devraient en venir à la violence ? Est-ce qu’ils devraient partir dans la montagne pour être enfin entendus par le gouvernement ? N’est-il pas triste qu’aucun membre du gouvernement n’ait daigné rendre visite à ces travailleurs en lutte pour écouter leurs demandes ? Est-ce une tare de ne pas être un terroriste ? »

Cet éditorial reprend en fait les réactions d’amertume de certains des manifestants, qui ont comparé leur situation présente et la répression dont ils ont été victimes, aux mesures d’amnistie dont ont bénéficié récemment les membres des «groupes de la paix» qui, dans le cadre de l’ouverture démocratique kurde entreprise par le gouvernement depuis l’été, ont récemment remis leurs armes aux forces armées turques, au poste frontière de Habur (cf. notre édition du 8 novembre 2009).

Quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir sur ce type de réactions et sur l’instrumentalisation politique dont elle peut être l’objet de la part des opposants à l’ouverture démocratique kurde, il est important d’observer que le conflit de «Tekel» attire aujourd’hui l’attention sur l’importance de la question sociale en Turquie. Il est vrai que, dans ce pays, la multiplicité des événements politiques nationaux et internationaux a tendance à faire passer les problèmes sociaux, au second plan de l’actualité. Le plus souvent, l’attention des médias et des agences de presse internationales se focalise sur la revendication de droits politiques liés à un désir d’approfondissement de la démocratie ou à une volonté de meilleure prise en compte des identités (Kurdes, alévis, minorités chrétiennes…). C’est oublier un peu vite qu’en Turquie, dans le contexte des réformes qui sont en cours, la défense de l’emploi et des droits sociaux constitue également un impératif essentiel et complémentaire de l’obtention de nouveaux droits politiques. Un conflit difficile et déchirant, comme l’est actuellement celui de «Tekel», dans un pays où la crise a brusquement cassé plusieurs années de croissance spectaculaire (près de 7% annuel entre 2002 et 2008), montre que cet impératif est souvent loin d’être pris en compte.
JM

mardi 22 décembre 2009

Une interview du Patriarche Bartholomée provoque de vives polémiques en Turquie.


Dans une interview, diffusée dimanche 20 décembre 2009, par la chaîne américaine CBS, le Patriarche grec œcuménique de Constantinople, Bartholomée 1er (photo), s’est montré particulièrement sévère à l’égard de la Turquie, en expliquant que les membres de la minorité grecque de ce pays étaient traités comme «des citoyens de seconde zone», et qu’ils n’avaient pas «l’impression de pouvoir jouir de la totalité de leurs droits de citoyens turcs.» De surcroît et surtout, le Patriarche a ajouté : «Nous préférons rester en Turquie, même si nous y sommes parfois crucifiés.»

Ces propos ont surpris le gouvernement turc qui, avant même la diffusion de l’interview de Batholomée, a réagi, le 19 décembre 2009, par la voix de son ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu. Le chef de la diplomatie turque a notamment déclaré : « Nous considérons l'utilisation de la comparaison avec la crucifixion comme étant extrêmement malheureuse (...) J'aimerais y voir un lapsus (…) Nous ne pouvons accepter des comparaisons que nous ne méritons pas. » Pour sa part, le Patriarcat a expliqué que les propos de Bartholomée n’avaient pas été bien compris et qu’on ne devait pas dramatiser l’usage du mot «crucifixion», qui est une terminologie courante chez les grecs orthodoxes. Quoiqu’il en soit, les critiques du Patriarche ont d’autant plus indisposé le gouvernement que ce dernier n’a pas ménagé ses efforts, au cours des derniers mois, pour séduire les minorités religieuses. Le 15 août 2009, dans le cadre du lancement de son ouverture kurde, Recep Tayyip Erdoğan était même venu recueillir l’appui de celles-ci, à l’occasion d’un déjeuner avec plusieurs de leurs représentants (Patriarches grec et arménien, Dignitaire syriaque et Grand Rabbin) sur l’île de Büyükada, au large d’Istanbul. Dans ce lieu symbolique, il avait aussi laissé entendre que le séminaire théologique du patriarcat œcuménique de Constantinople, situé dans l’île voisine d’Heybeliada et fermé depuis 1971, pourrait être rouvert prochainement. Pour beaucoup d’observateurs, cette position tendait à confirmer que le gouvernement de l’AKP était probablement le gouvernement turc qui s’était montré le plus favorable aux minorités religieuses, en particulier à la minorité grecque, depuis les débuts de la République.

La Grèce en outre est intervenue dans les débats. Le 21 décembre, en effet, le porte-parole du ministère grec des affaires étrangères a critiqué la réaction du ministre turc des affaires étrangères, en rappelant qu’une des obligations de la Turquie, pour pouvoir adhérer à l’UE, était de respecter les libertés religieuses et que le Patriarche Bartholomée "était connu pour sa sagesse, sa modération, et son soutien inébranlable à l'adhésion turque à l'UE".

Pour avoir une vue d’ensemble de cette affaire et des réactions qu’elle a provoquées, il convient de préciser que l’interview du Patriarche remonte en réalité au mois de mai 2009, et qu’elle a donc précédé le déjeuner de Büyükada et les promesses de réouverture du séminaire d’Heybeliada. Cette antériorité, pourtant, ne constitue pas une excuse, pour le vice-premier ministre, Bülent Arınç, qui a participé, en août dernier, au déjeuner en question et qui a qualifié l’interview du dignitaire orthodoxe «d’inacceptable». Bülent Arınç s’est notamment étonné du contraste entre les termes de cette interview et les propos tenus par Bartholomée, lors de la rencontre de Büyükada au cours de laquelle ce dernier se serait au contraire réjoui de l’amélioration des libertés religieuses depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir.

Au cours des dernières années, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan a pris des mesures favorables à la communauté grec de Turquie, forte d’environ 2000 personnes résidant pour l’essentiel à Istanbul. Pourtant, un certain nombre de contentieux, comme la question de la réouverture du séminaire d’Heybeliada, demeurent. En outre, le gouvernement turc, qui se veut en cela fidèle à la lettre du Traité de Lausanne, qui a conféré aux Grecs orthodoxes d’Istanbul, un statut de minorité protégée, ne considère pas Bartholomée comme un Patriarche œcuménique, exerçant une primature d’honneur sur les orthodoxes du monde entier, mais simplement comme le chef de la communauté grecque orthodoxe de Turquie.

Les mesures prises par le gouvernement de l’AKP, en faveur des minorités religieuses (orthodoxe, arménienne et juive), sont de surcroît dénoncées comme suspectes par le camp laïque, qui considère que cette bienveillance préparerait en fait une réhabilitation des droits des fondations musulmanes, abolies par les réformes kémalistes qui ont suivi l’établissement de la République. L’un des ténors du CHP, Onur Öymen, dont les propos sur la tragédie de Dersim, ont récemment provoqué l’ire des Kurdes alévis de Tunceli (cf. notre édition du 22 novembre 2009), n’a d’ailleurs pas manqué de réagir, en renvoyant dos-à-dos le Patriarche et le ministre des affaires étrangères, le premier pour des propos jugés «inappropriés», le second pour une réaction considérée comme «trop faible»…
JM

lundi 21 décembre 2009

Les protocoles signés avec l’Arménie ne sont toujours pas ratifiés.


Les protocoles, qui doivent normaliser les relations turco-arméniennes, n’ont toujours pas été ratifiés par les deux pays. Au moment de leur élaboration et de leur signature (septembre-octobre 2009), c’est pourtant du côté arménien que les réticences paraissaient les plus fortes. Fortement critiqué par la diaspora, le président arménien, Serge Sarkissian, avait même dû aller à la rencontre de celle-ci, dans ses principaux pays d’établissement (France, Etats-Unis, Liban… ), pour essayer de la convaincre. Mais, au cours des dernières semaines, le gouvernement de l’AKP, qui gère de front actuellement plusieurs autres dossiers délicats (question kurde, différend chypriote, entre autres… ) s’est retrouvé sous la pression des voix qui, en Turquie et en Azerbaïdjan, lui reprochent d’avoir sacrifié sa traditionnelle solidarité avec Bakou à la normalisation de ses relations avec Erevan.

Du coup, c’est aujourd’hui l’Arménie qui se retrouve en position de force pour demander à Ankara de respecter ses engagements. «Nous espérons très fort que le parlement turc ne va pas prendre une décision qui conduirait à l’échec de nos accords. Si cela devait arriver, notre parlement déclarerait immédiatement les protocoles nuls et non avenus, et nous serions revenus à la case départ», a déclaré Tigran Sarkissian (photo), le premier ministre arménien, dans une interview au quotidien turc Hürriyet, la semaine dernière.

Pour comprendre le fond des débats en cours, il faut rappeler que ces protocoles reposent sur deux concessions réciproques auxquelles les deux parties ont consenti. Erevan a renoncé à exiger de la Turquie qu’elle reconnaisse le génocide de 1915, en acceptant qu’à l’issue de la ratification des protocoles une commission d’experts soit mise en place pour examiner les différends historiques qui opposent les deux pays. En retour, Ankara a accepté de disjoindre la normalisation des relations turco-arméniennes du règlement du conflit du Haut-Karabakh, qui oppose Arméniens et Azerbaïdjanais, et qui est à l’origine de la rupture entre la Turquie et l’Arménie devenue indépendante après l’implosion de l’URSS, en 1991.

La Turquie avait espéré que la signature des protocoles permettrait, si ce n’est de régler le conflit du Haut-Karabakh, du moins de le mettre sur la voie d’une solution. Lors de sa récente rencontre à Washington avec Barack Obama, Recep Tayyip Erdoğan a rappelé qu’un déblocage du dossier du Haut-Karabakh favoriserait une ratification des protocoles par le parlement turc. Pourtant, toujours dans l’interview qu’il a donnée à Hürriyet, le premier ministre arménien a estimé qu’on ne devait pas lier le dossier du Haut-Karabakh à la ratification des protocoles, car, selon lui, d’une part, la Turquie n’est pas un acteur suffisamment neutre pour jouer un rôle efficace dans le règlement du conflit qui oppose Arméniens et Azerbaïdjanais, et d’autre part, cela ne peut que gêner le rapprochement turco-arménien. En tout état de cause, Tigran Sarkissian a estimé que le règlement du conflit du Haut-Karabakh dépendait surtout de Bakou.

Le premier ministre arménien a aussi mis en garde Ankara, quant à un échec éventuel de la ratification des protocoles. «La Turquie devra expliquer à la société internationale pourquoi elle a fait échouer des protocoles qu’elle a signés. Sa crédibilité sera en jeu. Et l’on y regardera à deux fois avant de s’asseoir pour négocier à nouveau avec un tel pays», a prévenu Tigran Sarkissian, qui a par ailleurs souhaité que l’attitude de son peuple à l’égard des Turcs et de la Turquie change, «aussi difficile que cela puisse être.» Sans en faire une condition de la ratification des protocoles, il a aussi déclaré qu’une éventuelle reconnaissance du génocide aiderait la Turquie à assumer son passé et devenir un membre à part entière de l’Union Européenne.

Cette récente interview du chef de gouvernement arménien montre que la ratification des protocoles n’est pas encore acquise, et que les deux pays, tout en n’ayant pas abandonné l’espoir de faire aboutir le processus initié par la diplomatie du football, entendent aussi se prémunir contre son éventuel échec, en se rejetant mutuellement la responsabilité des difficultés qui empêchent l’aboutissement de l’accord conclu en octobre dernier. Espérons qu’un syndrome comparable à celui engendré par l’échec du plan Annan, sur le dossier chypriote, ne nuira pas au rapprochement spectaculaire entre la Turquie et l’Arménie.
JM

dimanche 20 décembre 2009

Les députés kurdes restent au parlement turc et le BDP succède au DTP.


Les députés kurdes du DTP dissout par la Cour constitutionnelle, il y a une semaine, ont finalement décidé de ne pas démissionner de leurs mandats, comme ils l’avaient annoncé dans un premier temps. Le 18 décembre 2009, dans une conférence de presse, Ahmet Türk, le leader du parti, a rendu publique cette décision, en intronisant aussi le BDP (Barış ve Demokrasi Partisi - Parti pour la paix et la démocratie), comme successeur officiel du DTP, par la déclaration suivante : «Le parti du travail du peuple (HEP- Halkın Emek Partisi), le parti de la démocratie (DEP - Demokrasi Partisi), le Parti de la liberté et de la démocratie (ÖZDEP – Özgürlük ve Demokrasi Partisi), le Parti de la démocratie du peuple (HADEP - Halkın Demokrasi Partisi), le parti démocratique du peuple (DEHAP - Demokratik Halk Partisi) et le Parti pour une société démocratique (DTP - Demokratik Toplum Partisi) ont été successivement dissous, mais notre foi dans la démocratie reste intacte. Le 7ème parti d’un mouvement, dont 6 partis ont été interdits, sera le BDP. Nous allons continuer notre cheminement de force politique, ce qui servira la conscience turque.» Ahmet Türk a aussi expliqué que l’origine de ce revirement résidait dans un appel du leader du PKK, Abdullah Öcalan, qui a demandé aux parlementaires kurdes de continuer leur lutte au parlement.

Ce maintien des parlementaires kurdes a été accueilli avec soulagement par beaucoup d’observateurs qui affichaient un pessimisme de rigueur, après les violences et les manifestations, qui avaient précédé et suivi la dissolution du DTP. Ces événements, en effet, semblaient indiquer une radicalisation de la mouvance kurde, laissant peu de place à l’action politique traditionnelle. Le maintien d’une force politique kurde au parlement et la consécration de la succession du DTP par le BDP permettent en fait de conserver l’espoir qu’une solution politique à la question kurde est toujours à l’ordre du jour, et que l’ouverture démocratique lancée, au cours des 6 derniers mois, par le gouvernement n’est pas définitivement enterrée. La décision des parlementaires kurdes a d’ailleurs été saluée par l’AKP, qui leur avaient demandé de ne pas démissionner, alors même que les partis d’opposition nationaliste (MHP) et kémaliste (CHP) avaient annoncé qu’ils avaliseraient sans états d’âme leur départ de la Grande Assemblée Nationale.

Le leader du groupe parlementaire du DTP, Selahattin Demirtaş, a annoncé que cette décision de rester au parlement découlait d’une demande insistante de l’assemblée du parti dissout. Pourtant, le fait qu’Ahmet Türk n’ait pas hésité à justifier cette même décision par une intervention du leader PKK, en personne, donne une tout autre portée à l’événement. Car, par cette révélation, Ahmet Türk a, en un sens, officialisé les liens existant entre le DTP devenu BDP et le PKK, sans que personne ne s’en offusque. Cette démarche du leader de l’ex-DTP permet de dégager des enseignements importants, quant à la tournure prise par la question kurde au cours des dernières semaines.

Alors qu’il avait semblé menacé de marginalisation, lors du lancement de l’initiative kurde en juillet dernier, au moment même où sa guérilla paraissait sur le déclin, le PKK s’est replacé au coeur des événements qui se sont déroulés, depuis le début du mois de septembre. L’organisation rebelle a été très largement derrière le durcissement du discours du DTP vis-à-vis de l’ouverture démocratique du gouvernement. Après la présentation du projet gouvernemental devant le parlement, au mois de novembre, le DTP a continué à refuser de se démarquer du PKK, en expliquant que l’organisation rebelle devait au contraire être intégrée à ce processus. Ainsi, alors même qu’elle était menacée de dissolution, la formation parlementaire kurde n’a pas hésité à soutenir les manifestations protestant contre la dégradation des conditions de détention d’Abdullah Öcalan, bien que cette dégradation se soit avérée de jour en jour un prétexte plus qu’une réalité. Par la suite, avec l’attentat de Tokat et les violences qui ont marqué les manifestations provoquées par la dissolution de la formation d’Ahmet Türk, le PKK a montré qu’en dépit de son déclin, il pouvait toujours manier le feu et même inaugurer une nouvelle forme d’activisme urbain. Aujourd’hui, en un sens, c’est le PKK, qui en demandant aux députés kurdes de se maintenir au parlement, décide de ramener la cause kurde sur un terrain politique…

Au fond, en énumérant vendredi la liste des partis kurdes dissout et en annonçant que le PKK était à l’origine de la décision des parlementaires de DTP de conserver leur mandat, Ahmet Türk a confirmé que la lutte des Kurdes sur le terrain politique se poursuit, mais aussi que le PKK en est plus que jamais l’un des acteurs incontournables. Le fait qu’une telle déclaration soit aujourd’hui possible et qu’elle n’ait pas provoqué de remous montre ce qui a changé en dépit des conflits et des violences des dernières semaines : le PKK en un sens a acquis une position d’acteur semi-officiel dans le système.
JM

samedi 19 décembre 2009

Rencontre entre Abdullah Gül et Shimon Peres, en marge du sommet de Copenhague.


Alors que les relations turco-israéliennes restent incertaines, les présidents Abdullah Gül et Simon Peres se sont rencontrés, le 18 décembre 2009, en marge du sommet de Copenhague sur le climat. Les deux hommes se sont fixés comme objectif de revenir à «des relations normales, positives et de routine», et Shimon Peres a remercié la Turquie pour les efforts qu’elle a fait en faveur de la paix au Moyen-Orient. De nouveau, le président israélien a invité à venir en Israël son homologue turc, qui aurait accepté.

Après la sortie de Recep Tayyip Erdoğan, lors du forum de Davos, au début de l’année, les relations turco-israéliennes se sont fortement dégradées. En septembre dernier, le ministre turc des affaires étrangères a même annulé un voyage qu’il devait faire en Israël. En octobre dernier, les manœuvres «Aigles d’Anatolie», faisant intervenir les forces aériennes des deux pays, ont été reportées à une date indéterminée.

En novembre dernier, pourtant, on a eu l’impression qu’Ankara et Tel-Aviv s’efforçaient de retrouver le chemin d’un dialogue constructif. La venue en Turquie du ministre israélien du commerce et de l’emploi, Benjamin Ben-Eliezer, connu pour sa sympathie à l’égard de la Turquie, a amélioré un climat ambiant passablement négatif. Toutefois, lors de son récent voyage aux Etats-Unis, Recep Tayyip Erdoğan, a tenu des propos sans nuance à l’égard d’Israël. Et plus récemment, tout en démentant les rumeurs selon lesquelles Israël aurait violé l’espace aérien turc pour mener des opérations d’espionnage contre l’Iran, il a déclaré que si ces assertions se révélaient exactes, la réponse turque ferait «l’effet d’un tremblement de terre». De surcroît, cette mise en garde a vu le premier ministre affirmer que l’Etat hébreu ne devait pas s’attendre à refaire des manœuvres communes avec la Turquie, tant que la situation précaire des Palestiniens perdurerait à Gaza. Israël a vivement réagi à cette nouvelle charge du leader de l’AKP, en disant que la Turquie désormais ne manque pas une occasion pour s’exprimer d’une façon comparable à celle des États musulmans les plus radicaux de la région. Le 15 décembre dernier, enfin, la déclaration du vice-ministre israélien des affaires étrangères, Dany Ayalon, estimant que la médiation turque dans les pourparlers indirects syro-israéliens «avait été une erreur» ayant affecté les relations entre les deux pays, et incitant à faire sans tarder la distinction entre les relations bilatérales et les relations multilatérales de ces derniers, confirmait encore les incertitudes ambiantes.

En réalité, il semble qu’à l’heure actuelle, ce soit surtout Israël qui veuille restaurer sa relation avec la Turquie qui, pour sa part, engagée dans de nombreux dossiers cruciaux (Iran, Arménie, Chypre, Syrie…), ne considère pas comme une priorité la relance d’une relation avec un gouvernement israélien radical et isolé sur le plan international. De façon itérative, depuis l’automne, la Turquie oppose aux appels du pied qu’effectuent les Israéliens dans sa direction, des conditions générales qui recoupent les principaux souhaits régulièrement formulés par la communauté internationale : amélioration de la situation des Palestiniens à Gaza et arrêt des nouvelles implantations de colonies.
JM

vendredi 18 décembre 2009

Les tensions restent vives en Turquie après la dissolution du DTP.


Les violences qui se sont déroulées à Bulanık dans la province de Muş (sud-est de la Turquie) et qui ont vu un commerçant tuer deux manifestants kurdes et en blesser plusieurs autres, après avoir ouvert le feu sur eux, ont confirmé les craintes qu’avaient fait naître les manifestations survenues dimanche soir, dans certains quartiers d’Istanbul, notamment dans celui de Dolapdere, près du siège de l’ex-DTP. Le risque est bien sûr que la multiplication de ce genre d’événements débouche sur un embrasement généralisé, attisé par des affrontements intercommunautaires. Jusqu’à présent ces violences sont restées circonscrites, mais certains observateurs craignent qu’en portant un rude coup à l’espoir d’un règlement politique de la question kurde, la dissolution du DTP n’ouvre en fait la voie à des confrontations directes de plus en plus fréquentes entre manifestants kurdes et activistes nationalistes.

Le 17 décembre, le leader du parti nationaliste MHP, Devlet Bahçeli, n’a pas hésité à prédire au gouvernement «la guerre civile», s’il n’abandonnait pas sa politique d’ouverture démocratique kurde. Commentant la demande de démission collective que les députés du l’ex-DTP doivent prochainement présenter au parlement, Devlet Bahçeli a déclaré que son groupe voterait sûrement en faveur du départ de l’hémicycle des parlementaires kurdes. Mais, il s’en ait pris vivement aussi au parti au pouvoir dont le leader Recep Tayyip Erdoğan a regretté récemment la dissolution du DTP et demandé aux députés de ce dernier de conserver leurs mandats. «Si l’AKP ne veut pas les voir démissionner, je lui conseille alors de les prendre dans ses rangs», a ironisé Devlet Bahçeli. Le leader nationaliste a accusé le gouvernement de n’avoir pas pris les mesures exigées par ce qu’il a qualifié de «premier acte d’une insurrection majeure », en estimant que plutôt que de continuer à «perdre son temps» à organiser des réunions pour soutenir l’ouverture kurde, le ministre de l’Intérieur ferait mieux de s’occuper des questions de sécurité.

Le même jour, le chef d’état major, İlker Başbuğ, a violemment réagi aux commentaires qui avaient évoqué une possible implication de l’armée dans l’attentat de Tokat qui, la semaines passée, a coûté la vie à 7 soldats turcs, et qui a été revendiqué par une branche du PKK. «Une des choses qui nous attriste et nous blesse particulièrement, c'est qu'on puisse laisser croire que nous pouvons instrumentaliser le sang des soldats qu'on nous a confiés. Les autorités judiciaires doivent agir avec davantage de prudence et de sensibilité face aux lettres de dénonciations et aux déclarations de témoins secrets. (...) Sinon, cela donnera lieu à des affrontements entre institutions", a prévenu le général Başbuğ. Certains ont vu dans ces propos, tenus dans la ville, réputée très nationaliste, de Trabzon, une mise en garde à peine voilée de l’armée au gouvernement.

Ce n’est pourtant pas l’impression qu’a eue le ministre de l’Intérieur Beşir Atalay (photo), qui, dans une conférence de presse, le 17 décembre, a estimé que le chef d’état major avait surtout exprimé son sentiment personnel et que le gouvernement travaillait actuellement en étroite coopération avec l’armée et la police pour faire face à la situation. Le ministre de l’Intérieur a également regretté que les médias aient, selon lui, donné beaucoup trop d’importance aux violences survenues lors des manifestations qui ont suivi la dissolution de DTP. Enfin, il a exposé les résultats d’une réunion gouvernementale de coordination, qui s’est tenu la veille, en annonçant que le gouvernement avait plus que jamais l’intention de poursuivre l’ouverture kurde.
JM

jeudi 17 décembre 2009

Sortie de l’ouvrage : «Afrique du Nord-Moyen-Orient, vers une nouvelle donne ?»


Au Moyen-Orient et dans une moindre mesure au Maghreb, 2008-2009 a connu une série d’événements de nature à changer la donne régionale, comme le retrait annoncé des soldats américains d’Irak. Mais d’autres signaux contredisent l’hypothèse d’une amélioration globale de la situation : guerre en Afghanistan, affrontements israélo-palestiniens, crise en Iran… Un agenda de résolution des crises pourrait s’attacher à réussir les normalisations diplomatiques engagées et à «réparer» des Etats souvent impuissants et en mal de légitimités.
Réalisé sous la direction de Frédéric Charillon, cet ouvrage, publié par la Documentation Française, après une introduction analysant les évolutions de la diplomatie au Moyen-Orient et les principaux enjeux de la période actuelle, se focalise sur plusieurs cas particuliers de la région (Israël, les Territoires palestiniens, le Liban, l’Arabie Saoudite, la Turquie) et s’achève par une chronologie détaillée (1er octobre–31 mai 2009).
Référence : Frédéric Charillon (dir.), Afrique du Nord-Moyen-Orient, vers une nouvelle donne ?, Paris, La Documentation Française, 2009, 184 p.
Au sommaire :
Frédéric Charillon, Moyen-Orient : évolutions virtuelles de la diplomatie.
Pierre Thénard, Georges Bush et le Moyen-Orient de 2006 à 2009 : fin de partie.
Alain Dieckoff, Israël : difficultés intérieures, ouvertures extérieures.
Aude Signoles, Crise de représentation dans les territoires palestiniens.
Bernard Rougier, Le Liban après les élections législatives de 2009 : la victoire confisquée ?
Fatiha Dazi-Heri, L’Arabie Saoudite du roi Abdallah : un conservatisme « éclairé »
Jean Marcou, La Turquie de l’AKP : mutation politique et nouvelle donne diplomatique
Sihem Djebbi, Chronologie de Nord-Moyen-Orient : 1er octobre 2007-31 mai 2009.

mercredi 16 décembre 2009

Le DTP, le gouvernement de l’AKP et le verrou constitutionnel.


Suite à une réunion, tenue le lundi 14 décembre 2009, à Diyarbakır, Ahmet Türk, le leader de l’ex-DTP, a annoncé que tous les députés du groupe parlementaire du parti kurde dissout, vendredi dernier, allaient démissionner de leur mandat, en signe de protestation. Alors que 6 députés manquent déjà à l’appel au Parlement et qu’un député d’extrême gauche pourrait venir s’ajouter à cette liste en solidarité avec ses collègues kurdes, l’interdiction de 2 députés du DTP par la Cour constitutionnelle (photo) vendredi et la démission des 19 autres annoncés lundi, porteraient le nombre de parlementaires absents de l’hémicycle à 28, et pourraient ainsi provoquer des élections partielles. La Constitution précise, en effet, qu’un tel scrutin partiel ne peut avoir lieu que si 5% (28 députés) au moins de l’effectif total de l’assemblée (550), vient à faire défaut. Toutefois, pour que des élections partielles puissent se tenir, il faudra (toujours selon la Constitution) que le Parlement accepte la démission des 19 députés de l’ex-DTP qui, à la différence d’Ahmet Türk et Aysel Tugluk, n’ont pas fait l’objet d’une décision d’interdiction. Si cette démission est acceptée, on se demande quelle sera alors la stratégie du mouvement kurde : choisira-t-il de présenter à nouveau des candidats indépendants en espérant pouvoir former un groupe parlementaire sous l’étiquette du nouveau Parti pour la Paix et la Démocratie (BDP), créé depuis mai 2009, pour faire face à une dissolution du DTP, ou préfèrera-t-il boycotter définitivement la voie parlementaire en la considérant comme illusoire ?

Recep Tayyip Erdoğan, dont le parti a échappé à une procédure de dissolution similaire, l’année dernière, a souhaité que les députés du DTP, qui n’ont pas été interdits par la Cour, demeurent au parlement, et surtout annoncé qu’il entendait poursuivre le processus d’ouverture démocratique kurde qu’il a lancé depuis l’été. «Lorsque nous nous sommes engagés dans cette voie, nous savions à quels obstacles, à quelles provocations, et à quels harcèlements, nous serions confrontés», a affirmé le leader de l’AKP, en déclarant qu’on ne pouvait accepter le statu quo actuel de la question kurde. Il reste que, pour ce faire, on ne voit pas très bien comment le gouvernement pourra surmonter les garde-fous érigés par la Constitution héritée du coup d’Etat de 1980.

Car les semaines qui viennent de s’écouler ont bien montré que le verrou constitutionnel et juridictionnel de ce système était intact et conservait une efficacité redoutable. Le gouvernement a certes lancé son ouverture kurde, mais sans pouvoir procéder à des réformes fondamentales, puisqu’il ne dispose pas de la majorité parlementaire renforcée des 2/3 lui permettant de réviser la Constitution. De surcroît, le noyau dur du pouvoir judiciaire, resté très laïciste et nationaliste (notamment ses juridictions les plus élevées : Cour constitutionnelle, Conseil d’Etat, Cour de cassation) n’ont cessé de gêner cette ouverture, en bloquant les réformes, en engageant des poursuites incessantes contre des responsables du DTP ou en lançant carrément des procédures d’interdiction contre les partis qui lui déplaisaient (AKP, DTP).

On peut ainsi regretter la ligne dure adoptée par le DTP ces dernières semaines, mais l’on peut penser que si cette ligne s’est imposée, c’est aussi parce que le changement politique en Turquie semble bloqué, une fois de plus, par le verrouillage du système. En admettant que le BDP prenne la succession du DTP et développe une stratégie parlementaire comparable, il le fera en étant, à son tour, en permanence sous la menace d’une dissolution… À bien des égards, le cercle vicieux auquel se heurtent aujourd’hui les velléités de résolution politique de la question kurde, renvoie à celui que connaît le processus de démocratisation dans son ensemble.
JM

mardi 15 décembre 2009

Ankara et Washington mettent leurs pendules à l’heure.


La visite officielle de Recep Tayyip Erdoğan aux Etats-Unis, au début de la semaine dernière, et sa rencontre avec le président Obama, le 7 décembre 2009, ont été l’occasion de faire le point sur un certain nombre de dossiers où, ces derniers mois, Turcs et Américains ne sont pas toujours apparus sur la même longueur d’ondes.

L’Iran était, à cet égard, le dossier le plus chaud. On se souvient, en effet, que, dans une interview publiée à la fin du mois d’octobre 2009, dans le quotidien britannique «The Guardian», alors même qu’il était en déplacement en Iran, le premier ministre turc avait choqué les Occidentaux, en qualifiant la République islamique et son président «d’amis». On se souvient aussi que plus récemment, lors d’un vote à l’AIEA (Agence internationale de l’Énergie Atomique) condamnant l’Iran à de nouvelles sanctions, suite à la découverte en septembre d’une nouvelle branche de son programme nucléaire, la Turquie avait encore indisposé les Etats-Unis, en abstenant et en jugeant cette condamnation prématurée. Il était donc temps que Washington et Ankara mettent un certain nombre de choses au point. Depuis quelque temps déjà les Turcs, fidèles à la stratégie d’approfondissement stratégique du mentor de leur diplomatie, Ahmet Davutoğlu, entendent voir leur pays jouer un rôle majeur de médiateur entre les Occidentaux et la République islamique, bien que cette dernière d’ailleurs n’ait jamais été vraiment convaincue de l’utilité de la médiation turque, préférant parler directement aux Occidentaux, le cas échéant. Toutefois, l’arrivée de Barack Obama au pouvoir a renforcé la diplomatie turque dans sa conviction de la pertinence de ce rôle d’intercesseur, qui, en matière de politique intérieure, présente, de surcroît, l’avantage pour le gouvernement de l’AKP de se présenter en défenseur des musulmans «maltraités» ou «incompris» par les Occidentaux. L’évolution de la position turque sur le dossier iranien est devenue d’autant plus inquiétante pour les Américains qu’elle s’est accompagnée d’une dégradation sans précédent des relations turco-israéliennes. Il reste pourtant que, comme les Américains, comme Israël, comme les pays arabes et comme la plupart des pays de la région, la Turquie n’a pas intérêt à voir la République islamique se doter de l’arme nucléaire. À Washington, Barack Obama a donc admis le rôle de médiateur que la Turquie pouvait jouer sur le dossier iranien, mais il a aussi voulu faire comprendre à celle-ci que cette fonction ne devait pas la conduire à se désolidariser de la communauté internationale lorsque des sanctions sont prises.

L’autre dossier sur lequel l’allié turc a fait entendre sa différence, ces derniers temps, est celui de l’Afghanistan. Alors que la Turquie a pris le commandement des forces de l’OTAN, dans ce pays, en novembre dernier, Recep Tayyip Erdoğan, à la veille de son départ pour les Etats-Unis, a refusé d’envoyer plus de soldats turcs combattre les Talibans, en ne consentant qu’à un accroissement de l’aide humanitaire et à un renforcement du soutien turc à la formation de la police et de l’armée afghanes. Dans un contexte où la Turquie doit faire face à de nouveaux attentats liés à la questions kurde, celui de Tokat s’étant produit au moment même où le premier ministre était à Washington, ce dernier a eu beau jeu d’expliquer que l’armée turque avait besoin de toutes ses forces et ne pouvait consentir de nouveaux efforts pour renforcer la présence militaire de l’OTAN en Afghanistan. Barack Obama a d’ailleurs apporté son soutien à Ankara, pour ce qui est de la lutte contre le PKK, en annonçant un développement de la coopération dans le domaine de l’échange d’informations militaires entre les deux pays. Il a en outre encouragé le premier ministre à poursuivre son ouverture démocratique pour trouver une solution politique à la question turque.

En ce qui concerne enfin les relations turco-arméniennes, rappelant qu’Ankara avait accepté de disjoindre le règlement de son différend avec Erevan du règlement du conflit arméno-azerbaïdjanais du Haut-karabakh, les Etats-Unis ont appelé la Turquie à ratifier rapidement les protocoles signés en octobre, et à normaliser ses relations avec l’Arménie. Recep Tayyip Erdoğan a néanmoins cherché à convaincre les Etats-Unis que des avancées sur le Haut-Karabakh faciliteraient la ratification des protocoles en question, tandis que Washington laissait entendre qu’une résolution du Congrès sur le génocide arménien pourrait reprendre corps, si le processus actuel de rapprochement turco-arménien échouait.

Dans ce contexte de marchandages et de mises au point, on ne s’étonnera pas que les deux pays aient formellement débordé d’amabilités l’un pour l’autre. Mais, cela ne doit pas faire oublier que ce qui s’est en réalité discuté à Washington, c’est de la compatibilité de la nouvelle politique étrangère turque avec l’engagement de la Turquie dans l’OTAN et plus généralement du sens qu’avait aujourd’hui son statut d’allié des Américains. Ce faisant, l’administration américaine n’a pas remis en cause le droit d’Ankara de disposer d’une marge de manœuvre à l’égard de ses alliés occidentaux, mais elle a surtout voulu essayer de borner l’interprétation nouvelle que fait Ankara de sa relation avec eux.
JM

dimanche 13 décembre 2009

Inquiétude en Turquie après la dissolution du DTP.


Ce sont la déception et l’inquiétude qui prédominent en Turquie après la dissolution du DTP. Alors que cette décision semblait inévitable, certains observateurs espéraient que la Cour constitutionnelle renoncerait finalement à aller jusqu’à cette extrémité, comme elle l’avait fait, l’an dernier, pour l’AKP. Ainsi, Taha Akyol dans le quotidien Milliyet, le 10 décembre, tout en estimant que les liens entre le DTP et le PKK étaient prouvés, formulait le vœu que la Cour trouve une jurisprudence évitant la dissolution. Il n’en a rien été, et la juridiction constitutionnelle ayant pris sa décision à l’unanimité, on peut penser qu’elle n’a probablement pas eu beaucoup d’états d’âme.

Le leader de la formation kurde, Ahmet Türk a réagi, le soir même de la décision, en déclarant : « Vous ne résoudrez pas le problème kurde en dissolvant les partis politiques. Je suis sûr qu’un jour la paix et la démocratie prévaudront. » Mais les membres du parti dissout qui doivent se réunir, lundi à Diyabakir, sont divisés sur le conduite à tenir désormais. Certains (Ahmet Türk, Aysel Tuğluk…) veulent sauvegarder leur groupe parlementaire, d’autres (Emine Ayna, Gülten Kışınak…) prônent l’abandon de la scène politique traditionnelle.

Les nationalistes du MHP et surtout les kémalistes du CHP ont estimé que cette décision de dissolution était avant tout juridique, ce qui, selon eux lui donne une légitimité indiscutable, tout en réservant leurs principales attaques pour le gouvernement, accusé d’avoir joué avec le feu en lançant un processus d’ouverture démocratique en direction des Kurdes. Quant aux responsables de l’AKP, ils ont émis des commentaires contrastés. Certains estimant que la Cour n’avaient pas le choix, compte tenu des liens existants entre le DTP et le PKK, d’autres se montrant plus critiques et expliquant que cette dissolution ne servirait à rien. Depuis deux jours, le premier ministre s’est surtout employé à défendre son ouverture démocratique. Selon lui, elle ne s’arrêtera pas avec la dissolution du DTP, car elle n’a pas été élaborée pour ou par rapport à ce parti, mais avant tout comme une entreprise visant à garantir l’unité du pays et à être profitable à l’ensemble de ses citoyens, quelle que soit leur ethnie et leur religion. Recep Tayyip Erdoğan reproche d’ailleurs au DTP de s’être détourné de cette initiative, et à l’opposition laïque et nationaliste, d’avoir adopté, à son égard, une attitude systématiquement négative.

Quant aux éditorialistes de la presse quotidienne et les médias en général, ils relaient le plus souvent l’inquiétude et la lassitude d’une opinion publique, qui se sent un peu prise au piège entre une dissolution, qui lui rappelle les insuffisances de la démocratie en Turquie, et la stratégie que le DTP a suivi ces dernières semaines, en se démarquant de l’ouverture démocratique. Il est probable que cette manière de voir est aussi celle de ceux qui parmi les Kurdes ne votent pas pour le DTP ou ne soutiennent pas le PKK. Pour cette opinion médiane, la dissolution confirmerait que les cadres institutionnels de la Turquie doivent encore être fortement réformés, tandis que l’incapacité des partis (DTP y compris) à mettre sur pied un processus politique de résolution de la question kurde, indiquerait que les sociétés civile et politique de ce pays sont loin d’être encore acquises au consensus et au dialogue, qui sont les vertus d’un Etat démocratique.

Ce pessimisme ambiant est en outre renforcé par les mystères, entourant l’attentat de Tokat, qui a bouleversé l’opinion, cette semaine. Condamnée par le DTP, qui y a vu une «provocation», cette embuscade, qui a coûté la vie à 7 soldats turcs, a néanmoins été revendiquée par une branche du PKK, alors même que l’organisation rebelle a décrété une trêve, depuis le mois d’avril dernier. Dès lors, tout le monde gamberge : initiative dissidente de certains activistes du PKK, provocation de l’Etat profond, convergence entre les premiers et le second… Recep Tayyip Erdoğan a repris les doutes à son compte, en estimant que ce n’était pas parce que le PKK avait revendiqué l’attentat qu’il l’avait forcément commis, et en formulant le souhait que cette affaire puisse rapidement être tirée au clair. Mais cette énigme tombe bien mal dans le contexte présent, rappelant aux Turcs et au Kurdes, certaines heures sombres des années 90.
JM

La Cour constitutionnelle turque a dissous le DTP.


Il n’y a pas eu de surprise, le 11 décembre au soir, la Cour constitutionnelle turque a dissous le parti kurde DTP (Demokratik Toplum Partisi – Parti pour une société démocratique). Prise à l’unanimité de ses 11 membres, la décision de la Cour a également banni de la vie politique, pour 5 ans, 37 responsables de ce parti, dont son leader et député Ahmet Türk (photo), la députée Aysel Tuğluk, ainsi que les maires de Batman, Nejdet Atalay et de Siirt, Selim Sadak. Le président de la Cour, Haşim Kılıç, a expliqué que le DTP était devenu «un centre d’activités mettant en péril l’unité de l’Etat par ses liens avec des activités et des organisations terroristes.» L’argumentaire de la décision prise, qui n’est pas encore publiée, renverrait aussi à la jurisprudence du Tribunal constitutionnel espagnol et de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, qui a présidé à la dissolution du parti basque Herri Batasuna, en l’accusant d’être la vitrine politique de l’ETA.

Les autres partis politiques turcs parlementaires n’ont pas été très diserts sur cette décision, et n’ont pas pris la défense du DTP. Dans le camp laïque, le petit parti démocratique de gauche (DSP), tout en se déclarant opposé aux dissolutions de partis politiques, a estimé que le DTP méritait son sort, car il n’avait pas respecté la Constitution. Le vice-président du parti kémaliste CHP, Onur Öymen, qui vient d’être la cause d’une violente polémique, pour avoir assimilé la répression de Dersim à la lutte contre le terrorisme (cf . notre édition du 22 novembre 2009) , a considéré, quant à lui, que cette décision n’était pas politique mais juridique et que, selon lui, elle devait, pour cette raison, être respectée. Le leader du parti nationaliste MHP, Devlet Bahçeli, a développé une argumentation similaire. Seuls certains membres de l’AKP ont été plus critiques dans leurs commentaires. Ainsi, Dengir Mir Mehmet Fırat a regretté que la Turquie soit devenu «un cimetière de partis politiques.» Le DTP est, en effet, le 27e parti à être fermé en Turquie, depuis la création de la Cour constitutionnelle par la Constitution de 1961. Ancien vice-président du parti gouvernemental, ce député a poursuivi en disant que la dissolution des partis politiques ne réglait rien et mis en doute la pertinence du parallèle souvent fait avec le cas d’Herri Batasuna.

Pour sa part, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan a surtout cherché à défendre son ouverture démocratique kurde. Il a notamment regretté que le DTP l’ait d’abord soutenue avant de la critiquer pour s’engager dans le mouvement protestant, depuis une quinzaine de jours, contre le changement des conditions de détention d’Abdullah Öcalan, que le premier ministre a de nouveau démenti, en estimant que ces conditions étaient conformes aux standards européens. Il a, par ailleurs, émis des doutes sur l’origine de l’attentat de Tokat, qui, le 7 décembre dernier, a tué 7 soldats turcs, en disant que ce n’était pas parce que le PKK l’avait revendiqué qu’il en était forcement l’auteur, et en observant que cette revendication avait été le fait d’une branche dissidente de cette organisation et non de son commandement central. Le leader de l’AKP n’a pas semblé très convaincu, en outre, par l’initiative du président Gül visant à rassembler les leaders des principaux partis politiques turcs pour évoquer les tensions liées aux manifestations kurdes du week-end précédent. Il faut dire qu’une telle réunion risque d’être difficile à organiser, car le CHP a déjà fait savoir qu’il ne viendrait pas, tandis que le DTP, qui, lui, a donné son accord, est maintenant dissous…

L’un des problèmes, qui se pose désormais, est de savoir quelle va être la stratégie du parti kurde. Peu après la décision de la Cour constitutionnelle, Ahmet Türk a confirmé que l’ensemble des députés du groupe parlementaire du DTP allait démissionner. Cette démission globale devra être néanmoins confirmée devant le parlement. Il semble, toutefois, que le mouvement kurde ait deux options : ou bien délaisser la scène politique traditionnelle ou bien s’y maintenir, en parvenant alors à sauver son groupe parlementaire. En perdant, en effet, deux députés (Ahmet Türk et Aysel Tuğluk) bannis de la vie politique par la décision de la Cour, le DTP, qui n’a plus que 19 députés, ne peut plus avoir de groupe parlementaire (puisque, selon la Constitution, il faut 20 députés pour en créer un). Mais certains font valoir que le DTP, qui a déjà créé une formation politique de remplacement (le parti de la Paix et de la Démocratie - Barış ve Democrasi Partisi), pourrait y faire adhérer les 19 députés qui lui restent, et en trouver un vingtième en la personne du député indépendant, Ufuk Uras, qui a été élu, en 2007, à Istanbul, grâce à un apport de voix du DTP. Cette option permettrait peut-être d’atténuer les tensions, qui existent depuis 15 jours et qui ont été encore accrues par la décision de dissolution, mais elle n’est pour l’instant qu’une pure hypothèse.
JM

vendredi 11 décembre 2009

L’Union Européenne ménage la Turquie sur Chypre.


L’Union Européenne a finalement ménagé la Turquie, le 8 décembre dernier, sur le dossier chypriote, en ne lui appliquant aucune sanction, bien qu’Ankara ait continué à refuser d’ouvrir ses ports et aéroports à Nicosie.

Le règlement de la question chypriote gêne les négociations de la Turquie avec l’UE depuis qu’elles ont commencé. En 2004, le refus de la partie grecque de ratifier le plan Annan avait empêché qu’une solution du conflit intervienne avant l’ouverture de ces négociations. Résultat : en 2005, le lancement du processus avait failli être bloqué, car la Turquie, arguant du rejet chypriote grec du plan Annan, avait refusé d’appliquer l’accord d’Union douanière à la République de Chypre, c’est-à-dire d’ouvrir, au nouvel État membre, ses ports et aéroports. Un accord avait été trouvé in extremis enjoignant la Turquie de se conformer à cette exigence dans un délais d’un an. À la fin de l’année 2006, Ankara maintenant son refus, l’UE avait décidé de bloquer 8 chapitres des négociations, tout en reformulant son souhait de voir l’accord d’Union douanière appliqué, avant la fin de l’année 2009.

Pourtant, avec l’élection de Dimitris Christofias (à droite sur la photo avec son homologue chypriote turc, Mehmet Ali Talat) à la présidence chypriote grecque, en février 2008, la donne a changé peu après, car les négociations ont repris entre les deux parties de l’île, avec initialement tout au moins, la ferme intention de parvenir à une solution avant la fatidique fin de l’année 2009. En dépit de gestes significatifs (réouverture du check point de Ledra Street à Nicosie, en particulier) et d’une amélioration des relations entre les deux rivaux, les négociations se sont enlisées et n’ont finalement pas permis d’aboutir à un règlement en 2009. Dès lors, tout le problème était de savoir si l’UE allait appliquer de nouvelles sanctions à la Turquie, en cette fin d’année.

La solution modérée, qui a été adoptée, n’a pas vraiment surpris. Le rapport annuel de la Commission Européenne, sur la candidature turque, rendu en octobre dernier, paraissait déjà avoir exclu l’hypothèse de sanctions. Le nouveau premier ministre grec, Georges Papandréou, bien qu’il ait tenu des propos très durs à l’encontre de la Turquie, pendant la campagne électorale précédant son élection à l’automne, avait paru lui aussi assouplir ses positions, au cours des dernières semaines. Pour leur part, au mois de novembre, tout en appelant la Turquie à respecter l’accord d’Union douanière, les Britanniques avaient fait savoir qu’ils refusaient que ce problème bloque la candidature de la Turquie. Enfin, la troïka européenne, de passage à Istanbul récemment, n’avait pas adressé d’ultimatum à Ankara.

Il faut dire qu’en cours d’année, la Turquie (et en particulier son nouveau ministre des affaires étrangères), n’a pas ménagé ses efforts pour apparaître comme un partenaire de bonne volonté. De surcroît, de nouvelles sanctions auraient porté atteinte au processus de négociations en cours, dont espère toujours qu’il va finir par aboutir à un règlement définitif, quant au statut politique de l’île. Et en tout état de cause, des sanctions ayant été déjà prises, on se demande bien en quoi auraient pu consister de nouvelles sanctions, sauf à décider de bloquer complètement la candidature d’Ankara, ce à quoi, un certain nombre d’États-membres étaient totalement opposé. En réalité, avec la démarche qui la caractérise, quand aucune solution ne lui paraît possible, l’Union européenne s’était mise, depuis un certain temps déjà, dans la position de temporiser et d’attendre…
JM

jeudi 10 décembre 2009

La décision de la cour constitutionnelle sur le DTP devrait intervenir à la fin de cette semaine.


La décision de la Cour constitutionnelle sur le DTP ne devrait pas intervenir avant vendredi (11 décembre 2009), c’est ce qu’a précisé, Haşim Kılıç (photo), le président de ladite juridiction, au moment où celle-ci commençait l’examen de la procédure engagée par le procureur Abdurahman Yalçınkaya pour obtenir la dissolution du parti kurde, accusé de mettre en cause l’unité de la République et d’entretenir des liens avec le PKK.

Le contexte dans lequel se tient cette procédure s’est encore dégradé depuis, puisque le 7 décembre 2009, 7 soldats turcs ont été victimes d’une embuscade dans la province de Tokat. L’attentat n’a pas été revendiqué et le DTP a condamné l’acte en le qualifiant de «provocation.» Toutefois, beaucoup d’experts estiment que le PKK pourrait en être l’auteur. En tout état de cause, la mort de ces soldats a provoqué une forte émotion en Turquie et leurs obsèques faisaient la une de la presse quotidienne, le 9 décembre. L’émotion a été d’autant plus forte que, la veille, une jeune fille de 17 ans, grièvement brûlée, début novembre, lors d’un attentat au coktail Molotov contre un bus municipal, dans la banlieue d’Istanbul (Küçükçekmece), a succombé à ses blessures.

Alors que les nationalistes du MHP sont curieusement restés assez silencieux pour l’instant, le leader du parti kémaliste CHP, Deniz Baykal s’est fait entendre, lors de la réunion de son groupe parlementaire, le 8 décembre, pour condamner les manifestations du DTP du week-end dernier. Il a notamment déploré que « la loi ait désertée la rue » et que « le gouvernement, les lois et l’Etat se révèlent impuissants » dans la situation actuelle. Il a surtout dénoncé, une fois de plus, l’ouverture kurde du gouvernement et appelé ce dernier à y mettre un terme. Pour sa part, des Etats-Unis où il est actuellement en déplacement, le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan a condamné l’attentat de Tokat en estimant qu’eu égard «au moment et à l’endroit» où il était intervenu, il montrait «à quels types de provocation le pays était confronté actuellement.»

Pour en revenir à la procédure engagée contre le DTP, plusieurs éditorialistes de la presse turque estiment qu’en dépit du fait que, sur le plan juridique, une décision de dissolution pourrait, selon eux, apparaître comme fondée, d’un point de vue politique, ce serait une erreur qui risquerait d’aggraver fortement les tensions actuelles. Le leader du DTP, Ahmet Türk, a qualifié une éventuelle fermeture de son parti de «coup d’Etat politique», en sollicitant le soutien de l’Union Européenne (UE) et d’un certain nombre de ses États membres. Les instances européennes et les Etats en question semblent néanmoins gênés par les positions prises ces dernières semaines par le parti kurde à l’égard du PKK, une organisation considérée comme « terroriste », par les instances tant européennes qu’américaines. Le DTP n’a en outre jamais condamné l’organisation en question, alors même qu’il a été invité à le faire à plusieurs reprises par l’UE . Interrogé sur de possibles réactions européennes, le vice-premier ministre Cemil Çiçek a rappelé qu’en novembre dernier la Cour européenne des droits de l’homme avait rejeté le recours du parti basque, Herri Batasuna, contre sa mise hors-la-loi par la justice espagnole, en estimant que les mesures prises par l’Espagne contre cette formation, considérée comme une vitrine politique de l’ETA, ne portaient pas atteinte à la liberté d’association.

La Cour constitutionnelle qui, depuis les débuts des années 70 a dissous plus d’une trentaine de partis politiques essentiellement kurdes, islamistes ou d’extrême-gauche, devra se prononcer à une majorité renforcée pour dissoudre le DTP. Elle peut cependant condamner le parti incriminé, sans aller jusqu’à la dissolution, en se contentant de prononcer des sanctions administratives ou financières, ce qu’elle avait fait, le 31 juillet 2008, à l’encontre de l’AKP, le parti au pouvoir.
JM

L’Europe au miroir de la Turquie


La dernière livraison de la Revue «Politique Européenne» (n°29, automne 2009, L'Harmattan) nous propose un numéro spécial, dirigé par Nicolas Monceau et intitulé «L’Europe au miroir de la Turquie». Il sera bientôt en ligne sur le site Cairn : www.cairn.info

La perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE) est devenue, au cours des dernières années, un enjeu majeur de l’intégration européenne. Elle interroge la nature du projet européen, son identité, ses frontières géographiques, ses dimensions politiques et culturelles. Ces différentes questions ont entraîné des clivages partisans et soulevé des débats publics souvent passionnés dans les États-membres, qui conduisent à s’interroger sur la singularité de la candidature turque par rapport aux autres élargissements.

La «question turque» apparaît à bien des égards comme un miroir de l’Europe, de ses questionnements internes et des enjeux auxquels elle sera confrontée dans l’avenir. Observer la trajectoire singulière de la Turquie comme pays candidat à l’adhésion à l’UE permet ainsi de mieux comprendre l’évolution du projet européen et ses différentes conceptions, la nature des relations entre ses États-membres et les modes de fonctionnement communautaire, l’orientation des débats internes européens et le poids des enjeux pour l’avenir de l’Europe. En centrant la réflexion sur l’impact en Europe de la candidature turque, le renversement de perspective est source d’enseignements sur l’UE.

L’orientation de ce numéro spécial «L’Europe au miroir de la Turquie» vise à mesurer l’«effet» Turquie sur l’Union européenne à travers les enjeux spécifiques posés par cet élargissement. L’introduction du dossier (Nicolas Monceau, PACTE-IEP de Grenoble), dresse un état des lieux de la littérature académique, en anglais et en français, sur la Turquie et l’Union européenne, puis présente en quoi la candidature de la Turquie, dans ses multiples dimensions, en fait un révélateur des enjeux européens (déficit démocratique européen, identité et valeurs de l’Europe, frontières de l’UE). Les contributions du dossier traitent ensuite quatre grandes dimensions du «miroir» turc de l’Europe :

- les positionnements et stratégies des États-membres face à la candidature de la Turquie (Jean Marcou, IFEA d’Istanbul et PACTE-IEP de Grenoble) ;
- les constructions plurielles de l’Europe à travers les discours politiques français sur la candidature turque (Senem Aydın Düzgit, Istanbul Bilgi University)
- la politique européenne de sécurité et de défense et la Turquie (Fabien Terpan, PACTE-IEP de Grenoble)
- l’impact de la question chypriote et du rôle de la Turquie sur les élargissements futurs de l’UE (Gilles Bertrand, SPIRIT-IEP de Bordeaux)

mardi 8 décembre 2009

Les derniers développements de la question kurde marquent-ils la fin du «printemps turc» ?


Alors que la Cour constitutionnelle doit aujourd’hui commencer à délibérer sur la demande d’interdiction du DTP, et que, depuis l’été, le gouvernement a lancé «l’ouverture démocratique», une stratégie visant à apporter une solution politique à la question kurde, le dernier week-end a été le théâtre de manifestations particulièrement violentes, dans le sud-est de la Turquie.

La raison de ces manifestations, qui après avoir embrasé un certain nombre de villes de cette région (Diyarbakır, Mersin, Urfa, Doğubeyazıt, Van…), ont également touché Istanbul lundi, est, à l’origine, une aggravation des conditions de détention du leader du PKK, Abdullah Öcalan, dont les avocats ont fait état la semaine dernière, évoquant notamment une réduction de moitié de la surface de la cellule de leur client. Le ministère turc de la justice a démenti cette information, en rappelant que, depuis la mi-novembre, il avait mis fin à l’isolement du chef rebelle (en admettant notamment d’autres détenus sur l’île où il est incarcéré) et que sa nouvelle cellule avait sensiblement la même taille que l’ancienne (à 17 cm2 près !). Des photos de cette cellule ont été diffusées et le ministère des affaires étrangères a invité le comité européen pour la prévention de la torture à venir effectuer une visite sur place.

Il semble donc bien que les conditions de détention d’Abdullah Öcalan ne soient pas la raison majeure de la détérioration de la situation présente, mais que celle-ci résiderait plutôt dans l’incrédulité des Kurdes à l’égard du processus de règlement politique engagée par le gouvernement, au moment où le DTP est menacé d’une dissolution que beaucoup considèrent comme certaine. Le gouvernement se retrouve ainsi aujourd’hui dans une position difficile. Face à l’opposition farouche et déterminée du camp laïque et nationaliste, son ouverture kurde, dévoilée devant le parlement il y a trois semaines, est restée prudente. La dissolution du DTP, si elle se confirme, risque de le priver dans ce processus de l’instance qui faisait figure d’interlocuteur politique et parlementaire, représentant la cause kurde. Mais cette dissolution marquera aussi son impuissance à aller jusqu’au bout de ses projets de réforme. On sait, en effet, que depuis que le DTP est visé par une procédure de dissolution et après que l’AKP lui-même en a été la cible l’an dernier, le gouvernement a tenté à plusieurs reprises de promouvoir une réforme du statut des partis politiques en Turquie, qui aurait mis le DTP à l’abri de la menace dont il est l’objet. Pourtant, confronté à l’intransigeance du CHP et du MHP, il n’a pu faire adopter cette réforme, qui suppose une révision constitutionnelle et l’obtention d’une majorité renforcée au parlement. On remarquera que l’ouverture kurde du gouvernement s’est heurtée au même type de limites. Lorsqu’il a révélé les mesures de ce processus au parlement, le 13 novembre dernier, le ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, a avoué que, pour aller plus loin, il lui faudrait pouvoir modifier la Constitution, voire en élaborer une nouvelle, ce qui bien sûr n’est pas possible dans la configuration politique actuelle (cf. notre édition du 16 novembre 2009).

Dans un tel contexte, le gouvernement n’a donc pu ni donner l’ampleur souhaitable à son projet kurde, ni empêcher la dissolution du DTP. Ce constat de l’impuissance gouvernementale a probablement conforté au sein du camp kurde les tendances les plus dures ou en tout cas les plus sceptiques à l’égard des chances d’une solution politique. Dès le mois d’août, et en particulier lors de la manifestation du 1er septembre à Diyarbakır, il était clair que cette tendance avait pris l’ascendant au sein du DTP (cf. notre édition du 2 septembre 2009). Elle n’a fait que se renforcer depuis, en trouvant, de surcroît, de nouveaux arguments dans les décisions répressives d’un pouvoir judiciaire souvent acquis aux thèses du camp laïque et nationaliste, qui ont frappé sans ménagement les militants et même les députés du DTP, au cours des dernières semaines (cf. notre édition du 4 octobre 2009). La dissolution du DTP va venir conforter cette tendance et le parti kurde semble avoir d’ailleurs déjà tourné la page de sa participation à la vie politique parlementaire turque.

Si elle se confirme, cette évolution risque d’avoir des conséquences préoccupantes pour la Turquie. Dans les zones kurdes, alors que la guérilla du PKK semble sur le déclin (malgré ses récents sursauts) et que l’option parlementaire du DTP n’a pas pour autant réussi à faire ses preuves au cours des deux dernières années, on risque d’assister à une généralisation des incidents qui se sont déroulés ce week-end, avec la tenue de manifestations de plus en plus violentes, faisant intervenir de très jeunes gens (photo). Tant des recherches récentes que les communiqués officiels des organes de sécurité après les manifestations du week-end, font état de l’avènement d’une nouvelle génération souvent peu politisée mais particulièrement radicale et déterminée, un phénomène que le cinéaste, Fatih Akın, montrait bien déjà, en 2007, dans son film «De l’autre côté» («Auf der anderen seite ou en turc «Yasemin kıyınsında»). Pour la Turquie dans son ensemble, si la dissolution du DTP est finalement prononcée, elle risque de consacrer les limites du «printemps turc» ouvert par la large victoire de l’AKP, en juillet 2007. Le projet de Constitution civile, les réformes annoncées par la suite par le gouvernement et aujourd’hui ses tentatives de solution politique de la question kurde se sont heurtées à un verrou constitutionnel, constitué à la fois par l’impossibilité de modifier la Constitution actuelle et par l’intransigeance de la Cour constitutionnelle qui, à cet égard, a continué à jouer le rôle de garde-fou, qui lui avait été assigné par la Constitution de 1982, issue du coup d’État de 1980.
JM