samedi 24 janvier 2009

«Ergenekon» entre la poire et le fromage.


À l’invitation du président Abdullah Gül, un déjeuner a rassemblé, à Çankaya, le 21 janvier 2009, les plus hautes autorités des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Dans un contexte politique particulièrement lourd, alors que les vagues d’arrestations se poursuivent dans le cadre de l’affaire «Ergenekon» et que les affrontements entre le gouvernement et l’opposition se multiplient, cette initiative a été analysée comme un moyen d’apaiser les tensions au sommet de l’Etat, le quotidien «Radikal» évoquant même un repas «Ergenekon».

Ont participé notamment à ce déjeuner : Recep Tayyip Erdoğan (premier ministre), Köksal Toptan (président du Parlement), Haşim Kılıç (président de la Cour constitutionnelle), Hasan Gerçeker (président de la Cour de cassation), Mustafa Birden (président du Conseil d’Etat), Mehmet Damar (président de la Cour des comptes), Ahmet Akyalçın (président du Tribunal des conflits), le général Ahmet Alkış (président de la Cour militaires suprême), le général Turgut Arıbal (président de la Cour administrative militaire) et enfin Mustafa İsen (secrétaire général de la présidence de la République). À l’issue de la rencontre, la présidence de la République a publié la déclaration suivante, insistant sur le respect de l’Etat de droit en toute circonstance : "Il est nécessaire de faire prévaloir la suprématie de la loi pour appliquer les principes de base du droit, de façon à renforcer la démocratie et à rendre la Turquie plus forte. Dans la pratique, il faut respecter le droit. Agir de la sorte amènera un environnement de confiance, susceptible de surmonter toutes les difficultés."

Depuis un mois, l’enquête «Ergenekon» conduit presque quotidiennement à l’arrestation d’anciens militaires et parallèlement à des affrontements politiques ou à des événements pour le moins surprenants. Le 8 janvier 2009, au lendemain de l’arrestation du général à la retraite, Tuncer Kılınç, le chef d’état major, Ilker Başbuğ, a rendu visite séparément au président de la République et au premier ministre. Quelques jours plus tard, le général en question ainsi que d’autres personnalités arrêtées en même temps que lui, ont finalement été libérées. Mais les choses n’en sont pas restées là. Car, depuis d’autres arrestations sont intervenues, en particulier, le 14 janvier 2009, celle plus rocambolesque du général Levent Ersöz, qui en fuite à l’étranger depuis le mois de juillet, venait de rentrer clandestinement en Turquie. Surtout, le 18 janvier 2009, le colonel à la retraite, Abdülkerim Kırca, accusé dans la presse d’avoir fait partie d’un groupe d’action occulte de la Gendarmerie (le JITEM) et d’avoir procédé, il y a une dizaine d’années, à des exécutions sommaires dans le sud-est, s’est suicidé et ses obsèques ont donné lieu à de nouveaux gestes d’humeur de l’armée. Le 20 janvier 2009, en effet, les responsables militaires les plus importants (notamment les généraux Ilker Başbuğ, chef de l’état major, Atila Işık, chef de la Gendarmerie, et Işık Koşaner, chef de l’armée de terre) se sont, solennellement déplacés pour l’assister à l’enterrement du colonel Kırca, et dans l’oraison funèbre qu’il a prononcé, le chef d’Etat major s’en est pris aux médias, en les accusant de propager de fausses nouvelles et de condamner des personnes, avant même qu’elles aient été officiellement jugées.

De toute évidence, si la mise en cause de plus en pressante de l’armée, dans le cadre de l’affaire «Ergenekon», provoque des tensions extrêmes, elle donne lieu aussi à la mise en place de passerelles permettant de maintenir un contact, au sommet de l’Etat, entre des forces politiquement opposées. L’initiative de ce déjeuner présidentiel, le 21 janvier, est à cet égard significatif, comme par ailleurs la multiplication des contacts directs entre les autorités politiques et le chef d’état major. Ce dernier, qui voit tous les jeudis le président de la République, va désormais avoir une entrevue hebdomadaire avec le premier ministre…
JM

jeudi 22 janvier 2009

Les auteurs de la pétition demandant pardon aux Arméniens, menacés par l’article 301.


Le procureur, Nadi Türkaslan, chargé de relever les délits commis par les médias, a été saisi récemment par des plaintes, invoquant l’article 301 du code pénal à l’encontre de la fameuse pétition «Nous leur demandons pardon» (özürdiliyorüz).

Rappelons que cette pétition, lancée sur Internet, le 15 décembre 2008, par Ahmet Insel (photo), Ali Bayramoğlu, Baskın Oran, Cengiz Aktar et 200 intellectuels turcs (www.ozurdiliyoruz.com), demande pardon aux Arméniens en ces termes : «Ma conscience refuse la négation et l’insensibilité vis-à-vis de la Grande Catastrophe qu’ont subie les Arméniens ottomans en 1915. Je refuse cette injustice, je partage les sentiments et la douleur de mes frères et soeurs arméniens et je leur demande pardon». Rapidement ce texte a recueilli plusieurs dizaines de milliers de signatures et a provoqué une importante polémique. Suscitant un certain nombre de contre-pétitions, elle a surtout vu le premier ministre et le président de la République se diviser à son sujet. Alors que Recep Tayyip Erdoğan l’a condamnée en estimant qu’elle allait «provoquer des troubles et perturber la paix», Abdullah Gül a adopté un ton beaucoup plus nuancé et estimé que le fait que «la question soit débattue librement dans des cercles académiques et publics était une preuve de la présence d'une discussion démocratique en Turquie.»

Depuis l’initiative «özürdiliyorüz» a été commentée et saluée tant en Turquie et en Arménie que dans de nombreux pays du monde. Elle a sans doute contribué également au rapprochement en cours entre l’Arménie et la Turquie, qui pourrait déboucher sous peu sur l’établissement de relations diplomatiques entre les deus pays.

Pourtant en Turquie, certains n’ont pas renoncé à user à son endroit d’une arme juridique qui s’est souvent avérée redoutable, par le passé. Le 9 janvier 2009, le procureur général d’Ankara a ouvert une enquête sur l’initiative des intellectuels turcs. Avec les plaintes s’appuyant sur l’article 301 du code pénal, enregistrées par le procureur Türkaslan, la menace se précise. On sait que cet article qui pénalise «le dénigrement public de la nation turque» a été régulièrement utilisé, au cours des dernières années, pour designer à la vindicte publique les intellectuels qui s’en prenaient aux tabous de l’histoire officielle turque. C’est pourquoi, suite aux protestations des défenseurs des droits de l’homme en Turquie soutenues par l’Union Européenne, le gouvernement turc a procédé à une réforme de l’article 301, après un débat difficile au parlement (cf. notre édition du 4 juillet 2008). Seuls, en effet, les parlementaires de l’AKP ont voté un léger amendement du texte initial, qui consiste à transformer «le dénigrement de la turcité» en «dénigrement de la nation turque», à réduire les peines encourues et à requérir l’autorisation du ministre de la justice avant l’engagement de toute procédure judiciaire à l’encontre d’une personne mise en cause. Les premiers résultats de cette réforme se sont donc révélés décevants. Se basant sur une série de statistiques, le 11e rapport rendu par la Commission européenne pour évaluer la candidature de la Turquie, le 4 novembre dernier, montrait que le filtre constitué par la nécessaire autorisation du ministre de la justice n’avait pas empêché l’engagement de poursuites dans une cinquantaine de cas. Le feu vert donné par Mehmet Ali Şahin (le ministre de la justice actuel) à l’engagement de poursuites contre l’écrivain Temel Demirer, pour des propos sur le génocide arménien, avait d’ailleurs largement relancé les critiques à l’encontre de l’article 301, dès le mois de novembre 2008 (cf. notre édition du 19 novembre 2008).

Il reste que, dans le cas de «özürdiliyorüz», pour que les poursuites aboutissent il faudra démontrer que la pétition en question constitue un dénigrement de la nation turque, ce qui risque, selon les experts, d’être d’autant plus difficile que le texte incriminé, pour éviter d’ouvrir une brèche à ses adversaires potentiels, a évité d’user du terme génocide. Mais si le procureur veut poursuivre, il finira probablement par trouver un moyen. Reste à savoir, dans ce cas, ce que fera Mehmet Ali Şahin. Certains espoirs sont permis à cet égard, car l’attitude du ministre de la justice a semblé beaucoup plus proche de celle du président de la République que de celle du premier ministre.

À l’issue de la réaction de Recep Tayyip Erdoğan condamnant la pétition «özürdiliyorüz», les auteurs de celle-ci avaient vivement réagi en s’étonnant qu’un chef de gouvernement puisse s’en prendre de la sorte à une initiative de la société civile et avait renvoyé le premier ministre à la réforme toujours attendue de l’article 301 du code pénal. Ils ne croyaient sans doute pas si bien dire !
JM

mercredi 21 janvier 2009

Les leaders de l’opposition critiquent Erdoğan sur Gaza.


Le 20 janvier 2008, lors de la réunion de leurs groupes parlementaires, les deux principaux leaders de l’opposition, le kémaliste, Deniz Baykal et le nationaliste, Devlet Bahçeli, ont critiqué les positions adoptées par le gouvernement turc sur Gaza.

En estimant que «la Turquie était devenue la représentante du Hamas», Deniz Baykal, qui a rejeté la motion du parlement turc condamnant Israël, a déclaré que son pays doit avant tout exprimer un point de vue humanitaire sur la situation à Gaza, mais éviter de s’impliquer dans le conflit et encore moins dans les dissensions entre Palestiniens. Pour sa part, Devlet Bahçeli, s’en est pris à la politique turque au Proche-Orient en la jugeant particulièrement ambiguë : «D’un côté, le gouvernement soutient le Hamas et de l’autre, il essaye de préserver sa relation avec Israël. C’est contradictoire et hypocrite. C’est le signe du désespoir et de la faiblesse… Les propos héroïques du gouvernement après les événements, sa gêne à prendre des sanctions contre Israël, comme les critiques formulées contre ce pays par ailleurs, resteront dans l’histoire comme les manœuvres rusées d’un politicien inconséquent.»

Ces deux déclarations sont bien sûr à usage interne. En présentant Recep Tayyip Erdoğan comme le porte-parole du Hamas, Deniz Baykal entend tirer la sonnette d’alarme pour dénoncer la tournure religieuse prise en Turquie par la mobilisation en faveur de Gaza et l’exploitation politique qui peut en être faite par le parti majoritaire. Quant à Devlet Bahçeli, il cherche surtout à contrer l’instrumentalisation de la mobilisation pro-palestinienne par l’AKP, en essayant de la faire passer pour de la duplicité.

Cet argumentaire sonne faux dès que l’on se replace dans le cadre plus global de la situation au Proche-Orient et des positions adoptées par les principaux acteurs de la région. La France est quasiment prête à discuter avec le Hamas et l’idée est désormais débattue aux Etats-Unis et même en Israël. C’est aussi l’une des questions qui sera posée à la présidence Obama dans les prochains jours.

Depuis trois semaines, la politique étrangère turque a fait écart en réussissant à parler à la fois au Hamas et à Israël. Ahmet Davutoğlu (photo) le conseiller pour la politique étrangère du premier ministre, considéré actuellement comme l’éminence grise de la diplomatie turque, a déclaré le 19 janvier 2008, après le sommet qui s’était tenu la veille, à Charm-El-Chekh, en Égypte, que la Turquie avait joué un rôle clef dans l’établissement d’un cessez-le-feu à Gaza, parce qu’elle avait su convaincre le Hamas de l’accepter. Ahmet Davutoğlu a même précisé que si la Turquie n’était pas intervenue, le sommet en question n’aurait été qu’une promenade de santé. Parallèlement, il est vrai qu’alors que l’Iran et la Syrie appelaient à rompre toute relation avec Israël et que des manifestations islamistes en Turquie reprenaient ce mot d’ordre, Ankara a maintenu le lien avec Tel-Aviv. Le 17 janvier 2009, le ministre turc des affaires étrangères, Ali Babacan, a d’ailleurs rejeté l’idée d’une rupture en expliquant qu’il était «important que les canaux de communication restent ouverts», mais en admettant aussi que son pays adoptait désormais «un autre ton» à l’égard de l’Etat hébreu.

Au moment où beaucoup d’observateurs annoncent que Gaza sera l’un des premiers dossiers abordés par le nouveau président américain, cette ambivalence de la diplomatie turque ne peut que placer encore plus Ankara au premier plan de la scène proche-orientale.

lundi 19 janvier 2009

Egemen Bağış, nouveau négociateur en chef avec l'Europe.


Le 9 janvier 2009, Egemen Bağış (à droite sur la photo) a été nommé négociateur en chef de la Turquie pour mener les pourparlers d’adhésion que la Turquie conduits avec l’UE en vue de son adhésion. Cette fonction était assumée, depuis 2005, par l’actuel ministre des affaires étrangères, Ali Babacan (à gauche, sur la photo). Mais il était question depuis plusieurs semaines d’en libérer le ministre, eu égard à son emploi du temps trop dense. A priori, cette nomination valorise le poste de négociateur en chef, conçu antérieurement comme une fonction adjointe à celle de ministre des finances ou du ministre des affaires étrangères. En effet, Egemen Bağış a rang désormais de ministre d’Etat, il est donc membre du gouvernement à part entière. Ainsi, il ne s’agit pas seulement d’une simple nomination ou d’une nouvelle répartition des tâches, mais probablement pour le gouvernement turc, d’une autre manière de gérer ses négociations avec l’UE.

Âgé de 38 ans, vice-président de l’AKP et député d’Istanbul, Egemen Bağış, qui a fait ses études aux Etats-Unis, apparaît comme l’une des étoiles montantes du parti majoritaire. Conseiller spécial de Recep Tayyip Erdoğan pour les affaires étrangères, il été très impliqué ces dernières années dans les programmes de réformes du gouvernement concernant l’approfondissement de la démocratie et de l’Etat de droit ou la libéralisation de l’Economie. Il est aussi très investi dans de multiples activités socio-culturelles (conseil des fondateurs de musées comme «Istanbul Modern» ou «Santral Istanbul», préparation d’«Istanbul-2010, Capitale de la Culture»). De par son éducation américaine et ses longs séjours aux Etats-Unis, Egemen Bağış dispose aussi d’un solide réseau outre-Atlantique qu’il a fortement mis au service du parti majoritaire. Seule ombre au tableau, il a été épinglé par la diaspora arménienne pour des déclarations jugées «négationnistes». Il faut dire que, l’an passé, lorsque que le Congrès américain avait fait un pas vers la reconnaissance du «génocide», il avait été dépêché sur place (notre édition du 16 octobre 2007).

Le nouveau dispositif mis en place et la nomination d’Egemen Bağış semblent indiquer la volonté du gouvernement de repartir sur de nouvelles bases dans ses négociations avec l’UE. Depuis 2005, ces dernières paraissent quelque peu enlisées, puisque sur les 35 chapitres que compte au total le processus de négociations, seuls 10 ont été ouverts et 8 autres sont gelés, suite au refus de la Turquie d’ouvrir ses ports et aéroports à Chypre, en application de l’accord d’Union douanière. La présence à la tête du processus de négociations d’une personnalité maîtrisant parfaitement l’anglais, ouverte à globalisation économique et culturelle, peut contribuer à changer l’image conservatrice et religieuse qui a souvent été celle des précédents négociateurs issus de l’AKP. Toutefois, pour confirmer cet a priori favorable, il faudra que le premier ministre appuie de tout son poids son nouveau négociateur en chef et que, plus qu’une nouvelle vitrine, celui-ci apparaisse véritablement comme la voix du gouvernement. Saluant la nomination d’Egemen Bağış, l’éditorialiste de Milliyet, Hasan Cemal, lui conseille également d’être très attentif au choix de ses conseillers, en faisant appel aux vrais spécialistes de l’Union européenne que compte le ministère des affaires étrangères et non à des gens qui seraient choisis avant tout en raison de leur allégeance à l’AKP ou de leur appartenance communautaire.

Malgré l’ouverture de deux nouveaux chapitres des négociations pendant la présidence française, les négociations turco-européennes traversent actuellement une phase de torpeur. Le dernier rapport sur les progrès de la Turquie, rendu par la Commission européenne, au début du mois de novembre 2008 (notre édition du 13 novembre 2008), soulignait l’absence de réformes et reprochait au gouvernement son immobilisme en dépit des moyens politiques que lui avait donnés sa victoire aux élections, l’année précédente. La tâche d’Egemen Bağış s’annonce donc rude, même si Hasan Cemal estime que le gouvernement est peut-être en train de faire avec retard, ce qu’il aurait dû faire dès 2005. «Souvenez-vous de 2002», écrit l’éditorialiste de Milliyet, « le gouvernement de l’AKP qui venait tout juste d’arriver au pouvoir semblait ne pas prendre au sérieux ni le FMI, ni l’UE. Mais il a changé. Il a commencé à faire ce qui était correct, même si ce fut avec un peu de retard. D’une part, il a porté son attention sur l’économie et les marchés pour finir par signer un accord avec le FMI. D’autre part, il a appuyé sur la pédale au sujet de l’UE ayant eu vent «des rumeurs de coup d’Etat» et a arraché une date à l’UE fin 2004.» Le problème est que par la suite cet enthousiasme a tourné court et que, depuis, le gouvernement a annoncé à plusieurs reprises la relance d’un processus de réformes qui n’a toujours pas vraiment repris…

La motivation du gouvernement turc dans la relance des réformes devrait être testée dès le début de cette semaine, puisque Recep Tayyip Erdoğan se rend à Bruxelles pour faire le point sur la candidature de la Turquie avec les principaux responsables européennes, notamment Jose Manuel Durao Barroso (le président de la commission européenne), Javier Solana (le haut représentant de l’UE pour la politique étrangère) et Hans-Gert Pöttering (le Président du Parlement européen). Cette visite en elle-même est un événement car cela fait longtemps que le premier ministre turc ne s’était pas rendu dans la capitale européenne. Mais il faudra plus que ce retour et la nomination d’Egemen Bağış pour convaincre les Européens qu’une nouvelle ère s’est ouverte.

JM

jeudi 15 janvier 2009

La Turquie, les Turcs et Gaza.


Depuis les débuts de l’intervention militaire israélienne à Gaza, les actions de solidarité à l’égard des Palestiniens se multiplient en Turquie. Des manifestations nombreuses et de grande ampleur pas seulement dans les grandes villes s’accompagnent d’autres initiatives : minute de silence dans les écoles turques à la mémoire des victimes, prières funéraires, campagnes d’affichages des partis politiques et des ONG, collectes de fonds, boycotts des produits et entreprises israéliennes.

De longue date la Turquie a toujours entretenu une relation quelque peu ambivalente avec Israël. Premier et seul pays musulman pendant longtemps à avoir reconnu l’Etat hébreu, elle a pris ses distances depuis la fin des années 60 avec la politique de Tel-Aviv au Proche-Orient et soutenu parallèlement les revendications palestiniennes. Pour autant, cela n’a pas conduit Ankara à rompre avec Israël. Bien au contraire, à la fin des années 90, une coopération militaire et économique importante a vu le jour et n’a pas été remise en cause depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir, en 2002. Cette ambivalence a permis à une Turquie, qui a considérablement développé ses relations avec les pays arabes au cours des dernières années, d’apparaître progressivement comme un intermédiaire crédible dans les conflits du Proche-Orient. Au-delà d’une relation forte tant avec Israël qu’avec les Palestiniens, Ankara peut en effet faire valoir sa position de pays candidat à l’Union Européenne (UE), son engagement dans l’OTAN et ses convergences nouvelles avec la Russie et un certain nombre d’autres puissances régionales tel l’Iran. En bref, comme le disent nombre de diplomates et de spécialistes, la Turquie est devenue un acteur qui compte au Proche-Orient. Cette opinion a été illustrée par le rôle essentiel joué par Ankara dans la reprise des contacts entre Israël et la Syrie et dans le développement de pourparlers entre ces deux pays.

Dans un tel contexte, tant l’intervention israélienne à Gaza en elle-même que sa violence ont surpris la diplomatie turque. La crise politique israélienne avait certes stoppé, en septembre dernier, le processus de négociations indirectes entre la Syrie et Israël, organisé sous les auspices de la Turquie, mais sans y mettre un terme pour autant. Le 22 décembre 2008, les résultats encourageants de la visite d’Ehoud Olmert à Ankara ont confirmé que ce processus se poursuivait et qu’il était appelé à prendre une nouvelle dimension lorsqu’Israël aurait enfin un gouvernement. On comprend, dès lors, que le gouvernement turc ait très mal accueilli, une semaine plus tard, le début des opérations militaires à Gaza. Recep Tayyip Erdoğan n’a d’ailleurs pas manqué de le faire savoir lorsqu’il a condamné l’intervention israélienne, en allant jusqu’à dire que celle-ci constituait une marque «d’irrespect» envers la Turquie et les efforts qu’elle avait déployés pour renouer des liens entre Tel-Aviv et Damas.
Le drame de Gaza ne remet pourtant pas en cause la place acquise par la Turquie au Proche-Orient. Dans la situation d’impuissance générale qui a caractérisé jusqu’à présent l’action de la communauté internationale, alors même que la Ligue arabe affichait une fois de plus ses divisions et montrait son inefficacité, la diplomatie turque est apparue comme l’une des plus porteuses. Cela lui a permis d’obtenir à nouveau un satisfecit de la France, un autre acteur actif actuellement dans la région qui, bien que toujours opposé à la candidature turque à l’UE, a clôturé sa présidence européenne en ouvrant deux nouveaux chapitres du processus européen de négociations avec Ankara. Il est peu probable que la situation évolue beaucoup au Proche-Orient avant l’investiture de Barack Obama. Mais il est certain que la Turquie sera au premier rang, dès que les Etats-Unis reviendront dans le jeu.

En attendant, sur le plan intérieur, le gouvernement de l’AKP affiche une solidarité sans faille avec les Palestiniens. En estimant que l’intervention militaire israélienne était surtout motivée par des raisons de politique intérieure (prochaine tenue des élections israéliennes), Recep Tayyip Erdoğan est allé jusqu’à parler de «sauvagerie» en évoquant l’ampleur et le caractère des pertes civiles à Gaza. L’AKP et les proches du premier ministre figurent au premier rang de la mobilisation qui voit les forces et la classe politiques turques unanimes à dénoncer l’initiative israélienne et le sort réservé aux populations civiles palestiniennes. Emine Erdoğan a organisé une réunion des premières dames musulmanes du Proche-Orient, le 10 janvier 2009, à Istanbul en solidarité avec les femmes et les enfants palestiniens, l’AKP multiplie les campagnes d’affichage et les initiatives de soutien. Sans mettre en cause la sincérité qui motive ces activités, on ne doit pas perdre de vue la proximité des échéances électorales que l’AKP devra affronter dans un contexte a priori moins favorable qu’il y a deux ans. Les manifestations de solidarité à Gaza ont vu les vrais « islamistes » particulièrement actifs. Ces derniers pour élargir leur influence entendent bien séduire une partie de l’électorat de l’AKP, lors des municipales qui doivent se tenir le 29 mars prochain.

Sans réduire la solidarité qui s’exprime à l’égard de Gaza à une entreprise islamiste, car les Turcs sont actuellement unanimes à condamner l’intervention israélienne, il est sûr que la dimension religieuse de nombre d’initiatives qui s’expriment est importante. C’est ce qui amène certains propos ou attitudes de ces mouvements à prendre une tonalité antisémite. Le risque d’une dérive de ce type est actuellement l’objet d’un débat dans la presse turque. Certains journalistes s’alarment ainsi de faits ou de mots d’ordre ambigus ou parfois même très explicites, et insistent notamment sur la nécessité de faire la différence l’Etat d’Israël et les juifs. Pour Ruşen Çakır, un journaliste de Vatan spécialiste de l’islamisme turc, le slogan «Vous ne pouvez être les fils de Moïse» pose problème par sa tonalité religieuse, qui peut susciter l’antisémitisme. En revanche, l’un des promoteurs de cette campagne en Turquie, Hüsnü Kılıç estime que « dans la mesure où Israël se présente comme un Etat religieux, il faut s’adresser à lui en usant de ses propres références religieuses et en lui montrant qu’il ne les respecte pas.»

Quoiqu’il en soit, les derniers développements de la situation à Gaza, où le nombre de victimes a dépassé le millier, ne peuvent qu’accroître encore l’émotion en Turquie et les mouvements de solidarité en faveur des Palestiniens.
JM

mercredi 14 janvier 2009

«Ergenekon» au cœur de la vie politique turque.


Comme les polémiques qui ont émaillé le week-end pouvaient le laisser prévoir, la dernière vague d’arrestations survenues dans le cadre de l’enquête «Ergenekon» débouche sur un sévère affrontement entre le gouvernement et le camp laïque. Le 13 janvier 2009, au Parlement, les réunions de groupes parlementaires des principales formations politiques ont vu leurs ténors commenter sans ménagement les derniers développements de la fameuse affaire.

Pour ce qui est de l’AKP, Recep Tayyip Erdoğan, rejetant l’accusation selon laquelle il instrumentaliserait l’affaire «Ergenekon» à des fins politiques, a défendu l’indépendance des juges chargés de l’enquête, en déclarant notamment : «Les procureurs et les juges continuent à travailler de façon totalement indépendante, à l’abri des pressions. Ce qui nous incombe en tant que membre du gouvernement, en tant que responsable politique ou en tant que citoyen, c’est de permettre à la loi d’être effectivement mise en œuvre.» Mais le premier ministre a surtout insisté sur les découvertes de dépôts d’armes qui prouvent, selon lui, la réalité du phénomène «Ergenekon» et la menace que le réseau politico-mafieux ferait peser sur les institutions et la société turques : «Nous nous sommes fixés comme objectif d’en finir avec la mafia et les gangs. Notre combat contre ces groupes n’est certainement pas motivé par un esprit de revanche. Les partis d’opposition insinuent que l’enquête «Ergenekon» est menée avec l’idée de prendre une revanche sur certains milieux. Vous avez pourtant vu et entendu parler de ces caches d’armes enterrées. Comment l’opposition va-t-elle expliquer la découverte de ces armes ? À quoi devaient servir ces armes, à mener une guerre ?» Depuis le début de la semaine, la presse pro-gouvernementale insiste aussi tant sur la découverte des caches d’armes de Gölbası et de Sincan que sur les fouilles auxquelles se livre actuellement la police dans l’espoir de trouver d’autres dépôts. Le quotidien «Zaman», notamment, se livre à un récapitulatif minutieux des arsenaux mis à jour depuis la découverte en juin 2007) du dépôt de grenades et d’explosifs d’Ümraniye, qui est considérée comme le premier acte de l’affaire «Ergenekon». Il est clair qu’il s’agit ici d’accréditer l’existence d’un véritable complot contre le processus de réforme engagé par le gouvernement de l’AKP. Mais Recep Tayyip Erdoğan s’en est pris aussi directement à Deniz Baykal, en déclarant en particulier : «Le leader de l’opposition veut intervenir dans le déroulement de ce processus judiciaire. Tantôt il déclare que la lutte contre les gangs doit se poursuivre, tantôt il se fait l’avocat d’ «Ergenekon». De quoi avez-vous donc peur Monsieur Baykal ? Les procureurs de ce pays poursuivront leurs investigations, ne vous inquiétez pas!»

Pour sa part, le leader du CHP entend désormais démontrer la manipulation politique qui est, d’après lui, derrière l’affaire «Ergenekon». Le 13 janvier 2009, lors de la réunion de son groupe parlementaire, Deniz Baykal a donc concentré ses attaques sur les zones d’ombre qui ont entouré les arrestations et les libérations de la semaine dernière. Rappelons que parmi les personnes arrêtées figuraient des militaires de très haut rang à la retraite ainsi qu’un ancien président du YÖK (le conseil de l’enseignement supérieur). Mais après les rencontres du chef d’état major avec le premier ministre et le chef de l’Etat, ces personnalités ont été relâchées, tandis que d’autres étaient maintenues en détention (notamment l’ancien chef des opérations spéciales de la police, Ibrahim Şahin, qui vient d’ailleurs, comme par hasard, de faire des déclarations fracassantes mettant en cause des militaires en activité). C’est sur ce surprenant développement de l’enquête que Deniz Baykal s’est interrogé, en ces termes : « Si vous osez faire arrêter des généraux et un ancien président du YÖK, c’est que de très sérieuses présomptions pèsent contre eux… Si vous mettez des gens en détention, vous devez bien avoir des raisons légales de le faire, n’est-ce pas ? Donc, si vous aviez des raisons d’arrêter ces personnes, alors pourquoi les avez-vous libérées sans même les présenter à un tribunal ? Je suis heureux qu’elles aient été relâchées mais il y a un problème. Qu’est-il arrivé pendant les trois jours qui ont suivi leur arrestation pour que vous décidiez de les libérer ? On est bien là dans une affaire politique. » Pourtant, au-delà de ce constat et après avoir mis en garde le premier ministre contre les attaques qu’il pourrait diriger contre le CHP, Deniz Baykal a mis en cause encore plus explicitement la réalité du phénomène «Ergenekon» : «Comment peut-il y avoir un acte d’accusation de 2500 pages. Il s’agit en fait de 2500 pages de chaos. Où est le nouvel acte d’accusation et où est cette organisation terroriste ? À qui appartiennent ces armes ? Qui les a mis là ? Tout cela n’a rien de légal, nous sommes en présence d’une manipulation!»

Eu égard à la tournure prise par les réunions des groupes parlementaires de l’AKP et du CHP, le ton de la réunion du groupe du MHP est paradoxalement presqu’apparu comme nuancé. Face à cette nouvelle tempête politique, Devlet Bahçeli, le leader du MHP, a plutôt voulu s’extraire de la mêlée, en jouant la carte de la respectabilité, une posture qui a souvent été celle de son parti au cours des derniers mois. Insistant sur la nécessité de respecter l’indépendance de la justice, il a surtout souhaité que l’on ne porte pas atteinte au prestige de l’armée et que l’on respecte la présomption d’innocence en vérifiant la réelle implication des personnes mises en cause et plutôt qu’en présumer leur culpabilité sur la base de leurs appartenances politiques.

Il reste que, depuis cette dernière vague d’arrestations, l’affaire «Ergenekon» est indiscutablement entrée dans une nouvelle phase. Jamais les implications politiques de cette affaire n’avaient été aussi crûment évoquées. À un débat voilé où les uns voulaient voir en «Ergenekon» le reflet des évolutions positives de l’Etat de droit turc et les autres le risque de manipulations destinées à affaiblir l’opposition laïque, succède une confrontation ouverte et sans merci. Ainsi, on peut considérer que, depuis quelques jours, les deux pôles principaux de la vie politique turque se sont saisis d’ «Ergenekon» pour en faire un terrain majeur de leurs affrontements.
JM

mardi 13 janvier 2009

La télévision publique turque lance une chaîne en langue kurde : TRT-6


Les différentes langues kurdes ont longtemps été interdites en Turquie, avant de voir leur usage public admis en 1993 et leur interdiction médiatique levée en 2002. Cette évolution prudente a amené le pouvoir central à faire un nouveau pas en faveur de la diversité culturelle, en décidant d’offrir une chaîne publique aux quelques 12 millions de Kurdes qui peuplent le pays.

Depuis le 1er janvier 2009, la population kurde peut ainsi regarder la nouvelle chaîne en kurde de la télévision publique turque (TRT). Baptisée TRT-6, cette chaîne propose 24 heures sur 24 des programmes non sous-titrés : documentaires, émissions musicales ou séries, et ce principalement en «kirmanji», l’une des trois langues kurdes (avec le «sorani» et le «zaza»). Cela représente une avancée considérable et répond à une demande d’ouverture formulée de longue date par l’UE. En effet, si l’interdiction de diffusion d’émissions télévisuelles et radiophoniques a été levée à l’époque des paquets d’harmonisation législatifs (entre février 2002 et août 2003), aucune initiative concrète de grande ampleur n’avait vraiment vu le jour, depuis. Dès le 25 décembre 2008, les programmes de TRT-6 ont été dévoilés lors d’une répétition générale, au cours de laquelle la direction de la chaîne a de nouveau redit son ambition d’être le reflet de «la diversité culturelle de la Turquie». L’opération a été soutenue par Recep Tayyip Erdoğan, venu en personne participer au lancement officiel de la chaîne, le 1er janvier dernier. Pour l’occasion, le premier ministre a donné une interview où il a présenté symboliquement ses vœux en kurde à TRT-6.

Si cet évènement représente un progrès réel en matière de reconnaissance des droits des Kurdes, de nombreux analystes politiques y voient aussi une manœuvre électorale savamment orchestrée par le gouvernement de l’AKP. À moins de trois mois des élections municipales, on peut légitimement s’interroger sur la sincérité des intentions qui sont derrière cette initiative. En effet, les restrictions et les sanctions en matière d’utilisation d’une langue autre que le turc restent nombreuses dans ce pays, notamment dans l’éducation et les services publics. Les condamnations de maires de villes du sud-est du pays, ayant fait usage de leur langue, dans des tracts ou des discours, sont encore monnaie courante.

Le lancement de TRT-6 est donc accueilli avec prudence par la communauté kurde, dans le sud-est, où paradoxalement, l’AKP a progressé ces dernières années, en partie à cause de la lassitude d’une partie significative de la population qui souhaite la fin des violences et ne se montre pas insensible aux avancées réalisées ces dernières années dans le cadre des négociations avec l’UE. Eu égard à ce contexte, le parti kurde DTP, première force politique dans la région, perçoit le lancement de TRT-6 comme une véritable manœuvre électorale du gouvernement. Il faut dire que cette démarche d’ouverture est d’autant plus surprenante qu’un ensemble de règlements du Conseil électoral publié récemment au journal officiel continue de stipuler que seule l’utilisation de la langue turque sera autorisée pendant la campagne pour les élections municipales, qui doivent avoir lieu le 29 mars prochain. Pour mettre le gouvernement à l’épreuve, le DTP a préparé un projet de loi visant à autoriser l’utilisation dans la correspondance officielle des lettres Q,W et X, ce qui n’a pas manqué de soulever un tollé chez les nationalistes, ces trois lettres ne faisant pas partie de l’alphabet turc. «Si la loi passe, de nombreux problèmes seront résolus», a confié au quotidien «Taraf» le député kurde, Hasip Kaplan, faisant allusion aux difficultés auxquelles se heurtent les demandes de festivals qui doivent se tenir lors la fête kurde de Nevruz. Cette fête célébrée par les Kurdes à l’origine est devenue officiellement depuis deux ans une fête turque (cf. notre édition du 27 mars 2007), mais les demandes d’autorisation d’activités festives ont été formulées, dans le sud-est, en employant l’orthographe kurde («Newroz») et ont donc été refusées par les autorités. Ainsi, au moment même où une chaîne de télévision en kurde est lancée, l’usage du kurde est, on le voit, encore sujet à des blocages tatillons.

Le sort de l’ancien député du DTP, Mahmut Alınak, objet de nombreuses condamnations pour usage d’une langue non officielle, est ici très révélateur. Ce dernier a été écroué plusieurs fois pour des motifs divers : déclamation publique d’une chanson en kurde au cours d’un rassemblement électoral ou encore envoi d’une lettre en kurde au premier ministre. Cette lettre a d’ailleurs été jointe, comme pièce à conviction, au dossier de la procédure visant à interdire le DTP, qui est pendante devant la Cour constitutionnelle. Interrogé par le quotidien «Radikal» sur TRT-6, Mahmut Alınak a déclaré que l’Etat avait accepté les diffusions en kurde «uniquement parce que l’interdiction de la langue est devenue intenable».

Au chapitre des réactions, notons aussi celle du député DTP de Diyarbakır, Gültan Kışanak, qui a précisé qu’il fallait désormais se doter de nouveaux outils juridiques pour autoriser la création de chaînes privées en kurde. Faisant allusion à la loi qui limite la diffusion des programmes en langue kurde à quatre heures par semaine pour les chaînes privées, il a estimé en effet que le droit de diffusion en langue kurde «ne doit pas être le monopole de l’Etat». La situation actuelle donne en fait une sorte d’exclusivité à TRT-6 qui émet en continu, ce qui peut tendre à en faire un instrument politique au service de l’Etat à destination des populations kurdes. Devant ces craintes et ces accusations, Sinan Ilhan (un ancien diplomate kurdophone), coordinateur de la chaîne et nommé par le gouvernement, a réaffirmé que la fonction première de TRT-6 est de «fournir des programmes contribuant à la prise de conscience démocratique de la population du pays».

Bien que la création de TRT-6 soit un premier pas, elle ne signifie pas la suppression complète des restrictions de l’usage des langues kurdes. De surcroît, d’autres doutes subsistent quant aux véritables motivations des instigateurs du projet. Selon l’agence de presse Doğan, il existe actuellement 14 chaînes qui émettent en langue kurde depuis l’Iran, l’Irak et l’Europe. Parmi elles, quatre seraient liées au PKK. L’un des buts officieux de la TRT-6 serait ainsi de contrecarrer l’influence de ces chaînes satellitaires qui émettent depuis l’étranger (notamment «Roj TV», basée au Danemark, qui est souvent accusée d’être un outil de propagande au service du PKK). Rappelons que le PKK, quant à lui, a appelé au boycott de la nouvelle chaîne de télévision publique.

Si les partis d’opposition nationaliste (MHP) et kémaliste (CHP) ont critiqué la création de TRT-6, c’est pour d’autres raisons. Ils estiment en effet que cette initiative porte atteinte à l’unité de la nation. L’association de la pensée kémaliste (AAD – «Atatürkçürçü Düsünce Derneği»), organisatrice des grands «miting» républicains de 2007, s’est montrée encore plus virulente et vient de demander l’arrêt des diffusions en kurde en les dénonçant comme «une opération orchestrée par les forces nationales et internationales» qui veulent «diviser et ruiner le pays». L’association a également condamné sans ménagement les projets universitaires en cours qui visent à ouvrir des départements de kurde dans certaines universités turques. La réalité culturelle est loin d’être encore d’être une réalité admise par tous, même si elle est incontestablement en marche.

Bastien ALEX

lundi 12 janvier 2009

Nouveaux rebondissements dans l’affaire «Ergenekon»


Le 7 janvier dernier, 33 personnes ont été interpelées dans le cadre de l’interminable enquête «Ergenekon» concernant un réseau occulte (composé d’activistes nationalistes issus des sommets de l’Etat et de membres de la pègre), qui aurait été le fer de lance d’un complot ourdi par l’Etat profond pour renverser le gouvernement de l’AKP.
Au cours de l’année écoulée, les vagues d’arrestations liées à l’affaire «Ergenekon» sont presque devenues un leitmotiv de l’actualité politique turque. Pourtant, si l’événement fait beaucoup de bruit cette fois, ce n’est pas seulement à cause du nombre des personnes arrêtées, mais aussi en raison de leur qualité (entre autres, 2 généraux de corps d’armée retraités, un ancien premier juge de l’état major, un universitaire ex-président du YÖK, un ancien responsable des opérations spéciales de la police et plusieurs journalistes). La relance de cette affaire, quelque peu entamée par le mauvais départ du procès auquel elle donne lieu depuis octobre 2008, a donc sonné comme un coup de tonnerre et provoqué une réaction immédiate de l’état-major dont le chef, Ilker Basbuğ, s’est entretenu, dès le lendemain, tant avec le premier ministre (à 2 reprises) qu’avec le président de la République. Dans le sillage de ces arrestations et de la réaction des forces armées, les commentaires médiatiques sont allés bon train, soit pour se réjouir d’une nouvelle initiative judiciaire tendant à prouver que les temps ont changé en Turquie et que l’Etat profond n’est plus au-dessus des lois, soit pour suspecter, derrière ces nouveaux rebondissements, une manœuvre du gouvernement visant à intimider des personnalités laïques et affaiblir l’opposition. Cette seconde opinion a été reprise, comme on pouvait s’y attendre, par Deniz Deniz Baykal, avec une telle virulence que certains se demandent désormais s’il ne craint pas de faire partie, à son tour, de la prochaine charrette. Le 10 janvier 2009, lors d’un meeting électoral à Bursa, le leader du CHP a considéré que les développements de l’affaire «Ergenekon» reflétaient les mutations politiques dangereuses qui sont en cours en Turquie, en évoquant même la montée «d’un empire de la peur». Le lendemain, lors d’un meeting de l’AKP, à Ankara, Recep Tayyip Erdoğan, pour sa part, tout en se réjouissant de la poursuite de l’enquête, a répondu sans ménagement à Deniz Baykal, en ces termes : «Franchement j’ai du mal à comprendre la panique du leader du principal parti d’opposition. J’ai du mal à comprendre l’affolement de certaines institutions médiatiques. Avez-vous peur d’une Turquie plus transparente ?»
Entre temps, d’autres développements sont intervenus. Le 9 janvier 2009, sur la base d’un plan appartenant à Ibrahim Şahin, l’une des personnes arrêtées les plus en vue pour être avoir été le chef du service des opérations spéciales la police, les enquêteurs ont découvert un dépôt contenant deux lance-roquettes ainsi que des munitions et des armes à feu diverses. Ce dépôt d’armes fait la une de la presse quotidienne, en ce début de semaine, et le premier ministre y a vu une preuve de plus de la réalité du complot ourdi par «Ergenekon» contre son gouvernement. Toutefois, il pourrait être le reflet d’activités occultes beaucoup plus anciennes d’Ibrahim Şahin, qui avait déjà été mis en cause, rappelons-le, lors de l’affaire de «Susurluk», en 1996.
La situation judiciaire s’est aussi décantée parallèlement. Si un certain nombre de personnes ont été maintenues en détention (outre Ibrahim Şahin, notamment le colonel à la retraite, Levent Göktaş ou l’écrivain Yalçın Küçük), d’autres ont finalement été remises en liberté (notamment le général de corps d’armée à la retraite, Tuncer Kılınç et l’ancien président du YÖK, Kemal Gürüz).
Rappelons que l’affaire “Ergenekon” a commencé de façon discrète avec la découverte en juin 2007, d’un dépôt d’armes dans le quartier d’Ümraniye, à Istanbul. Mais c’est en janvier 2008, qu’elle prend une dimension d’affaire d’Etat, avec l’arrestation de 35 personnes (notre édition du 25 janvier 2008), certaines étant cataloguées de longue date, comme de possibles agents de l’Etat profond (en particulier le général Veli Küçük, un ancien de la Gendarmerie et des services secrets, impliqué lui aussi dans l’accident de «Susurluk», et l’avocat nationaliste Kemal Kerınçsız, l’un des responsables des procès intentés sur la base de l’article 301). Nombre de commentateurs estiment alors que, pour la première fois, l’Etat s’attaque à l’Etat profond. Dans les semaines qui suivent, la levée de l’interdiction du voile dans les universités commence, avant d’être relayée par le procès visant à faire interdire l’AKP, qui sonne comme une riposte laïque à l’affaire du voile. Si bien que lorsqu’une nouvelle vague d’arrestations frappe le 21 mars 2008 (notre édition du 23 mars 2008) plusieurs personnalités laïques (notamment le journaliste de Cumhuriyet, Ilhan Selçuk, l’ancien recteur de l’Université d’Istanbul, Kemal Alemdaroğlu et le leader du parti des travailleurs, Doğu Perinçek), certains estiment que l’affaire «Ergenekon» n’est pas sans lien avec la lutte acharnée que se livrent alors le gouvernement et le camp laïque. Au début du mois de juillet 2008, après l’annulation de la réforme constitutionnelle levant l’interdiction du voile dans les universités, alors même que la crise provoquée par le risque d’interdiction de l’AKP bat son plein, une nouvelle vague spectaculaire d’arrestations intervient (cf. notre édition du 9 juillet 2008). Cette fois, sont concernés deux militaires de haut rang à la retraite, le général Hürsit Tolon et surtout le général Şener Uygur, par ailleurs président de l’Association pour la pensée kémaliste qui a organisé les grandes manifestations laïques, d’avril-mai 2007. À la fin du mois d’août 2008, c’est au tour de Ferda Paksüt, l’épouse d’un juge de la Cour constitutionnelle, connu pour ses opinions hostiles à l’AKP, d’être interrogée sans être finalement arrêtée (notre édition du 26 août 2008). En septembre 2008, alors même qu’un dessaisissement de l’affaire menace le procureur Zekerya Öz, qui en est chargée depuis le début, et que certains craignent que l’affaire «Ergenekon» connaisse un sort comparable à l’affaire de «Şemdinli» (une autre affaire datant de 2005 et attribuée à l’Etat profond où le procureur, qui commençait à mettre en cause de hauts responsables de l’armée, avait été dessaisi), le nouveau chef d’Etat major organise une visite officielle des généraux à la retraite emprisonnés en juillet 2008. Finalement, l’un de ces généraux est libéré et le procureur Öz maintenu dans ses fonctions, on parle alors d’une sorte de «modus vivendi» établi par le nouveau chef d’Etat major avec le gouvernement. Pourtant, de nouvelles arrestations interviennent, fin septembre. Parmi les personnes concernées figurent, outre des officiers de rang subalterne, le journaliste Tuncay Özkan, connu pour son hostilité à l’AKP, ainsi qu’un ancien juge militaire, un ancien chef de la police et un ancien maire CHP. Mais tout le monde attend désormais l’ouverture du procès qui intervient, sous haute tension, le 20 octobre 2008, dans un tribunal aménagé au sein de la prison de Silivri. Émaillé d’incidents matériels et d’incidents de procédure, le procès « Ergenekon » s’enlise assez vite et ne paraît répondre pas aux espoirs qu’avait suscités l’enquête, à ses débuts.
Après les derniers rebondissements auxquels nous venons d’assister, quel bilan peut-on faire de cette année « Ergenekon » ? En fait, deux questions fondamentales sont posées.
En premier lieu, si l’implication d’une partie des personnes arrêtées dans des activités occultes illégales voire criminelles est probable pour ne pas dire certaine, ce genre d’activisme semi-officiel désigné en Turquie par le vocable « Etat profond » est ancien. Il est important de savoir si tous les faits reprochés concernent bien des activités en cours de réalisation et constituent véritablement un complot contre le gouvernement, ce que ne cessent de répéter les responsables de l’AKP ?
En second lieu, toutes les personnes impliquées dans cette affaire ont-elles véritablement été mêlées aux actes illégaux qui sont en l’occurrence mis à jour ? Le risque, perçu par un certain nombre d’analystes, est que sur la base de faits réels, on ait tendance à élargir la liste des suspects à des personnalités connues pour leurs opinions hostiles à l’AKP mais qui ne sont pas pour autant entrée dans l’illégalité pour le combattre. Cependant, dans un contexte où l’état de droit et la séparation des pouvoirs ont été longtemps plus que relatifs, il faut bien reconnaître que même les personnes, qualifiées de «respectables» par le CHP ont pu couvrir voire initier des activités qui l’étaient beaucoup moins et qui apparaissaient comme «naturelles» dans les hautes sphères de l’Etat, jusqu’à une période récente.
Même dans les Etats de droit éprouvés, il est difficile d’instruire le procès d’une affaire d’Etat, car l’Etat n’aime pas se juger lui-même. La Turquie étant à bien des égards un Etat de droit précaire, il n’est pas étonnant que l’exercice «Ergenekon» s’avère des plus difficiles. Dans la mesure, où le corpus juridique de l’affaire montre ses faiblesses, il n’est pas étonnant que les arguments politiques occupent de plus en plus le devant de la scène. Dès lors, il est possible que dans les prochains jours, le confrontation voilée entre le gouvernement et ses adversaires qui couvait sous l’affaire «Ergenekon», se transforme en un affrontement beaucoup plus ouvert et tende à donner libre cours à la bipolarisation conflictuelle aiguë à laquelle on a déjà pu assister, lors des présidentielles de 2007, ou à l’occasion des affaires du voile et de l’interdiction de l’AKP, en 2008.
JM

vendredi 9 janvier 2009

UE-Turquie : les négociations relancées ?


Les négociations d’adhésion, qui étaient au point mort depuis les récents et multiples troubles politiques qui ont secoué la Turquie, ont connu, le 19 décembre dernier, un petit sursaut avec l’ouverture de deux nouveaux chapitres. L’événement relance quelque peu un processus passablement enlisé. La crise présidentielle de 2007, le débat sur le port du voile dans les universités, la procédure d’interdiction engagée à l’encontre de l’AKP, l’affaire «Ergenekon» et d’autres évènements avaient eu tendance à reléguer au second plan de l’actualité les négociations d’adhésion turco-européennes. Il faut dire également qu’aucun nouveau chapitre n’avait été ouvert depuis longtemps.

Au cours du premier semestre 2008, Nicolas Sarkozy avait promis de ne pas perturber le déroulement du processus de négociations en annonçant que de nouveaux chapitres seraient ouverts, pendant la présidence française. Alors que celle-ci vient de s’achever, on peut dire que la promesse a été tenue, même si l’on a dû attendre le dernier instant. En l’occurrence, les chapitres ouverts sont le chapitre 4, relatif à la liberté de circulation des capitaux (l’une des quatre libertés fondamentales de l’UE), et le chapitre 10, concernant la société de l’information et les médias.

Bien que cette relance mérite d’être signalée, il convient de rester prudent quant à l’analyse que l’on peut en faire. En effet, les deux chapitres ouverts ne comptent pas parmi les plus importants. Il faut rappeler par ailleurs que le chapitre relatif à la politique économique et monétaire (la monnaie unique) a vu son ouverture suspendue, à la demande de la France, opposée à la discussion sur des chapitres qui, à terme, impliquent une adhésion pleine et entière de la Turquie. En outre, il faut rappeler que huit chapitres de négociations sont gelés, depuis décembre 2006, Ankara ayant refusé d’ouvrir ses ports et aéroports à Chypre et donc d’appliquer l’accord d’union douanière à ce nouvel Etat membre, en raison du rejet par celui-ci du plan Annan, qui avait tenté de résoudre le conflit opposant les communautés chypriotes grecque et turque, à la veille de l’entrée de Nicosie dans l’UE.

« La présidence tchèque, puis suédoise, pourra ouvrir de nouveaux chapitres comme l'éducation et la culture, ou la taxation, mais après, c'est terminé ! », estime Cengiz Aktar, qui dirige le département européen de l'Université Bahçeşehir d'Istanbul. Ce commentaire illustre bien l’état d’un processus d’adhésion qui est condamné à faire du sur-place depuis deux ans. Des chapitres mineurs sont certes ouverts pour que la candidature turque ne tombe pas en désuétude, mais rien n’avance réellement sur les dossiers de fond. Rappelons que l’une des raisons de cette situation est le gel partiel des négociations, consécutif à la crise chypriote, auquel nous faisions précédemment allusion. La non-reconnaissance par Ankara de la République de Chypre (pourtant membre de l’UE depuis 2004) et le verrouillage des espaces aérien et maritime turcs (interdits à tout bâtiment chypriote en violation totale du protocole additionnel à l’accord d’union douanière, entré en vigueur en 1996) gênent en fait fortement la poursuite du processus d’adhésion. L’UE, pour sa part, se refuse à toute pression pour tenter de débloquer ce dossier, même si les Vingt-Sept ont prévu de réexaminer le problème au cours de l’année 2009.

En tout état de cause, les Turcs demandent l’ouverture du chapitre 15, relatif à l’énergie. Ce chapitre particulier, à la dimension stratégique évidente, constitue un atout pour Ankara dans ses relations avec l’UE. Les deux pipelines Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) et Bakou-Tbilissi-Erzurum (BTE) qui traversent la Turquie, ainsi que le projet Nabucco qui doit prolonger le BTE en direction de l’Autriche, sont les principaux arguments turcs en matière de couloirs énergétiques. Mais, par ailleurs, les relations turco-européennes se sont à nouveau dégradées, depuis quelques semaines, en raison de la survenance de nouvelles tensions entre Chypre et la Turquie, alors même que l’élection de Demetris Chritofias à Nicosie et les pourparlers récemment ouverts entre les communautés grecque et turque laissaient espérer la résolution d’un conflit fossilisé depuis 1974. La Turquie, qui accuse Chypre de mener des prospections pétrolières sur son plateau continental, a récemment arraisonné un navire norvégien travaillant pour le compte de Nicosie (voir notre édition du 13 décembre 2008). Depuis cet incident, Chypre brandit la menace d’un veto contre la candidature turque. L’ouverture du chapitre énergétique semble donc fortement compromise et le président chypriote, Demetris Christofias, a même estimé que d’autres chapitres de négociations pourraient faire l’objet d’un gel, si le conflit qui l’oppose à Ankara ne connaît pas d’amélioration.

En fin de compte, malgré la relance partielle du processus de négociations, des différends majeurs demeurent et ont même tendance à s’approfondir à l’heure actuelle. L’ouverture de deux nouveaux chapitres, qui porte à dix (sur 35) le nombre total de chapitres ouverts, ne parvient donc pas à faire oublier que le déroulement des négociations est de plus en plus chaotique et qu’il s’enfonce dans le marasme.
Bastien Alex