jeudi 30 décembre 2010

2010 : le bilan de la politique intérieure turque.


Après les coups de boutoir médiatiques et judiciaires qui ont ruiné l’autorité politique de l’armée au cours des années 2008 et 2009, l’année 2010, en ajoutant aux vagues d’arrestations et aux procès de militaires, une réforme constitutionnelle, frappant principalement la hiérarchie judiciaire, a fait chanceler le système politique de démocratie contrôlée, établi par la Constitution de 1982.

En 2010, le processus de démilitarisation s’est poursuivi, en prenant une intensité encore supérieure. À cet égard, cette année aura été marquée, dès le mois de janvier, par la révélation du plan «Balyoz» (cf . nos éditions du 21 et 23 janvier 2010) ; une affaire qui a dévoilé un scénario, imaginé par l’armée, pour déstabiliser le gouvernement de l’AKP dès les lendemains de son élection. Dès lors, plus encore que les affaires précédentes de complot, elle a contribué à mettre à nu le rôle de gendarme que l’armée s’était arrogée dans le système. «Balyoz» constitue, en outre, un tournant par l’ampleur du nombre et le niveau de responsabilité des généraux qui y sont impliqués. Le 16 décembre dernier, en effet, ce ne sont pas moins de 196 militaires de haut rang qui ont commencé à comparaitre devant la justice civile !

Pourtant, au-delà de cette nouvelle affaire, l’événement majeur, en matière politico-militaire, aura été, au début du mois d’août 2010, le déroulement totalement inédit, dans sa forme et dans sa portée, du Conseil militaire suprême (Yüksek Asker Şura ou YAŞ). En utilisant les enquêtes en cours contre des responsables militaires, le gouvernement a réussi à bloquer, pendant 5 jours, la nomination du chef d’état major et celle du commandant de l’armée de terre. Lors de ce Conseil, marqué par la présence permanente du premier ministre en personne, l’autorité civile a de fait osé contester à l’armée le pouvoir de cooptation de ses chefs qu’elle s’est octroyée, et qui constitue l’un des socles de sa puissance et de son autonomie à l’égard du gouvernement (cf nos éditions des 2, 6, 7 et 10 août 2010).

Cette intensification de la démilitarisation du système s’est accompagnée d’un sévère coup porté à la hiérarchie judiciaire, autre bastion du pouvoir d’État kémaliste qui continue à résister au gouvernement (cf. nos éditions des 24 mars, 23 avril, 5, 7, 14 mai 2010). Pour ce faire, c’est-à-dire pour promouvoir principalement une restructuration de la composition de la Cour constitutionnelle et du Conseil supérieur des juges et des procureurs (équivalent en Turquie du Conseil supérieur de la magistrature en France), le gouvernement a remis à l’ordre du jour, au printemps dernier, la question constitutionnelle, éludée depuis l’enlisement du projet de Constitution civile en 2008. Ainsi est-il parvenu, non seulement à réduire l’influence, sur le système, des hautes cours et de la hiérarchie judiciaire, mais aussi à obtenir une nouvelle victoire électorale, lors du référendum qui, en septembre, a approuvé cette réforme constitutionnelle (cf nos éditions des 11, 13, 15 et 16 septembre 2010).

Après les élections locales de mars 2009, qui avaient indiqué un certain tassement de l’AKP, le référendum du 12 septembre 2010, qui a vu le «Oui», prôné par le gouvernement, enregistrer un score de plus de 58%, a conforté le leadership de la formation de Recep Tayyip Erdoğan sur la vie politique turque (cf. nos éditions des 13, 15 et 16 septembre 2010). En remportant sa sixième victoire depuis 2002, lors d’un scrutin au suffrage universel, l’AKP a confirmé que son influence reste très forte sur l’électorat turc et relativisé du même coup la portée du renouveau du CHP, qui aurait du être l’un des faits marquants de cette année 2010 (cf. notre édition du 11 novembre 2010). Car l’éviction rocambolesque de Deniz Baykal et son remplacement par Kemal Kılıçdaroğlu n’ont pas tenu toutes leurs promesses (cf nos éditions des 10, 11, 23 et 25 mai 2010). Lors du référendum du 12 septembre, le parti kémaliste n’est pas parvenu à se poser en alternative social-démocrate crédible, et il est apparu encore trop comme le défenseur du système hérité de la Constitution de 1982. Son congrès extraordinaire de décembre 2010, lui a certes permis de se défaire de la vieille garde du parti, et notamment de l’ancien secrétaire général, Önder Sav, mais il en faudra plus pour rivaliser avec l’AKP, lors des prochaines élections législatives, qui auront lieu en juin 2011, et dont l’ordre du jour s’annonce particulièrement chargé. Outre le projet de Constitution civile, dont le parti de Recep Tayyip Erdoğan entend faire l’un des thèmes de sa campagne, la question du port du voile (dans les universités, dans la fonction publique et peut-être même dans les écoles !), qui a été réactivée à la rentrée universitaire 2010, risque en effet d’être au cœur d’un rendez-vous électoral, pour lequel le principal parti d’opposition ne semble pas encore fin prêt.

En dehors de cette perspective électorale, l’année 2010 aura confirmé aussi que la question kurde reste le problème de fond que la Turquie doit résoudre, si elle veut véritablement parachever la démocratisation de son système politique (cf. nos éditions des 30 janvier, 22 juin, 24 et 26 août, 29 octobre et 23 décembre 2010) . Le résultat peu concluant de «l’ouverture démocratique» lancée par le gouvernement en 2009, la dissolution du DTP il y a un an, la survenance d’affrontements armés et d’attentats nombreux au cours du premier semestre 2010, n’ont pas fait disparaître tout espoir de solution politique. Mieux, en fait, à l’encontre d’une conjoncture défavorable, celle-ci semble désormais devenir de plus en plus incontournable. Ainsi, bien que la révision constitutionnelle du 12 septembre l’ait ignorée, la question kurde n’a cessé de s’inviter dans le débat politique turc. À côté du rôle parlementaire joué par le BDP, cette nouvelle structure qu’est le DTK (Demokratik Toplum Kongresi - Congrès pour une société démocratique), qui s’appuie principalement sur la société civile, est apparue de plus en plus, au cours du second semestre 2010, comme le maillon clef d’une stratégie des organisations kurdes, qui consiste à déborder le gouvernement, en poussant à une reconnaissance concrète du fait politique kurde (cf. notre édition du 23 décembre 2010). Par les trêves qu’il décrète unilatéralement et les prises de position de son leader (très visité cette année dans sa prison d’Imralı), le PKK est en train d’essayer de se faire une place dans ce processus pour tenter d’en devenir l’un des acteurs reconnus. Il est certes peu probable que cette tentative de fédéralisation de fait soit consacrée officiellement à court terme, mais le gouvernement aura de plus en plus de mal à se faire le chantre de la reconnaissance de la diversité de la Turquie, s’il continue à camper sur les positions nationalistes et centralisatrices traditionnelles qui sont celles de l’Etat turc.

En ce qui concerne justement les identités, 2010 aura laissé place, comme les années précédentes, à des événements remarqués comme la tenue pour la première fois à Istanbul d’une manifestation commémorant le génocide arménien (cf. notre édition du 28 avril 2010), l’organisation de cérémonies religieuses sur les sites emblématiques de Sümela et d’Aktamar (cf. nos éditions des 16 août et 20 septembre 2010), ou la restitution de l’orphelinat de Büyükada au Patriarcat grec orthodoxe. Mais, de la même façon que pour la question kurde, si ces initiatives ne sont pas suivies de mesures concrètes ou continuent à cohabiter avec des comportements officiels particulièrement nationalistes, elles risquent de n’avoir qu’une portée relative. À cet égard, on ne peut manquer d’observer également que l’année 2010, aura vu le séminaire orthodoxe d’Heybeli Ada rester fermé, la question alévie demeurer sans réponse, le procès des assassins de Hrant Dink s’enliser, ou le gouvernement réagir très violemment à la reconnaissance du génocide arménien par le parlement suédois. L’année qui vient de s’écouler aura donc confirmé que les initiatives spectaculaires en matière de droit et de libertés, comme a pu l’être également l’autorisation de la manifestation du 1er mai sur la place Taksim (pour la première fois depuis 33 ans, cf. notre édition du 2 mai 2010), n’épuisent pas le débat sur l’instauration d’un Etat de droit véritable en Turquie.
JM

lundi 27 décembre 2010

La réconciliation turco-israélienne reste hypothétique.


Comme la plupart des experts s’y attendait, la «diplomatie du feu», c’est-à-dire les tentatives de réconciliation turco-israéliennes consécutives à l’envoi par la Turquie de deux avions «Canadair» pour aider à la lutte contre l’incendie, qui a dévasté récemment la région d’Haïfa, n’a pas fait… long feu (cf. notre édition du 7 décembre 2010). Le 25 décembre dernier, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a déclaré que son pays souhaitait toujours se réconcilier avec Israël, mais il a rappelé que, pour que cela puisse se faire, il fallait que l’Etat hébreu présente des excuses à la Turquie et indemnise les victimes de l’arraisonnement du Mavi Marmara ; une manière de faire comprendre que le dernier round de négociations entre les deux pays n’avait pas été des plus concluants.

Le chef de la diplomatie turque a attribué cet échec aux divisions internes existant au sein de la coalition gouvernementale israélienne. «Il y a dans cette coalition des rivalités encore plus féroces que celles qui peuvent exister avec certains Etats.», a-t-il souligné. Un brin moqueur, il a expliqué que le gouvernement turc, pour sa part, n’avait eu besoin que de deux minutes pour décider d’envoyer ses «Canadairs» à Haïfa, alors qu’une telle décision aurait, selon lui, nécessité de longues négociations entre les différents partenaires de la coalition gouvernementale israélienne, pour déboucher probablement sur un échec.

Depuis l’arraisonnement du Mavi Marmara, le 31 mai dernier, et la mort de 9 militants humanitaires turcs, plusieurs tentatives de restauration des relations turco-israéliennes ont eu lieu, en particulier deux sessions de négociations confidentielles. La première s’est tenue à Bruxelles, et a vu le ministre israélien de l’industrie travailliste, Benyamin Ben Eliezer (connu pour sa sympathie à l’égard de la Turquie) rencontrer le chef de la diplomatie turque, Ahmet Davutoğlu. La seconde, consécutive à l’envoi des deux «Canadairs», et à une discussion téléphoniques des chefs de gouvernement des deux pays, est intervenue récemment à Genève entre des diplomates de haut rang. Les deux initiatives, au départ secrètes, ont été gênées du fait de fuites orchestrées par les adversaires israéliens d’un tel processus de réconciliation, en particulier, le ministre des affaires étrangères, Avigdor Lieberman, en personne. Ce dernier, a d’ailleurs affirmé, le 26 décembre dernier, dans le sillage des dernières déclarations de son homologue turc, la veille, qu’Israël ne présenterait pas d’excuses, et qu’en réalité, «celui qui devrait s’excuser» était «le gouvernement turc pour son soutien au terrorisme.»

La perspective d’une réconciliation turco-israélienne est en fait plus que jamais hypothétique. Côté turc, en effet, le Mavi Marmara est revenu à Istanbul, le 26 décembre, après plusieurs mois de réparation. Il a été accueilli par plusieurs milliers de personnes, arborant des drapeaux turcs et palestiniens (photo), et réunies à l’initiative de l’organisation humanitaire islamique IHH, l’un des principaux organisateurs de la flottille «Free Palestine» de mai dernier. Les responsables d’IHH ont annoncé, à cette occasion, qu’une nouvelle flottille tenterait de se rendre à Gaza, le 31 mai prochain, soit un an jour pour jour après l’arraisonnement meurtrier du Mavi Marmara.

Le gouvernement turc semble pourtant accueillir cette initiative avec réserve. Il n’a pas envoyé de représentants à la manifestation qui a accueilli le Mavi Marmara à Istanbul, hier, car Il est probable qu’il ne souhaite pas prêter le flanc aux accusations du gouvernement israélien, qui lui reproche d’avoir instrumentalisé l’affaire de la flottille en mai dernier. De surcroit, il faut voir que le spectre des organisations humanitaires islamiques engagées dans les opérations de solidarité en faveur de Gaza, comporte une frange de militants islamistes radicaux, avec lesquels l’AKP ne souhaite manifestement pas s’afficher. On se souvient d’ailleurs que, lors de l’affaire de la flottille «Free Palestine», et à l’issue de l’arraisonnement dramatique du Mavi Marmara, des nuances s’étaient manifestées au sein même du gouvernement turc dans l’appréciation des faits. Certains ministres avaient en effet suivi l’opinion de Fethullah Gülen qui, tout en condamnant la violence de l’intervention du commando israélien, avait jugé imprudent le comportement de l’organisation IHH.

Avant le retour du Mavi Marmara à Istanbul, lors de son passage par les Dardanelles, des incidents ont opposé les autorités portuaires de Çanakkale à des militants radicaux qui voulaient monter sur le navire, alors même que sa restauration n’est pas achevée et qu’il n’est pas techniquement apte à recevoir des passagers. Le gouvernement turc entend donc montrer qu’il garde le contrôle de la situation et qu’il ne se laissera pas déborder par les militants les plus radicaux. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il soit prêt à renouer avec Israël, surtout dans la période électorale qui s’annonce (les législatives auront lieu en juin 2011). Samedi dernier, Ahmet Davutoğlu n’a d’ailleurs pas manqué de rappeler que 9 Turcs avaient été tués «dans les eaux internationales» et que personne ne pourrait «passer outre cette vérité.»
JM

jeudi 23 décembre 2010

La question kurde à nouveau au premier plan de l’actualité politique turque.


La question kurde occupe à nouveau le devant de la scène politique turque, depuis la tenue d’une table ronde, le week-end dernier à Diyarbakır, à l’initiative du DTK (Democratik Toplum Kongresi, Congrès pour une société démocratique), ce portail d’organisations de la société civile kurde. Cette table ronde a en effet débattu des voies possibles pour établir un système accordant une autonomie aux Kurdes, sans pour autant déstabiliser l’Etat turc. Les participants ont notamment évoqué une structure fédérale et la création d’un parlement régional.

Cette initiative a provoqué, le 20 décembre, une réaction très vive du président de la Grande Assemblée nationale, Mehmet Ali Şahin. Rappelant qu’il n’y avait qu’un seul parlement en Turquie, celui qu’il préside, il a demandé au BDP, la formation politique kurde, qui siège dans son hémicycle, de se démarquer de telles positions, au risque, si elle ne le faisait pas, «d’avoir à en subir les conséquences». Cette menace n’a pas été appréciée par le leader du BDP, Selahattin Demirtaş (au centre sur la photo), qui a estimé qu’elle était empreinte de l’esprit qui avait motivé le coup d’Etat du 12 septembre 1980. La polémique a été suivie finalement, le 21 décembre 2010, par une rencontre entre les deux hommes, destinée à faire baisser une tension qui s’est nourrie, ces derniers jours, non seulement des propositions de la table ronde du DTK à Diyarbakır, mais également de plusieurs incidents, qui ont défrayé la chronique.

A plusieurs reprises, Selahattin Demirtaş, a évoqué l’idée d’une accélération règlement de la question kurde en Turquie, sans attendre des mesures gouvernementales, par le biais d’initiatives prises par les organisations et la société civile kurdes elles-mêmes. Ainsi, a-t-on vu récemment des députés s’exprimer en kurde dans l’enceinte du parlement, et Selahattin Demirtaş proposer que l’on généralise, dans les provinces kurdes de Turquie, une dénomination bilingue (turc-kurde) des rues et des sites, comme cela se fait en Catalogne, depuis que celle-ci a retrouvé son autonomie en 1977. Ces développements sont intervenus, alors même qu’il y a peu, le leader du PKK, Abdullah Öcalan, tout en annonçant la prorogation de la trêve qu’il avait décidée, avant le référendum du 12 septembre dernier, a développé l’idée d’un système fédéral, en encourageant les organisations kurdes à prendre des initiatives en ce sens. Avant d’évoquer la création d’un parlement, le DTK avait ainsi proposé, au début du mois de décembre, la mise en place d’une force de sécurité autonome, destinée à lutter contre la criminalité dans les provinces kurdes.

Cet ensemble de propositions et d’initiatives montrent que la question kurde est entrée dans une nouvelle phase. Après l’échec de l’ouverture kurde du gouvernement, à la fin de l’an passé, et le regain des actions de guérilla, qui avaient marqué le printemps 2010, les organisations kurdes semblent avoir adopté une stratégie d’action civique, qui consiste à travailler concrètement sur le terrain, en procédant aux avancées culturelles, économiques ou politiques qui peuvent être conduites, dans le cadre légal actuel, et en espérant que ce mouvement incitera le gouvernement à bouger enfin. Alors même que des élections législatives se profilent à l’horizon 2011, le gouvernement se retrouve néanmoins, dans une situation délicate, pris entre son désir de préserver le statu quo qu’il a négocié avec les Kurdes, à l’occasion de la tenue du référendum de septembre dernier, et la nécessité de ne pas prêter le flanc à des réactions nationalistes.

Ces dernières ne sont pas à exclure puisque le procureur en chef de la Cour de cassation, Abdurahman Yalçınkaya, vient d’ouvrir une information judiciaire contre le BDP, à l’issue de la table ronde de Diyarbakır. Ce redoutable magistrat, qui a déjà obtenu la dissolution du DTP, le prédécesseur du BDP, et qui avait engagé une procédure de dissolution contre l’AKP, en 2008, entend démontrer qu’il existe des liens organiques entre les DTK et le BDP, et s’appuyer sur les propositions fédéralistes de la table ronde de dimanche dernier, pour démontrer que le parti parlementaire kurde contrevient à la législation sur les partis politiques en soutenant des projets qui remettent en cause l’unité de la République. Une démarche contre laquelle le député kurde, Bengi Yıldız s’est élevé, le 22 décembre dernier, en rappelant, qu’il n’y avait pas de liens organiques entre le BDP et le DTK mais seulement une participation individuelle de certains membres du BDP aux activités du DTK. Bengui Yildiz a, en outre, mis en garde le gouvernement contre les effets que pourraient avoir une éventuelle dissolution du BDP, en estimant qu’elle ruinerait les efforts de pacification et de négociations qui se développent depuis les débuts de la trêve proclamée par le PKK. Le député kurde a également rappelé que la Cour Européenne des Droits de l’Homme venait de condamner l’Etat turc pour la dissolution de l’un des prédécesseurs du BDP : le HADEP. Depuis le début des années 1990, 6 formations politiques kurdes ont été dissoutes par la Cour constitutionnelle : le parti du travail du peuple (HEP- Halkın Emek Partisi), le parti de la démocratie (DEP - Demokrasi Partisi), le Parti de la liberté et de la démocratie (ÖZDEP – Özgürlük ve Demokrasi Partisi), le Parti de la démocratie du peuple (HADEP - Halkın Demokrasi Partisi), le parti démocratique du peuple (DEHAP - Demokratik Halk Partisi) et le Parti pour une société démocratique (DTP - Demokratik Toplum Partisi). Le BDP espère ne pas faire à nouveau cette expérience.

En tout état de cause, dans un esprit de conciliation, à l’issue de sa rencontre avec Mehmet Ali Şahin, Selahattin Demirtaş a assuré que son parti ne demandait pas l’usage de deux langues au sein du parlement turc, et que les députés du BDP n’avaient prononcé quelques phrases en kurde que pour attirer l’attention sur leur situation. Dans une démarche, à nouveau très catalane, le leader kurde a poursuivi en déclarant : « Oui, la langue officielle de ce pays est le turc. Mais les autres langues maternelles doivent aussi pouvoir être librement utilisées en public… » Pour sa part, le leader du parlement, Mehmet Ali Şahin, a qualifié la rencontre de «productive», mais il a estimé que les membres du parlement devaient «prêter plus d’attention à l’unité du pays». Il faut espérer que cette mise au point contribuera au maintien d’un échange qui ne soit pas un dialogue de sourds, car il est essentiel pour promouvoir une solution politique durable.
JM

mardi 14 décembre 2010

Turquie-UE : pas de nouveau chapitre ouvert alors que la présidence belge se termine.


La Belgique s’en fait désormais une raison : sa présidence de l’UE va s’achever à la fin du mois de décembre, sans qu’un nouveau chapitre du processus de négociations turco-européennes ait été ouvert. Elle a du se résoudre à une bonne avancée du chapitre « politique de la concurrence », mais celui-ci restera clos. C’est la première fois, depuis décembre 2006, qu’aucun chapitre n’est ouvert. À la fin de cette année là, l’UE avait gelé 8 chapitres du processus pour sanctionner la Turquie, qui persistait dans son refus d’ouvrir ses ports et aéroports à Chypre. Pourtant depuis, chaque présidence tournante a pu ouvrir un ou deux chapitres, même si cela n’a pas toujours été facile. Des diplomates européens évoquent un retard pris par la Turquie dans la conduite des réformes nécessaires à l’avancement de sa candidature. Mais, certains observateurs soulignent aussi une hausse des exigences européennes, et plus généralement un climat défavorable à un nouvel élargissement.

Ce nouveau grippage du processus de négociations d’adhésion avec la Turquie risque d’accroître l’incompréhension de celle-ci à l’égard de l’attitude de Bruxelles. Au cours des derniers mois, en effet, les officiels turcs n’ont cessé de s’en prendre au turcoscepticisme de l’UE. A Helsinki, le 20 octobre 2010, Recep Tayyip Erdoğan avait fustigé les retards pris par les négociations entre son pays et Bruxelles, en déclarant : "C'est peu dire que je suis déçu. Parmi les pays de l'UE, il n'y a aucun autre pays à qui on a demandé d'attendre à la porte pendant autant d'années". Le premier ministre s’était parallèlement étonné que l’UE ait déjà admis des pays qui, selon lui, sont loin derrière la Turquie, tant sur le plan économique que politique. Ces propos repris régulièrement par d’autres responsables (du président de la République au ministre des affaires étrangères, en passant par le négociateur en chef) ont d’autant plus de poids actuellement que les bons résultats économiques de ce pays, ses transformations politiques importantes, et les inflexions de sa politique étrangères, tendent à changer la nature de sa candidature à l’UE. Toute la question est de savoir, en fait, combien de temps cette dernière pourra encore faire une réponse diffuse à un Etat candidat, dont l’économie ne s’est jamais aussi bien portée et qui commence à sérieusement regarder vers d’autres horizons.

Au moment où beaucoup de pays européens sont gravement touchés par une crise financière sans précédent (notamment la Grèce voisine), la Turquie affiche un taux de croissance record de 8,9% (depuis le début de l’année 2010).Cette croissance est «boostée», non seulement par une forte demande intérieure des entreprises et des ménages, mais aussi par un développement sensible du commerce extérieur, hors de l’Europe (Russie, Moyen-Orient, Afrique…). Alors qu’elle a refusé, l’an passé, un prêt du FMI et qu’elle aura bientôt remboursé celui qu’elle avait souscrit en 2001, la Turquie, qui taquine désormais la 15ème rang mondial au classement du PIB et fait partie du G20, est devenue une véritable puissance émergente dont les perspectives de développement sont plus prometteuses que celles de beaucoup de pays d’Europe centrale et orientale, déjà membres de l’UE. A bien des égards, avec de tels résultats, en particulier, un faible déficit budgétaire, et si l’on fait abstraction d’un taux d’inflation encore élevé (7%), la Turquie mériterait d’entrer dans la zone Euro ; une hypothèse que le ministre turc de l’Économie, Ali Babacan, a dit toutefois ne pas souhaiter pour l’instant, dans une interview donnée, il y a quelques jours, à un magazine allemand. Signe de cette mutation économique en tout cas : les flux migratoires entre la Turquie et les pays européens sont en train de s’inverser. Pour la première fois, en 2009, les Turcs ont été plus nombreux à rentrer au pays qu’à émigrer vers l’Ouest.

Au niveau politique, à l’issue du référendum du 12 septembre dernier, le système sécuritaire hérité du coup d’Etat de 1980 et de la Constitution de 1982, qui valait régulièrement à la Turquie les foudres des institutions européennes, semble toucher à sa fin. La démilitarisation en cours de ce système est moins le résultat des réformes réalisées pour satisfaire les exigences de la candidature à l’UE que de la dynamique politique turque, qui, particulièrement depuis 2007, voit un débat s’ouvrir sur des questions antérieurement taboues (dénonciations de certains faits ou contestations de l’histoire officielle concernant certaines périodes, initiatives pour rechercher une solution politique au problème kurde, renforcement de la société civile….) Certes, malgré cette ouverture, un certain nombre de points noirs demeurent (intransigeance de la position officielle turque sur la question du génocide arménien, maintien d’affrontements armés meurtriers dans les départements kurdes du sud-est, sort des minorités chrétiennes, atteintes à la liberté d’expression…). Il reste que la vie politique paraît beaucoup plus vivante et la société civile semble nettement plus active que dans de nombreux pays ayant récemment adhéré à l’UE.

Il est aussi important d’observer que la Turquie s’attache par ailleurs à normaliser ses relations avec ses voisins et à accroître son rayonnement international. Elle dispose de ce fait d’une marge de manœuvre beaucoup plus importante qu’auparavant à l’égard de ses alliés occidentaux. Ces derniers ont pourtant plus que jamais besoin d’Ankara pour contrebalancer la puissance iranienne, limiter les conséquences des désagrégations irakienne, afghane et pakistanaise, et relayer au Moyen-Orient les pôles traditionnels de l’islam modéré (Egypte, Arabie Saoudite) devenus bien timides. Pourtant, la Turquie, déçue par le manque d’enthousiasme des Européens à son égard, a montré sur plusieurs dossiers qu’elle pouvait être tentée de jouer sa propre carte ou, à tout le moins, de faire entendre sa différence (nucléaire iranien, refus d’augmentation de sa participation militaire à l’ISAF en Afghanistan, bouclier antimissiles…). En outre, le conflit chypriote, qui apparaît actuellement comme le premier handicap à l’avancement des négociations d’adhésion, bloque aussi désormais la relation entre la Turquie et l’OTAN, car tandis que les Chypriotes grecs refusent d’associer Ankara à la politique européenne de sécurité et de défense, les Turcs s’opposent à ce que Nicosie participe à des missions de cette politique utilisant le renseignement de l’OTAN. Le secrétaire général de l’Alliance, Anders Fogh Rasmussen, pensait pouvoir contourner l’obstacle chypriote en persuadant l’UE de signer un accord bilatérale avec la Turquie, qui aurait permis d’aboutir à un accord global OTAN-UE. Mais Bruxelles a annoncé, il y a quelques jours, que de tels accords n’étaient pas à l’ordre du jour. Il est donc probable qu’une des conséquences de l’enlisement de candidature turque à l’UE risque de rejaillir sur des tentatives de coopération renforcée entre l’UE et l’OTAN déjà compromises.
JM

vendredi 10 décembre 2010

Le jet d’œufs, symbole de l’agitation étudiante en Turquie.


Tout a commencé, samedi 4 décembre 2010, par la répression d’une manifestation étudiante, à Istanbul, aux abords du Palais de Dolmabahçe, où le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan rencontrait les recteurs des universités turques. Les forces de l’ordre ont en effet dispersé les manifestants sans ménagement, d’une façon qui a choqué la presse présente sur les lieux, l’amenant à estimer que la réponse policière avait été manifestement «disproportionnée». Une étudiante enceinte a notamment perdu l’enfant qu’elle attendait, à l’issue d’un tabassage en règle.

Loin de regretter ces incidents le premier ministre a estimé que la police n’avait fait que ce qu’elle devait faire, et a fustigé l’attitude des étudiants, en prenant l’opinion publique à témoin, et en incitant les manifestants à reprendre le chemin des amphithéâtres. Les brutalités policières n’ont pas tardé à provoquer, en outre, une passe d’arme entre le chef du gouvernement et le leader de l’opposition, Kemal Kılıçdaroğlu, dont le parti a invité, deux jours plus tard, les étudiants protestataires à venir parler de leurs problèmes au Parlement. Mais, alors même que le CHP se targuait d’être à l’écoute de la nouvelle génération, un autre incident est venu montrer que cette effervescence étudiante est loin d’être un épiphénomène.

Cette fois, c’est la très vénérable Faculté des Sciences Politiques d’Ankara, qui forme la crème de la haute fonction publique turque, et qui est mieux connue sous le nom de «Mülkiye», qui, le 8 décembre dernier, a été le théâtre d’un chahut mémorable. Les principales victimes en ont été deux parlementaires, venus participer à un séminaire sur la réforme constitutionnelle. Süleyh Batum, le secrétaire général du CHP, a été en permanence interrompu par des quolibets et a dû finalement renoncer à poursuivre son intervention jusqu’à son terme. Excédé par le comportement des étudiants, il est même allé jusqu’à le qualifier de «fasciste». Quant à l’autre intervenant, Burhan Kuzu, au demeurant président AKP de la Commission constitutionnelle du Parlement, il a été copieusement arrosé d’œufs, et n’a du son salut qu’au mur de parapluies qu’ont généreusement déployé ses gardes du corps pour le protéger. Encore plus en colère que son collègue du CHP, il s’est écrié : «Honte, c’est une honte pour ce pays. Ils devraient plutôt manger tous ces œufs, peut-être que cela permettrait à leur cerveau de mieux fonctionner.»

Le gouvernement et le parti majoritaire ont fort mal pris cette nouvelle manifestation étudiante, en particulier les jets d’œufs dont Burhan Kuzu a été la cible. Un débat s’est vite d’ailleurs développé sur cette nouvelle forme de protestation pour savoir si elle constituait ou non un droit démocratique ; ce que le premier ministre a démenti avec vigueur en accusant les autorités de l’Université d’Ankara de s’être laissées déborder par un groupe d’activistes d’extrême-gauche. Tant dans les rangs de l’AKP, que dans ceux des nationalistes du MHP, des voix ont commencé à agiter le spectre des années 1970 qui avait vu l’agitation étudiante basculer dans une guerre civile larvée, opposant groupes d’extrême gauche et groupes d’extrême droite, dans le contexte politique délétère qui avait précédé le coup d’Etat du 12 septembre 1980. Burhan Kuzu n’a pas hésité à évoquer la présence d’organisations liées à «Ergenekon» derrière la manifestation d’Ankara, en estimant que les étudiants étaient politiquement manipulés. Quant au CHP, il a eu bien du mal à faire entendre sa différence et à démontrer qu’il était ouvert au dialogue avec les étudiants. À l’issue de l’incident d’Ankara, son leader, Kemal Kılıçdaroğlu a déclaré que la pratique des jets d’œufs n’était pas tolérable, mais que les étudiants avaient le droit de protester en utilisant des voies démocratiques. Toutefois, le président du groupe parlementaire du parti kémaliste, Akif Hamzaçebi s’est démarqué de ces propos, en estimant que le jet d’œufs devait être considéré comme «un acquis de la démocratie».

En tout état de cause, il semble que cette effervescence étudiante soit un mouvement plus profond qu’il n’y paraît. Selon certains experts, les étudiants ne dénonceraient pas seulement les brutalités policières dont ils ont été récemment l’objet et l’intransigeance que le gouvernement a manifestée à leur égard, mais ils voudraient surtout attirer l’attention sur leurs conditions de vie, l’augmentation des droits d’inscription et plus généralement leur inquiétude quant à l’avenir. Ils souhaiteraient aussi être représentés au sein des instances responsables de la politique universitaire.

Si l’implication d’un certain nombre de militants d’extrême gauche dans la survenance des incidents précédemment relatés ne fait pas de doute, on ne peut nier que ces événements aient aussi montré le décalage existant entre une génération montante qui exprime un mal-vivre, et une classe politique, qui toutes formations confondues, a été pris à froid par un mouvement qu’elle a beaucoup de difficultés à appréhender. En dehors de l’incident de Dolmabahçe et de celui de la Faculté des Sciences Politiques d’Ankara, on observe que les manifestations étudiantes se sont multipliées ces derniers temps et qu’au fil des événements, à défaut de pavés, le jet d’œufs est devenu, de façon significative, le véritable symbole d’une fronde. Le président de la Cour constitutionnelle, Hasim Kılıç, a récemment été la cible de ce genre de manifestation d’irrespect, à Eskişehir, en Anatolie occidentale. Et lors du chahut de mercredi à Ankara, Burhan Kuzu, a été accueilli par une pancarte étudiante lui souhaitant la bienvenue à un «festival collectif d’œufs» (photo) ; un humour qu’il n’a apparemment pas vraiment apprécié… Il faut dire que l’omelette, qui lui a été servie, était apparemment très copieuse, puisqu’il aurait reçu près de 200 œufs !
JM

mardi 7 décembre 2010

Turquie-Israël : la «diplomatie du Canadair» ?


On sait qu’au cours de la dernière décennie, les nouvelles voies de la diplomatie turque ont souvent usé d’une terminologie évoquant les événements qui les ont ouvertes. Ainsi, il y a deux ans, le processus ambitionnant la normalisation des relations turco-arméniennes avait été appelé «diplomatie du football». Outre le clin d’œil à la célèbre «diplomatie du ping-pong», qui avait vu, au début des années 1970, officiels américains et chinois renouer, suite à une rencontre inédite des pongistes de leurs pays, il y avait là une allusion aux voyages effectués par les présidents turc et arménien, pour assister à des matchs éliminatoires de la Coupe du monde de football, opposant leurs équipes respectives. Il y a un peu plus de dix ans, par ailleurs, la survenance de séismes à quelques mois d’intervalle, en Grèce et en Turquie, avait provoqué un mouvement d’entraide mutuelle, qui avait facilité, dans la foulée, un renouveau des relations entre Athènes et Ankara, baptisé «diplomatie des tremblements de terre».

Suite à un gigantesque incendie dans la région d’Haïfa, en Israël, la semaine dernière, la Turquie a décidé de dépêcher sur place deux avions Canadair, en dépit du différend grave qui l’oppose à l’Etat hébreu, depuis l’arraisonnement du «Mavi Marmara», qui s’était soldé, le 31 mai dernier, par la mort de 9 militants humanitaires turcs. Cette initiative humanitaire, si elle est fructueuse, va-t-elle enrichir le vocabulaire turc d’un nouveau concept diplomatique imagé ?

On inclinerait à le penser à certains égards, en particulier lorsqu’on sait que Benyamin Netanyahou a personnellement appelé son homologue turc, le 3 décembre, pour le remercier et lui proposer une relance des pourparlers entre les deux pays. En effet, cette suggestion n’est pas restée lettre morte, puisque des contacts ont eu lieu à Genève, dès le surlendemain, entre le sous-secrétaire d’Etat turc aux affaires étrangères, Feridun Sinirlioğlu, et le représentant israélien au sein de la Commssion des Nations-Unies enquêtant sur l’affaire de la flottille, Yosef Ciechanover, Cette rencontre confidentielle aurait pour objet de remettre sur le métier l’élaboration d’un texte d’excuses validé par les deux pays. Le fait qu’elle ait été suscitée, par les chefs de gouvernement en personne, incitait certains observateurs à l’optimiste. Mais d’autres estimaient que la divulgation immédiate de la tenue d’une réunion qui devait au départ demeurer secrète, était la preuve que l’aile dure du gouvernement israélien, en particulier le ministre des affaires étrangères d’extrême droite, Avigdor Lieberman, s’employait à faire échouer toute tentative de conciliation. Il est vrai que les divisions internes du gouvernement Netanyahou ont souvent gêné antérieurement les efforts de rapprochement entre les deux pays.

Un autre événement est venu tempérer l’optimisme de ce qu’on appelle déjà la «fire diplomacy», un terme un peu malheureux auquel nous préférons la «diplomatie du Canadair» : il s’agit des déclarations faites par Recep Tayyip Erdoğan dimanche, à Sivas, par lesquelles il a rappelé que les conditions pour une normalisation des relations turco-israéliennes n’avaient pas changé, et qu’elles supposaient qu’Israël présente ses excuses à la Turquie et indemnise les victimes. Mais surtout, en expliquant que l’aide apportée par son pays à Israël était dictée «par un devoir humanitaire et islamique», le premier ministre a dit, en des termes bien peu diplomatiques, que l’on ne devait pas s’attendre à voir la position turque changer, «tant que le sang qui a coulé en Méditerranée n’aura pas été nettoyé.»

D’aucuns diront que ces paroles, plus qu’une déclaration de politique étrangère, sont sans doute un message de politique intérieure, destiné à une partie de l’électorat de l’AKP, et fait pour couper l’herbe sous les pieds des islamistes du Saadet Partisi. Le vieux leader de ces derniers, Necmettin Erbakan, n’a d’ailleurs pas tardé à réagir, en prétendant haut et fort, dans une interview à Zaman, ce lundi, que l’AKP était en fait complice d’Israël, et en n’hésitant pas à traiter Erdoğan «d’hypocrite». Il n’est pas sûr, pourtant, que les Israéliens prennent pour argent comptant les accusations du père fondateur de l’islam politique en Turquie et apprécient la rhétorique de Recep Tayyip Erdoğan. Et ce, surtout lorsque l’on sait que les fuites de WikiLeaks viennent de révéler que l’ambassadeur d’Israël à Ankara a expliqué aux Américains que le problème majeur des relations turco-israéliennes serait le premier ministre turc personne. Il faudra donc plus que deux Canadairs pour que l’on puisse entrevoir le printemps dont on besoin les relations turco-israéliennes.
JM

mercredi 1 décembre 2010

Les forces politiques turques réagissent aux révélations de WikiLeaks concernant la Turquie.


Deux jours après les révélations de WikiLeaks, le mardi étant de surcroît le jour de réunion des groupes parlementaires, les différentes forces politiques turques ont commencé à faire connaître leurs réactions.

Le CHP, par la voix de son leader, Kemal Kılıçdaroğlu (photo), a annoncé qu’il était en train de mettre en place une commission d’enquête pour examiner l’authenticité des documents livrés, et passer au peigne fin ceux qui ont été ouverts et ceux qui le seront. D’ors et déjà, le parti kémaliste pense que le gouvernement devra impérativement s’expliquer sur un certain nombre d’informations divulguées, en particulier celles qui indiquent que le premier ministre possèderait 8 comptes bancaires en Suisse. Pour sa part, le MHP s’est montré plus prudent à l’égard des fuites diffusées par WikiLeaks. Son leader, Devlet Bahçeli, a estimé notamment ne pas avoir besoin de tels documents (extérieurs et donc suspects, à ses yeux, de chercher à diviser le pays) pour se faire une opinion sur les évolutions de la politique turque. Toutefois, comme le CHP, il a appelé le gouvernement à s’expliquer sur certaines des révélations le concernant, en ne manquant pas de faire lourdement allusion, lui aussi, aux comptes bancaires suisses du premier ministre. Les Kurdes du BDP, qui n’avaient pas vraiment mis les révélations de WikiLeaks à l’ordre du jour de la réunion de leur groupe parlementaire, ce mardi, ont été amenés à aborder le sujet, en répondant à des questions qui leur étaient posées par les journalistes. Ils ont ainsi réagi avec modération, en s’interrogeant sur l’intérêt que les Etats-Unis pouvaient retirer de ce grand déballage. «S’agit-il d’une affaire qui cherche à mettre les Etats-Unis dans l’embarras ou d’un nouveau style de diplomatie voulue par l’Amérique ? La question mérite d’être posée», a déclaré le leader du BDP, Selahattin Demirtaş, avant d’évoquer, à son tour, les développements des documents américains sur la situation financière personnelle du premier ministre, en ces termes : « Le premier ministre est riche. C’est un millionnaire et certains de ses ministres ou de ses députés aussi. Tout cela est bien connu. Mieux vaudrait s’intéresser à ce qui demeure caché.»

Les fuites de WikiLeaks n’ont pour l’instant pas mis l’AKP dans une position trop inconfortable. Certes, le ministre de la défense, Vecdi Gönül, a du démentir, sans être très convaincant, le document révélant qu’il avait qualifié son collègue, Ahmet Davutoğlu, «d’individu dangereux». Mais, les documents américains, qui rendent compte, comme étant un coup d’Etat judiciaire», du procès engagé, en 2008, contre l’AKP aux fins de le faire dissoudre, donne plutôt une image favorable du parti majoritaire. En tout cas, ils ne confirment pas la version kémaliste selon laquelle le parti de Recep Tayyip Erdoğan serait une entreprise américaine visant à donner corps, au Moyen-Orient, à un modèle de régime politique musulman modéré destiné à supplanter les régimes politiques laïques en place. Ce constat amène certains commentateurs, comme Cengiz Candar du quotidien «Radikal», à considérer que les fuites de WikiLeaks pourraient même à terme avoir des effets électoraux plutôt bénéfiques pour l’AKP ; une opinion un peu téméraire, car les télégrammes américains n’ont pas encore livré tous leurs secrets…

Pour l’heure, le Président Abdullah Gül, quant à lui, a demandé de prendre les informations diffusées avec discernement. Tout en admettant qu’il n’en avait pas la preuve, il n’a pas écarté l’hypothèse d’un complot, ou tout au moins celle que cette affaire ait sa propre logique et des objectifs bien spécifiques. En tout état de cause, en essayant d’atténuer la portée des documents qui évoquent sa rivalité avec Recep Tayyip Erdoğan, il a jugé bon de rappeler que les révélations qu’ils contiennent, ne font que refléter les opinions de diplomates américains, et ne doivent pas être systématiquement prises au pied de la lettre.
JM