lundi 30 avril 2007

La Cour constitutionnelle sur le devant de la scène politique


La Cour constitutionnelle devrait se prononcer d’ici le mercredi 2 mai sur le recours déposé par les députés du CHP contre la tenue du premier tour de l’élection présidentielle, vendredi 27 avril. L’argument des requérants est que 367 députés (c’est-à-dire le quorum nécessaire pour l’élection du Président au premier ou deuxième tour) auraient dû être présents dans l’hémicycle pour que le vote puisse avoir lieu. Or, la plupart des députés de l’opposition n’ont pas pris part à l’élection.
Ce scénario de saisine de la Cour a été souvent évoqué au cours du mois qui vient de s’écouler, en particulier depuis que le Président du YÖK, Erdogan Teziç, a mis en garde le Premier Ministre contre l’éventualité d’un boycott du scrutin par l’opposition pour le cas où l’AKP ne se résoudrait pas à présenter « un candidat de consensus » à la présidence. La décision de Recep Tayyip Erdogan de ne pas se présenter et de se désister en faveur d’Abdullah Gül n’a pas véritablement changé la donne et a amené finalement les députés du CHP à mettre leur menace à exécution.
Dès lors, tous les yeux se tournent vers la Cour. Si elle n’annule pas l’élection, le processus électoral présidentiel pourra se poursuivre et on peut alors raisonnablement parier qu’Abdullah Gül sera élu au 3e tour à la majorité simple. Pourtant, cette hypothèse semble peu vraisemblable à la plupart des commentateurs qui pensent que la Cour constitutionnelle va probablement annuler le premier tour et provoquer des élections législatives anticipées. Cette opinion vient du fait que la Cour Constitutionnelle est toujours apparue comme le conservatoire d’un kémalisme des plus orthodoxes. Rappelons notamment que, lors de du coup d’Etat de 1980, la Cour constitutionnelle fut la seule instance à demeurer en place alors même que tous les autres organes constitutionnels étaient dissous ou suspendus, que les partis politiques étaient interdits et leurs leaders arrêtés.
La création de cette juridiction constitutionnelle remonte à la Constitution de 1961, ce qui peut certes inciter à dire que la Turquie s’est convertie au contrôle de constitutionnalité bien avant nombre d'États aujourd’hui membres de l’Union Européenne et pratiquement en même temps que la France. Toutefois, dans ce pays, faire respecter la constitution a surtout consisté à garantir l’intégrité des principes fondamentaux sur lesquels est assise la République kémaliste, en particulier la laïcité. Il n’est pas inutile de se souvenir à ce propos qu’Adnan Menderes fut renversé puis condamné à mort, formellement pour avoir porté atteinte à la Constitution. Dès lors, il n’est pas étonnant que la Cour constitutionnelle se soit distinguée par la suite en interdisant les partis politiques qui constituaient pour elle une menace contre la République (d’extrême gauche et surtout islamistes et kurdes) et en donnant une version bien particulière de la laïcité qui n’est pas sans rapport avec le nationalisme car elle considère notamment que l’islamisme en instrumentalisant politiquement une religion divise la Nation turque et en réalité la trahit.
Il est vrai que la Cour n’aura pas à statuer dans cette affaire sur la laïcité en elle-même mais simplement sur la validité du scrutin présidentiel de vendredi dernier. Pour autant, l’interprétation qu’elle donnera à la Constitution sera révélatrice de son degré d’indépendance. Car, si l’annulation de ce premier tour peut avoir des raisons politiques que l'on devine aisément, elle n’est pas facile à justifier d’un point de vue juridique, que l’on s’en tienne à la lettre de la Constitution de 1982 ou que l’on fasse appel à son esprit. Si l’article 102 de la Constitution, en effet, exige une majorité des 2/3 des membres de l’Assemblée pour qu’un Président soit élu au premier ou au deuxième tour, il n’est dit nul part dans la Constitution qu’un tel quorum soit nécessaire à la tenue même de l’élection et que son absence entraîne l’annulation de celle-ci, la dissolution du parlement et le recours à des élections anticipées. En réalité, un tel scénario (dissolution et recours à des élections anticipées) n’est prévu que pour le cas où l’élection du Président échoue après 4 tours de scrutin. Exiger donc un quorum de deux tiers de présence au premier tour sous peine d’empêcher la tenue de tout le processus électoral, équivaut à permettre à un tiers des députés de bloquer le déroulement normal de l’élection présidentielle. D’aucuns font observer d’ailleurs que cette règle ne s’est pas appliquée lors des trois élections présidentielles qui se sont tenues dans le cadre de la constitution actuelle (1979, 1993, 2000). On peut aussi penser que s’il faut que 2/3 de députés soient présents dans l’hémicycle au premier tour, cela risque de rendre l’élection d’un Président beaucoup plus délicate à l’avenir.
Tout semble indiquer pourtant que la Cour va annuler l’élection, à commencer bien sûr par sa composition actuelle. Une majorité de ses membres (7 sur 11) ont en effet été nommés par le Président actuel de la république et sa présidente, Madame Tülay Tugcu, est réputée pour ses opinions laïques. En outre, depuis que l’Etat major s’est impliqué dans le cours de l’élection présidentielle en publiant vendredi à minuit, ce communiqué que beaucoup analysent comme le début d’un véritable "putsch soft", tout le monde semble souhaiter la tenue d’élections législatives anticipées, y compris l’AKP qui s’est exprimé récemment en ce sens par la voix du président de son groupe parlementaire, Salih Kapusuz.
Reste l’hypothèse où la Cour, délaissant cette option purement politique, choisirait de jouer sa propre carte institutionnelle en dégageant une solution tierce lui permettant de se démarquer de son image de cour partisane sans pour autant laisser le champ totalement libre à l’AKP. Il s’agirait alors pour elle de ménager sa position d’arbitre pour la crédibiliser dans une Turquie appelée à se démocratiser et à approfondir son Etat de droit. Si les cours constitutionnelles nous ont habitué à ce genre de surprise, dans le cas présent, on ne voit pourtant pas bien en quoi pourrait consister une telle solution.
JM

Face à face entre l’Armée et le Gouvernement.



La tenue du premier tour de l’élection présidentielle, vendredi 27 avril, n’a pas permis, comme cela était prévisible, l’élection d’Abdullah Gül, le candidat à la présidentielle de l’AKP. Mais la désignation d’un tel candidat et la décision de réunir l’Assemblée pour lancer l’élection présidentielle montrent bien la détermination du gouvernement et de l’AKP à ne pas céder aux pressions laïques.
Alors même que les députés du CHP ont saisi la Cour Constitutionnelle et que l’on attend de connaître la décision de cette dernière pour savoir s’il y aura une annulation de l’ouverture du processus électoral et des élections législatives anticipées, l’Armée et le Gouvernement ont respectivement haussé le ton avec une intensité inhabituelle. Ce qui montre bien que l’on est entré dans une phase déterminante du face à face qui oppose depuis plusieurs mois l’establishment laïque au gouvernement de l’AKP.
Dans un communiqué diffusé dans la nuit de vendredi à samedi, l’Etat Major, rappelant l’intervention de son chef, le Général Büyükanit, le 12 avril dernier, a commenté le déroulement de l’élection en estimant que le « débat présidentiel » s’était « focalisé sur la question de la laïcité » et qu’il y avait là un phénomène qui « préoccupait les forces armées turques ». Or, « Il ne faut pas oublier, poursuit le communiqué parlant toujours des forces armées, qu’elles sont parties à ce débat et qu’elles sont les garantes infaillibles de la laïcité. » Pour l’Etat Major donc, « nul ne doit douter » qu’en «cas de nécessité, les forces armées exprimeront clairement et nettement leur position et agiront en conséquence ». Cette mise en garde précède une condamnation très nationaliste et sévère de « ceux qui s’opposent à la conception : Heureux qui peut se dire Turc ! » (une devise officielle kémaliste célèbre) et qui sont qualifiés « d’ennemis de la République ».
Toutefois plus impressionnant encore est le début du communiqué de l’Etat major qui cherche à établir le constat d’une croissance des atteintes à la laïcité au cours des derniers jours et qui explique notamment que ces activités « vont jusqu’à organiser des célébrations alternatives aux fêtes nationales qui sont le symbole de l’indépendance de notre Etat et de l’Unité de notre nation ». Il est très clair en l’occurrence que l’armée, comme elle l’a fait par le passé pour justifier ses interventions et comme l’ont fait d’autres instances représentatives du kémalisme le plus orthodoxe (la Cour constitutionnelle par exemple), lie « atteintes à la laïcité » à « atteintes à la nation ». Suit alors une énumération de cas précis qui auraient été relevés ces derniers jours en Turquie et qui sont bien sûr destinés à étayer l’argumentation militaire. Ainsi, « le 22 avril 2007, on a fait interpréter des chants religieux à de petites filles auxquelles on a fait porter des tenues rétrogrades alors même qu’elles auraient dû se trouver, à cette heure-là, dans leurs lits, avec la participation de certains groupes venant de Sanliurfa, Mardin, Gaziantep et Diyarbakir », cette cérémonie se seraient accompagnées de tentatives faites pour profaner des portraits d’Atatürk. D’autres événements religieux sont encore cités essentiellement pour essayer de démontrer la passivité voire la complicité de certaines institutions publiques (ministère de l’Education nationale, municipalités…) et permettre au communiqué de conclure : « Le fait que les activités en question aient été organisées en toute connaissance de cause des autorités locales, qui auraient dû intervenir et les empêcher, rend la situation encore plus grave. »
Dans un autre développement, le communiqué déplore « les catastrophes provoquées par l’instrumentalisation de la foi et de la religion dans les discours politiques » avant de faire ouvertement allusion à l’attentat de Malatya pour en conclure que « le seul moyen, pour que la République de Turquie puisse vivre dans la paix et la stabilité en tant que démocratie moderne, est de rester fidèle aux valeurs fondamentales de notre Etat déterminées dans la Constitution ». On retrouve là un argumentaire qui a constitué le plus souvent le corps même de la justification des interventions militaires passées, sous toutes leurs formes, mais qui n’avait pas encore été invoqué dans le débat présidentiel qui s’est déroulé au cours des dernières semaines. Mais le plus intéressant est qu’en dépit de sa dureté, la mise en garde militaire ne semble pas avoir impressionné l’AKP et le gouvernement qui ont riposté peu après par des propos d’une intensité comparable.
Le porte parole du gouvernement, Cemil Çiçek, s’est exprimé, samedi 28 avril, dans une intervention qui ressemblait plus à un sermon qu’à une simple mise au point. « Il est inconcevable, a-t-il dit, que dans un pays démocratique basé sur l’Etat de droit, un Général puisse s’exprimer de la sorte à l’encontre de son gouvernement ». Il a poursuivi en expliquant que « le Chef d’Etat major relevait du Premier ministre » et que la déclaration, qu’il avait faite, avait pour objet de faire pression sur la Cour Constitutionnelle. Le porte parole du gouvernement a révélé par ailleurs que Recep Tayyip Erdogan avait appelé le Général Büyükanit par téléphone pour lui demander des explications.
En dépit de la fermeté de cette riposte gouvernementale, le ton comminatoire du communiqué de l’Etat major a tout de suite fait dire à certains que l’on était entré dans une forme de « coup d’Etat light » rappelant le « coup d’Etat post-moderne » de 1997. Toutefois, la situation est bien différente aujourd’hui, car le gouvernement dispose d’une majorité confortable et qu’il peut espérer la retrouver si jamais la Grande Assemblée Nationale est dissoute. De surcroît, la clôture de la période des candidatures et le lancement de l’élection, laissent pour l’instant peu d’espace à la négociation et au compromis…

Forte affluence à la manifestation laïque de Çaglayan à Istanbul



Des drapeaux turcs commencent à s’agiter dans les stations de métro anormalement fréquentées pour un dimanche après-midi. Dès la sortie de la bouche de Sisli, sur la « Cumhurriyet Caddesi », il n’y a qu’à suivre les groupes compacts qui se forment pour deviner la présence proche de la grande manifestation laïque qui est en train de se rassembler à Caglayan. Il fait beau, le soleil est au rendez-vous et l’ambiance est plutôt conviviale. Beaucoup de familles accompagnées parfois de très jeunes enfants convergent vers le lieu de rassemblement. Pourtant, il saute vite aux yeux que le manifestant de base est une manifestante car il suffit d’observer les cortèges pour être frappé par le nombre de jeunes filles et de jeunes femmes qui les peuplent. Généralement cheveux au vent ou coiffées d’une casquette fantaisie, le plus souvent vêtues de jeans, de tee-shirts et de basquets, elles sont les éléments les plus actifs des groupes qui commencent à défiler, on est loin des vieilles barbes du kémalisme officiel que certains m’avaient annoncées.
J’engage la conversation avec Elif, 21 ans, étudiante en marketing à Istanbul : « Vous avez peur d’Abdullah Gül ? On se méfie de l’AKP, ils jouent les démocrates mais en réalité ils laissent se réislamiser la société par le bas, il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans certaines municipalités. Ils vont conforter une société qui est déjà trop patriarcale » Une de ses amies vient surenchérir et me dit en riant : « Gül’e, güle, güle ! » (Gül, au revoir !). Plus loin des jeunes diffusent le journal « Yurtsever », Deniz, 22 ans, étudiante en histoire, me le propose et je lui demande : « Vous êtes nationaliste ? Non, non, nous sommes des patriotes, nous ne sommes pas racistes ou xénophobes, nous luttons contre l’impérialisme américain ou européen, et puis nous aimerions pouvoir enfin manifester librement le premier mai ». Je lui parle de l’élection présidentielle, elle me dit que la Cour constitutionnelle va mettre un terme à l’élection et provoquer des élections anticipées. « Vous souhaitez que l’armée intervienne? Non, nous ne souhaitons pas cela non plus, nous voulons simplement la laïcité et la démocratie. » Deniz s’enflamme et entreprend de me parler en français mais finalement elle revient rapidement au turc. « Aujourd’hui c’est le jour de la Turquie, alors nous devons parler en turc, n’est-ce pas ? » Une de ses collègues l’appelle, elle s’excuse et prend congé.
Devant le cimetière italien de Sisli, la foule devient très dense et scande de façon distincte le mot d’ordre principal de la manifestation : « Türkiye laiktir, laik kalacak ! » (La Turquie est laïque, laïque elle restera !). Il n’y a pratiquement pas de banderoles partisanes, la plupart des manifestants arborent un drapeau turc qu’ils agitent au rythme des slogans qui sont lancés et des musiques qui sont proposées par les mégaphones. Certains néanmoins préfèrent s’afficher avec un portrait d’Atatürk, d’autres essayent de se singulariser par une pancarte à la devise humoristique. L’une d’elles notamment brocarde l’ampoule qui est le sigle de l’AKP en affirmant : « Edison, tu dois te repentir d’une telle invention ! » Quelques manifestants du DSP passent avec des drapeaux bleus et le portrait de Bülent Ecevit, leur défunt leader, surmonté de la mention « Bende buradayim ! » (Moi aussi, je suis là !)
Devant le pont de l’autoroute derrière les cimetières de Sisli, une camionnette municipale diffuse des chants patriotiques que les manifestants reprennent à tue-tête. Sur le toit du véhicule, plusieurs personnes s’agitent, en particulier, un grand diable coiffé d’un karakalpak qui finit par prendre la parole : « Vous êtes tous là, les jeunes, les non-voilées, les laïques, c’est ça la vraie Turquie ! » Des salves d’applaudissements ponctuent chacune de ses phrases avec ferveur.
Je remonte encore la manifestation en direction du square de Çaglayan, c’est maintenant une mer de drapeaux qui défile, combien peuvent être les participants, 100 000 ? 200 000, 500 000, 1 000 000, plus ? Beaucoup sont déjà passés et beaucoup sont encore à Çaglayan, au point central de rassemblement, devant une tribune de laquelle une jeune fille parle à la foule et énumère la liste interminable des organisations qui ont appelé à la manifestation. À côté de moi, un vieil homme coiffé d’une casquette embrasse religieusement un portrait d’Atatürk que lui présente une jeune fille. Mais, dans l’ensemble, l’ambiance est toujours aussi jeune et le ton de la manifestation, qui est assez peu nationaliste, est en fait plutôt fidèle à ce mot d’ordre que plusieurs jeunes manifestantes ont inscrit en bleu sur une grande pancarte : « Ne seriat, ne darbe, tam demokratik Türkiye » (Ni charia, ni coup d’Etat, juste une Turquie démocratique).
Je reviens en direction de Sisli, la manifestation s ‘écoule encore et encore. L’ambiance y est de plus en plus décontractée. Les slogans fusent : « Hükümet istifa ! » (gouvernement démission !), « Türkiye Ayildi, Iman bayildi ! » (La Turquie s’est réveillée et l’imam s’est évanoui !). Sur la passage du cortège, au premier étage d’un immeuble, un couple de personnes âgées a placardé des photos d’Atatürk sur les vitres de son appartement et salue les manifestants qui les applaudissent.
La dispersion commence vers la Mosquée de Sisli mais de très nombreux manifestants poursuivent avec leurs drapeaux et leurs slogans sur la Cumhurriyet Caddesi. Le cortège qu’ils forment encore occupe même complètement l’une des voie de cette grande artère. À Taksim, beaucoup d’entre eux se sont rassemblés autour du monument de l’indépendance gardé par plusieurs escadrons de police. D’autres prennent des rues de traverse, d’autres s’engouffrent dans une bouche de métro, d’autres s’assoient à la terrasse d’un café, d’autres passent dans des bus… On les remarque encore à cause de leurs drapeaux. Petit à petit, pourtant, tandis que la nuit commence à tomber, ils se fondent dans la foule de la grande ville qui va mettre plusieurs heures avant de les absorber complètement. « Güle, güle ! »
JM

vendredi 27 avril 2007

Le candidat inattendu et l’autre président.


C’est finalement Abdullah Gül, l’actuel ministre des Affaires étrangères qui sera le candidat de l’AKP à la prochaine élection présidentielle qui doit s’ouvrir vendredi. Bien que le bras droit de Recep Tayyip Erdogan ait fait partie des noms évoqués, cette désignation n’était pas vraiment attendue par les observateurs de la vie politique turque et elle résout autant de questions qu’elle en pose.
Certes, cette décision permet au Premier Ministre de conserver la haute main sur le parti pour le mener à la bataille lors des prochaines élections législatives qui s’annoncent particulièrement tendues. Mais il va perdre l’un de ses plus fidèles lieutenants qui, du fait de ses fonctions présidentielles, ne pourra plus s’impliquer directement dans la vie politique. En outre, la désignation d’un tel candidat ne permettra pas de surmonter le conflit avec les milieux laïques qui monte en puissance depuis plusieurs semaines. Abdullah Gül, quoique plus jovial, n’est pas moins affecté par l’esprit de religion que le Recept Tayyip Erdogan et on le dit même parfois beaucoup plus conservateur que lui. De surcroît, son épouse porte le foulard et elle s’est même distinguée, il y a quelques années, en assignant la Turquie devant la Cour européenne des droits de l’Homme parce qu’on lui avait interdit l’accès du département des langues et de littératures arabes de l’Université d’Ankara, en raison de son voile. En 2004, elle avait finalement abandonné la procédure introduite contre son pays, son mari étant devenu entre temps Ministre des Affaires étrangères. Ainsi, loin de rassurer les kémalistes, la désignation d’Abdullah Gül à la candidature présidentielle, risque d’aviver leurs inquiétudes, voire même d’être perçue comme une provocation, eu égard aux antécédents de Madame Gül et à la dimension très symbolique et très passionnelle prise, ces dernières années, par la question du voile à Çankaya. Pour s’en convaincre, il n’est que de lire la déclaration faite par le Président Sezer après la nomination d’Abdullah Gül, appelant à la préservation de l’ordre constitutionnel et au règne de l’Etat de droit !
De toute évidence, même si Deniz Baykal essaye de se convaincre que le Premier Ministre a reculé et « qu’il a pris une bonne leçon de démocratie », force est de constater que l’AKP, en fait, ne s’est pas laissé intimider par le tir de barrage laïciste qui s’exprimait depuis plusieurs mois sous diverses formes et c’est bien au parti majoritaire et aux tendances qui s’expriment en son sein qu’il faut s’intéresser pour comprendre la désignation-surprise d’Abdullah Gül. Celle-ci est, sans doute, une consécration personnelle pour l’intéressé mais elle constitue aussi sa mise en hibernation politique, un événement à ne pas négliger car il ouvre la voie à d’autres ambitions. L’un des grands bénéficiaires de cette opération est, en effet, l’autre Président, le Président de l’Assemblée nationale, Bülent Arinç, qui voit ses désirs exhaussés sur tous les plans. Il avait été l’un des premiers à souhaiter que Recep Tayyip Erdogan ne se présente pas. Il avait été aussi à la pointe du combat pour enrayer l’offensive laïque, ripostant à « l’obstacle des 367 » soulevé par Erdogan Teziç, mettant en garde les manifestants du 14 avril ou osant commenter les propos du chef d’Etat major. Le voilà en passe de devenir le véritable N°2 du système AKP. C’est enfin lui qui se prépare à forcer le destin en acceptant que l’élection puisse se tenir même si les deux tiers des députés ne sont pas présents dans l’Assemblée qu’il préside. Mais il faut bien voir que cette dernière audace sera peut-être le début de turbulences politiques dont on mesure encore mal toutes les conséquences : boycott des députés du CHP, saisine de la Cour constitutionnelle, annulation de l’élection… Le sort en est jeté !

lundi 23 avril 2007

« Birarada Yasami Savunalim » (On est fait pour vivre ensemble)



« Birada Yasami savunalim » était le mot d’ordre d’une manifestation qui s’est tenue, place Taksim, à Istanbul, peu après l’annonce du massacre de Malatya qui a coûté la vie à trois protestants évangélistes (deux turcs convertis et un Allemand), le 18 avril dernier. Depuis, on apprend chaque jour de nouveaux détails sur cette affaire. Les jeunes du Foyer islamiste, auteurs de la tuerie, qui affirment avoir agi « pour la défense de la religion et de la patrie », ont non seulement égorgé leurs victimes mais ils les ont torturés pendant plusieurs heures avec un acharnement totalement incompréhensible.
Meurtre du père Santoro à Trabzon en février 2006, assassinat de Hrant Dink à Istanbul en janvier 2007, massacre de Malatya aujourd’hui, tous les observateurs font le lien entre ces événements tragiques car tous ont une dimension christianophobe évidente et tous ont eu pour auteurs des jeunes qui sont manifestement des « laissés pour compte » du fort développement économique connu par la Turquie au cours des 5 dernières années et qui invoquent un islamo-nationalisme virulent pour justifier leurs actes. Il est donc clair que l’on doit prendre très au sérieux le développement de cet activisme extrémiste d’un nouveau genre. Dans ce pays où l’arrivée au pouvoir des « post-islamistes » de Recep Tayyip Erdogan a fait disparaître une forme d’islam politique militant mais cadré dans le système politique et respectueux de la légalité, une nouvelle forme de radicalisation de l’action politique, faite de nationalisme frustré et de référence religieuse exacerbée, est indiscutablement en train de s’affirmer et l’on peut craindre qu’elle cherche à s’illustrer de façon encore plus spectaculaire dans les prochains mois.
La presse turque a unanimement et vigoureusement condamné le massacre de Malatya et avoue son incompréhension devant l’intolérance meurtrière qui est en train de submerger certaines franges des générations nouvelles. « En quoi quelques missionnaires chrétiens et quelques milliers de fidèles peuvent-ils constituer une menace chez nous ? » s’interrogent la plupart des éditorialistes non sans faire remarquer que l’islam turc, pour sa part, envoie beaucoup plus de missionnaires en Europe, chaque année, sans que cela pose le moindre problème. Que cette ouverture d’esprit ne soit pas celle de couches de la population qui profitent peu de la mondialisation et sont enclines à céder aux sirènes de la victimisation, du péril extérieur et de « l’euroscepticisme », on s’en doute, en revanche, il est beaucoup plus inquiétant de voir certaines autorités officielles proches du gouvernement actuel se laisser aller à des déclarations sur « le péril » que constituerait aujourd’hui les missionnaires chrétiens pour la Turquie et l’islam turc.
Le Premier Ministre a certes condamné la tuerie de Malatya avec des termes très durs. « Que nous est-il arrivé à nous Turcs, pour que nous puissions tuer de cette manière des gens vivant sur notre terre ? » a-t-il notamment déclaré sur un ton où se mêlaient émotion et incompréhension. Mais, comme tous les crimes qui se revendiquent de l’islam, l’affaire de Malatya gêne manifestement l’AKP. On se souvient notamment qu’en novembre 2003, après les attentats qui, à Istanbul, avaient frappé deux synagogues, une banque et le consulat britannique, le gouvernement, tout en les condamnant fermement, avait refusé qu’on puisse attribuer ces actes à un « terrorisme islamiste », s’entêtant à expliquer que tout cela n’avait rien à voir avec l’islam.
Le gouvernement est d’abord gêné en l’occurrence pour des raisons politiques. Il craint bien sûr un amalgame entre islam et islamisme qui favorise la diffusion d’une image négative de la Turquie en Europe. Il redoute sans doute aussi l’apparition d’un extrémisme nationaliste instrumentalisant l’islam à son profit et radicalisant des couches de la population qui subissent aujourd’hui durement les effets des transformations économiques. Mais il est probable aussi que son malaise a des racines plus profondes. En effet, la présence de missionnaires chrétiens ne pose pas seulement le problème de la liberté de conscience, de la laïcité et de la tolérance, qui sont reconnues et garanties par l’Etat en Turquie, elle soulève en fait la question du droit de changer de religion que l’islam n’a jamais vraiment admis… Sur ce terrain-là, malheureusement, il y a peu de chances que les chrétiens turcs obtiennent le soutien des adversaires laïcistes de l’AKP, inquiets de la prise en compte jugée excessive du droit des minorités par l’Union Européenne. Pour eux, l’action de l’Europe en faveur des minorités chrétiennes notamment favorise une fragmentation de l’Etat laïque et permet parallèlement aux institutions islamisantes et à l’AKP, au nom de la liberté de conscience, de gagner des positions et de faire avancer l’esprit de religion dans toute la société.
En réalité, cette affaire est très révélatrice de certaines des contradictions majeures de la Turquie contemporaine. Traversée par un changement spectaculaire de ses modes de vie et secouée par une transformation de ses sociétés civile et politique, elle risque aussi de devoir affronter dans les années qui viennent des phénomènes de crispation et de rejet identitaires qui, comme à Malatya, peuvent prendre un tour meurtrier.
JM

samedi 21 avril 2007

Suspens prolongé et trêve festive dans la course à Çankaya



Comme cela était prévisible, Recep Tayyip Erdogan n’a pas révélé ses intentions quant à sa candidature à l’élection présidentielle, lors du dernier comité exécutif de l’AKP qui s’est tenu le 18 avril. Il est donc probable que le suspens ne prendra fin que le 25 avril, quelques heures avant la clôture des dépôts de candidatures. Pour l’heure, alors même que le massacre de Malatya a ravi la une de l’actualité à la présidentielle ces derniers jours et que la Turquie est entrée dans un week-end prolongé en raison de la fête de la jeunesse, le 23 avril, osons un premier bilan de la course à Çankaya.
Au cours des 15 derniers jours, on a pu mesurer tout d’abord la forte mobilisation du camp laïque contre la candidature éventuelle du Premier Ministre. Des institutions très symboliques et très représentatives de l’establishment kémaliste comme le Président du YÖK, Erdogan Teziç, (le 5 avril) et le chef d’Etat Major, Yasar Büyül Anit (le 12 avril) sont en quelque sorte entrées en campagne et, sans exprimer explicitement une opinion hostile à la personne même du leader de l’AKP, ont fait connaître leur opinion sur le profil qui, d’après eux, devait être celui du futur Président. « Une personnalité neutre convaincue des vertus de la démocratie, de la laïcité et de la science moderne », pour le premier, « quelqu’un dont les actes et pas seulement les dires soient pétris des valeurs de la République », pour le second. Si l’intervention du Général était attendue, celle du Président du YÖK l’était moins, mais elle a confirmé à quel point la hiérarchie universitaire qu’il représente reste l’un des bastions de la résistance laïciste. À cette mobilisation institutionnelle, s’est ajoutée la mobilisation populaire avec le succès de la manifestation organisée à Ankara par l’Association de la Pensée Kémaliste, le 14 avril. Cette manifestation d’ailleurs pourrait être suivie par une nouvelle manifestation du même genre se tenant cette fois à Istanbul (probablement à Çaglayan), le 29 avril prochain.
Entre temps, l’étau s’est resserré autour du « Premier ministre candidat » avec la prise de position de la TÜSIAD. Après avoir vu les instances traditionnelles du kémalisme user d’arguments magistraux ou militaires, l’influente organisation patronale a fait appel au charme et à la diplomatie de sa nouvelle présidente pour demander très clairement au leader de l’AKP de ne pas se présenter. L’attitude de la TÜSIAD peut surprendre car elle n’apparaît pas comme a priori comme l’une des entités de l’establishment kémaliste et que par ailleurs, son attitude vis-à-vis de l’actuel gouvernement a été plutôt coopérative et conciliante. Il faut pourtant se souvenir que le syndicat du grand patronat turc avait joué un rôle non négligeable dans l’éviction de Necmettin Erbakan, en 1997.
À ces offensives tour à tour martiales et feutrées, s’est ajouté ce que l’on peut appeler l’aléa technique constitutionnel, né de la querelle sur l’interprétation des articles 96 et 102 de la Constitution. Lancé par Erdogan Teziç, lui-même constitutionnaliste de renom, l’argument selon lequel l’élection présidentielle ne pourrait se tenir si les deux tiers des députés nécessaires pour élire le Président au premier ne sont pas physiquement présents dans l’hémicycle, a été fortement débattu. Certes, d’autres constitutionnalistes réputés (Ergun Özbudun notamment) ont contré cette démonstration en rappelant que seul un quorum de 184 députés est exigé pour ouvrir une session parlementaire et que l’exigence d’un quorum des deux tiers n’a pas été requise pour l’élection des précédents présidents. Mais, craignant un boycott par les députés du CHP et un recours à la Cour Constitutionnelle (autre temple du kémaliste) dans le cas où son éventuelle élection serait acquise en leur absence, Recep Tayyip Erdogan a cherché à surmonter cet aléa constitutionnel en rencontrant les leaders des autres formations représentées au Parlement (Mehmet Agar du DYP et Erkan Mumcu de l’ANAP) pour essayer d’obtenir l’engagement de leur participation à l’élection. En dépit des propos conciliants de ces leaders, cet engagement ne paraît avoir été fermement obtenu alors même qu’ils sont désormais l’objet de mises en garde explicites de la part du CHP et probablement de pressions discrètes venant de l’establishment.
À côté de cette guerre de position qui aura au moins permis à Recep Tayyip Erdogan d’identifier les contours de l’hostilité dont il est l’objet, le jeu des petites phrases et des petits gestes s’est poursuivi et les indices qu’il permet de recueillir, quant à l’état du rapport de force politique actuel, n’est pas à négliger. Picorons au hasard… On a appris que même si « Tayyip » était élu, le couple Erdogan ne résiderait pas à Çankaya, une manière dire à qui de droit qu’Emine et son voile étaient définitivement consignés au foyer… Deniz Baykal, qui a laissé entendre qu’il pourrait se satisfaire d’un autre candidat présenté par l’AKP, a surtout assuré qu’il soutiendrait le Premier Ministre s’il n’était pas candidat et qu’il pourfendrait ceux qui oseraient prétendre qu’il a eu peur…Recep Tayyip Erdogan qui a déclaré à plusieurs reprises ne pas vouloir rencontrer Deniz Baykal en raison de la dureté des propos que ce dernier a tenus à son égard, lui a néanmoins envoyé ses condoléances après le décès d’un membre éminent du CHP, la semaine dernière…Beaucoup des personnalités consultées ces derniers jours par le leader de l’AKP, tout en se lançant dans de grandes tirades pour condamner les pressions dont il était l’objet, ont avoué leur sentiment personnel qu’il ne serait pas candidat…
Si cette non-candidature devait se confirmer, une nouvelle étape serait franchie dans le rapport de force qui oppose l’État à la société en Turquie. Après les coups d’Etat (1960 et 1980), après les interventions plus diffuses et plus élaborées (comme celles de 1971 ou 1997), serait venu le temps de la dissuasion où le « gêneur » abdique de lui-même ses ambitions. Il reste que ce scénario requiert désormais un peu plus de tact de la part des adversaires du Premier Ministre qui seraient bien inspirés de lui laisser, le cas échéant, une porte de sortie honorable.
JM

mercredi 18 avril 2007

Le patronat entre en campagne


Aux réserves de “l’establishment juridico-militaire” et à la manifestation populaire de samedi dernier, s’est ajouté un nouvel obstacle sur la route du Premier ministre vers Çankaya… Dans un programme diffusé aujourd’hui conjointement sur NTV et CNBC, la Présidente de la TÜSIAD (organisation du grand patronat turc), Madame Arzuhan Dogan Yalçındag, a émis de fortes réserves sur la candidature éventuelle de Recep Tayip Erdogan à la Présidence de la République, en expliquant longuement que l’hôte de Çankaya devait être une personnalité de compromis. D’après Madame Yalçındag, faisant ici directement allusion à la récente manifestation fleuve de protestation contre la possible candidature du Premier Ministre, un Président qui n’aurait pas l’assentiment populaire conduirait « à moyen terme à une crise politique et économique ». Toutefois, rappelant les acquis du gouvernement de l’AKP en matière économique et s’exprimant dans un langage des plus diplomatiques, la Présidente de la TÜSIAD a finalement laissé entendre que l’actuel Premier Ministre serait « raisonnable » et qu’il ne poserait probablement pas sa candidature.
Fondée le 2 août 1971 par quatorze hommes d’affaires et industriels turcs, la TÜSIAD réunit aujourd’hui plus de 500 membres qui comptent parmi les personnalités économiques les plus influentes de Turquie. L’opinion de cette association patronale, militant depuis toujours pour l'adhésion de la Turquie à l’Europe, n'est donc pas sans importance.
Cette nouvelle prise de position, après celles du YÖK et du chef d’Etat major notamment, semble confirmer que toutes les instances susceptibles de peser sur le débat politique se mobilisent actuellement dans le contexte d'une campagne qui devient de plus en plus tendue. En outre, il faut voir que cette déclaration intervient au mauvais moment pour Recep Tayyip Erdogan. Il semble en effet que ce dernier n’ait pas obtenu de l’ANAP et du DYP l’engagement de leur participation au premier tour de l’élection. Cette participation est pourtant nécessaire pour satisfaire au quorum des 367 voix qui, selon certains constitutionnalistes, est une condition « sine qua non » de l’ouverture de l’élection.
Emel Kaba

mardi 17 avril 2007

D’Ankara à Çankaya


« Nous ne voulons pas d’un Iman à Çankaya ! » Tel était le principal mot d’ordre de la manifestation impressionnante qui a rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes (notamment beaucoup de jeunes et de femmes), à Ankara, le 14 avril, pour dissuader l’actuel premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, de se présenter à l’élection pour la Présidence de la République. L’événement, organisé par l’Association de la Pensée kémaliste et auquel plusieurs centaines d’ONG ont participé, a bien sûr été diversement accueilli et commenté. Tandis que les milieux kémalistes se sont réjouis de ce sursaut et en parle comme de la plus grande manifestation jamais organisée sous la République, les médias proches du gouvernement ont préféré minimiser les faits, voire les ignorer superbement, pour titrer sur un tragique accident d’autocar en Cappadoce qui a fortement ému l’opinion. Mais, si l’on comprend que les milieux les plus traditionnellement laïques et nationalistes aient pu trouver leur compte dans le déroulement d’une telle manifestation, l’ampleur de cette dernière montre aussi que l’hypothèse de la candidature de Recep Tayyip Erdogan inquiète une partie significative de la population turque, en particulier ses classes moyennes. Un certain nombre de sondages avaient d’ailleurs déjà montré régulièrement ces derniers mois que près de la moitié des Turcs déclaraient ne pas souhaiter une candidature du Premier Ministre.
Il est certain que cette attitude n’est pas exempte de contradictions. Beaucoup de commentateurs s’étonnent notamment de voir ces manifestants laïques, attachés aux modes de vie européens, défiler à l’appel de mots d’ordre nationalistes souvent très critiques à l’égard de l’Union Européenne, accusée de faire le jeu des islamistes, du gouvernement et plus généralement des « ennemis de la Turquie ». Mais ces ambivalences de comportement ne sont, après tout, pas si inhabituelles et l’on aurait tort de réduire cette manifestation à une manipulation nationaliste « laïcarde ». En effet, après les tirades des tenants de l’orthodoxie kémaliste institutionnelle (présidence, armée, YÖK…) auxquelles on a assisté ces dernières semaines, le succès de cette manifestation confirme l’existence d’un sentiment populaire réel que l’on sent monter non seulement pour témoigner d’un attachement aux valeurs fondatrices de la République mais aussi par souci de garantir un certain équilibre dans la détention des pouvoirs. En d’autres termes, si une large partie de la population accepte que le leader de l’AKP puisse gouverner, elle ne souhaite pas en revanche qu’il cumule tous les pouvoirs et qu’il remette en cause, par sa seul présence au sommet de l’Etat, le cadre symbolique qui est celui de la République depuis sa fondation.
Certes, dans un régime parlementaire, le Chef de l’Etat n’est pas au cœur de la dynamique politique qui fait fonctionner le système. Il ne faut pourtant pas oublier que, sans disposer de compétences aussi importantes que celle du président français, l’hôte de Çankaya a vu ses pouvoirs sensiblement renforcés par la Constitution de 1982. Il suffit de relire l’interminable article 104 de cette Constitution pour en prendre conscience et de se souvenir des « veto » à répétition du Président Sezer (en particulier contre des nominations jugées inappropriées) pour en être convaincu.
Pourtant, d’un point de vue constitutionnel, la voie semble libre pour le Premier Ministre-candidat. Les déclarations de l’un des constitutionnalistes turcs les plus réputés, Ergun Özbudun, confirme que la querelle « 367 contre 184 » (voir notre édition du 12 avril 2007) risque de ne pas faire long feu. Car la Constitution semble malgré tout assez claire. Si, au terme de l’article 102, un quorum des 2/3 est exigé pour que l’élection puisse être acquise au premier ou au deuxième tour, seul un quorum de 184 députés est requis, selon l’article 96, pour qu’une session du parlement puisse s’ouvrir. Il ne faut pas confondre un quorum décisionnel qui affecte le vote du Parlement, dans un cadre particulier, avec un quorum participatif qui conditionne la tenue d’une session. Il est donc peu probable que le droit constitutionnel puisse servir en l’occurrence d’obstacle ou de dérivatif et si jamais, cela arrivait, loin de renforcer la légitimité de l’arbitrage rendu, cela affaiblirait probablement l’Etat de droit dans un pays qui en a besoin plus que jamais.
En tout état de cause, la période de déclaration de candidature est désormais ouverte et le restera jusqu’au 25 avril. Recep Tayyip Erdogan qui avait déclaré qu’il se prononcerait le 18 avril lors d’une réunion de son parti, pourrait faire durer le suspens jusqu’à la dernière minute.
Ensuite, l’élection devrait s’ouvrir selon un scénario qui n’est pas encore arrêté puisque le président de l’Assemblée, Bülent Arinç, a évoqué deux possibilités. La première verrait le premier tour se tenir dès le 26 avril, puis les autres tours avoir lieu les 1er, 8 et 15 mai. La seconde fixerait le premier tour, le 3 mai, et les suivants les 7, 11 et 15 mai.
En réalité, au-delà de ces détails techniques, dans ce pays qui parachève sa démocratie, tout est affaire d’équilibre et de légitimité. Que les institutions laïques sortent de leur rôle ou cherchent à tourner les règles du jeu en leur faveur et la réprobation de l’opinion publique est immédiate. Qu’une candidature apparaisse comme le début d’une remise en cause des fondements du système et des centaines de milliers de personnes peuvent sortir dans la rue. Dans une période de transition politique comme celle que vit la Turquie actuellement, la préservation des équilibres politiques et la recherche du consensus acquièrent une importance cruciale. Si Recep Tayyip Erdogan se résout à ne pas prendre la route qui mène à Çankaya, il faudra impérativement que cette option apparaisse comme une décision mûrie et prise librement, non comme un geste consenti sous la pression ou pire dicté par la peur. En revanche, si le Premier Ministre se décide finalement à postuler à la magistrature suprême, il devra s’employer à convaincre de sa capacité à rassembler, en bref à tout faire pour que les vainqueurs et les héritiers de la modernisation kémaliste n’apparaissent pas comme les vaincus de la transition démocratique. Pour réussir ce tour de force, la Turquie peut certes compter sur son expérience du pluralisme et sur les leçons qu’elle a pu tirer des échecs qui ont jalonné son parcours politique depuis plus d’un demi-siècle. L’enjeu est aujourd'hui de taille car la démocratie ne se décrète pas, ne s’octroie pas et ne s’impose pas d’elle-même, elle se construit patiemment avec tous les acteurs de la société civile et de la société politique.
JM

lundi 16 avril 2007

Requiem festif pour Sulukule



Istanbul change. Cette idée revient souvent lorsqu’il est question de l’ancienne Constantinople. « Istanbul s’est véritablement métamorphosée au cours de la dernière décennie » vous diront les vieux stambouliotes. « Istanbul va considérablement changer dans les quelques années à venir » préfèrent souligner (tel un leitmotiv) les hommes d’affaires, les journalistes de revues à lectorat étranger, et surtout les autorités municipales. Alors que la ville se prépare à être la capitale européenne de la culture en 2010, ces autorités, sous l’impulsion de l’actuel maire architecte Kadir Topbas, ont mis en place un projet dit de rénovation urbaine qui vise à modifier de façon substantielle l’actuel paysage stambouliote afin d’en faire celui d’une ville moderne et digne de ses ambitions européennes. Le modèle de Levent où les minarets ont été remplacés par des gratte-ciels, symboles de l’émergence d’un nouveau culte, celui des affaires et du profit, devrait ainsi gagner du terrain dans la ville aux milles mosquées. Mais lorsque l’on sait qu’à Istanbul, chaque quartier a sa propre atmosphère, ses propres règles de vie, voire sa propre culture, on se doute que ce changement ne se fera pas sans altérer les particularismes des quartiers visés par le projet.

Sulukule, connu comme le quartier gitan d’Istanbul, est l’un d’entre eux. Alors que, dans le cadre du projet de rénovation urbaine, la mairie de Fatih entend démolir 463 « gecekondu » (mot qui veut dire « construit la nuit » en turc et désigne les quartiers informels) et les remplacer par des habitations « de style ottoman », une résistance des plus originales s’organise au coeur de Sulukule. À l’initiative de l’Association de développement et de soutien à la culture Rom, un festival de 40 jours et 40 nuits a été organisé pour promouvoir la cause du quartier menacé (pour en savoir plus : http://40gun40gece-sulukule.blogspot.com/). Au programme, divers ateliers : clarinette ou violon, instruments dans lesquels excellent les gitans, pièces de théâtre, ou encore peinture des façades pour montrer aux autorités que leurs habitations ne sont pas encore bonnes à être détruites. Ici, d’ailleurs, pas question de parler de « gecekondu ». « Nous, nous les appelons « habitations qui nous appartiennent à titre personnel » corrige l’un des organisateurs du festival. Bien que les tensions soient perceptibles au sein du quartier de Sulukule, les habitants ont préféré les notes de musiques aux cris de protestations, les danses aux affrontements, et la reconstruction au fatalisme. Le but est de mettre en avant leur culture et sa contribution à la spécificité d’Istanbul et de souligner leur appartenance à cette ville depuis des générations. « Mon père est né à Sulukule, le père de mon père est né à Sulukule, je suis né à Sulukule, mes enfants sont nés à Sulukule, mes petits enfants sont nés à Sulukule [...] Sulukule appartient à Istanbul » peut-on lire sur un panneau apposé dans la cour de l’Association. Le message semble être que les gitans de Sulukule ont certes une culture propre, mais sont avant tout des stambouliotes. La liesse que provoque l’apparition d’un drapeau turc en plein concert de violon est d’ailleurs révélatrice de la compatibilité de ces diverses allégeances identitaires.

Alors que dans les rues les journalistes ou simples photographes amateurs ne sont pas les bienvenus (« parce que la presse a écrit beaucoup de mauvaises choses sur le quartier », explique un responsable), les cameras et appareils photos sont légions dans l’enceinte de l’association de quartier. Tout est conçu comme une représentation pour les visiteurs extérieurs. Même les enfants (tout endimanchés) sont invités par leurs parents à poser pour les visiteurs. Sulukule a, semble t-il, fait le pari d’une gigantesque campagne d’image pour attirer le plus de sympathies possibles pour sa cause, en faisant, instruments en main, résonner peut-être une dernière fois sa voix dans une Istanbul qui commence à l’oublier.

Car Sulukule était jadis un des quartiers qui constituaient l’âme d’Istanbul. Autrefois connu pour sa musique, ses diseuses de bonne aventure, ses montreurs d’ours et pour ses tavernes réputées pour leurs danses du ventre accompagnées d’alcool et de mélodies gitanes où venaient s’encanailler nombre de stambouliotes, Sulukule a longtemps animé les nuits de la cité. En 1991, cependant, les autorités municipales conservatrices décidèrent de fermer ces tavernes assez peu conformes à la morale, privant, par la même occasion, les résidents de leur principal moyen de subsistance. Depuis lors, la situation économique du quartier ne cesse de se dégrader et les habitants ont du mal, ne serait-ce qu’à payer leurs factures d’électricité. Dès lors, les solidarités de quartiers sont le principal moyen de continuer à vivre ici.

Or le projet du maire de Fatih, Mustafa Demir, prévoit le relogement des familles dont les maisons seront détruites dans des logements flambant neufs construits par l’Administration pour le développement du logement de la Turquie, et non le relogement dans les maisons qui seront construites à Sulukule dans le cadre du projet. Il y a là un bouleversement considérable dans la vie des habitants. Outre organiser leur départ d’un quartier qu’ils occupent (clament-ils souvent avec force) depuis des générations, nombre de questions d’ordre pratique se posent et les craintes quant à l’avenir sont grandes. Le relogement, tout d’abord, n’est pas gratuit. Les maisons détruites seront rachetées à leurs propriétaires, mais ces derniers devront rembourser la différence de valeur entre leur ancien et leur nouveau logement, sur une période de 15 ans. Par ailleurs, les loyers des habitations de l’Administration, qui devraient être de 500 a 800 lires turques (soit entre 250 et 400 euros environs), atteignent un niveau presque dix fois supérieur à ceux qu’ils payaient jusqu’alors et qui se situaient approximativement entre 50 et 100 lires turques (entre 25 et 50 euros). Quant à l’entraide entre habitants, il y a fort à parier qu’elle n’existera plus dans les quartiers où seront implantés les nouveaux logements.

Mais l’aspect du projet qui soulève une véritable fronde est, en réalité, la question du déplacement des habitants de Sulukule, que ces derniers perçoivent comme une « migration forcée » et dissimulée de la population Rom. Nombre d’entre eux considèrent , en effet, que derrière le projet de rénovation du quartier se cache en fait une intention de déplacer les gitans de Sulukule vers des zones plus excentrées ; ce que les autorités municipales démentent formellement. Le maire d’Istanbul affirme notamment qu’il ne s’agit pas d’un « transfert complet de Sulukule vers un autre endroit ». En fait, il explique que, « comme la zone se situant dans l’enceinte de la ville est une zone protégée, la densité de la population doit être conforme à un quota fixé par la loi ». Si la population dépasse ce nombre, alors il faudra la réduire quelque peu. Mais, selon lui, seuls ceux qui le souhaitent quitteront le quartier de Sulukule. Pourtant le soupçon qui pèse sur la mairie d’Istanbul de vouloir déplacer des populations, que l’Union européenne qualifierait de « minorités », est alimenté par une situation similaire dans le quartier d’Ayazma. Dans un article du « Monde », paru dans l'édition du 23 mars 2007, Guillaume Perrier relatait cette affaire, en bien des points similaire à celle de Sulukule, mais se déroulant dans un quartier à population cette fois-ci majoritairement kurde.
À la différence des habitants de Sulukule, ceux d’Ayazma auraient réagi toutefois plus violemment, par des pneus brûlés et des inscriptions sur les murs, voire par des manifestations de soutien au PKK. À Sulukule, en revanche, l’opposition au projet se veut constructive. L’Association de développement et de soutien à la culture Rom soutient l’idée d’un projet alternatif qui prendrait en compte et valoriserait les spécificités du quartier et de sa population. Il s’agirait de promouvoir les particularismes de Sulukule, telle sa musique, en mettant à disposition des infrastructures permettant leur développement, et de prendre en compte les potentialités du quartier en terme touristique.
Alors qu’il faut se garder de toute conclusion hâtive dans un contexte où le moindre événement en Turquie est source de débats et de polémiques en Europe, il est difficile de savoir si le projet de rénovation urbaine a seulement de malencontreuses retombées sur des populations minoritaires qui habitent bien souvent dans des « gecekondu » ou s’il dissimule en fait une volonté d’éloigner ces populations vers la périphérie de la ville. Une chose est sûre cependant, Istanbul va bel et bien changer.
Philippe Maurel

vendredi 13 avril 2007

Büyükanit part en campagne


Au propre comme au figuré, le Général Büyüanit, chef d’Etat major de l’armée turque est entré en campagne, le 12 avril, à l’occasion d’une conférence de presse très attendue, alors même que la Turquie a adressé un ultimatum à l’Irak pour lui demander de faire cesser les infiltrations de militants du PKK et que les débats provoqués par l’hypothèse de la candidature de Recep Tayyip Erdogan à la présidence de la République sont de plus en plus tendus.
Pour le Général Büyükanit, une opération militaire doit être impérativement conduite derrière la frontière irakienne afin de détruire les camps d’activistes du PKK, mais cela requiert une "volonté politique", a-t-il expliqué en mettant le gouvernement et l’assemblée au pied du mur. Car ne nous y trompons pas ce départ en campagne ne concerne pas que l’Irak mais aussi l’autre campagne en cours… celle des présidentielles. L’Irak avait d’ailleurs déjà été, il y a peu, l’occasion d’une passe d’armes entre le Chef d’Etat-Major et le Premier Ministre. En effet, en février dernier, après avoir supporté le comportement un peu va-t-en guerre de l’AKP sur la question de Kirkouk, Yasar Büyükanit avait repris l’initiative à l’occasion d’une déclaration imprudente de Recep Tayyip Erdogan qui avait estimé « envisageable une rencontre du gouvernement avec les groupes kurdes irakiens ». Infirmant cette déclaration du Premier Ministre, le Général avait souligné ensuite que son point de vue reflétait celui de l’autorité militaire et n’était pas un point de vue personnel.
Cette nouvelle tirade du Général sur l’Irak a donc, elle-aussi, des implications évidentes de politique intérieure. D’une part, elle replace l’armée au cœur du système, en particulier de la définition de la politique étrangère du pays, d’autre part elle met le gouvernement dans une situation difficile car une intervention en Irak aurait des conséquences imprévisibles sur les relations de la Turquie avec les Américains et les Européens. Mais il est clair que le Général n’en a cure car il n’a ménagé ni les uns ni les autres, accusant implicitement les premiers de soutenir les groupes d’activistes kurdes et reprochant aux seconds de provoquer la création de minorités artificielles en Turquie.
Toutefois, le chef d’Etat major s’est exprimé plus directement encore sur les futures élections présidentielles et il n’a pas hésité à dire qu’il souhaitait que le successeur d’Ahmet Necdet Sezer ait le profil de « quelqu’un dont les actes et pas seulement les dires soient pétris des valeurs fondamentales de la République, y compris de la laïcité ». Il a néanmoins refusé de se prononcer sur l’éventuelle candidature du Premier ministre ou de s’impliquer dans la querelle constitutionnelle sur le quorum de députés nécessaires à l’ouverture du processus électoral. En revanche, Yasar Büyükanit s’est exprimé sur la récente révélation de deux coups d’Etat mort-nés par la publication dans le magazine Nokta d’un témoignage attribué à l’Amiral Özden Örnek. Affirmant qu’aucune preuve n’existait de la véracité de ce témoignage et donc de la préparation de ces opérations, le Général a reproché à la Justice d’avoir ouvert inutilement une enquête sur cette affaire.
Tenant lui aussi une conférence de presse, le 12 avril, le président de la Grande Assemblée Nationale, Bülent Arinç, a balayé d’un revers de main l’argument de ceux qui, dans le sillage d’une déclaration faite la semaine dernière par le président du YÖK, prétendent que, pour pouvoir se tenir, l’élection présidentielle doit mobiliser au moins 367 députés. Rappelant que l’élection des trois précédents présidents (dans le cadre de la même constitution) n’avait pas été régie par une telle règle, Bülent Arinç a déclaré : « si le jour de l’élection, je vois 184 députés à l’Assemblée, j’ouvrirai la session ». Interrogé sur son éventuelle candidature, par ailleurs, le président de l’Assemblée a estimé qu’il y avait là une question de peu d’importance et a préféré s’en prendre à ses adversaires de "l’establishment" accusant le YÖK d’être devenu une instance politicienne et mettant en garde les participants à la manifestation qui doit se tenir, le 14 avril, à Ankara, pour rassembler les adversaires d'une éventuelle candidature de Recep Tayyip Erdogan.
Avec la déclaration récente du Président du YÖK et ces deux conférences de presse, la campagne présidentielle turque a donc indiscutablement franchi une nouvelle étape pour entrer dans une période de turbulences marquée par un accroissement des tensions ambiantes. Dérapage contrôlé ou réelle escalade ? Le report par Recep Tayyip Erdogan de la décision qu'il doit prendre sur sa candidature au 25 avril (la veille de la date limite des dépôts de candidatures), peut laisser penser que le suspens va se prolonger et gagner en intensité dans les prochains jours... affaire à suivre !

jeudi 12 avril 2007

367 ou 184 ?


La polémique ouverte par la déclaration récente du président du YÖK, Erdogan Teziç, affirmant qu’il faudrait au moins disposer de 367 députés présents pour pouvoir lancer le processus électoral présidentiel, se poursuit. Les députés du CHP, qui sont sur cette position, menacent de boycotter l’élection, si jamais Recep Tayyip Erdogan décide de se présenter car l’AKP qui ne dispose que de 354 sièges ne pourrait alors ni l’élire, ni même rassembler le quorum nécessaire à la tenue de l’élection. Selon eux, le boycott ripostant à une candidature Erdogan aurait donc pour effet de bloquer l’élection et même d’empêcher la tenue d’un second tour et des tours suivants.
Le Président de l’Assemblée Nationale, Bülent Arinç, a réagi en estimant que le nombre de députés requis pour ouvrir une session parlementaire est de 184 et qu’une telle participation suffirait pour ouvrir le processus électoral. Toutefois, une telle éventualité entraînerait sûrement une saisine de la Cour constitutionnelle. Le CHP se dit sûr que la haute juridiction saura réagir à ce qu’il analyse comme « un coup d’Etat civil » tandis que l’AKP estime que, si la Cour décidait de la sorte, elle perdrait tout crédit en devenant une instance purement politique. La présidente de Cour a affirmé, quant à elle, que celle-ci se prononcerait avant la tenue du deuxième tour mais elle n’a pas laissé transparaître ce que pourrait être le contenu de sa décision.
Les constitutionnalistes sont aussi amenés à donner leur point de vue. Pour Mumtaz Soysal, un universitaire, ancien ministre, connu pour ses idées kémalistes, une session peut certes être ouverte avec 184 députés mais l’élection exige, elle, une majorité des deux tiers (367 députés). Il ne faut donc pas confondre l’ouverture d’une session et l’élection du Président de la République et, pour Muntaz Soysal, l’exigence de cette majorité renforcée assortie d’un vote à bulletin secret pour l’élection du Président lors des deux premiers tours, exige qu’à tous les tours de scrutin au moins 367 députés soient présents même si, aux 3e et 4e tours, seule la majorité absolue est requise pour que l’élection du Président soit acquise. Pour les défenseurs de cette thèse, la prégnance de cette règle serait là pour contraindre les parlementaires à se mettre d’accord sur un candidat de consensus.
Toutefois, d’autres constitutionnalistes proches de l’AKP ou moins marqués politiquement estiment que la seule règle qui doit être prise en compte pour commencer le processus électoral est celle qui concerne le nombre de députés nécessaire (184) pour ouvrir une session parlementaire ordinaire. Faisant notamment observer que les révisions constitutionnelles, qui elles aussi requièrent une majorité renforcée pour être adoptées, sont généralement lancées sur la base des seules règles présidant à l’ouverture d’une session parlementaire, ces constitutionnalistes s’étonnent de l’interprétation constitutionnelle du Président du YÖK. Une telle interprétation n’a d’ailleurs jamais été de mise pour les élections présidentielles qui se sont tenues antérieurement.
En tout état de cause, l’AKP pourrait chercher à contourner l’obstacle en incitant les députés des autres partis représentés au Parlement (DYP et ANAP) à participer au premier tour d’une élection où Recep Tayyip Erdogan serait candidat. Le CHP, pour sa part, met déjà en garde ces mêmes formations de ne pas prendre la responsabilité faire élire le leader de l’AKP par leur seule présence. Il semble en tout cas qu’une tentative de conciliation entre l’AKP et le CHP soit difficile à imaginer car les échanges verbaux entre les deux formations ont été particulièrement durs ces derniers temps. Le Premier Ministre l’a lui-même exclu en disant que ce serait « du temps perdu ».

La Turquie hausse le ton contre l'Irak


La presse quotidienne d'Istanbul s’insurge actuellement contre les menaces proférées à l’encontre de la Turquie par le président du Kurdistan Irakien, Massoud Barzani. Ce dernier, en déniant aux Turcs le droit de s’ingérer dans la question de Kirkouk, vient de menacer le gouvernement turc de provoquer des troubles dans les départements du Sud-Est de la Turquie à majorité ou forte présence kurde. Ces propos sont intervenus au moment même où les infiltrations de militants du PKK installés dans le Nord-Irak ont repris et où une dizaine de soldats turcs ont été tués dans des accrochages.
La Turquie, qui estime qu’il y a 5 camps du PKK derrière la frontière, dans le Nord-Irak, et qu’ils abriteraient près de 4500 activistes susceptibles de s’infiltrer sur son territoire, a adressé, le 9 avril dernier, un ultimatum au gouvernement central irakien pour lui demander de faire cesser cette situation. Bien que les Etats-Unis et l’Union européenne aient fait connaître leur opposition à toute intervention militaire turque en territoire irakien, que le Président irakien kurde Jalal Talabani (frère ennemi de Barzani) ait appelé au téléphone le Premier Ministre turc pour le rassurer et que le porte parole du Département d’Etat américain ait regretté la déclaration de Barzani, la Turquie est restée ferme sur ses positions en faisant savoir qu’elle attendait maintenant des actes concrets de la part des autorités irakiennes.
Ce brusque embrasement verbal, qui pourrait avoir des retombées militaires et politiques, n’est que la réactivation d’un feu qui couve sous la cendre depuis la première guerre du Golfe. L’autonomisation de fait du Nord de l’Irak s’est en outre accrue depuis l’intervention américaine de 2003. Ankara qui, sur cette question, se retrouve sur des positions voisines de celles des capitales arabes modérées (en particulier du Caire), s’oppose à ce qu’elle considère être un démembrement dangereux de l’Irak et notamment à l’organisation d’un référendum sur le rattachement de Kirkouk au Kurdistan irakien. Arguant des droits de la minorité turkmène de cette ville, la Turquie s’inquiète surtout des bénéfices que pourraient retirer les Kurdes irakiens de l’extension de leur territoire sur une zone très riche en pétrole.
Il n’est pas exclu que ce regain de tension produise, en outre, des effets sur la situation politique intérieure de la Turquie. On se souvient, en effet, qu’une querelle avait opposé le gouvernement de l’AKP à l’armée, il y a à peine un mois, à la suite d’une déclaration du Premier Ministre évoquant l’hypothèse d’une rencontre de son gouvernement avec les autorités kurdes irakiennes. Le Conseil National de Sécurité, qui se réunissait le 10 avril, pour la dernière fois sous la Présidence d’Ahmet Necdet Sezer, l'actuel président de la République, a pris ainsi une importance particulière. Dans une courte déclaration, il a fait savoir qu’il n’excluait pas une action militaire en Irak dans le cas où Bagdad ne pourrait pas satisfaire efficacement aux demandes turques de cessation des infiltrations. « L’establishment politico-militaire » saisira-t-il cette occasion pour accentuer ses pressions sur le gouvernement et dissuader définitivement Recep Tayyip Erdogan de briguer la présidence de la République ? Affaire à suivre…

mardi 10 avril 2007

Polémique constitutionnelle à propos de l’élection présidentielle


La récente déclaration du président du YÖK, Erdogan Teziç, expliquant que pour être élu au premier ou second tour, Recep Tayyip Erdogan devrait obligatoirement pouvoir compter sur la participation effective d’au moins 367 députés à l’élection, provoque un débat agité sur l’interprétation de la Constitution, en particulier de son article 102.
Cet article prévoit très précisément que « le Président de la République est élu à la majorité des deux tiers du nombre total des membres de la Grande Assemblée nationale de Turquie et au scrutin secret » et que « dans le cas où il n'aura pas été possible de réunir la majorité des deux tiers du nombre total des membres aux deux premiers tours, on procédera à un troisième tour ». La Grande Assemblée Nationale de Turquie rassemblant 550 membres au total, il faudrait donc, selon Erdogan Teziç, qu’au moins 367 membres participent à l’élection et qu’ils votent pour Recep Tayyip Erdogan pour que celui-ci soit élu, à ce stade. Or l’AKP ne dispose que de 354 députés au sein de cette Assemblée. Donc en boycottant l’élection, l’opposition pourrait empêcher l’élection de l’actuel chef du gouvernement lors des deux premiers tours.
Toutefois, si cet article parle bien d’une majorité des deux tiers, il ne précise pas que cette majorité doive obligatoirement rassembler 367 députés. C’est ce qui a conduit un certain nombre de personnalités (en particulier Bülent Arinç, le président de l’Assemblée) à riposter en expliquant qu’en réalité, il suffisait de 184 députés pour ouvrir une session parlementaire et donc que ce nombre permettrait de procéder à l’élection présidentielle.
En Turquie, le Président est élu pour un septennat non renouvelable. Il doit avoir 40 ans et avoir fait des études universitaires. Si son élection a lieu à la majorité des deux tiers, pendant les deux premiers tours, en revanche, au troisième tour, une majorité absolue suffit. Et si au terme du troisième tour, aucun candidat n’a finalement été élu, on procède à un quatrième tour qui n’est ouvert qu’aux deux candidats arrivés en tête au troisième tour. Si lors du 4ème tour aucun candidats n’est élu à la majorité absolue, l’Assemblée est automatiquement dissoute. S’inspirant de la Constitution grecque actuelle, cette disposition vise en fait à éviter que se reproduise le précédent de 1980 où, au terme de plus d’une quinzaine de tours, le Président n’était toujours pas élu. Cette incapacité à élire le Chef de l’État avait été ensuite un argument avancé par les militaires pour justifier leur intervention.
Depuis cette époque, la Turquie a connu quatre présidents. Le septième président, Kenan Evren (leader du coup d’Etat de 1980) n’a pas été élu par la procédure prévue par l’article 102, il est arrivé à Çankaya sur la base d’une disposition transitoire de celle-ci qui prévoyait que, si la Constitution était approuvée, il deviendrait automatiquement président pour sept ans. Ce qui s’est produit. Le huitième président, Turgut Özal, fut élu en 1989, à la majorité absolue, au troisième tour, par 263 députés sur 285 présents, alors même que les députés du DYP et du SHP avaient décidé de s’abstenir pour manifester leur hostilité à l’élection du leader de l’ANAP. Après le décès de Turgut Özal en cours de mandat, le neuvième président, Süleyman Demirel, fut élu en 1993, lui aussi, au troisième tour à la majorité absolue, par 244 députés sur 431. Tant Turgut Özal que Süleyman Demirel, qui étaient premier ministre au moment de leur candidature, ont été portés à la présidence par la majorité qui soutenait leur gouvernement. Ce scénario aurait de fortes chances de se reproduire si Tayyip Erdogan décidait de se présenter. L’actuel président Ahmet Necdet Sezer a accédé à la magistrature suprême à l’issue d’un troisième tour de scrutin par 263 voix sur les 287 députés présents. Depuis l’entrée en application de l’article 102, il a donc toujours fallu 3 tours pour départager les candidats, l’élection étant obtenue à la majorité absolue.
Le mandat du Président Sezer arrive à échéance le 16 mai 2007. Le dépôt des candidatures à sa succession se fera entre le 16 avril et 26 avril. Recep Tayyip doit faire connaître sa décision de se présenter ou au contraire de renoncer à être candidat, lors d’un meeting de l’AKP qui doit se tenir le 18 avril prochain…
JM

samedi 7 avril 2007

Le YÖK entre en campagne


Lors de la conférence des Recteurs des Universités turques qui s’est tenue le 5 avril dernier, le Président du YÖK (Conseil de l'Enseignement supérieur), Erdogan Teziç, a créé la surprise en plaidant pour l’élection à la présidence de la République, d’une personnalité neutre convaincue des vertus de la démocratie, de la laïcité et « d’une science moderne ». Cet ancien recteur de l’Université de Galatasaray, connu pour ses opinions kémalistes et son franc parler, s’était distingué, en octobre 2006, en renvoyant aux autorités françaises sa cravate de commandeur de la Légion d’honneur après le vote par l’Assemblée nationale du projet de loi pénalisant la négation du génocide des Arméniens.
La prise de position du Président du YÖK sur le déroulement de l’élection présidentielle dans un contexte déjà passablement tendu ne s’appuie pas seulement sur une opinion laïque assez largement partagée, semble-t-il, par la hiérarchie universitaire mais aussi sur des arguments qui concernent le fonctionnement même du régime politique turc et qu’Erdogan Teziç se croît sans doute d’autant plus habilité à invoquer qu’il est lui-même un constitutionnaliste réputé en Turquie.
Ainsi, le Président du YÖK n’a pas hésité à déclarer que le Parlement élu en 2002, où l’AKP dispose d’une majorité confortable, est le moins représentatif des parlements turcs jamais élus depuis les débuts de la République. Pour lui, ce constat milite en faveur de l’élection d’un candidat de consensus et doit inciter le Premier ministre à ne pas se présenter afin d’éviter d’accroître dangereusement les tensions actuelles. Mais Erdogan Teziç n’a pas hésité à assortir cette mise en garde d’arguments techniques se voulant plus persuasifs en expliquant que si Recep Tayyip Errdogan persistait à se présenter, les députés d’opposition pourraient empêcher son élection, lors du premier ou du deuxième tours, en boycottant le scrutin. Une majorité renforcée est en effet requise par l’article 102 de la Constitution pour que l’élection du Président puisse intervenir dès les deux premiers tours si bien, que, selon le Président du YÖK, il faudrait au moins 367 députés pour élire le président. Or, l’AKP ne disposant que 354 sièges, l’élection ne pourrait avoir lieu qu’au 3e et 4e tours où seule la majorité absolue est requise mais une telle hypothèse, toujours pour Erdogan Teziç, ruinerait le profil du nouvel élu en le réduisant au rang de chef de faction.
Cette immixtion du YÖK dans les développements les plus actuels de la vie politique a provoqué la colère des députés et des militants de l’AKP au moment où leur leader entreprend une consultation de la société civile en rendant visite à une série d’ONG avant de prendre une décision sur l’opportunité de sa candidature.Mais cette attitude a été également assez largement critiquée par la classe politique et les milieux libéraux qui pensent que le Président du YÖK sort du rôle qui lui est dévolu et que son interprétation de la Constitution pour ce qui est du déroulement de l’élection présidentielle est erronée.
Après l’Etat-major, les militaires à la retraite, les partis d’opposition, on a le sentiment que c’est le YÖK qui entre à son tour en campagne pour dissuader Recep Tayyip Erdogan de s’asseoir dans le fauteuil d’Atatürk. Ce comportement d’une instance universitaire peut surprendre mais il faut rappeler que l’institution en question, bien que réformée au cours des dernières années, est, à l’origine, un produit du coup d’Etat de 1980 et qu’elle fut créée à l’époque pour reprendre en main des universités turques qui avaient été le théâtre d’affrontements radicaux dans les années 70. Influencé, comme les auteurs du coup d’Etat, par la synthèse turco-islamiste dans les années 80, le YÖK est revenu sur des positions kémalistes orthodoxes dans les années 90, en particulier après le coup d’Etat post-moderne de 1997, pour traquer ce qu’il estime être des manifestations d’islamisation rampante dans les universités. Cette attitude rencontre l’assentiment de la hiérarchie universitaire qui, au cours de la dernière décennie, s’est souvent heurtée aux islamistes et au gouvernement de l’AKP. Les Recteurs se sont notamment employés à interdire le port du voile dans leurs universités, obtenant finalement gain de cause à la suite d’une longue bataille judiciaire qui s’est achevée, en 2005, devant la Cour Européenne des droits de l’Homme. Mais surtout au cours de cette même année 2005, le conflit entre les autorités universitaires et le gouvernement avait atteint son paroxysme après l’arrestation du Professeur Yucel Baskin, Recteur de l’Université Yuzuncu de Van. Le gouvernement avait alors été accusé d’avoir instrumentalisé une procédure judiciaire pour se débarrasser d’un universitaire connu pour son laïcisme et son combat contre le voile. Le YÖK et son président avait été à la pointe des manifestations organisées pour soutenir le Professeur Baskin et obtenir sa libération. Le 22 octobre 2005, 74 recteurs d’Université s’étaient rendus à la prison de Van pour rendre visite à l’universitaire incarcéré et, quelques jours plus tard, le Président de la République Ahmet Neccdet Sezer avait exprimé son soutien aux recteurs en les invitant à Çankaya à l’occasion de la fête nationale. Cette affaire avait provoqué la colère du Premier Ministre qui avait commenté l’événement en déclarant : « Ceux qui se rendent à Van feraient mieux de s’occuper de leurs affaires et de ne pas intervenir dans les procédures judiciaires ».
C’est sans doute ce que pensent à nouveau les milieux gouvernementaux mais force est de constater qu’ils reçoivent cette fois l’appui d’une partie des médias libéraux et de l’opinion publique. Car si en 2005, l’attitude YÖK pouvait s’expliquer par le fait que l’un de siens avait été mis derrière les barreaux d'une façon quelque peu suspecte, l’intervention délibérée du premier des universitaires turcs dans le cours de l’élection présidentielle, sur le modèle de ce que se permet de faire régulièrement l’Armée, est plus difficilement compréhensible et risque d’entraîner un raidissement des positions de l’AKP qui, ces derniers temps, semblait pourtant se faire à l’idée que l’enfant de Kasimpasa devrait se résoudre à ne pas aller à Çankaya.
JM

Le Conseil d'Etat turc s'oppose à la prohibition rampante de l'alcool



Le Conseil d’Etat (Danistay), l’une des institutions turques les plus anciennes, fondées sur le modèle français de juridiction administrative pendant les réformes ottomanes du XIXe siècle, a annulé, le 2 avril dernier, un décret gouvernemental qui permettait aux municipalités de restreindre la vente d’alcool. Ce texte, qui avait provoqué une polémique lors de sa publication en octobre 2005, apparaissait à certains comme la preuve d’une volonté de réislamisation rampante de la société par le gouvernement de l’AKP. Il autorisait notamment les mairies à créer des « zones rouges » pour les restaurants et les bars vendant de l’alcool, recoupant par là même l’attitude de certaines municipalités AKP qui, sous le prétexte de protéger la santé et la salubrité publiques (en particulier la jeunesse) des méfaits de l’alcool, tentent depuis plusieurs années d’installer les débits de boisson hors du centre de leurs villes. Saisie par un recours du barreau d’Ankara, la juridiction administrative turque suprême, a donc considéré que ce type de restriction était illégal, car il risquait d’isoler les établissements qui vendent des boissons alcoolisées hors de la vie urbaine où la consommation d’alcool est pourtant d’usage courant.
Pays musulman, en effet, la Turquie est aussi le pays du « Raki », un alcool anisé qui accompagne souvent le repas. À la différence des pays arabes, la consommation d’alcool y est ainsi habituelle. On trouve vins, bières, whiskys et la plupart des autres types de boissons alcoolisées non seulement dans les restaurants ou les cafés mais aussi dans les supermarchés et les magasins d’alimentation ordinaire. On a même noté au cours des dernières années une diversification de la production (accroissement du nombre des marques turques de « Raki », de bières et de vins) et une amélioration de la qualité de la consommation (développement de magasins spécialisés, multiplication de nouveaux crus viticoles, diversification des importations).