mardi 29 juillet 2008

L’attentat de Güngören, à Istanbul, survient dans un contexte politique tendu.




Il était environ 22 heures, dimanche soir, quand une première bombe, dissimulée dans une poubelle, a explosé dans le quartier populaire animé de Güngören, sur la rive européenne d’Istanbul. La panique et l’horreur ont envahi les lieux de la catastrophe, malgré l’intervention rapide des secours et de la police. L’attroupement provoqué par la première explosion a été frappé, douze minutes plus tard, par l’explosion d’une seconde bombe, beaucoup plus puissante que la précédente, cachée également dans une poubelle, à seulement 50 mètres du lieu de la première déflagration. Le premier bilan faisait état de 15 morts et de 154 blessés, dont une trentaine seraient, selon la direction de l’hôpital Kolon de Güngören, dans un état critique.

L’attentat n’a pas été revendiqué, mais des méthodes similaires ont été utilisées auparavant par le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Le gouverneur d’Istanbul, M. Muammer Güler, a déclaré n’avoir «aucun doute» sur le caractère terroriste de cette attaque sur le sol turc, la plus meurtrière depuis la vague d’attentats islamistes survenues, à la fin de l’année 2003. «Il y a eu deux bombes (...) Toutes deux étaient disposées dans des poubelles. Elles ont explosé avec 10 à 12 minutes d'intervalle. Après la première explosion, les gens se sont bien sûr rassemblés et c'est alors qu'est survenue la deuxième explosion, qui a fait des morts» a déclaré M. Güler, à l’agence de presse turque «Anatolie». Toutefois, il n’a pas affirmé avec certitude que le PKK était l’auteur de ces attentats et a estimé qu’il était trop tôt pour se prononcer. La police semble cependant privilégier la piste des rebelles kurdes, selon les dires de la chaîne NTV. Le PKK, pour sa part, a démenti être à l’origine de cet attentat.

Les principaux dirigeants politiques turcs se sont exprimés tour à tour pour condamner unanimement ces attaques. Le président Abdullah Gül a ainsi déploré ce «désir inhumain de cruauté et de violence», tout en rappelant qu’ «aucun objectif ne peut être atteint par la violence en tuant des innocents, ni par le terrorisme».

Cet attentat intervient dans un contexte politique national très tendu. La procédure de dissolution de l’AKP est entrée, en effet, depuis lundi matin, dans sa phase décisive. À Ankara, la Cour constitutionnelle va débuter une série de délibérations qui pourraient aboutir à la dissolution du parti au pouvoir. Il faut ajouter à cela les récents développements de l’affaire «Ergenekon» et la vague d’arrestations du 1er juillet (cf. notre édition du 2 juillet) qui a vu l’interpellation de 23 personnes par les services de police, notamment de personnalités de premier plan.

Sur fond de guerre larvée entre l’establishment laïque et le gouvernement de l’AKP, ce double attentat soulève bien des questions. À qui profite le crime ? Le travail des enquêteurs est d’ores et déjà très attendu, mais la voie est étroite dans un contexte où l’attitude de la police est suspecte pour certains, après des arrestations jugées arbitraires dans l’affaire «Ergenekon», et où la justice est accusée de jouer le jeu de l’opposition, suite à la procédure de dissolution de l’AKP ? Le PKK pourrait, à cette occasion, redevenir le vieil ennemi commun dont tout le monde a besoin pour tenter de rétablir une union sacrée…

En attendant, le bilan de l’attentat de Güngören risque de s’alourdir rapidement, d’après les dernières nouvelles en provenance des différents hôpitaux de la ville, et les populations civiles réclament des informations fiables et des réponses plausibles. La cellule de crise, mise en place par le gouvernorat d’Istanbul, devra s’acquitter d’une tâche difficile. Le pays est plus que jamais sous tension, et les prochains développements de l’actualité judiciaire et politique, déjà très chargée, sont plus que jamais attendus.
Bastien Alex

samedi 19 juillet 2008

Le sommet de l’Union pour la Méditerranée, à Paris, s’est achevé sur un bilan mitigé.


Le sommet inaugurant l’Union pour la Méditerranée (UPM) s’est tenu, le 13 juillet, au Grand Palais, à Paris. Après avoir accueilli 43 chefs d’Etat des rives Nord et Sud de la Méditerranée, représentant une zone démographique de 750 millions d’habitants, il s’est achevé sur un bilan mitigé. Même si cette conférence a souvent été décrite comme une réussite sur le plan international, l’organisation des projets qui doivent constituer le fer de lance de la nouvelle Union ainsi que leurs financements, restent encore incertains. Le Président Nicolas Sarkozy peut certes se targuer d’avoir réuni autour de la même table Arabes et Israéliens, en ramenant de surcroît la Syrie dans le concert international. La pertinence et l’efficacité à long terme de cette Union pour la Méditerranée ne paraissent pourtant pas définitivement acquises.

Il est vrai que l’UPM a ravivé les espoirs de paix au Proche-Orient. Les déclarations des chefs d’Etat arabes et du Premier Ministre israélien, Ehoud Olmert, en témoignent. Ainsi, un des premiers aspects significatifs de ce sommet est le retour de la Syrie sur la scène internationale. Mise en quarantaine depuis deux ans, car suspectée d’être le principal commanditaire de l’assassinat, en février 2005, de l’ancien Premier Ministre libanais Rafik Hariri, la Syrie, après sa participation à la conférence d’Annapolis, en novembre dernier, a confirmé les nouvelles orientations de sa politique étrangère. À l’occasion du lancement de l’UPM, elle a préparé la voie pour des négociations avec Michel Sleimane (via l’émir du Qatar), portant notamment sur l’ouverture d’ambassades à Beyrouth et à Damas. C’est un pas important lorsqu’on sait que ce sera une grande première pour ces deux Etats voisins. Toutefois, la Syrie n’a toujours pas exprimé clairement sa volonté de reconnaître la souveraineté du Liban et ne s’est toujours pas engagée sur le tracé de sa frontière avec ce pays, donnant l’impression de continuer à le considérer comme la province qu’elle est depuis toujours dans l’inconscient politique syrien. En parallèle à ce premier effort, la Syrie a évoqué un possible règlement avec Israël, consécutivement aux contacts qui sont les siens, depuis plusieurs mois, avec l’Etat hébreux et qui sont facilités, on le sait, par Ankara. Cet éventuel accord ferait bien sûr écho à ceux qui ont été signés avec Tel-Aviv, en 1979, par l’Egypte et, en 1994, par la Jordanie. Mais il sera sans doute difficile à négocier. Enfin, le dernier apport du sommet de l’UPM a été l’expression de la volonté commune d’Israël et de l’Autorité palestinienne pour trouver une solution au conflit qui les oppose et cela grâce à la médiation de Paris et Washington. Ehoud Olmert a d’ailleurs déclaré, lors du sommet, dans un élan d’enthousiasme, que la paix avec les Palestiniens «n’avait jamais été aussi proche».

Dans le registre des déceptions, on aura remarqué, outre l’absence annoncée du colonel Kadhafi, celle du Roi Abdallah de Jordanie et surtout celle totalement imprévue du Roi Mohammed VI du Maroc. Ce dernier a prétexté un agenda chargé et un goût peu prononcé pour ce genre d’évènements. Le conflit qui perdure entre le Maroc et l’Algérie, à propos du Sahara occidental, semble en être une explication beaucoup plus probable. La Turquie, quant à elle, a décidé au dernier moment de participer au sommet, non sans avoir obtenu du Président français en personne, l’assurance que cela ne remettrait pas en cause sa candidature à l’UE. Ankara, en outre, n’a probablement pas souhaité se marginaliser sur la scène internationale, au moment où la Turquie connaît une grave crise politique, découlant de l’affaire «Ergenekon» et de la procédure de dissolution engagée contre l’AKP, le parti actuellement au pouvoir.

Mais en réalité, le lancement de l’UPM pose des problèmes très concrets qui ont été quelque peu masqués par les déclarations de bonne volonté des dirigeants arabes et israélien. Les imprécisions du Sommet de Paris, quant au financement des projets et quant à l’organisation de la nouvelle union, sont les principales zones d’ombre. On peut néanmoins dire avec certitude que l’UPM se concentrera sur six champs d’action principaux à savoir : la dépollution de la Méditerranée, la construction d’autoroutes maritimes et terrestres, le renforcement de la protection civile face aux risques de catastrophes naturelles, la création d’un plan solaire méditerranéen, le développement d’échanges universitaires euroméditerranéens (sur le modèle du programme européen Erasmus) et l’aide au développement des PME. Un des principaux facteurs du scepticisme ambiant à l’encontre de l’UPM est l’incertitude qui entoure encore le financement de ces actions. Elle se transforme rapidement en casse-tête dès que l’on étudie les principaux dossiers d’un peu plus près. Le financement des 44 projets liés à la dépollution de la Mer Méditerranée, par exemple, nécessite 2,1 milliards d’euros, selon la Banque Européenne d’Investissement qui a déjà investi plus de 7 milliards d’euros depuis 2002 en Méditerranée. Les fonds communautaires ne peuvent servir, sauf en dernier ressort, au financement de ce genre de projets puisqu’ils sont consacrés, à hauteur de 3 milliards d’euros et jusqu’en 2010, à la Politique Européenne de Voisinage qui privilégie des actions établies par des accords bilatéraux entre pays de la rive Sud et Etats membres de l’UE. Selon la Commissaire Européenne aux Relations Extérieures, Benita Ferrero Waldner, les projets de l’UPM « permettront d’intégrer des acteurs non étatiques, la société civile et les entreprises. » Elle a résumé la démarche de la nouvelle Union, en déclarant : « L’Europe doit être un levier, les capitaux privés un relais ». Mais concrètement qui seront les bailleurs de fonds de l’UPM ? La Banque Mondiale devrait être mise à contribution, la Caisse des Dépôts et Consignations ainsi que son homologue italienne (Cassa Depositi e Prestiti) ont annoncé le lancement d’un fonds de 600 millions d’euros consacré principalement à investir dans les infrastructures urbaines, dans les transports et dans l’énergie. Paris a également évoqué la participation de fonds souverains, en particulier en matière de projets énergétiques, ce qui signifierait en fait l’entrée en lice de capitaux venant des pays du Golfe. Le Secrétariat de l’UPM, poste convoité par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, sera chargé de trouver les financements nécessaires à la réalisation des projets, notamment d’attirer des investisseurs dits de second rang.

Par ailleurs, en ce qui concerne la pérennisation de l’UPM, des questions plus institutionnelles se posent également : celles la durée des mandats et des critères de nomination aux postes-clés, notamment. La coprésidence est assurée pour le moment par le Président français Nicolas Sarkozy et le Président égyptien Hosni Moubarak, mais la durée de leurs mandats est encore incertaine. La France serait favorable à deux ans, les pays arabes à 6 mois (à l’instar de ce qui existe actuellement pour la présidence tournante de l’UE). La localisation du siège de l’UPM n’a pas encore été arrêtée et elle est déjà source de rivalités entre différentes villes de la rive Sud de la Méditerranée.

Ainsi, la concrétisation de l’UPM reste une question en suspens. Carl Bildt, le ministre suédois des affaires étrangères a exprimé les doutes ressentis par de nombreux participants par ces quelques mots : « le monde ne va pas être changé en un jour avec l’UPM ». Il y a encore beaucoup de travail à faire et les pays de la « Mare Nostrum » le savent bien. « Nous réussirons ensemble ou nous échouerons ensemble » a dit Nicolas Sarkozy. Il reste à espérer que l’UPM ne sera pas rapidement gagnée par l’inertie pour ne pas devenir un espoir déçu comparable à celui qu’a pu être récemment le Processus de Barcelone.
Sylvie Chemineau

jeudi 10 juillet 2008

Recep Tayyip Erdogan accepte l’invitation française au sommet fondateur de l’Union pour la Méditerranée.


Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a confirmé, hier, sa présence au sommet qui sera organisé à Paris, à partir de dimanche, et qui donnera le coup d’envoi de l’Union pour la Méditerranée (UPM), un projet initié et porté par Nicolas Sarkozy, dès les résultats du second tour des élections présidentielles de 2007. La Turquie n’a donné sa réponse que quelques jours avant la tenue de l’événement, parce qu’elle souhaitait que Nicolas Sarkozy lui confirme que sa participation ne remettait pas en cause sa candidature à l’Union Européenne. En effet, connaissant la position hostile du président de la République française à sa candidature à l’UE, le gouvernement turc était très méfiant à l’égard d’un projet présenté initialement comme une alternative à l’adhésion turque. La Turquie est le dernier Etat concerné par l’UPM à avoir répondu à l’invitation du chef de l’Etat français, alors même que l’autre retardataire, Abdelaziz Bouteflika, le président algérien, vient de donner son accord. En fait, Nicolas Sarkozy a appelé personnellement par téléphone, Recep Tayyip Erdogan, pour l’inviter de manière officielle et solennelle, en s’employant à calmer ses craintes concernant une possible remise en cause de l’adhésion de la Turquie à l’UE. Ali Babacan, le ministre turc des Affaires Etrangères a d’ailleurs annoncé avoir obtenu des «amendements» substantiels à la déclaration finale, qui doit être adoptée lors du sommet.

Le sommet de l’UPM se tiendra donc le 13 juillet, à Paris, et réunira les pays riverains de la Méditerranée ainsi que les pays membres de l’UE souhaitant participer au projet. Seul manquera à l’appel le colonel Mouammar Kadhafi, qui estime que l’UPM met en danger l’unité africaine et arabe. Le chef de l’État libyen est même allé plus loin dans sa critique de l’UPM, en déclarant, lors du mini sommet arabe, qui a lieu au mois de juin, à Tripoli : «Nous ne sommes ni des affamés ni des chiens pour qu’ils nous jettent des os !». Le «guide de la grande révolution» exprime certes une opinion radicale envers l’initiative française, mais celle-ci additionnée à la réponse tardive du chef d’Etat algérien ainsi qu’au manque d’enthousiasme manifesté par certains dirigeants, n’est pas sans rapport avec la déception qu’a générée le processus de Barcelone. Beaucoup hésitent à s’engager à nouveau dans une coopération qui serait en butte aux mêmes problèmes insolvables. Le programme européen «Euromed», mieux connu sous le nom de «Processus de Barcelone» a incarné, dans les années 90, l’espoir de rapprochement entre les deux rives de la Méditerranée, ainsi que la volonté de combler les écarts existant entre le Nord et le Sud. José Borrell, ancien président espagnol du Parlement, n’avait-il pas pour habitude de parler de la Méditerranée, comme de «la frontière la plus inégale du monde».

Contrairement à l’idée qui prévalait initialement, le projet d’Union Méditerranéenne est désormais appelé à relancer et à compléter le «Processus de Barcelone», qui a vu le jour en 1995. En effet, l’UPM a connu beaucoup de modifications en un an de discussions. Se voulant en rupture avec le programme «Euromed» et n’incluant que les pays riverains de la Mer Méditerranée tout d’abord, l’UPM s’est transformé, ensuite, sous la pression de l’Allemagne, en projet européen ouvert, outre aux pays riverains, à tous les membres de l’UE. Il a éloigné ainsi le risque d’être perçu comme une alternative à la candidature de la Turquie à l’UE et comme le vecteur du développement d’une zone d’influence française dans le Sud de l’Europe. Ce que craignait en particulier la chancelière allemande, Angela Merkel.

Dans ce nouveau contexte, Ankara pourrait avoir l’opportunité de réaffirmer son rôle d’acteur régional incontournable, car parallèlement, la politique étrangère turque a connu de profondes évolutions ces derniers temps. La Turquie ambitionne, en effet, de jouer un rôle d’arbitre majeur dans le conflit israélo-arabe en facilitant actuellement, comme l’on sait, des contacts directs entre la Syrie et Israël. Elle entend par ailleurs profiter de son implication dans de multiples organisations importantes, au carrefour de plusieurs continents (OTAN, OSCE, Conseil de l’Europe, CEMN…). Mais tout cela ne l’empêche pas de confirmer sa volonté d’intégrer l’Union Européenne, en dépit des réticences affichées par la France. Reste à savoir si la Turquie peut tirer parti du projet d’UPM et comment elle va s’y positionner.
Sylvie Chemineau

mercredi 9 juillet 2008

Les leçons du 1er juillet.


Que se passe-t-il exactement depuis le 1er juillet ? Telle est la question que ressassent à l’envie, les chroniqueurs de la presse turque et tous ceux qui essayent d’évaluer les conséquences de la relance de l’affaire « Erkenekon ».

Celle-ci s’est produite, la semaine dernière, en deux temps : arrestation spectaculaire de 23 personnes, le 1er juillet, puis inculpation de certaines d’entre elles (en particulier deux militaires de haut rang à la retraite, les généraux Sener Eruygur –photo- et Hursit Tolon, accusés d’avoir préparé le renversement du gouvernement), le 5 juillet. Pour les uns, une étape de plus aurait été franchie dans la lutte contre «l’Etat profond» et dans le processus de démilitarisation de l’Etat turc. Pour d’autres, la faiblesse des preuves apportées, les méthodes employées et enfin la concomitance des nouveaux développements de cette affaire avec le début du procès de l’AKP, font craindre le règlement de compte… Beaucoup de commentaires insistent, en particulier, sur l’importance de l’habeas corpus dans un Etat de droit. Après avoir évoqué, il y a peu, dans une interview, les aspects européens du problème juridique posé par une éventuelle interdiction de l’AKP, Riza Türmen, un ancien juge turc à la CEDH, s’est exprimé longuement sur la question des droits de la défense, le 3 juillet dernier, dans le quotidien « Milliyet ». Il a rappelé qu’au terme de la Convention européenne des droits de l’homme, on ne peut prolonger la détention d’une personne mise en examen, sans un minimum de preuves, tendant à établir sa possible culpabilité. Certains craignent désormais qu’au nom de la sauvegarde de l’intégrité du pouvoir civil, le gouvernement soit tenté de sacrifier les principes les plus élémentaires de la procédure pénale.

Cette nouvelle polémique montre la place prise, depuis l’année dernière, par l’enjeu juridique dans la crise politique que traverse la Turquie actuellement. Mais aux débats constitutionnels qui avaient dominé la question présidentielle et l’organisation des législatives anticipées de 2007, s’est substitué désormais un usage de la pénalisation, visant à détruire l’adversaire. Pour le camp laïque, l’AKP menace des principes intangibles de la République, il doit donc faire l’objet, à l’instar des formations islamistes qui l’ont précédé, d’une procédure qui peut entraîner sa dissolution et le bannissement politique de ses principaux leaders. À l’inverse, la relance de l’affaire «Ergenekon» et les très larges arrestations auxquelles elle a donné lieu, tendraient à signifier à «l’establishment» que le rapport de force a changé et à lui montrer que même ses plus importants responsables peuvent avoir physiquement à faire les frais de ce constat. Cette menace pénale pointée contre l’armée et «l’establishment» est ainsi devenue le contrepoids des menées du camp laïque contre le gouvernement et le parti majoritaire.

L’instrumentalisation du pénal contre «l’establishment» apparaît à beaucoup comme une nouveauté majeure dans la confrontation politique à laquelle nous assistons. Elle n’est pourtant pas totalement nouvelle. Le pouvoir civil a déjà usé antérieurement de ce genre de pratique contre l’armée ou contre le camp laïque. Ainsi dans les années 50, la condamnation du général Mustafa Muglali, reconnu coupable du meurtre d’une trentaine de paysans kurdes près de Van, avait été vécue par l’armée comme une humiliation infligée par le gouvernement démocrate d’Adnan Menderes qu’elle renversera, 4 ans plus tard. Depuis l’armée a «réhabilité» de fait le général Muglali et n’a pas hésité, le cas échéant, à mettre sa statue en bonne place dans ses lieux officiels. Plus récemment en 2005, le procès pour corruption, intenté à Yücel Askin, l’ex-recteur de l’Université «Yüzüncü Yil» de Van, avait été ressenti par le camp laïque comme une vengeance contre une personnalité connue dans son établissement, pour son combat contre l’activisme des organisations islamistes. Le YÖK et de nombreuses autorités universitaires s’étaient à l’époque mobilisés pour faire libérer l’universitaire poursuivi, transformant cette affaire en véritable croisade laïque contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan.

Pour l’heure, la principale leçon qui peut être tirée de la relance de l’affaire «Ergenekon» est sans doute qu’elle contribue à révéler l’affaiblissement de l’armée et les divisions de la justice. En effet, pendant la semaine qui a précédé l’ouverture du procès de l’AKP et la relance de l’affaire «Ergenekon», à la fin du mois de juin dernier, le premier ministre a dîné avec le commandant de l’armée de terre le général Ilker Basbug. Il est donc presque certain que l’état major a été informé de l’arrestation projetée des généraux Eruygur et Tolon. Est-ce à dire qu’il a cédé aux pressions de l’AKP et lâché les représentants les plus radicaux de l’aile dure de l’armée, prêts à user de tous les moyens contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan ?

Par ailleurs, la justice est actuellement saisie d’affaires très politiques : recours concernant la réforme du voile à l’université, procès d’interdiction de l’AKP, affaire «Ergenekon»…. Elle est tantôt soupçonnée de défendre l’Etat kémaliste par des interprétations discutables de la Constitution, tantôt accusée de faire le jeu du gouvernement, en procédant à l’arrestation de personnalités laïques.

Ces divisions et ces conflits affectant des secteurs de l’Etat réputés pour constituer le dernier sanctuaire du laïcisme kémaliste, montre en réalité, la force qui est aujourd’hui celle de l’AKP au cœur du système, face notamment à une armée qui ne peut plus recourir au coup d’Etat et à une justice dont la légitimité est contestée de toute part. L’armée n’a cessé de reculer depuis sa défaite de l’année dernière. La justice a certes pu contre-attaquer, cette année, en ouvrant une procédure de dissolution contre l’AKP, mais a-t-elle maintenant les moyens d’aller jusqu’au bout de ce coup d’Etat judiciaire ?
JM

mardi 8 juillet 2008

La relance de l’affaire « Ergenekon », source d’inquiétudes pour l’économie turque.


Dans le contexte de la crise politique en cours en Turquie, l’affaire «Ergenekon» fait non seulement trembler les milieux politiques turcs, mais elles inquiètent aussi de plus en plus les observateurs économiques. En effet, on évoque désormais sérieusement les conséquences que ces turbulences politiques pourraient avoir sur les investissements étrangers en Turquie et sur la production nationale. Car, il n’est jamais inutile de souligner à quel point économie et stabilité politique sont liés, surtout dans un contexte de mondialisation des échanges commerciaux. C’est dans une déclaration à la presse que le ministre turc de l’Economie, Mehmet Simsek (photo) met en garde contre le danger que représentent des rebondissements politiques permanents, sources d’incertitudes et d’instabilités. Si l’économie turque souffre déjà de la montée des prix de l’énergie, d’une compression des liquidités et d’une crise des subprimes, c’est l’incertitude politique qui fait le plus de dégâts actuellement, semble-t-il, même si la stratégie de l’AKP n’a pas changé, visant toujours à engager des réformes structurelles afin d’atteindre un potentiel de croissance dans les moyen et long termes.

On s’inquiète également d’une possible baisse du taux de croissance, au second trimestre, alors qu’il avait encore atteint 6.6%, au premier trimestre. Les effets « d’Ergenekon » sur l’économie et la finance turques s’observent sur les taux d’intérêt, les investissements étrangers, le capital boursier… Les taux d’intérêts ont déjà augmenté de 5.5 points jusqu’à atteindre 22.5 % depuis l’ouverture du dossier contre l’AKP, en mars dernier. S’adressant à l’Agence de presse anatolienne, hier, le Ministre de l’Economie, Mehmet Simsek, a commenté ainsi la situation : « l’incertitude politique, associée à une augmentation des primes de risque et des taux d’intérêts ont causé une charge supplémentaire de 20 milliards de YTL pour le Trésor. La Turquie ne mérite pas cette crise.». La contraction de la consommation et le ralentissement des investissements étrangers font écho à une perte des entreprises cotées à la Bourse d’Istanbul (IMKB) et estimée à plus de 80 millions de dollars, toujours selon le ministre. L’indice IMKB-100 de la Bourse a chuté de 4.3% la semaine dernière, c’est la cinquième chute enregistrée sur une base périodique.
L’autre crainte majeure est l’effet que la crise politique peut avoir sur l’étalon de mesure turc. L’agence de notation Standard & Poor’s explique qu’«augmenter le prix de l’énergie, en période de resserrement du crédit mondial fait se réduire les investissements étrangers dont la Turquie a besoin pour financer son déficit commercial. La Livre turque a ainsi chuté de 12.5% face à l’Euro, cette année, en matière financière, ce qui est inquiétant sachant que le pays se base sur l’emprunt pour réduire son déficit ; une stratégie qui présente risques considérables.

Le bras de fer opposant l’AKP à «l’establishment laïque» risque donc de faire des dégâts collatéraux dans les domaines de l’économie et de la finance turques. «L’establishment laïque» comme l’AKP devraient prendre ces données sérieusement en compte. La Turquie traverse déjà une crise politique depuis un an, a-t-elle vraiment besoin de l’accompagner d’une crise économique ? Comme le souligne très justement Nurettin Özgenç, le président des PME turques (KÖBIDER), « la première des priorités de la Turquie c’est l’économie, et l’économie ne peut fleurir que là où il y a de la stabilité. La démocratie s’étend aux masses seulement dans des pays économiquement développés ». Il faut espérer que les élites au pouvoir sauront méditer cet axiome.
Sylvie Chemineau

vendredi 4 juillet 2008

À propos de la réforme de l’article 301


La polémique engendrée par l’article 301 du Code pénal turc limitant la liberté d’expression a pris fin le mercredi 30 avril 2008. Après huit heures d’intenses discussions, le Parlement a adopté la modification de l’article par 250 voix contre 65.

Ces deux dernières années, l’article 301 a été la cause de nombreux procès à l’encontre de journalistes et d’écrivains, tels Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, Elif Safak, auteur du livre «La bâtarde d’Istanbul» ou Hrant Dink, le rédacteur en chef du journal turco-arménien Agos, assassiné l’an dernier.

En effet, ce texte, considéré comme l’un des plus grands obstacles à la liberté d’expression dans le pays, stipulait : «Le dénigrement public de l’identité turque, de la République ou de la Grande Assemblée nationale turque sera puni de six mois à trois ans d’emprisonnement.» A cet égard, on remarquait que les peines variaient en fonction du lieu où la faute était commise : «Dans les cas où le dénigrement de l’identité turque est commis par un citoyen turc dans un autre pays, la peine est alourdie d’un tiers». Le dernier alinéa de l’article en question, ajouté lors des réformes réalisées en 2005, précisait certes : «L’expression d’une pensée à visée critique ne constitue pas un délit». Cependant, la frontière entre la critique et le dénigrement restant très floue, il était difficile aux journalistes et aux écrivains de ne pas la franchir, un jour ou l’autre.

Avec cette réforme, le nouvel article 301 est ainsi rédigé : «Le dénigrement public du peuple turc, de l’Etat turc, de la Grande Assemblée Nationale turque, du gouvernement de la République de Turquie, et des organes judiciaires de l’Etat sera puni de six mois à deux ans d’emprisonnement». Les modifications concernent ici la réduction de la peine maximale qui passe de trois ans à deux ans, et le remplacement du terme « identité turque » par « peuple turc ». Le dernier alinéa précise que «les poursuites judiciaires au titre de la loi nécessitent l’autorisation du ministre de la Justice». Désormais, les yeux sont donc rivés sur ce dernier, Mehmet Ali Sahin, puisque les quelques 1189 dossiers contentieux en cours sont automatiquement suspendus et doivent lui être transmis pour être réétudiés.

Les organisations de la société civile turque jugent néanmoins cette réforme insuffisante et estiment que les termes sont trop vagues pour empêcher les plaintes déposées contre les intellectuels. Les défenseurs des droits de l’homme pensent également que les modifications sont limitées et ne permettront pas d’assurer pleinement la liberté d’expression. Selon eux, cette réforme n’est qu’une mesure en trompe l’œil qui laisse intact l’article 301.

L’AKP, qui possède 340 sièges sur 550 au Parlement, a été pour l’essentiel, le seul parti à approuver la réforme. Le positionnement de l’opposition le démontre clairement. Alors que Devlet Bahçeli, le leader du MHP (Parti du Mouvement Nationaliste) accuse l’AKP de «calomnier l’honorable histoire de la Turquie», le CHP (kémaliste) reproche au parti majoritaire d’avoir cédé trop facilement aux pressions de l’UE.

Du côté européen, la réforme a été saluée. Le commissaire à l’élargissement Olli Rehn a déclaré que « la modification de l’article 301, un des plus grands obstacles à la liberté d’expression a été une très bonne chose, nous attendons le même succès concernant l’amendement et l’adoption des autres articles du Code Pénal turc restreignant la liberté d’expression ». Cet article contesté par l’UE avait été pourtant adopté il y a trois ans au moment des réformes turques lancées, en juin 2005, pour satisfaire les critères de Copenhague, avant l’ouverture du processus d’élargissement. Il était venu remplacer l’article 159 de l’ancien Code Pénal turc. Aujourd’hui, l’article est amendé et sa modification est saluée une nouvelle fois, mais notons, d’une part, qu’il reste encore, dans le corpus juridique turc, quelques dizaines de dispositions semblables à l’article 301, permettant d’inculper des personnes pour atteinte à l’identité turque et, d’autre part, que l’adoption d’une loi est certes un pas important mais qu’elle ne garantit pas son application. La présidence slovène de l’UE a tenu d’ailleurs souligné en disant à propos de cette réforme : «C’est un pas en avant constructif vers la protection de la liberté d’expression et nous attendons avec impatience sa mise en œuvre effective».

Accusé d’activités anti-laïques et anti-démocratiques, l’AKP mène, on le sait, depuis plusieurs mois une rude bataille pour éviter d’être dissous. Cette procédure est intervenue après la révision, par le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, des articles 142 et 110 de la Constitution, visant à autoriser le port du voile dans les universités. On ne peut donc pas s’empêcher de s’interroger sur le lien existant entre la réforme de l’article 301, attendue et exigée depuis longtemps par l’UE, et le procès engagé contre l’AKP. Le parti majoritaire doit en effet plus que jamais montrer qu’il est attaché à la démocratie et à l’Etat de droit pour obtenir le ferme soutien de l’UE.

L’adoption de cette réforme représente un pas en avant positif pour la liberté d’expression en Turquie. Mais c’est sa mise en œuvre effective qui attestera des intentions véritables du gouvernement. Car le problème ne vient pas tant du texte (désormais assez peu éloigné des mêmes textes occidentaux en la matière) mais de son application.

La récente condamnation de Ragip Zarakolu témoigne des risques existants. Cet éditeur a été inculpé à Istanbul le 17 juin dernier pour «insulte à la nation» : il avait publié le livre de Georges Jerjian «La vérité nous libèrera, Turcs et Arméniens réconciliés», en 2004. Pensant que son cas serait présenté au Ministre de la Justice, comme le prévoit la nouvelle rédaction de l’article 301, Zarakolu a été surpris de constater que la nouvelle version du texte ne lui a pas été appliquée pour son procès. En effet, le juge a estimé que la modification de l’article ne pouvait ici prise en compte, l’éditeur étant jugé finalement sur la base de l’ancien article 159 du code Pénal. Cette décision montre que les modifications de l’article 301 ne comblent pas les manquements à la liberté d’expression en Turquie. L’abrogation totale de cette disposition est-elle alors le seul moyen d’assurer la liberté d’expression en Turquie ?

Cette abrogation est cependant irréalisable, tant que les mentalités ne changent pas. Comme indiqué précédemment, le problème ne vient pas du texte proprement dit mais plus précisément de la légitimité qu’il peut avoir auprès d’une partie de la population, des partis politiques et de l’armée. Car il est flagrant de voir qu’en Turquie, l’article 301 n’indigne pas l’homme de la rue et que la plupart des instances étatiques s’en accommodent fort bien. La population dans son ensemble n’est pas réellement partie à ce débat et se sent peu concernée (alors que 6000 cas ont été recensés ces cinq dernières années). Par ailleurs, l’armée considère qu’elle a besoin de cet article pour se protéger des critiques. Enfin, le parti majoritaire (l’AKP) est dans une position ambiguë : d’un côté, il doit répondre aux exigences de l’UE, ce qui l’a incité à amender l’article, mais, d’autre part, il ne peut prendre le risque de détériorer encore ses relations avec l’armée, les milieux nationalistes et l’opposition, ce qui peut expliquer la légèreté des modifications finalement réalisées.

En d’autres termes, l’amendement de cet article semble être plus une préoccupation de l’Union européenne, et en Turquie, des journalistes, des opposants et les défenseurs des droits de l’homme que du pays dans son ensemble… Le retard mis par le gouvernement à modifier ce texte et la concomitance de cette modification avec le procès contre l’AKP montrent que la réforme de l’art. 301 découle plus d’un calcul tactique du parti gouvernemental que d’une adhésion véritable de sa part aux valeurs fondamentales de l’UE.
Saadet Coskun

jeudi 3 juillet 2008

La Turquie, en première ligne sur la question énergétique.


À l’heure où le prix du pétrole bat tous les records, le cours du baril dépassant les 145$, la question de l’approvisionnement et de la suffisance énergétiques se pose avec de plus en plus d’acuité. Ainsi, pays développés, pays émergents et pays en voie de développement doivent se doter de politiques énergétiques efficaces, car la problématique des ressources énergétiques est au cœur des relations économiques et des enjeux internationaux. La Turquie n’est pas épargnée par ce débat, bien au contraire elle en est désormais un acteur majeur, à la frontière de l’Europe et de l’Asie. Le forum intitulé «Une nouvelle puissance énergétique : la Turquie» qui s’est tenu à Istanbul, ces derniers jours, a vu le Premier Ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, appeler à asseoir la politique énergétique de son pays sur de nouvelles énergies. Partant du constat que la demande en énergie de la Turquie augmente parallèlement à son taux de croissance, le Premier ministre a souligné la nécessité de développer une politique énergétique au niveau national et international. Les différents axes de la politique énergétique turque annoncée sont les suivants : une production pétrolifère locale qui remplirait la moitié des besoins turcs en énergie à savoir 220 millions de tonnes de pétrole d’ici à 2020, une nette augmentation de la production d’électricité avec l’agrandissement de certaines centrales électriques comme celle de Afsin Elbistan (photo), la construction de centrales nucléaires notamment à Akkuyu, et la création d’une centrale hydroélectrique à Konya dans le cadre du projet «Tunnel Bleu».

En outre la Turquie, comme ses voisins européens a décidé de se tourner vers des énergies innovantes afin de diversifier des ressources répondant à des besoins croissants. Ainsi, l’énergie éolienne est au cœur de la stratégie du gouvernement qui pense aussi se concentrer sur l’énergie solaire et s’intéresser à l’hydrogène. Il n’est pas inutile de rappeler que, depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP, le marché énergétique s’est fortement libéralisé, permettant ainsi de faire fonctionner nombre de partenariats européens et asiatiques. La Turquie et la Grèce, ayant pris conscience de leur position géostratégique majeure en Europe, ont signé lors de ce dernier forum un accord, dont l’objet est un approvisionnement pour trois mois en électricité venant de Turquie vers la Grèce.

Il est clair qu’Ankara est devenue un interlocuteur majeur dans le débat géostratégique autour des ressources énergétiques. Pays de transit et fournisseur, son atout principal est celui d’être un couloir énergétique, ce dont la construction des pipelines Bakou–Tbilissi–Ceyhan (BTC) et Bakou–Tbilissi–Erzurum (BTE) est un parfait exemple. De même, la construction du pipeline Samsun–Ceyhan est actuellement un thème important des discussions entre le Ministre des Affaires étrangères turc, Ali Babacan, et son homologue russe, Sergey Lavrov, afin de désengorger les détroits turcs, le nombre croissant de tankers, qui traversent le Bosphore, constituant une sérieuse menace pour la sécurité de plus de 16 millions de stambouliotes.

C’est donc une Turquie, partout présente, n’hésitant pas à parier sur les énergies nouvelles, que nous voyons à l’oeuvre, en ce moment. Mais au-delà des aspects purement économiques de ce comportement, apparaît la dimension stratégique d’un acteur important, qui peut jouer un rôle-clé dans l’actuel débat sur l’approvisionnement et la production énergétiques de l’Europe. Y a-t-il là également un nouvel atout pour la candidature de la Turquie à l’Union Européenne ?
Sylvie Chemineau

mercredi 2 juillet 2008

Nouveau rebondissement de l’affaire «Ergenekon» alors que le procès contre l’AKP s’ouvre.


23 personnes (dont 4 généraux à la retraite, un journaliste de Cumhuriyet et le directeur de la Chambre de commerce d’Ankara) ont été arrêtées, le 1er juillet 2008, au matin dans le cadre de l’enquête concernant les activités criminelles du réseau « Ergenekon ». La nouvelle a fait sensation, car elle est intervenue au moment où le procès, visant à la dissolution de l’AKP, commençait. Beaucoup de commentateurs voient dans cet événement, un nouvel épisode de la lutte sans merci que se livrent l’AKP et «l’establishment».

Rappelons, tout d’abord, que l’affaire « Ergenekon » a commencé, en juin 2007, après la découverte, dans le quartier d’Ümraniye, à Istanbul, d’un dépôt d’armes qui aurait servi à la conduite d’actions attribuées initialement à des islamistes ou à des séparatistes. Les premières arrestations réalisées dans le cadre de cette enquête ont révélé que l’affaire avait des liens avec l’attentat mené contre le Conseil d’Etat en 2006, mais aussi avec les agressions commises contre un certain nombre d’intellectuels dénoncés comme « traîtres à la Patrie » par les milieux nationalistes et avec la fameuse affaire de Suzsurluk qui, en 1996, avait illustré la collusion entre milieux politiques, policiers, mafias, services secrets, ultranationalistes, trafiquants de drogue et contre-guérilla kurde. En bref, la découverte de ce dépôt d’armes a rapidement relancé les supputations sur l’existence et les activités de «l’Etat profond», une expression qui désigne, en Turquie, un pouvoir occulte instrumentalisé par certains secteurs de l’Etat, des nationalistes et des milieux mafieux, pour s’opposer à la démocratisation et à l’européanisation de l’Etat kémaliste laïciste et autoritaire.

Restée relativement confidentielle au départ, dans le contexte de la crise politique qui sévissait alors (annulation des élections présidentielles), cette affaire prend néanmoins une tout autre dimension, le 22 janvier 2008, lorsque la police procède à un coup de filet spectaculaire dans des milieux suspectés d’être liés à «l’Etat profond». Parmi la trentaine de personnes arrêtées figurent, notamment, le général à la retraite, Veli Küçük, le leader d’un groupuscule d’extrême-droite, Fikri Karadag, ainsi que les avocats nationalistes, Kemal Kerinçsiz et Fuat Turgut. Mais surtout ces arrestations permettre de mettre à jour l’existence d’un véritable réseau baptisé «Egernekon» (du nom de la plaine qui serait, d’après la mythologie, le berceau des Turcs) qui projette d’assassiner une série de personnalités turques libérales (dont le Prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk) et des leaders kurdes, comme Leyla Zana et Ahmet Türk. Eu égard à l’importance des personnes arrêtées, l’événement est analysé comme la première action d’envergure véritablement menée pour mettre en échec «l’Etat profond». Un quotidien d’Istanbul titre d’ailleurs «L’Etat contre l’Etat profond.»

Le procès visant à l’interdiction de l’AKP, lancé le 14 mars 2008 par le réquisitoire du procureur général de la Cour de Cassation apparaît, dès lors, à beaucoup de commentateurs, comme la riposte de «l’establishement» aux arrestations effectuées dans le cadre de l’affaire «Erkenekon». Le premier ministre, lui-même, abonde en ce sens en y voyant la réponse à la détermination du gouvernement de laisser l’enquête «Ergenekon» aller jusqu’à son terme. Le 21 mars 2008, la partie d’échecs au sommet se poursuit. Plusieurs personnalités laïques accusées d’être liées à « Ergenekon » sont arrêtées (notamment l’éditorialiste de Cumhuriyet, Ilhan Selçuk, l’ancien recteur de l’Université d’Istanbul, Kemal Alemdaroglu et le leader du parti des travailleurs, Dogu Perinçek). Les milieux laïques dénoncent, dans cette nouvelle opération, une mesure d’intimidation de l’AKP. Il est vrai que la pertinence de certaines arrestations opérées semble plus discutable (notamment celle du journaliste Ilhan Selçuk qui sera relâché peu après)

Ainsi n’est-il pas étonnant que le coup de filet de lundi et les « gros poissons » qui en ont fait l’objet constituent, pour nombre d’observateurs de la vie politique turque, la troisième manche de l’affrontement qui opposent l’AKP et le camp laïque depuis le début de l’année. Il faut dire que les arrestations conduites concernent des profils plus que symboliques : des militaires de haut rang à la retraite, l’un d’entre eux Sener Eyruygur n’étant autre que le leader de l’Association de la Pensée Kémaliste qui fut à l’origine des grandes manifestations laïques de l’année dernière, un journaliste en vue du quotidien «Cumhuriyet», Mustafa Balbay (photo), et pour la première fois un représentant important des milieux d’affaires, Sinan Aygun.

Recep Tayyip Erdogan a demandé aux membres de son parti de ne pas s’exprimer publiquement sur les derniers développements de l’affaire «Ergenekon», en niant par ailleurs une quelconque implication de l’AKP dans les arrestations réalisées. Il s’est étonné notamment que les nationalistes du MHP, qui l’ont soutenu au début de l’année, lors du vote de la révision constitutionnelle tendant à la suppression de l’interdiction du voile à l’université, joignent leurs voix à celles des kémalistes pour rendre l’AKP responsable de ces arrestations.

Les principaux partis d’opposition n’ont pourtant pas été les seuls à réagir. Des chroniqueurs et des syndicats de journalistes les plus en vue dénoncent le caractère expéditif et arbitraire des arrestations opérées. Ils s’étonnent aussi et surtout du fait que ces dernières se soient produites au moment où s’ouvrait le procès de l’AKP alors même qu’elles avaient été ordonnées par la justice, dès le 29 juin 2008. L’intensification du face-à-face au sommet de l’Etat que nous observions dès la fin mars (notre édition du 23 mars 2008) est-il en train de connaître une dangereuse escalade ? Si jamais l’AKP est menacé d’interdiction, que se passera-t-il, cherchera-t-on à arrêter, cette fois, avec tous les risques que cela comporte, des membres de l’état-major plutôt que des militaires retraités…
JM