lundi 30 novembre 2009

Le sixième Forum de dialogue italo-turc ou la confirmation d’une convergence stratégique.


Le sixième Forum de dialogue italo-turc s’est déroulé, à Istanbul, les 18 et du 19 novembre 2009. Depuis six ans, les deux pays organisent ce genre d’événement annuel, afin de consolider la relation particulière qu’ils souhaitent entretenir, et dont ce Forum de dialogue est le principal instrument. Cette manifestation est en fait un lieu d’échange entre les sociétés civiles italienne et turque. Elle se tient alternativement à Rome et à Istanbul, à l’initiative d’ «Unicredit Group» (l’une de principales banques italiennes) et du ministère turc des affaires étrangères. Son ultime édition a marqué l’aboutissement d’une première phase de travaux, lancée l'année dernière à Rome. Elle a rassemblé, en effet, un groupe d'experts italiens et turcs, qui a travaillé, au cours des derniers mois, sur la question du dialogue culturel. Lors du dernier Forum, ces experts ont pu ainsi présenter une série de propositions communes.

Les séances de travail ont donné lieu à de nombreuses interventions. Les plus remarquées ont été celles de représentants politiques, comme les ministres italien et turc des affaires étrangères, Franco Frattini (à droite sur la photo) et Ahmet Davutoğlu (à gauche sur la photo), celle de la vice-présidente du Sénat italien, Emma Bonino, ou celle de Mme Nursuna Memecan, une députée de l’AKP qui est membre du comité pour l’égalité des hommes et des femmes et du sous-comité consacré aux violences contre les femmes de l’Assemblé Parlementaire du Conseil d’Europe (PACE). Des universitaires étaient aussi présents et se sont fait entendre, notamment Mme Yakın Ertük, professeur du département de sociologie à l’Université Technique du Moyen Orient d’Ankara, et membre de l’Institut de Recherche pour le Développement Sociale (UNRISD), M. Stefano Silvestri, Président de l’Institut d’Affaires Internationales, et M. Lucio Caracciolo, président de la Revue d’études géopolitiques «Limes». Le coordonnateur de la rencontre était M. Giuseppe Scognamiglio, responsable des affaires internationales d’«Unicredit Group».

Le thèmes débattus ont été variés : du statut des femmes à des initiatives culturelles (comme la récente exposition «Venise et Istanbul à l'époque ottomane» au Sakıp Sabancı Müzesi d’Istanbul), en passant par l’évocation des secteurs les plus porteurs pour les investissements. Ces derniers, toutefois, seront au cœur du sommet intergouvernemental, qui doit se tenir à Rome, en décembre prochain, et auquel doit participer le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, en personne. Cette nouvelle rencontre traitera principalement de la défense, de l'énergie ou des infrastructures, qui constituent des domaines essentiels pour la collaboration entre les deux pays, comme le montre, par exemple, la récente concession de la construction de l'autoroute Istanbul-Izmir, d’une valeur de 6 milliards de dollars, à l’entreprise italienne «Astaldi».

Le Forum a aussi évoqué l’avenir de la candidature turque à l’UE. Citant la fameuse formule latine «Pacta sunt servanda» (les accords doivent être respectés), Ahmet Davutoğlu a rappelé de façon claire que sa position est de poursuivre les négociations en cours pour une adhésion complète de son pays, et qu’il est hostile au partenariat privilégié prôné par le couple franco-allemand. Les officiels italiens ont apporté, une fois de plus, leur soutien à la candidature turque, en estimant qu’elle faciliterait les relations de l’Europe avec le Caucase ou le Moyen-Orient. Franco Frattini a même voulu voir dans l’éventuelle adhésion de la Turquie un tournant historique qui serait aussi important que celui qu’a pu être la chute du mur de Berlin, il y a 20 ans. L'Italie continue donc à se ranger parmi les États européens qui soutiennent fermement l'adhésion d’Ankara à l'UE, dans un contexte où d’autres Etats insistent sur les "racines chrétiennes" de l'Europe, ce qui tend bien sûr à exclure la Turquie. On peut donc se demander ce qu’il y a derrière ce ferme soutien de Rome à la candidature d’Ankara ?

Certes, la relation turco-italienne n’est pas perturbée par la question de l’immigration, comme peut l’être la relation turco-allemande. De surcroît, Rome a moins à perdre que Berlin ou Paris d’une éventuelle adhésion de la Turquie, à laquelle sa population importante assurerait une forte représentation au parlement européen (la seconde après celle de l’Allemagne). On observe qu’en réalité, au sein des pays fondateurs, l’Italie se trouve dans une position stratégique particulière, par rapport à celle de la France, de l’Allemagne ou du Benelux. On se souvient que, comme ces pays, elle avait été un protagoniste actif du lancement du projet européen, dans les années 50, mais qu’elle s’est vue ensuite marginalisée par une croissance du poids politique allemand et français. À cela est venu s’ajouter dernièrement le lancement, par le nouveau président français, du projet d’«Union pour la Méditerranée», qui (indépendamment de l’opinion que l’on peut avoir de ses chances de réussite) révèle la forte volonté de la France d’exercer une influence dans une région, où elle avait été un peu en retrait au cours des dernières décennies.

En suivant ce raisonnement, on peut penser que, pour échapper à l’axe franco-allemand, l’ambition de l’Italie serait donc de développer un axe géostratégique européen sud-oriental, dans lequel elle pourrait jouer un rôle hégémonique grâce notamment à ce soutien politique appuyé à la candidature d’Ankara, et ce, en dépit même du fait qu’il existe une voix discordante de taille au sein de la coalition actuellement au pouvoir à Rome, puisque la Ligue du Nord («Lega Norte») s’oppose à l’idée d’une intégration européenne de la Turquie en des termes qui ont souvent recours à la xénophobie ou à l’islamophobie.

La Turquie, avec laquelle l’Italie développe des relations économiques durables, comme des coopérations dans les domaines culturels et sociaux, est aussi, avec la Russie, un partenaire, qui se situe au cœur des synergies énergétiques qui s’expriment actuellement au travers du «South Stream». On sait que ce projet de gazoduc cherche à diversifier l’approvisionnement énergétique de l’UE, mais qu’il le fait à sa façon. Car, contrairement au projet européen rival «Nabucco» (qui n’a d’italien que le nom et qui vise à affranchir l’Europe de sa dépendance à l’égard de la Russie), il est le fruit d’une initiative bilatérale de Rome et de… Moscou. Cette initiative a permis à l’Italie de faire prévaloir ses intérêts nationaux sur une stratégie communautaire de l’énergie, en impliquant prioritairement la compagnie l’ENI et en obtenant un tracé qui verra le gazoduc en question partir de Russie pour aboutir en territoire italien.

En conclusion, on est amené à penser que le soutien que l’Italie témoigne actuellement à la candidature turque est loin d’être exempt d’arrière-pensées stratégiques. Le lancement du «Southstream» et le ralliement de la Turquie à ce projet, au moment même où Nabucco connaît un certain nombre de problèmes, confirment cette hypothèse, comme d’ailleurs les ambitions italiennes sur la scène européenne.
Laura Pagliaroli

samedi 28 novembre 2009

La Turquie souhaite relancer le processus de négociations de son adhésion à l’UE.


Egemen Bağış (photo), le négociateur en chef pour la candidature à l’UE, qui a rang de ministre d’Etat, a présenté la nouvelle stratégie turque pour le dossier européen. Elle est basée sur la reprise des réformes, sur l’établissement d’un calendrier de travail et sur un effort de communication en vue de dynamiser un processus d’adhésion, en berne depuis quelques temps.

Au cours d’une conférence de presse, Egemen Bağış a donc décliné les principaux axes de cette nouvelle stratégie, qui sera lancée en janvier prochain. Elle vise à obtenir l’ouverture de six nouveaux chapitres au cours de l’année 2010. L’objectif est ambitieux, surtout lorsqu’on examine l’état du processus de négociations, qui semble s’être considérablement dégradé depuis 2006, date à laquelle les premières difficultés se sont matérialisées par le gel d’un certain nombre de chapitres.

Tout d’abord, Egemen Bağış souhaite réaffirmer la viabilité de ces négociations, ce qui implique une attention particulière aux critères d’ouverture des chapitres, aux conditions que la Turquie a promis de remplir, et aux critères de clôture des mêmes chapitres. Ensuite, le négociateur en chef souhaite mettre en place un calendrier précis pour la période 2010-2013, correspondant au programme d’adoption de l’acquis communautaire (une expression qui désigne, rappelons-le, l’ensemble de la législation européenne). Enfin, il préconise un soutien actif aux réformes politiques nécessaires à la démocratisation de la Turquie, dont les réalisations tangibles seraient vues comme un marqueur de l’efficacité de son gouvernement et renforceraient sa crédibilité auprès des instances européennes. Ces trois points seraient soutenus par une intense stratégie de communication et d’information destinée à convaincre l’opinion publique, qui demeure un aspect non négligeable de la question bien qu’elle n’ait pas toujours été assez prise en compte par la Turquie.

Le ministre a également souligné les bienfaits de la stratégie de préadhésion dont le vecteur principal demeure le financement de projets via l’IAP (Instrument d’aide de préadhésion, réformé en 2007). Cet instrument, conjugué aux efforts du gouvernement, a permis le financement de 153 projets pour un montant de 2,4 milliards d’euros, en particulier dans le domaine du soutien apporté au développement de la société civile. Si le financement de projets est un levier performant, l’IAP ne prévoit aucun calendrier et évolue indépendamment du processus de négociations. Son règlement comprend seulement une clause de suspension en cas de manquement grave aux droits de l’homme.

La Turquie espère bien profiter de l’occasion offerte, par l’organisation du sommet mondial de Copenhague, le 12 décembre prochain, pour ouvrir le chapitre relatif à l’environnement. Elle prévoit également d’entamer les négociations de six nouveau chapitres au cours de l’année 2010, en particulier ceux relatifs à la compétitivité, aux marchés publics, à l’emploi et la politique sociale, au pouvoir judiciaire et aux droits fondamentaux, à la liberté et la sécurité et enfin à la sécurité alimentaire et aux politiques vétérinaire et phytosanitaire.

Toutefois, le processus doit affronter aussi un scepticisme grandissant des Européens. Celui-ci est certes fluctuant, mais il comporte des blocages politiques bien réels, un fait qu’Ahmet Davutoğlu a récemment critiqué dans les pages du quotidien Hurriyet, en le taxant d’ «injuste». En effet, le différend turco-chypriote, à l’origine du gel de 8 chapitres des négociations, décidé en décembre 2006, gêne le bon déroulement de l’ensemble du processus. «Nous parlons de coopération sur la sécurité énergétique de l’Europe, mais nous ne pouvons toujours pas ouvrir le chapitre sur l’énergie à cause du véto chypriote grec. C’est incompréhensible», a confié dernièrement le chef de la diplomatie turque au quotidien Zaman. Il a également réaffirmé les espoirs qu’il fondait sur la présidence espagnole de l’UE, qui débutera en janvier 2010, en parallèle avec la nouvelle présidence européenne permanente du belge Herman Van Rompuy (cf. notre édition du 24 novembre 2009).

Les attentes d’Ahmet Davutoğlu font écho aux maigres résultats de la présidence suédoise, pendant laquelle aucun nouveau chapitre n’a été ouvert. Stockholm, qui est pourtant l’un des principaux soutiens de la candidature turque, a déçu Ankara sur ce plan. Rappelons à ce titre qu’au cours des deux présidences précédentes, la France, dont le président Sarkozy est opposé à l’entrée de la Turquie, en avait ouvert deux, et que la République tchèque qui avait pris sa suite, était parvenue à en ouvrir un. Egemen Bağış s’est d’ailleurs rendu en Suède, le 13 novembre, pour y rencontrer Carl Bildt et Gunilla Carlsson, respectivement ministre des Affaires étrangères et ministre de la Coopération internationale et du développement, afin de discuter des modalités du processus, mais aussi d’une récente décision du Congrès suédois concernant le génocide arménien. «J’espère que celle-ci ne sera pas approuvée pas le Parlement suédois», a-t-il déclaré. Un mois et demi après la signature des protocoles d’accord turco-arménien, le débat sur la question de la reconnaissance du génocide continue d’irriter Ankara.

Sur les 35 chapitres, qui composent l’acquis communautaire, seuls onze ont été ouverts depuis le début des négociations, le 3 octobre 2005, et un seul a été clos de façon provisoire. Huit sont gelés à cause du non respect par la Turquie de l’accord d’Ankara, qui stipule qu’elle doit ouvrir ses ports et aéroports aux navires et avions européens, exigence qu’elle se refuse à satisfaire pour les bâtiments et aéronefs chypriotes. Cinq chapitres sont bloqués par la France, trois par l’Autriche et l’Allemagne. Chypre, pour sa part, a brandi en outre son véto sur deux chapitres supplémentaires (énergie et éducation). Si de nouvelles ambitions turques doivent être ainsi affichées, il faudra qu’elles se montrent extrêmement convaincantes pour franchir de tels obstacles. À titre de comparaison, la Croatie, qui a débuté ses négociations d’adhésion simultanément avec la Turquie, a ouvert la quasi-totalité des chapitres qui doivent l’être et en a clos définitivement 12.
Bastien ALEX

vendredi 27 novembre 2009

Mehmet Ali Şahin sur la tombe de Nazım Hikmet, à Moscou.


Alors qu’il séjournait, le 24 novembre 2009, à Moscou, à l’occasion de la 34e session de l’Assemblée parlementaire de l’Organisation de coopération économique des pays de la mer Noire, le président de la Grande Assemblée Nationale de Turquie, Mehmet Ali Şahin, est allé se recueillir, au cimetière de Novodevitchi, sur la tombe de Nazım Hikmet, l’une des plus grandes figures de la littérature turque du 20e siècle.

Né à Salonique, au début du 20e siècle, dans une famille aisée, Nazım Hikmet après un passage par le Lycée de Galatasaray et l’école navale, participa à la guerre d’indépendance, avant d’aller faire des études de sociologie à Moscou où il fréquenta Maïakovski et Meyerhold. C’est là qu’enthousiasmé par la révolution russe, il devint communiste, ce qui lui valut rapidement de graves ennuis en Turquie. En 1938, notamment, il fut condamné à 28 ans et 4 mois de prison pour ses activités politiques, et passa les 12 années qui suivirent en captivité. Entretemps, Nazım Hikmet, qui publiait depuis le début des années 20, était devenu célèbre par ses écrits, ses pièces de théâtre et surtout sa poésie. Libéré en 1950, à la suite à une campagne internationale de soutien, il échappa à deux tentatives d’assassinat et dut quitter clandestinement la Turquie, alors qu’on voulait l’obliger à faire son service militaire à près de 50 ans ! Déchu de sa nationalité turque, il ne pourra jamais rentrer dans son pays, et mourra en exil, en 1963, à Moscou, où il est enterré dans le cimetière de Novodevitchi (le Père Lachaise russe), entre autres aux côtés de grandes célébrités de la littérature russe (Mikhaïl Boulgakov, Nicolas Gogol, Vladimir Maïakovski, Anton Tchekov…). C’est surtout pour sa poésie que Nazım Hikmet est resté célèbre, puisqu’il a été l’un des premiers auteurs turcs à utiliser la versification libre, et qu’il fut internationalement célébré, au milieu du 20e siècle, comme l’un des grands poètes de son temps.

La démarche remarquée de Mehmet Ali Şahin sur la tombe de Nazim Hikmet, tout en constituant un événement, n’est pas réellement pour surprendre, car la réintégration du grand poète dans le patrimoine littéraire national a commencé depuis un certain temps déjà. Non seulement son œuvre est connue et appréciée en Turquie, mais ce dernier a fait l’objet, au cours des dernières années, de nombreux ouvrages, biographies, documentaires, expositions ou films (notamment, le récent film «Mavi Gözlü Dev» de Biket Ilhan). Toutefois, 2009 restera certainement comme l’année de sa réhabilitation officielle. Le 5 janvier, en effet, le gouvernement a décidé de lui rendre sa nationalité turque à titre posthume, en estimant que les crimes dont on l’avait accusé alors ne seraient plus considérés comme tels aujourd’hui. Et le 3 octobre, lors du congrès de l’AKP, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, dans un discours emblématique où il a énuméré en particulier une liste d’intellectuels dissidents turcs, kurdes, alévis ou arméniens, représentatifs de la diversité qui est celle de la Turquie, avait cité le nom de Nazım Hikmet.

Regrettant que le poète ait été forcé de fuir son pays et de se réfugier de ce côté-là du rideau de fer, Mehmet Ali Şahin a rappelé qu’il avait marqué la littérature turque de son empreinte, en se disant par ailleurs convaincu qu’il avait la foi. « J’ai voulu prier sur sa tombe, parce que au-delà des idées qui étaient les siennes, je pense que c’était un homme qui avait la foi. », a-t-il déclaré en rapportant une anecdote qui accréditerait cette hypothèse. Certains s’étonneront que, même en ces temps de «Kurban Bayramı», un président de la Grande Assemblée Nationale éprouve encore le besoin de se persuader des convictions religieuses de ce poète disparu pour justifier sa venue sur sa tombe. Mais il est sans doute rassurant pour la Turquie contemporaine que la mémoire de Nazım Hikmet soit désormais unanimement honorée. C’est un signe des temps, la preuve en tout cas que ce pays regarde son passé et sa diversité de façon plus sereine qu’auparavant.
JM

mercredi 25 novembre 2009

Israël essaye de renouer avec la Turquie.


La venue en Turquie du ministre israélien du travail, du commerce et de l’industrie, Benjamin Ben-Eliezer, les 23 et 24 novembre 2009, pour une commission économique mixte, a été le premier contact de niveau ministériel entre les deux pays, depuis l’intervention militaire israélienne à Gaza, au début de cette année. Israël et la Turquie, qui ont aussi repris des exercices militaires conjoints récemment, essayent donc actuellement de restaurer une relation fortement entamée par l’affaire de Gaza et les réactions qu’elle a provoquées de part et d’autre. Mais Tel-Aviv paraît, en fait, plus motivée dans une telle démarche qu’Ankara, qui reste encore sceptique face aux avances qui lui sont faites.

Le 23 novembre 2009, Benjamin Ben-Eliezer (à gauche sur la photo), qui s’est entretenu, avec le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu (à droite sur la photo), a évoqué une possible relance des négociations indirectes israélo-syriennes, sous l’égide de la Turquie, une hypothèse qui avait pourtant été exclue antérieurement par le chef de la diplomatie israélienne, Avigdor Lieberman. Mais le ministre israélien a dit qu’il était envoyé par le premier ministre, Benjamin Netanyahou en personne, et qu’il s’exprimait au nom de son gouvernement. Toutefois, Ahmet Davutoğlu aurait clairement signifié à Benjamin Ben-Eliezer qu’il ne fallait pas attendre de réchauffement entre les deux États, si la situation à Gaza ne s’améliorait pas, et si Israël ne permettait pas à des visiteurs étrangers de se rendre dans l’enclave palestinienne. En octobre dernier, le chef de la diplomatie turque avait annulé une visite, qu’il devait faire en Israël, en raison du refus qui lui avait été opposé par les autorités israéliennes de se rendre à Gaza. Lors de son séjour en Turquie, Benjamin Ben-Eliezer a réitéré l’opposition de principe que maintenait son gouvernement aux visites à Gaza d’officiels de gouvernements étrangers. «Ils sont les bienvenus en Israël et en Cisjordanie, mais pas à Gaza», a-t-il notamment déclaré.

Le ministre israélien, connu pour ses opinions favorables à la Turquie, a toutefois été très positif, quant au déroulement de la commission économique mixte. Les contacts entre les officiels des deux pays ont été qualifiés de fructueux. Benjamin Ben-Eliezer a en particulier souligné qu’Israël et la Turquie partageaient «des valeurs démocratiques communes», et n’a pas hésité à affirmer : «je n’ai aucun doute que nous devons maintenir notre amitié dans le droit chemin.». Le ministre turc de la défense, Vecdi Gönül, qui co-présidait la rencontre avec la délégation israélienne lui a répondu «qu’Israël avait une importance particulière pour la Turquie et que les deux pays devaient veiller à étendre leur coopération.»

Pourtant, l’invitation à venir en Israël, que le ministre israélien a transmise au président Gül, au nom de Shimon Peres, n’a pas recueilli l’enthousiasme de l’intéressé, qui a laissé entendre qu’il ne pouvait y répondre favorablement dans le contexte actuel, en rappelant les points de désaccord de la Turquie quant au sort fait aux Palestiniens et quant à l’implantation de nouvelles colonies de peuplement. Le président turc a souligné, en outre, que ces désaccords étaient une opinion exprimée non seulement par la Turquie mais aussi actuellement par les Etats-Unis, et souhaité que son éventuelle venue en Israël soit précédée d’une visite du ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu. Mais aucune date précise n’a été fixée pour un tel déplacement.

S’exprimant sur le sujet, le 23 novembre, alors qu’il s’apprêtait à partir pour un déplacement en Lybie, le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, a redit la disponibilité de la Turquie pour servir à nouveau de médiateur, si Israël et la Syrie reprenaient leurs négociations indirectes. Mais il a affirmé que son pays voulait travailler dans un esprit de «justice» et accusé Israël de s’opposer à l’aide turque destinée à la reconstruction de Gaza. Pour sa part, Benjamin Ben Eliezer, à l’issue de sa visite en Turquie, a démenti des informations indiquant que l’aide humanitaire prévue pour Gaza fasse actuellement l’objet de blocages, et affirmé même que celle-ci serai plus importante aujourd’hui qu’avant l’intervention militaire de janvier dernier.

Le gouvernement Netanyahou essaye, à l’heure actuelle, de sortir de son isolement international, et il semble bien qu’il ait pu croire un moment qu’un accord donné à la reprise des négociations indirectes avec Damas sous l’égide de la Turquie suffirait à remettre son allié turc dans de meilleures dispositions à son égard. Le bilan mitigé de la visite de Benjamin Ben-Eliezer montre qu’il en faudra plus et que la Turquie ne paraît pas vraiment pressée de reprendre ce rôle de médiateur entre les Syriens et un gouvernement israélien qui, pour Ankara, doit encore faire ses preuves.
JM

mardi 24 novembre 2009

Le nouveau président européen et les craintes de la Turquie


La nomination du premier ministre belge, Herman Van Rompuy (à gauche sur la photo), à la présidence permanente du Conseil européen, suscite actuellement bien des craintes en Turquie. Herman Van Rompuy a été choisi, le 19 novembre dernier, par les chefs d’État et de gouvernement de l’UE, pour exercer cette fonction nouvelle, créée par le traité de Lisbonne pour remplacer la présidence tournante, jusqu'à présent assurée tous les six mois par le chef d’État ou de gouvernement de l'un des pays membres. Avant cette promotion, cet homme politique belge était pratiquement inconnu du grand public en Europe, mais ce handicap a sans doute plutôt joué en sa faveur, les leaders européens, en particulier ceux des grands pays comme l’Allemagne et la France, ne souhaitant pas spécialement voir accéder à ce poste une personnalité trop forte et trop influente, comme par exemple, l’ex-premier ministre britannique Tony Blair. Le fait que Herman Van Rompuy vienne d'un petit pays et qu’il soit conservateur, le qualifiait aussi pour cette responsabilité nouvelle. Par souci d’équilibre politique, en effet, l’autre fonction européenne importante créée par le Traité de Lisbonne, celle de Haut représentant de l'UE pour les affaires étrangères et la sécurité, a été confiée à Catherine Ashton, une travailliste britannique (à droite sur la photo). Au-delà de ces atouts, qui en faisaient donc un bon candidat de compromis, ce sexagénaire chrétien-démocrate et néerlandophone, a bénéficié également de la réputation de conciliateur habile et patient qu’il a acquise à la tête du gouvernement d'une Belgique profondément divisée par les conflits communautaires.

Toutefois, en Turquie, où l’on a été peu sensibles à ces considérations européo-européennes, ce qui inquiète surtout, c’est que le nouveau président européen apparaisse comme un adversaire déclaré de l'adhésion de la Turquie à l'UE. Dans un discours prononcé, en 2004, devant le Conseil de l'Europe, réuni au Parlement belge, Herman Van Rompuy avait déclaré que «la Turquie ne fait pas partie de l'Europe et n’en ferait jamais partie». De façon particulièrement inquiétante pour les Turcs, Herman Van Rompuy avait fondé cette opinion sur le caractère chrétien de la communauté européenne, affirmant que «les valeurs universelles de l'Europe, qui sont aussi des valeurs fondamentales du christianisme, perdraient de leur vigueur avec l'entrée d'un grand pays islamique tel que la Turquie».

Il n’est donc pas étonnant que la nomination d’Herman Van Rompuy pour la fonction, qui est désormais la plus haute de l'UE, ait provoqué de vives réactions en Turquie. Ainsi, un journal turc n’a pas hésité à titrer, à la une, que le premier Président de l'Europe était un anti-turc notoire, tandis que le vice-président pour les affaires étrangères de l’AKP, Suat Kınıklıoğlu, émettait l’hypothèse que la France et l'Allemagne avaient choisi de soutenir Herman Van Rompuy, précisément à cause de son hostilité à la candidature turque.

Ces craintes doivent néanmoins être nuancées pour plusieurs raisons. D’abord, depuis ce discours de 2004 devant le Conseil de l'Europe, que nous rappelions précédemment, Herman Van Rompuy ne s'est plus fait remarquer par des déclarations hostiles à la Turquie. Moins révélateur des priorités de son agenda politique personnel, ce discours doit plutôt être considéré comme le propos électoraliste d'un politicien qui était alors dans l’opposition. Ensuite, même si les pires appréhensions des médias turcs, quant aux convictions profondes du nouveau président européen sur la candidature d’Ankara, devaient se confirmer, il est probable que cela n’aura pas de conséquences majeures. La nouvelle présidence européenne est en effet conçue comme une institution d'intégration à usage interne ; la tâche qui consiste à forger la politique extérieure commune est plutôt celle qui est dévolue au nouveau Haut représentant de l'UE, un poste qui a été attribué, le 19 novembre également, à une Britannique généralement considérée comme favorable à l'entrée de la Turquie dans l'UE. L’équation finale résultant des nominations à ces deux postes, créés par le Traité de Lisbonne pour renforcer politiquement l’UE, n’est donc, au bout du compte, pas si défavorable à la Turquie.
Johannes Bauer

lundi 23 novembre 2009

Processus israélo-syrien de négociations sous l’égide la Turquie : reprendra, reprendra pas ?


Les négociations entre Israël et la Syrie vont-elles reprendre et sous quelle forme, c’est la question qui se pose actuellement avec de plus en plus d’insistance. On se souvient que des négociations indirectes entre Israël et la Syrie, sous l’égide de la Turquie, avaient commencé en avril 2008 (cf. notre édition 10 mai 2008), mais qu’elles avaient été rapidement perturbées par la crise politique israélienne et la situation incertaine du gouvernement démissionnaire d’Eoud Olmert. Par la suite, l’intervention militaire israélienne à Gaza avait porté un coup de grâce à la première phase de ce processus.

Le retour au pouvoir de Benjamin Netanyahou a tout d’abord paru confirmer que ces négociations avec Damas, sous la houlette turque, étaient définitivement mortes et enterrées (cf. nos éditions des 25 juillet et 14 août 2009). Outre la «sortie» de Recep Tayyip Erdoğan contre Shimon Peres au Forum de Davos, en janvier dernier, de nombreux incidents (polémiques entre des responsables militaires ou annulation de manœuvres communes) ont marqué les derniers mois qui se sont écoulés, tandis que les relations entre Ankara et Damas connaissaient une amélioration spectaculaire (déplacement en Syrie des président et premier ministre turcs, annonce de manœuvres militaires conjointes, suppression des visas entre les deux pays). À la fin de l’été tout paraissait ainsi indiquer que la Turquie s’était par trop rapprochée de la Syrie pour pouvoir continuer à apparaître comme un médiateur impartial dans ce dossier. Tout en rendant hommage au rôle joué précédemment par la Turquie, Israël avait d’ailleurs estimé, au mois d’août dernier, que ce type de négociations indirectes ne pouvaient reprendre en raison de l’intransigeance de Damas. Mais l’État hébreu avait alors évoqué l’hypothèse d’une relance du processus sur la base de contacts directs avec la Syrie, un scénario que le président syrien, Bachar El Assad, avait néanmoins rejeté à la mi-septembre, en expliquant qu’il souhaitait qu’une approche préalable, menée sous l’égide de la Turquie, prépare l’ouverture éventuelle de négociations directes avec Israël.

Pourtant, les événements se sont accélérés depuis le début du mois de novembre 2009. Le 8 novembre, notamment, Bachar el-Assad a publiquement exhorté la Turquie à maintenir de bonnes relations avec Israël, afin de pouvoir reprendre son rôle de médiateur, tandis que, le 11 novembre, de passage à Paris, le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, se disait prêt à reprendre les négociations avec la Syrie, «à tout moment, sans conditions préalable et où que ce soit.» Avec la venue de Bachar el-Assad à Paris, le 12 novembre, la situation s’est encore précisée, puisque le président syrien a redit son souhait de voir les négociations reprendre sous l’égide de la Turquie. Mais, parallèlement, le président Sarkozy a évoqué une reprise de ce processus qui serait provoquée par l’UE «de concert avec la Turquie», tout en proposant la tenue d’une conférence globale sur le Moyen-Orient. Interviewé en Espagne, où il se trouvait le 16 novembre, le chef de la diplomatie turque, Ahmet Davutoğlu, a pourtant rejeté l’idée d’une médiation commune turco-française dans le dossier israélo-syrien, tandis qu’il jugeait prématurée l’idée d’une conférence globale sur le Moyen-Orient.

L’irruption de la France dans ce processus n’est pas vraiment surprenante. On se souvient qu’en juillet 2008, au début de la présidence française de l’UE, Paris, tout en saluant le travail fait par la Turquie pour rapprocher Damas et Tel-Aviv, avait aussi contribué à sortir la Syrie de son isolement diplomatique, en faisant venir en France le président el-Assad, à l’occasion du sommet inaugural de l’Union pour la Méditerranée. Nous avions alors évoqué une possible convergence entre Paris et Ankara à propos de l’accompagnement de ce processus syro-israélien de négociations (cf. notre édition du 21 juin 2008). C’est plutôt une concurrence qui s’affirme aujourd’hui, car il est clair que la France se verrait bien jouer les facilitateurs dans une reprise de contacts entre Israël et la Syrie.

En dépit de ses bonnes relations avec Paris, Damas semble tenir à une médiation turque. Quant à l’État hébreu, si l’hypothèse d’une médiation française serait a priori plus de nature à emporter ses faveurs, il n’a jamais rompu avec la Turquie, avec laquelle il vient même de reprendre des manœuvres militaires communes. De surcroît l’isolement international actuel du gouvernement Netanyahou pourrait l’inciter à se montrer conciliant à l’égard de la présence turque dans ce processus. Quoiqu’il en soit, commentant ces derniers développements, Recep Tayyip Erdoğan déclarait, le 19 novembre 2009 : «Je ne sais pas quelle position Monsieur el-Assad adoptera en ce qui concerne les efforts de la France pour endosser le rôle de la Turquie. Mais j’ai appris qu’il ne souhaitait pas une telle chose. À ce stade, Israël déclare ne pas faire confiance à la Turquie. Nous n’allons pas lui forcer la main. Le premier ministre israélien précédent, Ehoud Olmert, faisait confiance à la Turquie, son successeur, Netanyahou n’est pas du même avis. C’est lui qui voit.»
JM

dimanche 22 novembre 2009

L’affaire «Öymen», de l’indignation à la lame de fond.


La vague d’indignations, provoquée par les propos d’Onur Öymen sur les révoltes de Cheikh Saïd et de Dersim, est en train de se muer en lame de fond. Sans le vouloir, le député du CHP risque de faire sortir de leur boîte de Pandore, des tabous majeurs de l’histoire officielle turque.

Rappelons tout d’abord, les faits. S’exprimant au parlement, le 9 novembre dernier, à la veille du lancement des discussions sur l’ouverture démocratique kurde, Onur Öymen s’en est pris sans ménagement à l’un des arguments couramment utilisés par les responsables de l’AKP pour soutenir leur projet. Au cours des derniers mois, en effet, ceux-ci n’ont cessé de plaider que le succès de leur initiative kurde permettrait d’en finir avec la douleur des familles turques dont les fils meurent dans les opérations militaires contre le PKK. Ainsi, selon le parti majoritaire, en rejetant cette politique, les partis d’opposition seraient en réalité insensibles aux pleurs des mères turques. « Est-ce que les mères ne pleuraient pas pendant la guerre d’indépendance, pendant la révolte de Cheikh Saïd, et celle de Dersim ou à Chypre ? Est-ce que quelqu’un a demandé alors d’arrêter les combats pour que les mères cessent de pleurer ? », s’est demandé le responsable kémaliste, dans un contexte où son parti reprochait aussi au gouvernement d’avoir décidé d’ouvrir les débats sur son projet kurde, le 10 novembre 2009, c’est-à-dire le jour du 71e anniversaire de la mort d’Atatürk.

Cette envolée nationaliste a provoqué immédiatement une tempête de protestations dans l’hémicycle, qui n’a pas tardé à gagner la société civile et la diaspora turque à l’étranger (associations alévies, kurdes, organisations humanitaires… ). On comprend pourquoi. En mettant sur le même plan la guerre d’indépendance, les révoltes de Cheikh Saïd et de Dersim, et Chypre, Onur Öymen a assimilé une guerre de libération nationale (1920-23) ou l’intervention militaire de Chypre (1974), à des opérations massives de répression menées contre des rébellions intérieures kurdes ou kurdo-alévies dans l’entre-deux-guerres (Cheikh Saïd en 1925 et Dersim en 1937-38). Une telle assimilation résume à elle seule toutes les ambiguïtés de la République turque contemporaine où Turcs et Kurdes qu’ils soient sunnites ou alévis sont théoriquement considérés comme égaux, alors même que les préjugés nationalistes et les discriminations cultivés pendant la période du parti unique perdurent. Or, de tels propos, qui en d’autre temps auraient laissé sans voix une société et une classe politique frileuses, voire plus ou moins acquises à une telle vision de l’histoire et de la société, sont devenus aujourd’hui inacceptables. Il y a, en effet, depuis les élections de 2007, vingt députés kurdes qui constituent le 4e groupe politique au parlement, et par ailleurs, au cours des dernières années, l’histoire officielle n’a cessé d’être mise en cause par des débats, des incidents politiques et par la production cinématographique, littéraire ou artistique.

Plus encore que des Kurdes dans leur ensemble, la réaction est venue des Kurdes alévis de Tunceli (le nom turc contemporain de Dersim) où des affichettes d’Onur Öymen, affublé de la petite moustache et de la mèche rebelle d’Hitler, sont apparues dans les jours qui ont suivi l’incident au parlement (photo). Cette mobilisation a provoqué une onde de choc dans l’ensemble de la communauté alévie. Longtemps considérée comme l’un des piliers du régime kémaliste, cette communauté, qui avait paradoxalement voté en majorité pour l’AKP en 2007, semblait revenir ces derniers temps vers le CHP, déçue par les promesses non tenues du gouvernement (cf. notre édition du 20 novembre 2009). Le dérapage d’Onur Öymen l’a brutalement confrontée à ce que Cengiz Güleç, le Président de l’Institut alévi, appelle «son syndrome de Stockholm» et qui se demande si par attachement à une laïcité qui est sensée la préserver d’une domination sunnite, elle ne s’est pas longtemps laissée séduire par ses propres oppresseurs ?

Car l’affaire «Öymen» a pris, ces derniers jours, une dimension qui dépasse de très loin les seules turpitudes du CHP. En réagissant violemment aux affichettes qui le présentent sur fond de croix gammée et en demandant à ses détracteurs si «Atatürk était lui aussi un fasciste», le parlementaire kémaliste a d’ailleurs lui-même aggravé son cas, et contribué à donner une tout autre ampleur au débat. Car, ce n’est désormais plus seulement au racisme et au nationalisme professés par certains membres du CHP que l’on s’intéresse, mais aux périodes les plus sombres de la période du parti unique. La répression de Dersim a fait près de 80 000 victimes en 1937-38, et la fille adoptive d’Atatürk, Sabiha Gökçen, première femme pilote de chasse du monde, y aurait en outre activement pris part. Ces événements étaient certes connus par les historiens et les personnes averties, ils sont en train d’être révélés au grand public. Cela risque de conduire à une mise en cause plus étendue des mythes fondateurs de la République.

Pour l’heure, les propos d’Öymen sont désastreux pour l’image et la cohésion du CHP. Après avoir été traversé par des conflits internes, certains de ses membres ayant demandé à mots couverts au député de faire un geste (s’excuser, voire démissionner), il semble que le parti serre les rangs, en tentant de faire passer la protestation qui enfle, pour une opération politicienne de lynchage. L’état de confusion actuelle du parti kémaliste est bien reflétée par l’attitude contradictoire de Kemal Kılıçdaroğlu (l’ex-candidat à la mairie d’Istanbul), qui après avoir fait mine de se démarquer des déclarations d’Öymen, vient d’évoquer une entreprise de dénigrement ourdie pour affaiblir le CHP.

L’AKP n’est pourtant pas pour grand’chose dans la campagne de protestations qui a suivi les propos d’Onur Öymen. Mais il faut bien voir que ce qui contribue à amplifier les effets bénéfiques que le parti majoritaire peut retirer du dérapage du député du CHP, c’est que l’incident s’est produit quelques jours à peine après la visite que le président Gül a effectuée à Tunceli, le 5 novembre dernier. Dès lors, les déclarations d’Öymen ont ouvert un boulevard de l’AKP qui, après s’être fait le chantre de la diversité turque, au cours des dernières semaines, apparaît comme un parti qui s’intéresse à toute la Turquie. Depuis une dizaine de jours, cet argument est d’ailleurs devenu l’un des thèmes favoris des discours de Recep Tayyip Erdoğan qui, par exemple, le 14 novembre 2009, en déplacement à Malatya (« pour la neuvième fois depuis 2002 », a-t-il souligné), a raillé ce parti kémaliste, qui s’érige en champion de l’unité de la Turquie, alors même que ses responsables ne daignent pas se déplacer au-delà de Sivas.

Au-delà de ce constat, et pour conclure, on peut penser que les propos d’Onur Öymen, sont en train d’avoir une autre conséquence majeure. En effet, alors même que, la semaine dernière, l’ouverture démocratique de l’AKP en direction des Kurdes est apparue comme timorée, pour ne pas dire décevante, la lame de fond provoquée par le dérapage du député kémaliste, contribue actuellement à valoriser l’initiative gouvernementale. En cherchant à saper cet événement, Onur Öymen lui a donc donné sans doute la dimension qui lui manquait initialement, et qui fera dire, peut-être, dans quelques années, qu’après la semaine du 9 novembre 2009, plus rien n’a été comme avant, en Turquie.
JM

samedi 21 novembre 2009

L’affaire des écoutes téléphoniques pourrait entrainer le lancement d’une nouvelle procédure de dissolution à l’encontre de l’AKP


La nouvelle de la mise sur écoute téléphonique de plusieurs juges et procureurs, le 12 novembre 2009, a relancé une polémique déjà ancienne sur ce genre de pratiques judiciaires, et avivé les tensions politiques au sommet de l’État. En effet, les personnes concernées par ces écoutes sont, cette fois, le procureur, Aykut Cengiz Engin, qui chapeaute les procureurs de l’affaire «Ergenekon», et les magistrats de la Cour de Cassation («Yargıtay»), la plus haute juridiction judiciaire turque, qui a la réputation d’être acquise au camp laïque.

Ces mises sur écoute ont été ordonnées par la 11e Cour d’assises d'Istanbul («Ağır Ceza Mahkemesi»), à la demande du comité d'inspection du ministère de la justice («Adalet Bakanlığı müfettiş heyeti»). Les écoutes en question auraient été demandées par le ministère de la justice pour essayer de localiser la provenance des fuites qui se sont produites, à plusieurs reprises, au cours de l’enquête «Ergenekon». C’est après avoir demandé un rapport sur les activités du directorat de la télécommunication («Bilgi Teknolojileri ve İletişim Kurumu»), l’organisme responsable des mises sur écoute téléphonique en Turquie, que les magistrats de la Cour de cassation se sont aperçus qu’ils avaient fait eux-mêmes l’objet d’une demande d’écoute. Ce rapport réalisé par la première Cour d’assisses d’Ankara a révélé, en outre, que c’était la 11e Cour d’Istanbul qui avait ordonné la mise sur écoute de la Cour de cassation.

Le Président du directorat de la télécommunication, Fethi Şimşek, a démenti la mise sur écoute effective de la Cour de cassation. Toutefois, ce sont apparemment des problèmes techniques qui ont empêché l’écoute de la plus haute juridiction judiciaire, qui a donc bien été ordonnée par des juges stambouliotes, suite à une demande du ministère de la justice. Le président de la Cour de cassation, Hasan Gerçeker, a annoncé vouloir enquêter sur cette l'affaire. Il a souligné que la mise sur écoute de membres de la Cour de cassation ne pouvait se faire qu'avec l’accord du conseil du premier président de la Cour, qui est composé du président, de ses adjoints, et du secrétaire général de la Cour.

Dans la lettre demandant de faire écouter Aykut Cengiz Engin, le procureur qui est le supérieur des procureurs en charge de l’enquête «Ergenekon», le comité d'inspection du ministère de la justice dit vouloir vérifier si ce dernier avait des contacts avec des personnes suspectées dans la fameuse affaire. La même lettre requiert l’écoute téléphonique du président de l'association des juges et procureurs («Yargıçlar ve Savcılar Birliği», YARSAV), Ömer Faruk Eminağaoğlu, et du juge Osman Kaçmaz, qui préside la 1ère Cour d’assises d'Ankara (celle qui a découvert la mise sur écoute de la Cour de cassation). Ces deux magistrats sont connus pour être des adversaires notoires du gouvernement.

En janvier dernier, Ömer Faruk Eminağaoğlu avait violemment dénoncé le tour pris par l’enquête «Ergenekon», après une nouvelle vague d’arrestations qu’il n’avait pas hésité à assimiler à une dérive comparable à celles «des régimes hitlérien et mussolinien». «La République de Turquie n’est pas un État policier et il n’est pas question qu’elle le devienne», avait-il déclaré notamment, en accusant le ministre de la justice d’exercer de pressions dans l’affaire «Ergenekon». Mehmet Ali Şahin, qui était alors ministre de la justice (et qui est devenu en août président de l’Assemblé nationale) avait répondu vertement aux critiques du président du YARSAV : «Comme vous le savez le YARSAV est une association. Il ne représente pas le monde judiciaire dans son ensemble. Les derniers commentaires d’Eminağaoğlu me donne l’impression que le YASAV est devenu le YARSAP, je veux dire le parti des juges et des procureurs. On avait l’habitude d’entendre ces critiques (contre «Ergenekon») dans la bouche de Deniz Baykal. Maintenant Eminağaoğlu parle comme Baykal.» Le président du YARSAV s’était encore illustré, l’été dernier, lors du conflit qui avait opposé le HSYK («Hakimler ve Savcılar Yüksek Kurulu» – Conseil des juges et des procureurs) au gouvernement, pendant la campagne annuelle des nominations judiciaires (cf. notre édition du 28 juillet 2009). Quant à Osman Kaçmaz, il s’est fait connaître du grand public, en mai dernier, en relançant des poursuites à l’encontre Abdullah Gül, dans une affaire de corruption remontant à plus d’une décennie, et ce contrairement à la recommandation qu’avait formulée le procureur en charge de cette affaire, et en ignorant, de surcroît, l’immunité juridictionnelle dont bénéficie le président de la République en Turquie. «Last but not the least», il faut relever que, depuis le 9 novembre dernier, le ministère de la justice a engagé une procédure visant à mettre à pied de ces deux magistrats.

Cette nouvelle affaire d'écoute est très significative des conflits âpres qui se déroulent actuellement pour la détention du pouvoir dans tous les compartiments de l’appareil d’État. En effet, par le passé, des écoutes téléphoniques avaient permis de montrer qu’une cinquantaine de juges et procureurs avaient eu des contacts clandestins avec des gens d’«Ergenekon». Toutefois, ces contacts avaient été décelés à partir d’écoutes visant des membres du fameux réseau. Que l’ordre ait été donné de faire écouter des magistrats, et de surcroît un procureur ayant des responsabilités dans l’enquête «Ergenekon» ainsi que les juges de la Cour de cassation, constitue assurément une escalade dans le conflit qui oppose le noyau dur laïque de la justice turque au gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan. L'affaire reste certes assez confuse, pour le moment. Certains experts estiment qu’en demandant de faire écouter la Cour de cassation, le ministère de justice a outrepassé ses compétences. Pourtant, les écoutes ont bien été ordonnées par des juges. Quant au fait qu’une juridiction ait pu ordonner l’écoute d’une autre juridiction à son insu, il en dit long sur les divisions internes de la justice turque.

Pour sa part, le 16 novembre 2009, le Recep Tayyip Erdoğan (à gauche sur la photo) a rejeté les déclarations accusant son gouvernement d’avoir demandé des écoutes téléphoniques illégales. Il a rappelé notamment que toutes les écoutes ordonnées l’avaient été sur la base d’une décision de justice. Il a aussi souligné que, les magistrats n’étant pas au-dessus des lois, ils pouvaient être écoutés comme tous les citoyens. Toutefois, le procureur général de la Cour de cassation, Abdurahman Yalçınkaya (à droite sur la photo), a ordonné une enquête pour voir si la Constitution avait été violée par le gouvernement et le parti au pouvoir. Une telle enquête est susceptible d’entraîner le lancement, à l’encontre de l’AKP, d’une procédure de dissolution comparable à celle que le parti majoritaire avait du affronter, entre mars et juillet 2008 (cf. nos éditions des 18 mars, 23 mars, 1er avril, 2 avril, 1er août 2008). «Dissoudre les partis politiques n’est pas quelque chose que nous aimons faire, mais nous devons accomplir notre devoir», a déclaré le célèbre procureur qui avait fait trembler l’AKP l’année dernière. La bourse d’Istanbul ne semble pas non plus apprécier ce genre d’exercice puisque les rumeurs de relance d’une telle procédure à l’encontre du parti majoritaire, ont fait sensiblement baisser ses cours, à la fin de la semaine qui vient de s’écouler…
Johannes Bauer et Jean Marcou

vendredi 20 novembre 2009

La question alévie de Tunceli à Dersim.


La question alévie est revenue au premier plan de l'actualité turque, ces derniers jours. Le jeudi 5 novembre 2009, une visite du Président de la République, Abdullah Gül, dans la ville kurde alévie de Tunceli, ainsi qu'une manifestation à Istanbul, le dimanche suivant, ont rappelé que les principales revendications alévies étaient toujours insatisfaites. Le lundi 9 novembre, enfin, les déclarations malencontreuses d’un député du CHP ont montré que les préjugés et les tabous de l’histoire à l’égard de cette communauté, continuaient à avoir la vie dure. Revenons sur ces différents événements…

Les alévis constituent le deuxième groupe religieux de Turquie, après le sunnisme de rite hanéfite et rassembleraient actuellement à peu près 20 % de la population. Ils sont présents, à la fois dans la communauté turque et dans la communauté kurde. Leur foi syncrétiste s’inspire de croyances pré-islamiques, tout en étant proche de l’islam chiite. L'alévisme, qui a derrière lui une longue histoire de persécutions et qui continue de susciter une certaine méfiance dans la société turque, n'est pas officiellement reconnu en tant que religion par l’Etat. En fait, il ne bénéficie, ni du statut de religion minoritaire, accordé, par exemple, aux cultes orthodoxes, arméniens ou juifs, ni du statut «d'islam officiel» dont fait l’objet le sunnisme hanéfite. Financé et géré par la Direction des affaires religieuses («Diyanet İsleri Bakanlığı»), une administration rattachée au premier ministre, ce dernier constitue paradoxalement une sorte de «religion d'Etat» de la Turquie laïque, laissant l'alévisme dans une situation officieuse. Dès lors, si les autorités ne l’ignorent pas complètement, elles essayent le plus souvent de le traiter comme une simple variante de l’islam sunnite hanéfite, voire comme un phénomène purement culturel ou folklorique.

Cette situation est fortement critiquée par la communauté alévie. Cette dernière participe, en effet, au financement du «Diyanet» et, par conséquent, à celui des lieux de culte et du clergé de la communauté sunnite, sans pour autant bénéficier des mêmes avantages. De surcroît, aux termes de la Constitution (art. 24), ses enfants doivent assister à des cours de religion obligatoires où l'on enseigne surtout (quand ce n’est pas uniquement) le sunnisme. Cette injustice est fortement ressentie par toute la communauté alévie, qui se divise toutefois sur les remèdes possibles. Une partie minoritaire des alévis demande l'abolition pure et simple du «Diyanet» et des cours de religion obligatoires, en considérant que cette institution et cet enseignement ne devraient pas exister dans un Etat laïque. L’autre partie souhaite élargir le système du «Diyanet» aux alévis pour les faire bébéficier des mêmes droits que les sunnites. Elle demande donc l'établissement, au sein du «Diyanet», d'un département qui serait chargé de la gestion et du financement du clergé et des lieux de culte de l'alévisme ainsi que de la mise en place de cours de religion alévie. Les événements de la semaine écoulée ont à nouveau montré que ce désaccord divisait la communauté alévie.

La visite d'Abdullah Gül à Tunceli (photo) était hautement symbolique, car elle concernait une ville alévie, qui est aussi une ville kurde. Ainsi, si elle s'est inscrite dans le cadre de l’initiative que le gouvernement a ouverte depuis deux ans pour résoudre la question alévie en Turquie, elle rejoignait également «l’ouverture démocratique» que ce même gouvernement vient de lancer pour résoudre le problème kurde. À Tunceli, Abdullah Gül a assisté à l'ouverture de l'année académique par l'université locale et visité une «cemevi» (lieu du culte alévi). Dans un discours donné devant le gouverneur local, le président turc a souligné que la diversité culturelle et «sociologique» de la Turquie contribuait à sa richesse, sans pour autant mettre en cause son unité. Chaleureusement accueillie, sa visite a quand même donné lieu au rappel des revendications politiques de la population kurde et alévie, comme par exemple, le rétablissement du nom originel de Tunceli («Dersim»). Lors d'une réunion avec des représentants de la société civile, les souhaits des habitants de Tunceli ont été présentés. Ont été exigés notamment des excuses de l'Etat pour sa répression féroce de la révolte de Dersim initiée en 1938 par Seyit Rıza ; la réforme de la Direction des affaires religieuses ; et, de manière plus générale, la reconnaissance officielle de la foi et de la culture alévies. Toutefois, on aura aussi pu relever que le sujet qui préoccupe le plus actuellement les gens de Tunceli est un projet de barrage dont ils demandent l'arrêt immédiat, parce qu’il porte atteinte à l’environnement pittoresque de leur ville.

Deux jours après que la visite d'Abdullah Gül a été commentée à la une des journaux turcs, une manifestation, dans le quartier stambouliote de Kadıköy, a réuni plus de 200 000 participants. L'évènement a été organisé par la Fédération alévi-bektaşi, une des principales associations de l'alévisme turc, qui est connue pour son positionnement strictement laïque. Les manifestants, qui ont suivi l'appel de cette fédération, ont revendiqué l'abolition de la Direction des affaires religieuses et des cours de religion obligatoires, ainsi que la transformation de l’hôtel «Madımak» de Sivas, en musée. En 1993, en effet, 33 intellectuels alévis y ont été brûlés vifs par une foule hostile fanatisée. Dans le cortège à Kadıköy, on pouvait voir les portraits des douze imams chiites, à côté du portrait d'Atatürk, père du laïcisme turc. La tonalité de la manifestation était assez hostile au gouvernement, avec des slogans comme « A bas l'AKP ! » ou « Vous devez rendre des comptes pour Sivas ! ». Se référant à la visite d'Abdullah Gül à Tunceli, le Président de la Fédération alévi-bektaşi, Ali Balkız, a fait remarquer, dans un discours prononcé à l’issue de la manifestation de Kadıköy, que cela faisait longtemps que les Présidents turcs faisaient des visites médiatisées dans les «cemevi», mais il se demandait : «Qu'est ce que cela change puisqu’elles ne sont toujours pas reconnues en tant que lieux de culte ?»

Cependant, toute la communauté alévie ne voit pas les choses comme la Fédération alévi-bektaşi. İzzettin Doğan, Président de la Fondation Cem, a salué la visite du Président Gül à Tunceli, en la qualifiant de «reconnaissance symbolique par le Président des cemevi, en tant que lieux de culte légitimes». La Fondation Cem regroupe les membres de la communauté alévie les plus favorables à l'intégration de l'alévisme dans le système politico-religieux turc actuel. Cette tendance est aussi moins critique à l’égard du gouvernement actuel.

La «question alévie» est, par ailleurs, un enjeux important de la candidature de la Turquie à l'Union européenne. Dans ses rapports de progrès, la Commission européenne montre régulièrement du doigt la situation qui reste celle des alévis. Bien qu'au niveau local, il y ait eu des progrès, comme la reconnaissance des «cemevi», en tant que lieux de cultes par des mairies, on n'a jusqu'à maintenant pas vu le gouvernement adopter une approche global pour résoudre la question alévie. Pour le moment, les efforts du gouvernement se limitent à l'organisation d’ateliers qui réunissent ses représentants et ceux de la communauté alévie pour discuter des problèmes de cette dernière et des propositions de solution. D'un côté, vu le désaccord existant au sein de la communauté alévie, on ne peut contester le mérite de cet exercice. D’un autre côté, on peut penser le gouvernement aurait pu au moins faire adopter les réformes sur lesquelles toutes les associations alévies sont d’accord, comme, par exemple, la reconnaissance des «cemevi» comme lieux de culte. C'est la raison pour laquelle la communauté alévie manifeste de plus en plus d’impatience à l’égard d’un parti majoritaire, qui avait su pourtant gagner ses sympathies, lors des dernières législatives. L'avenir montrera comment les choses évoluent. L'actuelle «ouverture démocratique» en direction des Kurdes a été précédée par une intervention du Président de la République ; peut-être que la visite d'Abdullah Gül à Tunceli sera suivi d'une deuxième «ouverture», c'est fois en direction des alévis….

En attendant la progression des débats, tant sur la question kurde que sur la question alévie, est perturbée par les propos qu’a tenus, le 9 novembre 2009, l’un des vice-présidents du CHP, Onur Öymen, qui n’a pas hésité à assimiler la conduite de la répression de la révolte de Tunceli-Dersim, en 1938, à la guerre d’indépendance, et plus généralement à la lutte contre le terrorisme. Cette déclaration a provoqué la colère des députés kurdes du parlement et celle des habitants de Tunceli. Les premiers viennent de proposer la constitution d’une commission parlementaire pour faire toute la clarté sur une répression menée, il y a plus de 70 ans, qui reste très largement mal connue. Les seconds ont placardé à travers leur ville, des portraits d’Onur Öymen, grimé en Hilter avec une mèche rebelle et une petite moustache. Les élections de 2007 avaient vu pour la première fois une partie importante des alévis donner leurs voix à l’AKP, un parti pourtant d’inspiration sunnite. Les promesses non tenues du gouvernement semblaient les avoir amenés à revenir vers le CHP, en particulier, à l’occasion des élections locales de mars 2009. Les déclarations d’Onur Öymen, bien que ce dernier ait estimé qu’il avait été mal compris, risque de compromettre fortement ce retour, car la polémique enfle de jour en jour…
Johannes Bauer

lundi 16 novembre 2009

De l’ouverture kurde à la réforme constitutionnelle ou le cercle vicieux de la transition politique turque.


Le débat sur l’ouverture démocratique, la semaine passée, au Parlement, s’est finalement soldé par l’annonce de mesures limitées qui, pour l’essentiel, concernent le renforcement des libertés par la mise en place d’institutions indépendantes de garantie, la suppression des check-points militaires qui jalonnent les routes des provinces du sud-est, l’autorisation de l’usage de langues autres que le turc dans les services sociaux et pour les campagnes électorales, et surtout la réhabilitation des appellations kurdes des lieux géographiques dont les noms ont été turquisés.

Ces mesures étaient suffisamment «sacrilèges» pour voir l’opposition nationaliste et kémaliste se déchaîner contre le gouvernement. Elles restent, néanmoins, trop limitées pour convaincre qu’une réforme politique, susceptible de mettre un terme à la guerre civile larvée que subissent depuis des années les départements kurdes, est en marche. Certes, le ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, a évoqué le début d’une dynamique appelée à se poursuivre, mais il n’a pas annoncé de feuille de route précise à cet égard. Certes, le premier ministre a multiplié, ces dernières semaines, et lors des débats de vendredi dernier, les gestes et les déclarations symboliques louant la diversité turque (discours du 3 octobre 2009 devant le congrès de l’AKP citant un certain nombre de poètes et d’artistes soufis, arméniens, alévis ou kurdes, intervention devant le parlement le 13 novembre évoquant la première assemblée nationale de 1920…). Mais, tout cela est très en deçà des espoirs que l’ouverture démocratique, lancée par le gouvernement, depuis le mois de juillet, a pu faire naître.

Il est vrai que le ministre de l’Intérieur en a appelé à l’élaboration d’une nouvelle Constitution. Toutefois, un tel souhait, eu égard à la composition actuelle du parlement, reste surtout un vœu pieu, car l’AKP, même avec l’appui des voix du DTP, ne dispose pas de la majorité renforcée des deux tiers, qui lui permettrait de réviser la Constitution. Et, même s’il parvenait à faire adopter une révision, avec les voix de quelques députés d’opposition dissidents, il risquerait de se trouver confronté, de surcroît, au verrou de la Cour constitutionnelle. Si le corps de l’initiative kurde du gouvernement renvoie donc à une réforme constitutionnelle, il est peu probable qu’elle aille plus loin que le projet de constitution civile annoncé, il y a 2 ans, et que les révisions tentées ou imaginées par la suite (levée du voile, réforme de la cour constitutionnelle…).

Depuis un certain temps déjà, le gouvernement présente son ouverture kurde comme le moyen d’en venir enfin à un approfondissement de la démocratie et de l’état de droit en Turquie, mais pour l’instant cette voie kurde semble le ramener à la case départ, c’est-à-dire à la problématique de la réforme constitutionnelle et au projet de Constitution civile, qui fut la première mesure annoncée après sa victoire de 2007…
JM

samedi 14 novembre 2009

La question kurde débattue devant le Parlement turc.


La semaine politique qui vient de s’écouler en Turquie a été marquée par le début des débats au Parlement sur «l’ouverture démocratique», l’initiative que le gouvernement a lancée, depuis le mois de juillet, pour résoudre la question kurde. Dans un pays où le mot «Kurdes» est resté tabou pendant longtemps et où, caricaturalement, les officiels n’admettaient, tout au plus, que l’existence de «Turcs des montagnes», qui aurait pu penser qu’un tel sujet serait un jour inscrit sur l’agenda politique du Parlement ? Pour autant, tout le monde sent bien qu’une aventure périlleuse commence. Les premières discussions et les incidents, qui les ont émaillées dans les travées de l’assemblée, l’ont bien montrés.

Les 10 ou 11 novembre 2009, le discours introductif du ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, qui est depuis le début en charge du projet gouvernemental, a provoqué une tempête de protestations sur les bancs de l’opposition. Beşir Atalay s’est attaché à présenter la politique du gouvernement, non seulement comme un projet pour les Kurdes mais également comme une initiative visant à un accroissement des libertés fondamentales dont tous les citoyens pourraient tirer bénéfice. En rappelant que le gouvernement, qui était à l’origine de cette initiative kurde, avait été porté au pouvoir par les Turcs, et donc représentait l’opinion publique turque, une idée qu’il a résumée par la phrase, «l’AKP est le parti de la Turquie», le ministre de l’Intérieur a provoqué une bronca dans les rangs de l’opposition, où les députés se sont mis à le conspuer, en tapant sur leurs pupitres. Les membres du groupe MHP, en particulier, accusant le gouvernement de collusion avec le PKK, ont demandé des comptes à Beşir Atalay sur le retour des groupes de rebelles kurdes et surtout sur les manifestations euphoriques qui ont suivi et qu’ils ont qualifiées «d’inacceptables». Des bousculades ont interrompu les débats à plusieurs reprises et, sur les bancs du CHP, des banderoles arborant des slogans kémalistes sont même apparues, ce qui a amené le président de l’Assemblée, Mehmet Ali Şahin, à intervenir et à demander aux parlementaires qui les avaient déployées de bien vouloir les replier ou de sortir.

Pourtant les choses sérieuses n’ont commencé sur le fond que le vendredi 13 novembre 2009, lorsque le ministre de l’Intérieur s’est mis à dévoiler les premières mesures constitutives de la fameuse «ouverture démocratique», et que les leaders des autres formations parlementaires (DTP, MHP, CHP) ont réagi officiellement. Dans les restaurants d’Istanbul, presqu’autant que pour un derby entre Galatasaray et Beşiktaş, les yeux des clients étaient alors rivés sur les écrans LCD, qui retransmettaient en direct les débats parlementaires.

Les décisions, qui ont été annoncées par Beşir Atalay, n’ont pourtant rien de très spectaculaires. Elles ont, selon lui, deux objectifs principaux : en finir avec le terrorisme et développer la démocratie. Elles consistent concrètement en une suite de mesures qui visent à accroître les libertés fondamentales et à mettre en œuvre, en particulier, les instruments internationaux de protection des droits de l’homme auxquels la Turquie a souscrit ces dernières années. Elles se traduisent aussi par la mise en place d’institutions indépendantes destinées à protéger les droits fondamentaux. Les champs d’action privilégiés sont la lutte contre la discrimination, l’élimination de la torture et la possibilité d’agir contre les forces de sécurité en cas de violation des droits de l’homme. Ces propositions ont été présentées comme un premier train de mesures destinées à amorcer une dynamique. Toutefois, pour accentuer la crédibilité de la dynamique en qeustion, quelques décisions beaucoup plus symboliques ont été annoncées également, comme la suppression des check-points militaires qui jalonnent les routes des provinces du sud-est de la Turquie, l’autorisation de l’usage de langues autres que le turc dans les services sociaux et religieux et pour les campagnes électorales, et surtout la réhabilitation des appellations kurdes des lieux géographiques dont les noms ont été turquisés. Tout en rappelant qu’il n’était pas question de remettre en cause les principes énoncés par les trois premiers articles de la Constitution (caractère unitaire, social et laïque de l’Etat, définit par les principes d’Atatürk, ou caractère officiel de la langue turque), le ministre a appelé de ces vœux, non seulement l’adoption de révisions constitutionnelles, mais carrément l’élaboration d’une nouvelle Constitution.

C’est Ahmet Türk, le leader des Kurdes du DTP (Demokratik Toplum Partisi – Parti pour une société démocratique), qui a pris le premier la parole après Beşir Atalay. Il a demandé au gouvernement de dévoiler rapidement tous les aspects de sa politique et surtout d’expliquer comment ces derniers allaient être mis en œuvre. Rappelant que la question kurde était le résultat des lacunes de la démocratie et de l’état de droit dans ce pays, il a estimé que tous les citoyens de celui-ci tireraient profit de l’ouverture proposée. Après avoir déclaré qu’il n’y avait pas de difficultés de cohabitation entre Kurdes et Turcs, il a surtout pointé du doigt le mal fait par l’idéologie officielle et l’appareil d’Etat, qui sont, d’après lui, responsables de l’existence aujourd’hui d’une organisation comme le PKK. Ahmet Türk a, par ailleurs, déclaré que les Kurdes n’avaient aucun problème avec le drapeau et les frontières actuelles de l’État turc. Selon lui, même s’ils sont à l’avenir éduqué aussi dans leur langue maternelle, ils conserveront le turc comme langue d’usage, et resteront attachés aux valeurs communes qui contribuent actuellement à l’unité de la société turque.

Comme on pouvait s’y attendre, les commentaires de Devlet Bahçeli, qui, vient d’être reconduit pour la 9e fois à la tête du MHP (Milli Hareket Partisi – Parti du mouvement nationaliste), ont été à l’opposé de ceux d’Ahmet Türk. Le leader nationaliste a voué l’AKP aux gémonies. D’après lui, lorsque la formation de Recep Tayyip Erdoğan est arrivée au pouvoir, en 2002, on était en train d’éradiquer le terrorisme, alors qu’aujourd’hui, on en est venu à démolir l’Etat nation turc. Qualifiant l’entreprise engagée par le gouvernement de «plan de destruction» et de «menace grave», il lui a reproché de céder aux demandes du PKK, comme si ce dernier était représentatif de tout le peuple kurde. Cela l’a amené à accuser le projet «d’ouverture démocratique» d’être en train de créer artificiellement une minorité, alors même que, selon lui, en Turquie, les origines ethniques ne constituent pas un obstacle à l’accès aux responsabilités et que le «problème de l’Est» vient surtout d’un retard de développement économique.

La réaction du leader du parti CHP (Cumhuriyet Halk Partisi – Parti républicain du peuple), Deniz Baykal, était attendue. Le parti kémaliste, en effet, a donné l’impression de louvoyer ces dernières semaines sur le sujet. Une partie de ses membres (notamment le leader stambouliote du CHP, Gürsel Tekin) ont reproché à Deniz Baykal d’avoir rejeté l’initiative gouvernementale et, au début du mois d’octobre, ce dernier a nuancé sa position (cf. notre édition du 8 octobre 2009). Mais, depuis, l’esquisse de ce changement de position ne s’est pas confirmée. Accusant le gouvernement d’avoir un plan secret, le leader CHP s’est rapidement perdu dans une querelle de procédure avec le premier ministre, en lui demandant un tête-à-tête sur l’ouverture kurde publiquement retransmis (cf. édition du 17 octobre 2009). En outre, lundi dernier, juste avant le début des débats au Parlement, l’un des vice-présidents du CHP, Onur Öymen, a provoqué un tollé, en citant la répression contre les Kurdes alévis de Tunceli (Dersim) en 1937, comme un exemple de lutte contre le terrorisme. Deniz Baykal n’était donc pas très à l’aise à l’assemblée, le 13 novembre. Pour l’essentiel, il s’est contenté d’accuser à nouveau le gouvernement de manque de transparence, lui reprochant même de mener des négociations secrètes avec le PKK et avec Abdullah Öcalan en personne. Le leader kémaliste a aussi redit ses craintes de voir l’État abandonner son fondement unitaire pour s’en remettre à une logique privilégiant la distinction ethnique, un leit-motiv qu’il n’a cessé de mettre en avant, ces dernières semaines.
JM

vendredi 13 novembre 2009

Le colonel Dursun Çiçek à nouveau sous les verrous.


Le colonel de marine, Dursun Çiçek, qui est accusé d’être le principal auteur du «plan d’action pour combattre la réaction» s’est finalement présenté, le 11 novembre dernier, à Beşiktaş, devant les procureurs en charge de cette affaire. À l’issue d’une audition de plusieurs heures, il a été placé en détention.

Le colonel Çiçek avait déjà été arrêté, le 30 juin dernier, avant d’être paradoxalement relâché un jour plus tard (cf. notre édition du 18 juillet 2009), un épisode qui avait illustré la division du pouvoir judiciaire turc sur les affaires sensibles, qui concernent les agissements occultes des militaires. Il faut dire que la justice militaire avait conclu antérieurement que le fameux plan était un faux, une version solennellement confirmée par le chef d’état major, en personne, lors d’une conférence de presse, le 26 juin 2009.

L’acceptation par le colonel Çiçek de déférer à la convocation des procureurs et son arrestation interviennent au moment où, depuis le 29 octobre dernier, une sorte de trêve semble avoir été conclue entre l’armée et le gouvernement, le temps qu’une nouvelle enquête soit conduite conjointement par les parquets civil et militaire. Le week-end dernier, dans une intervention, sur la première chaine de télévision turque (TRT-1), le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, a redit qu’il mettrait tout en œuvre pour que les responsables de ce scandale soient jugés. Mais il a également déclaré qu’il gardait toute sa confiance au chef d’état major actuel, le général Başbuğ, qui se serait engagé, pour sa part, à épurer l’armée de ses éléments factieux. Cette trêve n’est pourtant pas du goût de tout le monde, puisque de nombreuses NGO et certains partis politiques (comme le DTP et le MHP), pressent le gouvernement d’agir depuis plusieurs jours (cf. notre édition du 9 novembre 2009).

On peut considérer, toutefois, que l’arrestation du colonel Çiçek marque un nouveau recul de l’armée. Cet officier refusait, en effet, de répondre à la convocation qui lui avait été envoyée depuis la publication de la première lettre anonyme qui, le 26 octobre 2009, avait relancé l’affaire du «plan d’action contre la réaction», révélée par le quotidien «Taraf», le 12 juin dernier. Ni cette première lettre anonyme, ni une deuxième, envoyée le 3 novembre 2009, n’étaient ainsi parvenues à faire venir le colonel Çiçek, au palais de justice de Beşiktaş, et ce dernier avait même paru bénéficier d’un soutien appuyé de l’état major, au début de la relance de l’affaire. Mais, lors de son entretien avec le premier ministre, le 29 octobre dernier, le chef d’état major, Ilker Başbuğ, aurait déclaré qu’il ne s’opposerait pas à ce que des militaires comparaissent devant des juges civils, si des doutes existaient, quant à leur participation à ce complot. Le lendemain, 7 militaires étaient d’ailleurs venus témoigner devant le parquet de Beşiktaş.

Lors de son audition, le 11 novembre, le colonel a maintenu, selon son avocat, sa version de juillet dernier, en déclarant que la signature figurant sur le document n’était pas la sienne, et en demandant, à ce sujet, la contre-expertise d’un organisme indépendant. Il serait cependant étonnant que ces dénégations suffisent à le faire rapidement libérer, cette fois.
JM

mercredi 11 novembre 2009

Réouverture au culte, une fois par an, de l’église d’Akhtamar et du monastère de Sümela.




Selon un article, paru le 5 novembre 2009, dans le quotidien turc anglophone, «Hürriyet Daily news», le ministre turc de la culture et du tourisme, Ertuğrul Günay, a décidé d’autoriser l’ouverture pour la prière, une fois par an, de l’église arménienne de la Sainte-Croix dans l’île d’Akhtamar, sur le Lac de Van, et du Monastère grec orthodoxe de Sümela, dans la province de Trabzon.

La restauration de l’église de la Sainte-Croix (photo 1) avait provoqué, en 2007, une tempête de protestations des différentes communautés arméniennes, mais aussi d’un certain nombre d’intellectuels turcs, car il avait été décidé, dans le même temps, de la transformer en musée. En effet, ce statut interdisait concrètement que le monument puisse redevenir un lieu de culte. Il avait entrainé de surcroît l’enlèvement de la croix et de la cloche de l’église. Le «Hürriyet Daily News» n’avait pas hésité à qualifier cette opération de «génocide culturel» (cf. son édition du 30 mars 2007 et l’article de Cengiz Çandar écrit sur le sujet).

L’ouverture de l’église à la prière va lui permettre de pouvoir de nouveau arborer une croix, même si cela pose encore des problèmes juridiques, selon le ministre de la culture. La nouvelle croix, réplique fidèle de l’ancienne, suivant la tradition de l’église apostolique arménienne, a été amenée directement d’Arménie par un groupe d’experts et attend le feu vert du Patriarche d’Arménie de Turquie, Mesrob Mutafyan, pour être placée au sommet de l’église.

Parallèlement, la possibilité de prier au monastère de Sümela (photo 2) est aussi un événement. Ce nid d’aigle perché dans une vallée proche de la ville de Trabzon, sur la mer Noire, a lui aussi été restauré, il y a quelques années et avait jusqu’à présent un statut similaire de musée. Il y a un an, un groupe de touristes grecs parmi lesquels figurait le maire de Thessalonique, en personne, avait tenté de se recueillir dans cet ancien monastère orthodoxe, avant d’en être empêché et d’être sévèrement rappelé à l’ordre par les autorités turques.

Les temps changent cependant… Le ministre Ertuğrul Günay est même décidé à aller plus loin et il a proposé une collaboration turco-arménienne pour restaurer le site archéologique d’Ani (photo 3), qui se trouve dans le district Arpaçay, sur la frontière entre les deux pays, à 40 km à l’est de Kars. Ani, a été la capitale du royaume d’Arménie, vers l’an mille (entre 961 et 1045), ce qui lui vaut le nom de «capitale de l’an mille» et de «ville aux mille et unes églises». Selon le «Hürriyet Daily News», le président arménien du Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS), Gagik Gürcüyan s’est dit ravi de l'évolution des relations entre les deux pays et a déclaré qu’il souhaitait travailler ensemble sur ce projet culturel.

Pour en revenir à l’Église de la Sainte-Croix, si son retour au culte, une fois par an, a été jugé positivement par Erevan, qui a salué ce geste comme un symbole d’ouverture d’Ankara envers ses voisins arméniens, des remarques plus sceptiques n’ont pas tardé également à affleurer. Rappelant ce qui s’était passé en 2007, lors de la restauration du monument, et comment on avait alors essayé, en Turquie, de gommer l’identité arménienne du site, certains ont jugé cette décision trop tardive en y voyant avant tout une opération de séduction politique du gouvernement turc, régulièrement épinglé, ces derniers temps, par les rapports et évaluations européennes qui lui reprochent de ne pas respecter les droits des minorités chrétiennes. Pour d’autres, cette décision serait surtout en rapport avec la signature récente des protocoles qui doivent normaliser les relations entre la Turquie et l’Arménie et notamment aboutir à la réouverture de la frontière turco-arménienne. Ils pensent donc que cet événement est plus le résultat de préoccupations diplomatiques conjoncturelles que d’une réelle amélioration des droits des minorités chrétiennes en Turquie.

Pourtant, cette réhabilitation au culte, aussi limitée soit-elle, de monuments chrétiens emblématiques comme l’église de la Sainte-Croix ou le monastère de Sümela, et la restauration du site d’Ani, sont loin d’être des faits anodins, si l’on se souvient de la méfiance manifestée encore récemment par l’État turc à l’égard du passé chrétien de cette région. Ces initiatives peuvent aussi contribuer à son désenclavement touristique et culturel, en y attirant en particulier des visiteurs arméniens et grecs. En ce sens, elles pourraient soutenir culturellement les récents accords turco-arméniens et créer de nouvelles synergies.
Laura Pagliaroli

lundi 9 novembre 2009

Le gouvernement pressé d’agir contre l’armée, par la société civile.


Le 29 octobre dernier, après s’être entretenu avec le chef d’état major, Ilker Başbuğ, des remous provoqués par la relance de l’affaire du «plan d’action pour combattre la réaction», le premier ministre a estimé qu’il fallait attendre les résultats de l’enquête qui a été ordonnée (cf. notre édition du 1er novembre 2009). Cette décision n’est pourtant pas parvenue à ramener le calme et la sérénité. Plusieurs partis politiques, nombre d’ONG et de personnalités de la société civile s’étonnent, en effet, de la passivité du parlement et pressent le gouvernement d’agir sans tarder contre ceux qu’on appelle désormais les «putschistes», en demandant même la mise à pied du chef d’état major en personne.

L’AKP, le DTP et le MHP se retrouvent pour une fois sur la même longueur d’ondes et condamnent sans appel les auteurs du document incriminé et les tentatives qui ont été faites pour en faire disparaître l’original. Le CHP, qui avait d’abord évoqué une machination gouvernementale, est plus prudent et souhaite d’abord des éclaircissements sur l’auteur des lettres anonymes qui sont à l’origine de la réactivation du scandale (cf. notre édition du 5 novembre 2009).

Si la majorité parlementaire n’a pas décidé de créer une commission parlementaire, c’est, explique les responsables de l’AKP, pour ne pas gêner l’enquête judiciaire en cours. Par le passé (notamment, lors de la fameuse affaire de Susurluk, en 1996), cette procédure a abouti à des échecs. Le MHP rejoint l’AKP, sur ce point, pour dire que la priorité doit être donnée à l’action judiciaire. Mais, à l’instar de nombreux manifestants qui ont défilé ces derniers jours, le DTP estime que l’intervention rapide du parlement est absolument nécessaire.

Dans la société civile, par ailleurs, de nombreuses voix se font entendre pour réclamer que des sanctions soient prises sans attendre contre les militaires factieux. Intervenant dans une conférence, le 7 novembre dernier, Bekir Berat Özipek , un universitaire stambouliote, a rappelé qu’en 1987, Turgut Özal, alors premier ministre, avait renvoyé deux généraux qui avaient intrigué pour interférer dans les nominations aux plus hautes fonctions. Au premier ministre, qui, présent lors de cette conférence, avait précédemment appelé à ressusciter l’esprit du leader de l’ANAP, Özipek a conseillé de méditer ce précédent et de limoger les auteurs du «plan d’action pour combattre la réaction» et ceux qui, en haut lieu, continue à les couvrir. Plusieurs personnalités défendent des positions voisines de celles d’Özipek pour dire que le gouvernement ne doit pas attendre et qu’en agissant contre les putschistes, il préviendra de nouveaux coups tordus.

Toutefois, d’autres experts pensent que le contexte du limogeage, par Turgut Özal, du chef d’état major Necdet Üruğ, et du général Necdet Öztorun, en 1987, n’est pas comparable à la situation présente. Certes, le coup d’Etat de 1980 n’était pas loin et la situation du gouvernement Özal apparaît avec le recul beaucoup moins confortable que celle dont jouit aujourd’hui le gouvernement Erdoğan. Mais le premier ministre avait reçu alors l’aval du président de la République, le général Kenan Evren, qui était en fait le leader de l’intervention militaire de 1980. En l’occurrence, loin de réagir à un comportement factieux, Turgut Özal avait avant tout arbitré un conflit d’ambition à l’intérieur de la hiérarchie militaire, sous l’œil bienveillant de l’ex-chef de la junte militaire de 1980.

Dans une intervention, ce week-end, sur la première chaine de télévision turque (TRT-1), le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, a redit qu’il mettrait tout en œuvre pour que les responsables de l’affaire en cours soient jugés. Mais il a également déclaré qu’il gardait toute sa confiance au chef d’état major actuel qui s’est engagé à épurer l’armée de ses éléments factieux, confirmant implicitement que la pause actuelle vise à permettre à l’armée de faire elle-même le travail. Cette position peut être interprétée de deux manières. Ou bien le premier ministre a décidé de sauver la mise au chef d’état major actuel, en se disant que son limogeage apporterait peu, puisqu’il serait alors obligé de nommer le chef de l’armée de terre, qui n’est autre que le général Hassan Iğsız, lui aussi fortement impliqué dans l’affaire du plan. Ou bien le gouvernement entend regarder l’armée s’abîmer elle-même dans la fosse qu’elle a creusée… Depuis qu’il est au pouvoir, le gouvernement de l’AKP a dû consentir chaque année à l’épuration de plusieurs dizaines de officiers suspects d’avoir des opinions religieuses trop prononcées, l’heure est peut-être venue pour un gouvernement civil de voir l’état major renvoyer lui-même ceux de ses cadres militaires qui sont soupçonnés de sympathies trop fortes pour les pratiques de l’État profond…
JM

Le président soudanais, Omar Hassan al-Bachir, ne viendra pas à Istanbul, pour le sommet de l’OCI.


Le président soudanais, Omar Hassan al-Bachir, qui a été inculpé, en mars dernier, par la Cour pénale internationale (CPI), de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité au Darfour, a renoncé à venir à Istanbul, pour participer au sommet économique de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), qui doit se tenir les 9 et 10 novembre prochains. Selon des sources soudanaises, ce sont des raisons de politiques intérieures qui justifieraient la décision d’Omar Hassan al-Bachir. Mais, eu égard aux polémiques qu’a provoquées ces derniers jours l’hypothèse de la venue du président soudanais en Turquie, on peut penser que d’autres facteurs sont entrés en ligne de compte.

Le 6 novembre dernier, dans une note diplomatique, l’Union Européenne (UE) a, en effet, demandé à la Turquie de renoncer à inviter Omar Hassan al-Bachir, pour se mettre en conformité avec la position suivie par les 27 pays-membres de l’organisation à laquelle elle est candidate. Cette requête européenne a, en outre, été l’occasion de rappeler qu’Ankara n’a toujours pas ratifié le Traité de Rome qui a permis en 2002, à la Cour Pénale Internationale de voir le jour officiellement.

La Turquie a reçu, à deux reprises, en 2008, le président soudanais, et développe désormais une politique active en direction de l’Afrique (cf. notre édition du 22 août 2008), ce qui lui a permis de gagner des soutiens précieux, lors de son élection à un siège de membre non permanent, au Conseil de sécurité, pour la période 2009-2010. Elle a critiqué le mandat d’arrêt, lancé par la CPI, à l’encontre du président soudanais, en estimant que cela ne contribuerait pas à ramener la stabilité dans le Darfour.

C’est ce qui explique que les dirigeants turcs n’aient pas masqué leur agacement à l’égard de la requête présentée par les Européens. «De quoi se mêlent-ils ?», a demandé, le 6 novembre, Abdullah Gül, en expliquant que le président soudanais était invité par l’OCI et qu’il ne venait pas participer à une réunion bilatérale. Quant à Recep Tayyip Erdoğan, il est allé beaucoup plus loin en estimant qu’il doutait qu’un génocide ait été commis au Darfour, et que «de toute façon un musulman ne pouvait commettre un génocide.»

Mais surtout, ce différend avec les Européens est intervenu au moment où la forte activité que déploie la Turquie envers le monde musulman fait dire à certains qu’elle est en train de délaisser sa traditionnelle inclination pour l’Occident, afin de se tourner vers l’Orient. Ces derniers mois, Ankara s’est fortement rapprochée de Damas (cf. nos éditions des 17 et 29 mai 2009), alors même que ses relations avec Israël se détérioraient (cf . notre édition du 16 octobre 2009). Plus récemment, Recep Tayyip Erdoğan a effectué une tournée remarquée au Pakistan et en Iran (cf. notre édition du 1er novembre 2009), tandis que son ministre des affaires étrangères de passage à Erbil déclarait que «le moment était venu pour les Arabes, les Kurdes et les Turcs de reconstruire le Moyen-Orient.» (cf. notre édition du 6 novembre 2009).

S’adressant à son groupe parlementaire, le 3 novembre dernier, Recep Tayyip Erdoğan s’est défendu d’imprimer un nouveau cours à la politique étrangère de son pays. «Cette politique n’a pas changé, elle s’est normalisée», a-t-il déclaré, avant de rappeler que son pays restait fermement «ancré dans les institutions européennes, mais qu’il était aussi membre de la Conférence islamique, la plus importante organisation musulmane du monde.»

Dans une interview au journal Le Monde, à la veille de sa venue en France, le 6 novembre 2009, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a rappelé, pour sa part, que l’OTAN et la candidature à l’UE étaient «les piliers les plus forts pour la Turquie». Mais que, dans le même temps, elle était un pays «à géographie multidimensionnelle», qui ne s’interdisait pas de s’ouvrir à l’Est, pour tirer partie de cette situation. «Pourquoi ne nous reproche-t-on pas de regarder vers l’Est quand il s’agit de l’Arménie ? Elle se trouve pourtant plus à l’Est que la Syrie», a fait mine de s’étonner Ahmet Davutoğlu, avant de déclarer : «Certains Occidentaux ont encore la vision que si nous nous rapprochons d’un pays chrétien, c’est positif, si nous nous rapprochons d’un pays musulman, c’est un changement de cap diplomatique.»

Cette politique multidimensionnelle, illustrée par la tenue de ce sommet de l’OCI à Istanbul, est néanmoins d’autant plus difficile que certains des leaders invités sont des hôtes encombrants. Outre Omar Hassan al-Bachir, en effet, la Turquie accueillera le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, qui, lui, ne s’est pas décommandé, puisqu’il est arrivé le 8 novembre au soir, dans l’ancienne capitale ottomane.
JM

dimanche 8 novembre 2009

Les prochaines échéances de l’ouverture kurde.


Depuis la deuxième quinzaine de juillet 2009, le gouvernement turc a lancé un processus d’ouverture, qui est sensé apporter une solution politique à la question kurde (cf. notre édition du 30 juillet 2009). Accueillie favorablement par les Kurdes du DTP, les milieux intellectuels ainsi que par l’opinion publique, cette initiative a reçu aussi un soutien tacite de l’armée, dont les plus hauts responsables ont assisté, le 1er octobre 2009, à la rentrée parlementaire, alors qu’ils la boycottaient depuis 2007, en raison de la présence de députés kurdes dans l’assemblée (cf. notre édition du 3 octobre 2009). Au mois d’août et de septembre 2009, le ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, a conduit une série de consultations avec les partis, syndicats et associations, pour tenter d’établir un consensus autour du projet gouvernemental (cf. notre édition du 20 août 2009). Le 1er septembre 2009, lors d’un meeting à Diyarbakır, le DTP a plaidé pour «une paix digne» (onurlu barış), en demandant que de véritables mesures soient adoptées par le Parlement et que le PKK soit inclus dans le processus (cf. notre édition du 2 septembre 2009). Il faut d’ailleurs rappeler, à cet égard, que le mouvement rebelle avait été indirectement à l’origine de l’initiative gouvernementale, puisque celle-ci avait initialement voulu prévenir l’annonce par Abdullah Öcalan, d’une feuille de route proposant une solution politique au problème kurde (cf. notre édition du 30 juillet 2009). Le leader du PPK emprisonné n’a pourtant révélé que partiellement et confusément ses intentions, et le gouvernement a toujours affirmé vouloir le tenir hors du processus engagé, une conduite considérée par l’armée et les partis d’opposition, comme une ligne rouge à ne pas franchir. Ces derniers, notamment le CHP et le MHP, ont dénoncé l’initiative gouvernementale, en l’accusant de faire cause commune avec le PKK et d’encourager le délitement de l’État unitaire turc (cf. notre édition du 13 août 2009). Toutefois, le CHP, sous la pression de certains de ses membres, a esquissé, au mois d’octobre, une révision de cette opposition frontale et déclaré qu’il pourrait soutenir l’ouverture gouvernementale, à certaines conditions (cf. nos éditions des 8 et 17 octobre 2009).

Le 19 octobre dernier, le processus a pris une nouvelle dimension, lorsqu’un «groupe de la paix» (Barış grubu), composé par 9 rebelles accompagné de 26 civils kurdes d’un camp irakien de réfugiés, a rendu les armes aux forces turques, au poste frontière de Habur, avant d’être rapidement remis en liberté. Cet événement spectaculaire, qui avait déjà été tenté, en 1999, mais qui avait échoué, a été suivi de manifestations de joie et de soutien, dans les provinces kurdes en Turquie (photo). Ces réactions, qualifiées «d’irresponsables» par le président de la République, ont amené le gouvernement à interrompre cet «adieu aux armes», en suspendant l’accueil d’un nouveau «groupe de la paix», initialement prévu pour la semaine suivante, par peur des réactions nationalistes que cela pourrait provoquer en Turquie. Le gouvernement n’a pas interrompu pour autant l’ouverture engagée, mais a simplement annoncé son souhait de marquer une pause. Le 3 octobre 2009, lors du congrès de l’AKP, à Ankara, le premier ministre avait d’ailleurs prononcé un discours emblématique, louant la diversité turque, en mettant en exergue notamment une série de personnalités et d’intellectuels kurdes, soufis, alévis, arméniens, jusqu’au poète communiste Nazım Hikmet, sans lesquels, selon lui, la Turquie ne pourrait pas être ce qu’elle est aujourd’hui (cf. notre édition du 6ocotbre 2009).

En dépit du mouvement qui a été engagé, certains font observer que le gouvernement n’a toujours pas révélé le contenu des mesures qu’il entend prendre et le soupçonnent de se livrer, en l’occurrence, à une opération de propagande sans lendemain. Il y a quelques jours, le numéro deux du PKK, Murat Karayılan, a déclaré que la majorité actuelle n’avait «jamais eu l’intention de résoudre la question kurde», et accusé le gouvernement d’essayer de «tromper le peuple kurde et l’opinion publique internationale.» Le processus, entamé depuis le mois de juillet, a été perturbé, par ailleurs, paradoxalement, par la poursuite d’actions judiciaires contre des responsables kurdes. Fin septembre (cf. notre édition du 4 octobre 2009), plusieurs députés kurdes ont fait l’objet d’une citation à comparaître pour des déclarations anciennes jugées dangereuses pour la sécurité de l’Etat (une infraction pour laquelle leur immunité parlementaire ne les protège pas), et le 27 octobre 2009, la députée Aysel Tuğluk a même été condamnée à un an et demi de prison ferme. Le processus d’ouverture kurde du gouvernement est ici manifestement perturbé par les divisions internes de la justice, dont certains secteurs restent très attachés aux valeurs laïcistes et nationalistes de l’establishment politico-militaire, tandis que d’autres font preuve d’indépendance et n’hésitent plus à s’attaquer à l’Etat profond.

Le gouvernement a révélé récemment que l’examen par le Parlement de son initiative kurde commencerait le 10 novembre 2009, une annonce qui a provoqué la colère des partis d’opposition, qui ont fait valoir que ce jour était celui de l’anniversaire de la mort d’Atatürk. Rappelant la fameuse formule du fondateur de la République «Paix dans le pays, paix dans le monde», le porte-parole du gouvernement a néanmoins confirmé cette échéance, qui devrait d’abord voir le ministre de l’Intérieur faire l’état des résultats de ses consultations, avant que le premier ministre expose (probablement le 12 novembre) le contenu de son projet. Quant à «l’adieu aux armes» commencé avec le retour d’un groupe de rebelles et de réfugiés, le 19 octobre dernier, il devrait reprendre avec l’arrivée d’un deuxième «groupe de la paix», pendant le «Kurban Bayramı» (fête du sacrifice), qui interviendra, cette année, à la fin du mois de novembre.

Il ne faut pas oublier non plus que, depuis l’année dernière, le gouvernement entretient un dialogue régulier et direct avec les autorités kurdes d’Irak du nord et que le ministre turc des affaires étrangères Ahmet Davutoğlu a effectué, le 30 octobre 2009, une visite historique à Erbil, où il a rencontré Massoud Barzani. Initialement cette stratégie avait surtout été conçue pour neutraliser les bases arrière du PKK, mais désormais il semble qu’elle ait une amplitude beaucoup plus forte et qu’elle s’insère dans la nouvelle politique étrangère turque, dont l’un des objectifs majeurs est de faire de la Turquie un pôle de stabilité dans la région, ce qu’Ahmet Davutoğlu a résumé, à Erbil, en disant qu’il était temps pour les Arabes, les Kurdes et les Turcs de reconstruire le Moyen-Orient (cf. notre édition du 6 novembre 2009) .

Depuis le début, cette ouverture kurde a donc connu des hauts et des bas. Toutefois, il semble bien qu’une réelle dynamique ait été créée et que la qualifier d’opération de façade ne soit pas très réaliste. Le processus n’a jamais été remis en cause, il a certes été critiqué par les Kurdes qui ne l’ont pas non plus rejeté, il a surtout vu le gouvernement ne pas hésiter à transcender certains tabous, notamment celui de l’uniformité, en reconnaissant ouvertement la diversité de la nation turque. Une opération de façade n’aurait sans doute pas osé toucher à de tels symboles. Mais il est vrai que la résolution de la question kurde passe aussi par des mesures concrètes, touchant la culture, l’usage de la langue, la citoyenneté, ou la situation économique sociale des populations concernées. C’est pourquoi les mesures, qui doivent être révélées la semaine prochaine par Recep Tayyip Erdoğan, seront d’une extrême importance. Eu égard à ce qui s’est passé depuis le mois de juillet, le gouvernement ne peut pas se permettre de décevoir. Force est de constater qu’il a néanmoins des atouts dans cette phase délicate. L’armée est affaiblie, après la relance du scandale du «plan contre la réaction» (cf. nos éditons des 27 et 29 octobre 2009 ainsi que des 1er et 5 novembre 2009). Quant à l’opposition, elle n’est pas parvenue à susciter un rejet nationaliste véritable dans l’opinion publique turque et le CHP a même commencé à monter dans le train en marche… Il serait sans doute téméraire et un peu prématuré de dire qu’à ce stade tous les espoirs sont permis mais indiscutablement une nouvelle ère est en train de s’ouvrir.
JM