samedi 28 août 2010

Le général Işık Koşaner à la tête de l’armée turque.


Le général Işık Koşaner (à droite sur la photo) a pris hier le commandement de l’armée turque, en remplacement du général İlker Başbuğ (à gauche sur la photo). Cette prise de fonctions était attendue, mais elle n’aura pas été sans mal puisque, cette année, le YAŞ (Conseil militaire suprême), qui habituellement décidait souverainement des nominations aux postes de responsabilité de l’armée, s’est vu pour la première fois sévèrement contrôlé par le gouvernement. On se souvient, en effet, qu’au début de ce mois, le premier ministre, constamment présent lors des sessions du YAŞ, s’était opposé ouvertement à la promotion de militaires impliqués dans des affaires judiciaires, et avait refusé la nomination du général Hasan Iğsız, à la tête de l’armée de terre ; ce qui avait eu pour effet de bloquer la nomination du général Koşaner, comme chef d’état major, pendant 5 jours (cf. nos éditions des 2, 6, 7, 10 août 2010).

Le revers de l’armée à l’issue de ce dernier YAŞ aura consacré les humiliations permanentes qu’aura eu à subir İlker Başbuğ, au cours des deux ans de son commandement. Investi en août 2008, alors même que l’affaire «Ergenekon» était dans son premier essor, le général Başbuğ s’était d’abord fait remarqué en envoyant l’un de ses adjoints rendre visite à deux des généraux à la retraite emprisonnés dans le cadre de la fameuse affaire. Cette initiative était sensée faire comprendre au gouvernement que l’attitude de l’état-major à l’égard des procédures engagées contre les militaires, était appelée à se durcir (cf. notre édition du 30 septembre 2008). En réalité, la mise en cause de l’armée, tant par les médias que par la justice, n’a cessé de se poursuivre, dans les mois qui ont suivi. Dès le mois d’octobre 2008, après l’attaque meurtrière du poste militaire d’Aktütün par le PKK, le quotidien «Taraf», photos aériennes à l’appui, accusait l’état major d’avoir été au courant de l’opération qui se préparait contre Aktütün et de n’avoir rien fait (cf. notre édition du 18 octobre 2008). Par la suite, en juin 2009, le même quotidien révélait «le plan d’action contre la réaction», un complot militaire visant à discréditer le gouvernement et le mouvement Fethullah Gülen (cf. nos éditions des 16, 17 et 18 juillet 2009). Ce nouveau scandale entrainait une profonde réforme de la justice militaire. À la fin du mois d’octobre 2009, le scandale du «plan d’action contre la réaction» était relancé par la livraison du document original de ce complot militaire par une source anonyme, et quinze jours plus tard une nouvelle source anonyme dévoilait une opération de propagande militaire de grande ampleur consistant à monter des sites défendant le point de vue de l’armée (cf. nos éditions des 27, 29 octobre et 1er novembre 2009). Cette révélation devait coûter 6 mois plus tard le poste de chef de l’armée de terre au général Iğsız, car ce dernier fut alors identifié comme étant l’un des cerveaux de cette opération cybernétique. Entretemps, la fin de l’année 2009 fut encore marquée par l’arrestation de deux militaires aux abords de la résidence du vice-premier ministre, Bülent Arınç et par la fameuse affaire de la chambre cosmique qui vit la justice civil investir les archives militaires les plus secrètes (cf. notre édition du 27 décembre 2009). Mais, en janvier 2010, c’est surtout la révélation du «plan Balyoz» (un scénario imaginé par l’armée en 2003 pour créer le chaos et déstabiliser le gouvernement de l’AKP), qui laissait l’armée «KO», en provoquant une vague spectaculaire d’arrestations, au mois de février 2010 (cf. nos éditions des 21, 23 et 28 janvier et 23 février).

Au cours de ces deux ans d’affaires et de scandales permanents, on ne peut pas dire que le général Başbuğ n’ait pas tenté d’enrayer le lent déclin politique de l’armée. Dès son intronisation en août 2008, il s’était montré assez offensif, en dénonçant le développement en Turquie «d’une culture et d’un mode de vie fortement influencés par l’islam.». Mais il devait aussi surprendre en avril 2009, à l’occasion de son discours devant l’académie militaire, en reconnaissant la diversité du pays et en estimant que l’on ne devait plus parler de peuple turc, une notion trop ethnique, mais de peuple de Turquie, une notion incluant l’ensemble des communautés qui forment la Turquie contemporaine. Le plus souvent, cependant, le général Başbuğ est apparu comme débordé par les révélations d’affaires à répétition. Ceci l’a amené à interférer à plusieurs reprises dans des procédures judiciaires en cours ; une témérité qui pourrait lui valoir de mauvaises surprises et une retraite agitée, si la justice s’en saisit à l’avenir. À la fin de son commandement d’ailleurs, le général Başbuğ a été accusé de chercher à faire promouvoir au plus haut niveau des militaires qui lui sont proches, afin que ceux-ci puisse le protéger contre de tels périls s’ils devaient se concrétiser.

Compte tenu d’une telle évolution, le général Koşaner, souvent présenté comme un représentant traditionnel de l’establishment politico-militaire laïque, est-il bien l’homme de la situation ? On se souvient qu’en 2008, lors de son accession à la tête de l’armée de terre, il avait fait sensation en dénonçant les effets «nocifs» de la mondialisation et de la diversité ethnique sur l’Etat-nation (cf. notre édition du 3 septembre 2008). Si, dans son discours d’intronisation comme chef d’état major, Işık Koşaner est resté plutôt réservé, il n’a pu s’empêcher de prendre à nouveau la défense de l’État-nation, en regrettant que ce dernier soit remis en cause au nom de la démocratie et des droits de l’homme.

Toutefois, et c’est un signe des temps, les médias turcs s’intéressent, beaucoup moins que lors des renouvellements précédents, à la personne du nouveau chef d’état major. La plupart des observateurs pensent qu’un processus de démilitarisation inéluctable du système politique turc est engagé, et que rien ne l’arrêtera. Quel soit son chef, l’armée est donc appelée à être de plus en plus soumise au pouvoir politique. Dès lors, le nouveau chef d’état major pourra tout au plus mener des combats d’arrière-garde. Et comme il sera de moins en moins un acteur du système, mais de plus en plus son exécutant, sa personne finalement importe peu.
JM

jeudi 26 août 2010

Turquie : polémique autour du cessez-le-feu décrété par le PKK à l’occasion du Ramadan.


Depuis une semaine, la polémique sur les raisons du cessez-le-feu décrété unilatéralement par le PKK à l’occasion du Ramadan ne cesse de défrayer la chronique. L’origine de cette agitation médiatique découle des déclarations faites la semaine dernière par l’un des responsables du PKK, Murat Karayılan à la presse internationale, laissant entendre que ce cessez-le-feu était la conséquence de rencontres récentes, ayant eu lieu entre Abdullah Öcalan et des représentants de l’Etat turc. Le CHP et le MHP se sont immédiatement saisis de l’affaire pour dénoncer des manœuvres occultes du gouvernement, qui auraient eu pour objet d’obtenir du PKK une suspension des violences qui ont ensanglanté le sud-est de la Turquie ces derniers mois, au moment où doit se tenir le référendum sur la révision constitutionnelle. Le gouvernement est ainsi carrément accusé par l’opposition laïque et nationaliste d’avoir négocié, avec l’organisation rebelle kurde, une décrue des tensions en cours pour lui permettre d’arriver à ses objectifs électoraux. Bien que la révision qui doit faire l’objet du référendum, le 12 septembre prochain, l’ait ignorée, la question kurde est donc de retour au cœur de la vie politique turque, et cette polémique révèle en réalité le positionnement des principales forces politiques tant sur le référendum que sur la question kurde elle-même.

Appelant à voter «non», le CHP et le MHP ont trouvé, dans cette affaire, des arguments qui leur permettent d’étayer leur discours hostile aux réformes du gouvernement, accusé ni plus ni moins de vouloir porter atteinte à l’intégrité de l’Etat, que ce soit au travers de sa révision constitutionnelle, que ce soit au travers de son approche de la question kurde et des négociations qu’il mènerait avec le PKK. Le 25 août 2010, le député CHP d’Adana Tacihar Seyhan a déclaré que le chef du MİT (Milli Istihbarat Teşkilaki, les services turcs de renseignement), Hakan Fidan, a rencontré Abdullah Öcalan le 20 juillet dernier, sur l’île d’Imralı. Selon lui, Fidan était accompagné par deux autres personnes et les caméras de sécurité ont été éteintes pendant cette visite.

Appelant à boycotter un référendum qui les a oubliées, les organisations kurdes (BDP, DTK, KCK…) se réjouissent en fait de l’annonce de ces contacts entre l’Etat et le leader du PKK, et appellent le premier ministre à les reconnaître ouvertement. La révélation de ces contacts cadre en réalité avec leur revendication d’intégrer tous les acteurs (y compris le PKK) dans la recherche d’une solution au problème kurde. Lors d’un meeting à Mardin, le 25 août 2010, l’un des leaders du BDP, Selahattin Dermitaş, a déclaré : «Le premier ministre devrait être en mesure de révéler s’il y a eu ou non des contacts avec le PKK et Öcalan, pour trouver une solution à la question kurde. S’il y a eu une telle rencontre, c’est une bonne chose.» En réalité, pour les organisations kurdes, l’idée est ici de montrer que des négociations ont commencé entre le gouvernement et le PKK.

Appelant bien sûr à voter «oui» avec l’objectif de l’emporter le 12 septembre, le gouvernement pourtant ne voit pas les choses de la même façon. Le 23 août dernier, lors de l’émission de télévision «Siyaset Meydani» (Forum politique) de la chaine «Show TV», le premier ministre a admis des contacts entre l’Etat et le PKK, mais pas entre le gouvernement et le PKK. Interrogé sur ce qu’il entendait pas «État», Recep Tayyip Erdoğan a désigné les services de renseignements (en l’occurrence le MİT), en précisant : «Ces services sont chargés de donner de l’information à l’Etat. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu’ils sont chargés de lever certains obstacles et de résoudre certains problèmes. Un pouvoir politique, lui, ne s’assoie jamais à une table de négociations avec une organisation terroriste.» Ainsi pour le gouvernement, il faut faire la différence entre l’action que mène l’Etat dans la gestion courante de la question kurde, et qui peut impliquer le cas échéant des contacts avec le PKK, et la politique que mène le gouvernement pour rechercher une solution à la question kurdes qui exclut toute négociation avec l’organisation d’Abdullah Öcalan.

Les experts et les médias n’ont cessé, ces trois derniers jours, d’évoquer cette distinction et de s’interroger sur sa pertinence. Beaucoup de commentateurs se sont étonnés de l’ampleur des débats qui ont suivi la révélation des contacts entre le MİT et le PKK. Nombre d’entre eux rappellent, en effet, que ces contacts ont toujours existé. Dans le quotidien «Taraf», un ancien responsable du MİT, Cevat Öneş déclare qu’il y n’a cessé d’y avoir des contacts entre l’État et Abdullah Öcalan, depuis la capture de celui-ci en 1999. La grande différence selon lui (et elle est très révélatrice des évolutions politiques qu’a connues ces dernières années le système politique turc) est que jusqu’à 2006, les rencontres qui avaient lieu avec le leader kurde emprisonné ne faisaient intervenir que l’armée, alors que depuis cette date, des autorités civiles (MIT, Police…) sont les premières concernées. L’expert en questions kurdes et militaires, Sedat Laçiner, est néanmoins plus prudent dans son analyse. Il pense qu’en eux-mêmes ces contacts sont normaux, mais que «l’important est ici de définir un cadre et de ne pas faire de concessions.» Il estime notamment que l’Etat peut avoir des contacts pour arrêter le terrorisme, mais pas pour faire diminuer les tensions, à des fins politiques…

Il est à parier toutefois que tous ces débats sur l’existence de contacts qui semblent évidents, tant ils apparaissent comme une pratique ancienne, et leur instrumentalisation en période électorale, ne parviendront pas à faire oublier l’urgence que revêt aujourd’hui la recherche d’une solution politique à la question kurde pour la Turquie contemporaine.
JM

mardi 24 août 2010

La question kurde et le référendum du 12 septembre.


Le PKK a décrété un cessez-le-feu depuis le début du ramadan et jusqu’au 20 septembre prochain. L’un des principaux leaders de l’organisation rebelle kurde, considéré par certains comme son numéro deux, Murat Karayılan, a expliqué récemment que cette initiative était la conséquence de négociations officieuses menées avec le gouvernement turc. Le député du parti nationaliste MHP, Oktay Vural, a accusé le gouvernement et le BDP de mener des négociations en sous-main avec Abdullah Öcalan, le leader emprisonné du PKK, et même de préparer un projet d’autonomie pour les provinces kurdes de Turquie. Le gouvernement a, pour sa part, démenti tout contact de ce genre.

Il reste que ce cessez-le-feu intervient à un moment opportun pour le gouvernement, puisqu’il permet à la campagne pour le référendum, qui doit avoir lieu le 12 septembre prochain, de se tenir dans une ambiance plus sereine. Depuis le début du printemps, en effet, les attentats, embuscades ou accrochages dans le sud-est du pays ont fait près de 200 morts parmi les soldats turcs et les rebelles kurdes. Cette situation a provoqué une forte émotion dans l’opinion publique et vu l’opposition mettre le gouvernement sous pression, en lui reprochant une prétendue faiblesse face à la rébellion kurde. Pendant les quinze derniers jours, la tension a décru dans le sud-est, sans pour autant disparaître : lors du week-end dernier, 7 rebelles et un soldat turc ont été tués à l’occasion d’accrochages à Şırnak et à Van.

Dans une interview pour le quotidien anglophone «Today’s Zaman», Oral Çalışlar, un journaliste qui a longtemps travaillé pour le quotidien kémaliste «Cumhuriyet», avant de rallier le quotidien libéral «Radikal», en 2008, estime que ce cessez-le-feu est une opportunité qui doit être prise très au sérieux. Selon lui, des expériences similaires de cessez-le-feu autoproclamés par le PKK ont échoué antérieurement parce que l’armée, qui était alors un pouvoir dominant, n’avait pas voulu jouer le jeu. Mais aujourd’hui, les choses sont différentes, car le système politique turc a changé. D’une part, l’armée est sortie très affaiblie du dernier YAŞ (cf. notre édition du 10 août 2010). D’autre part, «en dépit des déficiences démocratiques de la Turquie, il y a un gouvernement qui, beaucoup plus que ses prédécesseurs, désire une solution civile à ce problème.» Selon Oral Çalışlar, deux tâches prioritaires doivent être accomplies pour régler la question kurde. La première est de convaincre le PKK d’abandonner les armes et de descendre des montagnes, la seconde est d’achever le processus de démocratisation. Il pense pour cela que l’on ne peut pas faire autrement que d’engager des pourparlers directs avec le PKK, notamment parce qu’il a montré ces dernières semaines qu’il demeurait militairement actif, et conservait une réelle légitimité chez les Kurdes. Reste à savoir qui peut servir d’intermédiaire en l’occurrence. Oral Çalışlar estime que le BPD, la formation parlementaire kurde n’est pas la mieux placée. Selon lui, le DTK (Demokratik Toplum Kongresi – Congrès pour une société démocratique), la nouvelle organisation d’Ahmet Türk et Aysel Tuğluk, qui englobe le BDP et la plupart des ONG kurdes, serait plus légitime dans ce rôle.

Les thèmes abordés par cette interview reflètent bien les débats en cours en Turquie sur la question kurde dans le contexte politique actuel du référendum. Après l’enlisement de «l’ouverture démocratique», la dissolution du DTP, la multiplication des arrestations de responsables kurdes et la flambée de violence du printemps dernier, certains pensent que le référendum peut être l’occasion d’une relance des tentatives de règlement d’un problème qui reste le plus important défi qu’ait à relever la Turquie contemporaine. L’obstacle majeur à cette hypothèse est pourtant que la question kurde a été totalement tenue à l’écart de la réforme qui est l’objet de ce référendum. C’est ce qui explique que le BDP ait décidé d’appeler à boycotter cette consultation que, selon les sondages, près de la moitié de son électorat s’apprêterait néanmoins à ne pas bouder pour soutenir la révision constitutionnelle proposée. Cette situation a conduit certains observateurs à penser que le BDP pourrait changer de position. Ahmet Türk, l’ancien leader du DTP et présentement leader du DTK, avait déclaré, la semaine dernière, que si le gouvernement faisait des concessions, notamment s’il décidait d’abaisser de 10% le seuil nécessaire qui permet d’avoir une représentation parlementaire, les organisations kurdes pourraient revoir leur consigne de vote et soutenir la révision constitutionnelle.

Recep Tayyip Erdoğan, qui doit tenir un meeting de campagne, le 3 septembre prochain à Diyarbakır, répondra-t-il à cet appel au dialogue, au risque d’être accusé par l’opposition laïque et nationaliste de céder à la rébellion ? Il sera peut-être tenté de considérer au contraire qu’au moment où les sondages donnent le «oui» gagnant, il n’a pas réellement besoin du vote kurde pour l’emporter. Au cours du week-end dernier, lors un meeting électoral à Kayseri, le premier ministre n’a pas hésité à faire l’amalgame entre ses adversaires en mettant dans le même sac tous ceux qui ne soutiennent pas son référendum : «Quand nous y regardons de plus prêt, que voyons nous ? Le CHP, le MHP, le BDP et le YARSAV (Association des juges et des procureurs) sont sur la même ligne. Quel est l’autre parti qui est sur cette ligne ? Les montagnes de Kandil (allusion au sanctuaire du PKK derrière la frontière irakienne). L’organisation terroriste parle des montagnes, le CHP et le MHP sont ses haut-parleurs à Ankara.» Pendant le week-end, le premier ministre a également mis en cause l’aptitude du BDP à représenter les Kurdes, en rappelant que beaucoup d’entre eux votaient pour l’AKP. Le gouvernement ne semble donc pas prendre le chemin d’un dialogue avec le BDP avant le référendum. Il ne reste que trop peu de temps d’ailleurs avant la tenue du scrutin pour mener une négociation de fond susceptible de relancer le processus d’ouverture amorcé l’année dernière. Dès lors, il est probable que les positions ne devraient pas changer avant le référendum et que le BDP devrait continuer à appeler au boycott.

Pourtant, beaucoup espère que la situation se débloquera après le 12 septembre. Rassemblés ce week-end à Diyarbakır, les principaux leaders et organisations kurdes ont commencé à réfléchir activement à une relance du processus politique de négociations. À cet égard, on attend beaucoup du DTK, la nouvelle organisation d’Ahmet Türk et Aysel Tuğluk, pour établir le contact entre le gouvernement, les organisations kurdes légales, l’Etat et Abdullah Öcalan. Les deux leaders du DTK devraient d’ailleurs dans les prochains jours rencontrer le président de la République, Abdullah Gül. Quant au gouvernement, absorbé par la campagne, il sait toutefois que tôt ou tard la question kurde reviendra de façon prioritaire sur son agenda et que les impératifs électoraux immédiats ne doivent pas faire oublier des échéances politiques importantes à moyen terme.
JM

lundi 23 août 2010

Une stratégie commune entre l'AKP et le Mouvement de Fethullah Gülen en Afrique subsaharienne ?


L'élection surprise de Fethullah Gülen, penseur, philosophe et leader religieux turc, comme penseur le plus influent de l’année par le magazine «Foreign Policy», en juin 2008, a montré au monde entier l’ampleur de son réseau social (550 000 votes en sa faveur ont été enregistrés par le site internet de la revue).

Entre fantasme et réalité, le mouvement de Gülen, dont les membres tendent plutôt à se définir comme une école de pensée, a développé un réseau ayant désormais des ramifications internationales extrêmement importantes. Ce mouvement, doté d’un mode d’organisation moderniste, qui a poussé Bertrand Badie à parler de «néo-confrérie», est fort d’un réseau social qui s’étend désormais dans le monde entier. Il comprend une chaîne de télévision (Salmanyolu TV), un quotidien (Zaman), une fondation intellectuelle (Gazeteciler ve Yazarlar Vakfi - Fondation des Journalistes et Ecrivains), un syndicat patronal (TUSKON), une association humanitaire (KIMSE YOK MU), le tout articulé autour d'un réseau d’écoles de très bon niveau. En effet, l’un des mots d’ordre principaux de ce mouvement, «des écoles plutôt que des mosquées», a incité ses membres à ouvrir des écoles dans plus de 120 pays, même en France où le premier établissement a vu le jour, à Villeneuve-Saint-Georges, en banlieue parisienne, à la rentrée 2009.


Après s’être étendu en Asie centrale depuis les années 90, il semble donc que ces «néo-nurcu» s’implantent désormais en Afrique subsaharienne avec des ouvertures d’écoles dans plus de 40 pays de la région, notamment en Afrique du Sud, au Kenya, en Tanzanie, et au Cameroun. Certains des entrepreneurs proches du mouvement ont profité des relations commerciales fructueuses qu’ils ont établies avec l’Afrique pour mettre en œuvre les préceptes de «hoca efendi» (le maître, Fethullah Gülen). La création d'école se fait ainsi à l’occasion d’un parrainage non centralisé, qui permet à des entrepreneurs adhérant au projet du mouvement, de financer l’ouverture d’écoles turques dans ces pays.

En ce sens, on observe une sorte de rapprochement des agendas du pouvoir politique et du mouvement religieux. En effet, depuis 1998, le gouvernement turc a lancé un programme d’ «Opening up to Africa» visant à accroitre non seulement les échanges culturels et sociaux, mais aussi les relations économiques et politiques avec l’Afrique. Dans le cadre de la rénovation de la politique étrangère turque, soutenue par une stratégie de plus forte présence internationale, qui a été théorisée par le ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoğlu, et qui repose sur l’idée «d’approfondissement stratégique», l’Afrique semble désormais être un allié fondamental pour aider la Turquie à s'affirmer sur la scène internationale. Dans un tel processus, la dimension religieuse est particulièrement mise en valeur, la Turquie se positionnant en tant qu’héritière de l'Empire Ottoman pour utiliser son prestige auprès des musulmans d'Afrique. En outre, l’appel de Recep Tayip Erdoğan, lors du premier sommet turco-africain aux «hommes d’affaires et associations turcs pour se tourner vers le continent africain» est proche du projet des entrepreneurs de la TUSKON qui, forts de leurs échanges industriels fructueux avec certains pays africains, entendent aussi faire œuvre de bienfaisance.

Pourtant cette concordance d’agenda, ou cette «joint venture» dont parle Olivier Roy (dans la préface du livre de Bayram Balcı, «Missionnaires de l'Islam en Asie Centrale», Ed. IFEA –Maisonneuve et Larose, 2003) ne doit pas conduire à exclure l’éventualité de divergences de vues entre les deux acteurs, comme l’a bien montré la surprenante prise de position de Fethullah Gülen à propos de l’affaire de la flottille «Free Palestine», qui l’a vu en total désaccord avec le discours du premier ministre turc. En effet, alors que Recep Tayyip Erdoğan ne décolérait pas après l'attaque israélienne, se faisant le champion de la cause palestinienne, Fethullah Gülen a pris ses distances avec l'association IHH, qui avait affrété le «Mavi Marmara», critiquant le non respect des dispositions légales et la témérité de cette association. À cette occasion, en outre, des voix se sont élevées, au sein même de l’AKP, pour soutenir les réserves de Fethullah Gülen à l’égard des positions les plus extrêmes, ce qui a créé des dissensions au sein du parti. Le vice-Premier ministre, Bülent Arınç, a notamment défendu les propos du leader religieux, en estimant que «hoca efendi» avait dit en l’occurrence «la vérité, comme toujours».

Ainsi, s'il semble bien exister une véritable fenêtre d’opportunité amenant à une concordance de stratégie entre le gouvernement et des membres du mouvement de Fethullah Gülen, l’idée d’un agenda caché d’islamisation de la Turquie, conduit par le gouvernement main dans la main cette «néo-confrérie», semble tout à fait excessive. Plus particulièrement, il convient d'être conscient qu’existe, au sein même de ces deux instances, une diversité des positions des acteurs, qu’ont bien montrée les dissensions récentes à propos de l'affaire de la flottille.
Gabrielle Angey

mercredi 18 août 2010

Référendum en Turquie : la TÜSIAD et le BDP au pied du mur ?


La campagne électorale pour le référendum sur la révision constitutionnelle, qui doit se tenir le 12 septembre prochain, se poursuit en Turquie, et ce début de semaine a été marqué, à cet égard, par deux sujets importants.

En premier lieu, lors d’une émission sur la chaîne de télévision «Habertürk TV», le 16 août dernier, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, s’en est pris à la TÜSIAD (Türk Sanaycileri ve İşadamları Derneği – Association des industriels et des hommes d’affaires turcs), principale organisation patronale turque, en lui reprochant de pas s’être prononcée clairement pour ou contre la révision constitutionnelle. Ces dernières semaines, en effet, la TÜSIAD, n’a cessé de critiquer la réforme, mais surtout en soulignant ses lacunes, et sans donner de consignes de vote explicites. Pour Recep Tayyip Erdoğan, «si elle n’approuve pas ce référendum, la TÜSIAD doit aller plus loin et dire clairement «non», tout en expliquant pourquoi. Si elle ne peut pas dire « non », alors il faut qu’elle soutienne le paquet constitutionnel.»

Organisation du grand patronat occidentalisé, présidé actuellement par Mme Ümit Boyner (que l’on voit à droite sur la photo en compagnie du premier ministre), la TÜSIAD est, depuis les années 1960, l’un des principaux lobbies turcs qui s’emploie à défendre la candidature turque à l’UE. Elle dispose notamment de sièges à Bruxelles, et dans d’autres capitales européennes. Sans être un parti politique, elle s’est souvent impliquée dans la politique turque. Lors des élections présidentielles de 2007, par exemple, elle avait notamment appelé Recep Tayyip Erdoğan à ne pas se présenter (cf. notre édition du 18 avril 2007). Plus récemment, elle a critiqué le gouvernement, en estimant que sa politique d’ouverture démocratique en direction des Kurdes était un échec (cf. notre édition du 20 juillet 2010) ou, ces derniers jours encore, en regrettant sa décision de reporter la réforme fiscale. Dans l’ensemble, ses membres, issus des classes sociales les plus élevées, sont plutôt hostiles au gouvernement actuel et aux organisations économiques et sociales qui le soutiennent. Mais elle observe une certaine réserve, et ne prend pas systématiquement de positions politiques trop marquées.

Dès lors, le référendum est l’occasion pour le gouvernement d’essayer de mettre la TÜSIAD au pied du mur. Reprenant les propos du premier ministre, la presse gouvernementale (notamment le quotidien «Zaman») a rappelé que l’Union Européenne avait approuvé la révision constitutionnelle. Elle estime que le référendum contraint la TÜSIAD à dévoiler sa nature profonde, et qu’en ne prenant pas parti, celle-ci risque de se retrouver en contradiction avec les objectifs et les valeurs européennes qui sont les siennes. Pour sa part, l’organisation patronale a qualifié de «malencontreuses» les déclarations du premier ministre, en rappelant une indépendance qui l’amène à se démarquer de la campagne de charme que le gouvernement a engagée pour avoir le soutien du milieu des affaires. Il est probable que ce dernier n’aura donc pas l’appui de la TÜSIAD, même s’il a déjà celui d’un certain nombre d’instances représentant le nouveau patronat anatolien, et qui sont en général proches de l’AKP (TUSKON, MÜSIAD…). Il aura cependant réussi à mettre dans l’embarras une institution qu’il considère en fait comme l’un de ses adversaires les plus coriaces.

Un autre acteur politique est actuellement en porte-à-faux, il s’agit du parti kurde BDP (Barış ve Demokrasi Partisi – Parti pour la paix et la démocratie), quatrième formation parlementaire turque, qui pour l’instant a appelé à l’abstention. Cette position découle à la fois de l’échec de «l’ouverture démocratique» lancée l’année dernière, mais aussi de la dégradation récente de la situation dans le sud-est où les violences ont repris depuis ces derniers mois. En outre, la révision constitutionnelle projetée n’inclut pas de dispositions concernant directement la question kurde. Le seul amendement projeté était à cet égard une mesure qui devait rendre plus difficile la dissolution des partis politiques. Mais elle n’a finalement pas été adoptée, des parlementaires de l’AKP craignant qu’elle ne rende plus difficile la dissolution des partis séparatistes ! Dès lors, le BDP a appelé au boycott de cette réforme qui, selon lui, n’en est pas une. Pourtant, le problème est qu’une bonne partie de son électorat (près de la moitié selon certains sondages), qui souhaite qu’un coup supplémentaire soit porté à l’Etat et à l’establishment politico-militaire, s’apprêterait à voter «oui». En outre, de nombreuses ONG kurdes ont pris position en faveur de la réforme. C’est ce qui explique que des responsables du BDP aient laissé entendre récemment que leur formation pourrait revoir sa position initiale, si le premier ministre annonçait notamment des mesures en faveur des Kurdes, lors du meeting qu’il doit tenir à Diyarbakır, le 3 septembre prochain.

En réalité, les principaux partis d’opposition (CHP, MHP) développent surtout une campagne de rejet du gouvernement, alors que le premier ministre nie au référendum sa valeur de test sur la politique gouvernementale et présente avant tout ce scrutin comme une nouvelle étape dans l’approfondissement de la démocratie et de l’Etat de droit. Il entend ainsi gagner des voix dans toutes les familles politiques et dans tous les milieux sociaux. L’embarras actuel d’institutions aussi différentes que la TÜSIAD et le BDP est finalement très révélateur de l’efficacité de cette stratégie…
JM

lundi 16 août 2010

Pour la première fois depuis 88 ans, une messe est célébrée au monastère de Sümela près de Trabzon.


Trois mille orthodoxes venus principalement de Grèce, de Géorgie et des Etats-Unis ont participé à la messe de l’Assomption, le 15 août 2010, au monastère de Sümela, près du port de Trabzon (nord-est de la Turquie). Cinq cents d’entre eux ont pu accéder directement à l’édifice, perché sur le flanc d’une falaise, les autres ont pu assister à l’office devant un écran géant, installé en contrebas. C’est la première fois depuis la fondation de la République, en 1923, qu’une cérémonie religieuse a lieu, à cet endroit. En 2008, un groupe de pèlerins grecs, parmi lesquels figurait le maire de Thessalonique en personne, avait tenté de se recueillir au monastère, provoquant l’ire des autorités turques, qui avaient rappelé que ce monastère a le statut de musée et non celui de lieu de culte, à l’instar d’un certain nombre de monuments chrétiens emblématiques orthodoxes ou arméniens de Turquie, comme Sainte de Sophie à Istanbul, ou l’église d’Aktamar sur le lac de Van. Mais, en novembre 2009, dans un geste de décrispation et d’ouverture, le gouvernement avait annoncé que la célébration d’offices religieux pourrait être autorisée à Sümela et dans l’église d’Aktamar (cf. notre édition du 11 novembre 2009). Une messe devrait se tenir d’ailleurs à Aktamar, au mois de septembre prochain.

Le statut de ces édifices est au cœur de polémiques anciennes et permanentes en Turquie. On se souvient que le pape Paul VI avait provoqué la stupeur des autorités turques en s’agenouillant dans la basilique de Sainte-Sophie, lors de sa visite officielle à Istanbul, en 1966. De fait, le comportement de Benoît XVI au même endroit, en 2006, fut particulièrement observé. Opportunément, il préféra passer rapidement en ces lieux contestés pour aller se «recueillir» (nous reprenons ici l’expression du Vatican dans son communiqué officiel), aux côtés du grand müfti d’Istanbul, dans la mosquée voisine de Sültanahmet.

Dans le contexte politique contemporain, le gouvernement de l’AKP s’est montré beaucoup plus conciliant à l’égard des communautés chrétiennes de Turquie, que ses prédécesseurs laïques. La veille en arrivant à l’aéroport de Trabzon, le Patriarche Bartholomée qui a célébré l’office dimanche a d’ailleurs remercié le gouvernement en ces termes : «Nous sommes très reconnaissants, car ce jour n’est pas sacré seulement pour les gens de la mer Noire, mais aussi pour tous les orthodoxes et les chrétiens du monde, car c’est le jour de l’Assomption de la Vierge Marie. Cette année, nous sommes bénis de pouvoir célébrer cette fête à Sümela. C’est d’abord grâce de Dieu, c’est ensuite grâce au gouvernement.» L’année passée, pour le 15 août, le premier ministre avait symboliquement déjeuné sur les îles des Princes (au large d’Istanbul) avec les principaux représentants des minorités chrétiennes et juives (patriarches orthodoxe et arménien, grand rabbin…) et avait évoqué une possible réouverture du séminaire orthodoxe de l’île d’Hebeyli (près d’Istanbul), qui n’est toujours pas intervenue à ce jour. Il faut dire que la République de Turquie, si elle accorde un statut de minorités aux communautés chrétiennes (arménienne et grecque) et juive en vertu du Traité de Lausanne, refuse le caractère œcuménique du patriarcat orthodoxe d’Istanbul et s’oppose à l’idée qu’un séminaire situé en Turquie puisse former des prêtres destinés à l’ensemble du monde orthodoxe.

Pour leur part, les milieux laïques turcs considèrent avec méfiance la stratégie d’ouverture du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan à l’égard des minorités chrétiennes, en craignant qu’elle ne préfigure l’octroi de nouveaux droits aux congrégations musulmanes sunnites. Leurs réticences tiennent aussi à une conception paradoxale de la citoyenneté turque qui les amène à faire de l’islam un élément de l’identité nationale, et à ne pas regarder de ce fait les citoyens turcs d’une autre confession comme des Turcs à part entière (cf. nos éditions des 16, 18 et 20 avril 2010).

En dépit de ces réserves, la célébration d’une messe à Sümela témoigne sans doute des évolutions importantes de la société turque au cours des dernières années, et notamment de sa plus grande tolérance pour les différences et les identités distinctes.
JM

jeudi 12 août 2010

Référendum du 12 septembre en Turquie : une campagne pour l’instant décevante.



À un mois du référendum qui doit se prononcer sur la révision constitutionnelle que le gouvernement a fait adopter par l’Assemblée nationale en mai dernier, la campagne qui le précède s’enlise dans des querelles de personne et des propos manichéens, qui sont loin d’éclairer le citoyen turc sur les enjeux réels du scrutin. Rappelons que le texte, qui est proposé au référendum, est un ensemble de mesures hétérogènes, dont l’objet principal vise à réformer la hiérarchie judiciaire, en particulier la composition de deux instances (la Cour constitutionnelle et le HSYK - Hakimler ve Savcılar Yüksek Kurulu – Conseil des juges et des procureurs, équivalent du Conseil supérieur de la magistrature), qui sont apparues, depuis 2007, comme les adversaires les plus coriaces du gouvernement. La révision lève aussi l’immunité dont bénéficient les auteurs du coup d’Etat de 1980 à l’égard de la justice et entend promouvoir diverses mesures d’amélioration de l’Etat de droit (création d’un Ombudsman, renforcement de la parité homme-femme et des droits des fonctionnaires…).

Toutes ces dispositions sont pourtant assez peu discutées dans la campagne qui se déroule depuis la fin du mois de juillet, et qui s’est fait récemment voler la vedette par une nouvelle confrontation entre le gouvernement et l’armée, à l’occasion de la tenue du dernier YAŞ (Yüksek Askeri Şura – Conseil militaire supérieur). L’AKP s’emploie, certes, à donner une dimension symbolique au scrutin dont la date de tenue est en elle-même tout un symbole, puisqu’il s’agit de celle du coup d’Etat de 1980. Récemment, de passage dans la ville de naissance d’Adnan Menderes (Aydın), le premier ministre a invoqué un autre coup d’Etat, celui du 27 mai 1960 pour expliquer que sa révision constitutionnelle vise à empêcher que de tels événements se reproduisent. Mais cette ambition aurait dû justifier une réforme de plus d’ampleur en terme de citoyenneté et de démocratie, or le menu proposé au citoyen turc est bien terne par rapport aux ambitions initiales qui annonçaient une nouvelle Constitution.

Dès lors, pour ne pas parler de choses qui fâchent, les leaders politiques préfèrent se jeter au visage leurs propres turpitudes, réelles ou supposées. Kemal Kılıçdaroğlu, le leader du CHP, qui se veut le «Monsieur Propre» de la politique turque, a épinglé le premier ministre sur ses revenus, en allant jusqu’à le traiter d’escroc. Se référant à un proverbe turc célèbre, le leader de l’AKP a estimé en réponse que le père de son homologue kémaliste devait sans doute avoir honte d’un tel langage dans la bouche de son fils. Comme si cela ne suffisait pas, Melih Gökçek, le maire AKP d’Ankara, s’en est pris à Kemal Kılıçdaroğlu, pour démontrer qu’il n’était pas l’honnête homme qu’il prétendait être, en lui demandant de s’expliquer sur les 7 appartements et la villa avec piscine, dont il serait propriétaire. Cette attaque a été perçue par la presse comme le prolongement du fameux débat, qui avait opposé les deux hommes, lors d’un débat télévisé sur la corruption, avant les dernières élections locales. Face au marasme ambiant, les médias en sont réduits à se mettre à l’affût de l’anecdote croustillante. Ainsi Hürriyet relatait hier que Deniz Baykal, avait été, à Izmir récemment, le témoin d’un mariage où les mariés avaient préféré dire «j’accepte» plutôt que de prononcer un «oui», devenu suspect par les temps qui courent.

En réalité, aucune formation politique n’est vraiment très à l’aise à l’égard de cette consultation. L’AKP, qui entend faire un événement de ce référendum, ne peut masquer les lacunes de sa révision par rapport à ses projets initiaux qui, à l’issue des élections de 2007, annonçaient une «Constitution civile» en remplacement de la «Constitution militaire» de 1982. Le CHP espère que ce scrutin sera, si ce n’est une défaite pour le gouvernement, du moins la démonstration de la réduction de son influence. Mais, dans le même temps, en s’opposant à la réforme d’une Constitution mise en place par les putschistes de 1980, le parti kémaliste risque d’apparaître comme le défenseur de ces derniers. Même problème pour le MHP, pris entre sa volonté faire du scrutin du 12 septembre un vote de rejet du gouvernement, et le risque d’apparaître lui aussi comme un promoteur des coups d’Etat, au moment où il est à la recherche de plus respectabilité, pour élargir son influence. Quant aux Kurdes du BDP, qui appellent à l’abstention, ils reprochent à l’AKP de n’avoir pas réalisé une vraie réforme de la Constitution actuelle, mais ne souhaitent pas que leur rejet de la révision proposée soit assimilé à celui prôné par les campagnes du CHP et du MHP.

Concernant le résultat, les enquêtes d’opinion restent incertaines. Un sondage, publié par le quotidien gouvernemental «Yeni Şafak» et réalisé par l’Institut «GENAR», pronostique une victoire du «oui», crédité de 56,2%, le «non» obtenant 43,9%. Le sondage indique également que 50% des électeurs du BDP, 25,9% des électeurs du MHP et 8,2% des électeurs du CHP voteraient «oui», en ne respectant pas les consignes de vote de la formation qui a leur préférence habituellement. Certains commentateurs estiment qu’une partie centrale de l’opinion perçoit la révision comme une étape importante pour la démilitarisation du système politique turc, et pourrait être, de fait, encline à la soutenir, assurant ainsi le succès du «Oui». Toutefois, un autre sondage publié aujourd’hui par le quotidien d’opposition «Vatan» et réalisé par l’Institut SONAR, annonce, lui, une courte victoire du «non» qui atteindrait 50,8%, le «oui» ne réalisant qu’un score de 49,1%...
JM

mercredi 11 août 2010

The Abkhazian paradox and the Montenegrin model


The Republic of Abkhazia, self-proclaimed and de facto independent from Georgia since 1992, lies in a very but not yet tragic paradoxical political situation. Recognized only by Russia, Venezuela, Nicaragua and a couple of non-significant countries (at least for the Eurasian region), Abkhazia, so far, owes everything to its great northern neighbour, regarding its security, its economic development and its access to the outside world. In the same time however Sukhum is binding to Moscow, seeing consequently many European doors closed. In other words, without Russia, Abkhazia is lost; with Russia, linked in too deep a strategic partnership, Abkhazia would never have the same chances as Kosovo.

In Geneva, for one year and half until Abkhazia’s threat to withdraw from negotiations, Abkhaz representatives have been steadily trying to prove, more or less efficiently, their sincere commitment to independence. It seemed that it has not been enough. From a European and even a Turkish point of view, the following approach is promoted. An independent Abkhazia is bound to remain a Russian satellite, governed by corrupted elites organizing only an illusion of democratic progress, non-speaking about press and individual freedoms. Willing or not willing, consciously or not consciously, European officials and state member officials are comparing the South Caucasian secessionist states to Kosovo. Of course then, in their eyes a strong difference immediately appears. In one case, international organizations influence the political development of the new country. In the second, they are excluded, which made them think that the course of this candidate to a wider recognition will be a non-liberal and even an anti-western one. That’s why the only solution possible is to work towards an Abkhaz re-integration into Georgia. Turkey is also supporting that policy.
Beyond the paradox, there are some substantial misunderstandings. To overcome them, efforts have to come from both sides.

Abkhazia has already made many efforts regarding liberalization and democratization. Abkhaz press is quite free and the opposition is not pressurized. The last presidential election, in December 2009, has not shown any particular abuses or threats from any camps. The Russians remained on the fringe, mainly because all the candidates fit with their expectations. Abkhazian have now only to confirm those choices to allow political alternatives to build and to express themselves in the public debate. There is therefore the remaining issue of an international presence, wider than only Russian. This is an essential condition for Europeans to consider a possible policy change towards Abkhazia. Probably, it could be useful for the Abkhaz government to hire a strong public relations company, based in Europe, which would firstly promote the undeniable Abkhaz efforts to a democratic and balanced state-building, while informing them on the way to manage the heavy European administration and jungle of principles.

On the other side, Europeans should be ready to listen. They have to understand that Abkhazia will never re-integrate into Georgia. Spending only 5 minutes there and speaking with the first taxi-driver standing at the border, will make anyone get that point. Abkhazia is building its independence, seeking any support from wherever it comes, Latin America, Iran, Turkey hopefully, Russia of course, but also from Europe. A European connection is one of the main political purposes of Abkhazian political elites. Seen from Europe, obviously, the interest cannot be economic. Abkhazia however offers the EU this opportunity to achieve with Russia a real political success in the South Caucasus, i.e managing peacefully the independent state-building of a secessionist state. European approaches to Abkhazia should add to the Kosovo juridical precedent, the Montenegrin political model.

By Laurent Vinatier, Senior Research Associate, Thomas More Institute.

Photo: Abkhaz President Serguï Bagapch (right) in a face-to-face meeting with EU special representative for the South Caucasus Peter Semneby (left).

mardi 10 août 2010

Turquie : revers historique de l’armée face au gouvernement.


Après les 5 jours d’incertitude, on connaît enfin le nom du prochain chef de l’armée de terre. Il s’agit du général Erdal Ceylanoğlu, l’actuel commandant du premier corps d’armée basé à Istanbul. Cette nomination a permis également de confirmer celle du général Işık Koşaner, comme nouveau chef d’état major. Ce dernier pourra, en effet, quitter ses fonctions actuelles à la tête de l’armée de terre pour prendre le commandement suprême de l’armée turque, à la fin du mois d’août, en remplacement du général İlker Başbuğ.

La nomination du général Ceylanoğlu met donc un terme à l’imbroglio (cf. nos éditions des 2, 6 et 7 août 2010), qui a suivi la tenue du dernier Conseil militaire suprême (YAŞ - Yüksek Askeri Şura). Pour la première fois, en effet, le premier ministre a siégé en permanence aux côtés du chef d’état major, au sein de cette instance, et il a refusé de ratifier certaines nominations et promotions de généraux, parce que ces derniers étaient impliqués dans des affaires de complot, et faisaient l’objet de poursuites judiciaires. À la fin du Conseil, le conflit entre le gouvernement et l’armée s’est polarisé plus particulièrement sur la nomination du chef de l’armée de terre. Recep Tayyip Erdoğan a refusé de nommer le général Hasan Iğsız, initialement pressenti pour ce poste, parce que ce militaire est impliqué dans l’affaire «Ergenekon». Il est notamment cité à comparaitre dans une opération qui aurait mis en place une série de sites internet soutenant les forces armées, et il est soupçonné par ailleurs d’avoir été le cerveau du plan d’action contre la réaction, une initiative visant à discréditer le gouvernement, révélé par le quotidien «Taraf», en juin 2009 (cf. nos éditions du 16 et 17 juin 2009).

En s’opposant à la nomination du général Iğsız, et par contrecoup en empêchant provisoirement celle du général Koşaner, le gouvernement, et plus particulièrement le premier ministre, ont remporté une nouvelle victoire dans la lutte qui les oppose à l’armée depuis plusieurs années. Le journaliste Hasan Cemal, spécialiste de l’armée turque (dernier ouvrage paru : «Türkiynin’ Asker Sorunu - La question militaire en Turquie», 2010) a ainsi déclaré, hier, sur la chaine de télévision turque NTV, que le «4 août» (jour où s’est terminé le Conseil militaire suprême sans que la nomination du nouveau chef de l’armée de terre soit intervenue) était «une date historique», car elle ouvrait la voie à une normalisation des relations entre l’armée et le gouvernement pour établir un système où, comme dans la plupart des démocraties, le pouvoir civil a toujours le dernier mot.

En acceptant la nomination d’Erdal Ceylanoğlu, le gouvernement n’a pourtant pas choisi un militaire à sa botte. Rappelons, en effet, que ce général est connu pour avoir, en février 1997, fait patrouiller un escadron de chars dans les rues de Sincan, une bourgade proche d’Ankara où la municipalité islamiste de l’époque avait organisé des manifestations pro-palestiniennes en invitant l’ambassadeur d’Iran. Cet incident, survenu 15 jours avant les fameuses décisions émises par le Conseil de Sécurité Nationale, le 28 février 1997, qui sont considérées comme l’événement clef du coup d’État post-moderne, avait été interprété à l’époque comme l’ultime avertissement adressé par les militaires au gouvernement de coalition du premier ministre islamiste Necmettin Erbakan, qui devait tomber en juin 1997. Le paradoxe est que 13 ans plus tard, en assurant la promotion général Ceylanoğlu, le gouvernement de l’AKP, porte un coup très sévère à la toute-puissance de l’armée turque, en exerçant pour la première fois un droit de regard effectif sur un système de nominations que les militaires maîtrisaient totalement jusqu’à présent. Car plus que la seule question de la nomination d’officiers impliqués dans des affaires judiciaires, ce qui s’est joué au cours des derniers jours, c’est bien la soumission de l’armée au pouvoir civil.

En effet, par son refus de signature, Recep Tayyip Erdoğan a déréglé le système de cooptation interne qui préside aux nominations et promotions au sein de l’armée, notamment à ses échelons les plus élevés. À l’issue du blocage de la nomination du général Iğsız, le gouvernement et l’état major se sont affrontés, pendant deux jours, à propos de la désignation de son remplaçant. Le gouvernement a proposé le général Atilla Işık qui, sous la pression de l’état major, et sans doute aussi pour ne pas devenir l’homme lige du gouvernement dans la place, a décidé de faire valoir ses droits à la retraite. Puis, le 6 août dernier, au cours de la rencontre qu’il a eue avec le chef d’état major, le premier ministre s’est opposé à la solution de remplacement que ce dernier lui proposait, à savoir nommer le général Necdet Özel à la tête de l’armée de terre, ce qui aurait eu pour effet d’empêcher ce général d’accéder au poste de chef d’état major, en 2013, à l’issue du mandat du général Koşaner, qui doit durer 3 ans (compte tenu de son âge). Cette configuration des rôles aurait en fait assuré la promotion, en 2013, à la tête de l’armée turque, du général Aslan Güner, une personnalité qui est réputée proche d’İlker Başbuğ. La presse avait en effet commenté la solution proposée par le chef d’état major sortant comme une manœuvre de sa part visant à terme à lui permettre d’assurer la promotion, au plus haut niveau, de responsables qui lui sont proches, et ce, pour se protéger contre d’éventuelles poursuites judiciaires qui pourraient l’amener à rendre des comptes sur les efforts qu’il n’a cessé de déployer, au cours de ces deux dernières années, pour protéger ses collègues impliqués dans des affaires de complot.

En réalité, compte tenu de son âge, le général Ceylanoğlu ne pourra rester qu’un an à la tête de l’armée de terre. À l’issue de ce court commandement, il devra céder la place au général Necdet Özel (présentement nommé à la tête de la Gendarmerie). Le commandement de l’armée de terre étant traditionnellement l’antichambre conduisant à la responsabilité suprême de chef d’état major, le général Özel se retrouvera à la tête de l’armée turque en 2013, par l’entremise du gouvernement de l’AKP. Ainsi, en grippant le système des nominations au sommet de l’armée, sans pour autant l’anéantir, le parti au pouvoir a réussi à ouvrir une perspective qui verra le prochain chef d’état major lui être redevable de son commandement… Que restera-t-il alors de l’autonomie des forces armées à l’égard du pouvoir politique qui a dominé le système politique turc depuis le coup d’Etat de 1960 et plus encore depuis celui de 1980 ?
JM

lundi 9 août 2010

Le retour du «Mavi Marmara»


Le «Mavi Marmara», le navire amiral turc de la flottille «Free Palestine», qui avait été arraisonné par Israël, le 31 mai dernier, lors d’une opération qui s’était soldée par la mort de 9 militants humanitaires, vient d’être rendu à la Turquie où il est arrivé le 7 août dernier. Israël a finalement renoncé à exiger d’Ankara la garantie que ce navire ne soit plus utilisé dans une action similaire à l’avenir. La restitution de ce bâtiment, comme d’ailleurs celle des deux autres bateaux turcs participant à la flottille, confirme un certain apaisement de la crise ouverte le 31 mai, puisque Israël a par ailleurs accepté, le 2 août dernier, la mise en place de la commission d’enquête internationale demandée par le Conseil de sécurité de l’ONU, au lendemain de l’arraisonnement meurtrier.

Pour autant, il serait bien téméraire de voir dans cette accalmie le début d’un processus tendant à restaurer les relations entre les deux pays à leur niveau antérieur. Peu après l’annonce de sa décision d’accepter la commission d’enquête internationale, Tel Aviv, par la voix d’Ehoud Barack, s’en est pris à Ankara, en exprimant son inquiétude à l’égard de la récente nomination, à la tête des services secrets turcs, d’Hakan Fidan, que le ministre israélien de la défense a accusé d’être un «supporter de l’Iran». Ces propos n’ont pas été du goût du gouvernement turc qui a convoqué pour explication, Gaby Lévy, l’ambassadeur d’Israël à Ankara. Cette convocation a suivi de peu celle qui a concerné le numéro deux de l’ambassade des Etats-Unis en Turquie. Ankara, là encore, a tenu à faire savoir son mécontentement à l’égard de récents propos tenus par Susan Rice, la représentante de Washington à l’ONU. À l’issue de l’accord israélien permettant le lancement de l’enquête internationale, en effet, Madame Rice avait déclaré que la future enquête internationale allait favoriser un rapprochement turco-israélien et n’éteignait pas les enquêtes lancées auparavant par Israël. Le ministère turc des affaires étrangères a rappelé, à cet égard, que la commission internationale avait pour objet d’enquêter sur l’incident et pas d’absoudre Israël ou même d’améliorer les relations turco-israéliennes.

Il semble bien que loin de signifier une sortie de crise et d’être des gestes de bonne volonté, les dernières décisions israéliennes visent plutôt à permettre à l’Etat hébreu de reprendre l’initiative sur un dossier où il se trouve dans une situation difficile. Après les condamnations internationales, et même les fortes critiques de la presse israélienne, qui ont accueilli le fiasco de l’arraisonnement de la flottille, Tel Aviv calmerait le jeu pour essayer de faire reconnaître que le gouvernement turc a une part de responsabilité dans l’affaire du «Mavi Marmara». En faisant ressortir les liens existant entre l’organisation humanitaire turque (IHH) ayant affrété le «Mavi Marmara» et le Hamas palestinien, les Israéliens pourraient essayer de retourner cette affaire contre la Turquie. À cette fin, Tel Aviv sera sans doute tenté d’utiliser d’autres arguments, en particulier les liens entre le parti au pouvoir et IHH ainsi que le fait que, comme l’a révélé la presse turque, les militants humanitaires d’IHH auraient, dans un premier temps rossé, le commando israélien procédant à l’arraisonnement du navire. En acceptant une commission internationale, Israël s’emploierait donc de démontrer que l’opération conduite par IHH n’avait rien d’humanitaire et que ses commandos se seraient trouvés en état de légitime défense face à des militants plus islamistes qu’humanitaires, et surtout prêts à en découvre.

Il reste que cette entreprise sera difficile à mener à bien, car en conduisant une opération violente, de surcroît à caractère préventif, dans les eaux internationales, Tel Aviv a gravement porté atteinte au droit international, et sans doute réagi de façon disproportionnée à l’égard d’une action militante dont il sera difficile de démontrer qu’elle menaçait directement et dangereusement les intérêts israéliens.
JM

samedi 7 août 2010

Turquie : le dernier Conseil militaire suprême (YAŞ) débouche sur un imbroglio


Chaque année la tenue du Conseil militaire suprême (YAŞ - Yüksek Askeri Şura) apparaissait comme une cérémonie programmée débouchant sur des décisions sans surprise. Cette institution, qui rassemble les plus hauts responsables militaires, se réunissait ainsi pour décider tranquillement des nominations et promotions à effectuer, y compris, le cas échéant, de celles des chefs de l’armée turque (chef d’état major, chefs des trois armes et chef de la Gendarmerie). Dans ce scénario convenu, les membres civils du YAŞ (président de la République, premier ministre et ministre de la défense) se contentaient de ratifier des choix effectués selon un ordre et des impératifs définis exclusivement par la hiérarchie militaire, même si l’on avait pu observer, au cours des dernières années, que ces responsables politiques avaient pris l’habitude d’ajouter des commentaires écrits à leur signature. En réalité, plus que ces nominations et promotions pressenties, c’est le train de révocations, frappant les militaires suspectés d’opinions religieuses trop marquées, qui faisait l’objet de toutes les attentions.

Cette année, ce rite immuable a été rompu. La cause première de cette rupture découle sans nul doute de l’ampleur prise par les affaires de complot. Depuis les débuts de l’affaire «Ergenekon», et notamment depuis la première vague d’arrestations à laquelle elle a donné lieu, en janvier 2008, ces affaires se sont multipliées : «Plan Cage», «Puits de la mort», «Plan d’action contre la réaction», «Plan Balyoz»… Touchant au début surtout des militaires à la retraite, elles concernent désormais de plus en plus d’officiers d’active y compris des généraux ou amiraux exerçant des fonctions de premier plan. Ce phénomène a frappé de plein fouet la tenue du YAŞ, cette année, et elle a totalement perturbé son plan de nominations et de promotions. Le 23 juillet dernier, en effet, la 10e Cour criminelle d’Istanbul a délivré des mandats d’arrêt dans le cadre de l’affaire «Balyoz» contre 11 généraux devant faire l’objet de nominations et de promotions pendant le YAŞ 2010 et, le 2 août (pendant la tenue du YAŞ), le procureur en charge de l’affaire Ergenekon a relancé des citations à comparaitre contre 19 autres généraux, y compris le général Hasan Iğsız, pressenti pour prendre la tête de l’armée de terre. S’appuyant sur cette offensive judiciaire, les membres civils du YAŞ (en particulier le premier ministre), ont pu bousculer la routine habituelle. Sans aller jusqu’à imposer leurs choix aux militaires, ils ont refusé de promouvoir ceux d’entre eux qui sont impliqués dans des affaires de complot. Cette initiative a surtout eu pour effet de bloquer la nomination du général Iğsız comme chef de l’armée de terre, et par contre-coup d’empêcher la nomination immédiate du prochain chef d’état major.

Face à cette situation inédite qui l’a prise à froid, l’armée a tenté de résister au cours des derniers jours. À l’issue du YAŞ, qui a clôturé ses travaux le 4 août, le général Atila Işık, pressenti pour prendre la place du général Iğsız, comme chef de l’armée de terre, a décidé de faire valoir ses droits à la retraite, une initiative qui lui aurait été inspirée par l’état-major et qui est apparue comme une riposte au refus gouvernemental. Mais surtout le 6 août, les 19 militaires, qui avaient été convoqués par le procureur général Zekerya Öz dans le cadre de l’affaire «Ergenekon», y compris le général Iğsız, ont refusé de comparaître, tandis qu’une Cour d’Istanbul rejetait par ailleurs l’appel formé par les 11 militaires faisant, eux, l’objet d’un mandat d’arrêt dans l’affaire «Balyoz».

Ainsi l’impasse sur laquelle a débouché la tenue du dernier YAŞ semble devoir s’éterniser, et tourne actuellement à l’imbroglio. Il y a là une situation qui profite au gouvernement. En effet, en premier lieu, l’armée apparaît actuellement comme une institution sans chef ou tout au moins dont le chef est sur le départ et sans successeur officiel. En second lieu, la désignation d’un nouveau chef de l’armée de terre, qui doit débloquer l’impasse actuel, conduit à perturber l’ordre de promotions et des avancements décidés par l’armée, et à mettre en cause le système de cooptation qui a prévalu jusqu’à présent. En dernier lieu, ce même problème est susceptible d’aviver les ambitions et de provoquer des divisions ou des tensions au sein même de l’institution militaire. À cela s’ajoute une épreuve de force entre une trentaine de généraux de haut niveau et les magistrats qui souhaitent leur comparution, voire leur arrestation dans les affaires où ils sont impliqués…

Des réunions de conciliation ont eu lieu jeudi et vendredi derniers, mais le gouvernement ne paraît pas pressé de sortir de cet imbroglio. Quant à la confrontation entre les militaires inculpés et les autorités judiciaires, s’il est peu probable qu’elle conduise, à courte échéance, à des arrestations effectives, elle ne risque d’accroître encore la situation d’insécurité qui prévaut désormais au sommet de l’armée, où plus personne n’est à l’abri des foudres de la justice…
JM

vendredi 6 août 2010

Turquie : le dernier YAŞ apparaît comme une étape décisive dans la confrontation entre le gouvernement et l’armée.


L’heure du bilan a sonné à l’issue du dernier YAŞ (Yüksek Askeri Şura - Conseil militaire suprême) qui a clos ses travaux le 4 août, après quatre jours tendus de session pendant lesquels le premier ministre a imposé sa présence permanente, et bien souvent ses vues, aux plus hauts responsables militaires du pays. Car la dernière édition du YAŞ a été indiscutablement une nouvelle victoire du gouvernement sur des militaires de plus en plus affaiblis par les coups multiples et variés que leur inflige le gouvernement. Certes, ce n’est pas la première défaite qu’ils enregistrent, depuis que le parti de Recep Tayyip Erdoğan a pris le pouvoir en 2002, et surtout depuis qu’il y a été reconduit triomphalement par sa large victoire de 2007. Mais ce nouveau recul marque un tournant, car l’institution militaire a été pour la première fois obligée d’accepter que des autorités civiles interviennent dans la nomination de ses responsables suprêmes, au sein de l’instance habilitée à en décider. En bref, ce YAŞ 2010 tend à remettre en cause un système où l’armée cooptait l’ensemble de sa hiérarchie, y compris la plus élevée, et aura contribué à accélérer le processus de démilitarisation que connaît le système politique turc depuis quelques années.

Le premier enjeu annoncé de la dernière session du YAŞ semblait pourtant à l’origine plus modeste. Il s’agissait de savoir si 11 généraux, sous la menace d’un mandat d’arrêt délivré par la 10e Cour criminelle d’Istanbul, le 23 juillet dernier, pourraient faire l’objet des nominations et promotions pour lesquelles ils avaient été pressentis. Mais cette offensive d’approche gouvernementale, déjà fortement observée et débattue par les commentateurs depuis la dernière semaine de juillet, s’est finalement déplacée au cœur même du système, au cours de la tenue même du dernier YAŞ, pour frapper les responsables militaires les plus importants. En effet, la session du YAŞ revêtait cette année une importance particulière, parce qu’elle devait désigner un nouveau chef d’état major, le mandat de l’actuel venant à échéance le 30 août prochain. Or, le général, Işık Koşaner, pressenti pour succéder à son collègue, İlker Başbuğ, n’a pu être officiellement nommé à l’issue de ce YAŞ, car il se trouve dans l’impossibilité de quitter le poste de chef de l’armée de terre qu’il exerce actuellement, son successeur pressenti, le général Hasan Iğsız, n’ayant pu être nommé, parce qu’impliqué dans l’affaire Ergenekon et celle du plan d’action contre la réaction. Le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan a joué un rôle capital en l’occurrence, car en s’opposant farouchement à la nomination du général Iğsız à la tête de l’armée terre, il a bloqué la nomination du nouveau chef d’état major, et infligé une cuisante humiliation à l’armée.

Depuis, l’impasse se poursuit. L’AKP a suggéré l’ancien chef de la Gendarmerie, le général Atila Işık, pour le poste de chef de l’armée de terre, mais l’intéressé a décliné l’offre en faisant valoir ses droits à la retraite ; ce qui a été interprété comme une contre-offensive de l’armée, visant à riposter au refus gouvernemental de nomination du général Iğsız. Mais cette ultime réaction militaire paraît bien illusoire au regard des effets produits par le blocage de la nomination du général Iğsız, car le gouvernement n’en a pas moins pris pied pour la première fois dans ce qui était jusqu’à présent considéré un domaine réservé de l’armée : la nomination de ses cadres. Par ailleurs, le refus du général Işık d’accepter de remplacer le général Iğsız risque de jeter le discrédit sur l’armée, cette dernière apparaissant actuellement comme une institution sans chef, victime en fait de son propre système de promotion et de nomination.

Cette victoire civile arrive également opportunément pour le gouvernement dans le contexte de la campagne électorale pour le référendum du 12 septembre, une échéance qui se rapproche et qui va dominer l’actualité des prochaines semaines. La prestation du premier ministre lors du YAŞ peut lui permettre en effet de reprendre la main dans un combat douteux. Âprement discuté au parlement lors de débats où l’AKP n’était pas parvenu à obtenir le soutien des Kurdes du BDP, alors même que par ailleurs le CHP s’employait à se refaire une virginité avec l’avènement de Kemal Kılıçdaroğlu et que la violence dans les provinces kurdes s’accentuait, l’entreprise référendaire semblait a priori incertaine. Car la révision constitutionnelle que la consultation électorale du 12 septembre doit ratifier tendait à apparaître comme un succédané de Constitution civile, proposé par un gouvernement montrant des signes d’usure, depuis des élections locales en demi-teinte l’an passé et les difficultés rencontrées par son ouverture démocratique kurde au cours des derniers mois. La gifle administrée à l’armée, lors du dernier YAS, donne aussi un coup de fouet au gouvernement, en le restaurant dans une position de grand réformateur du système.

Recep Tayyip Erdoğan n’a d’ailleurs pas attendu la fin des travaux du YAŞ pour aller crier victoire. Après avoir délaissé la dernière session de l’instance militaire suprême le 4 août, il était, dès le 5 août, à Aydın (sud-ouest de la Turquie) pour faire campagne. Dans la ville de naissance d’Adnan Menderes, il a délivré un discours symptomatique de sa volonté de donner un nouveau souffle à un référendum qui porte sur une réforme plutôt décevante. Évoquant les récentes violences identitaires, qui ont opposé des Kurdes et des Turcs récemment à Bursa et dans le Hatay, le premier ministre les a décrites comme des efforts de déstabilisation ourdis par ceux qui, selon lui, veulent empêcher les réformes, en n’hésitant pas à les comparer de surcroît aux manœuvres de l’armée qui ont précédé le coup d’Etat du 27 mai 1960. Invoquant l’expérience de son prédécesseur malheureux renversé et exécuté, il a déclaré notamment : «de manière héroïque, il a défendu la démocratie, les libertés et les intérêts de la nation. Il a dit : assez ! le droit de s’exprimer appartient à la nation. Aujourd’hui, nous nous exclamons comme Menderes : le droit de parler et de s’exprimer appartient à la nation !»

Au-delà de ces propos de campagne, on relèvera que cette offensive contre l’armée, stigmatisant les coups d’Etat passés, permet aussi au premier ministre de sortir de la confrontation avec la hiérarchie judiciaire à laquelle l’avait conduit l’examen parlementaire du paquet constitutionnel qui doit être soumis à référendum. Cette démarche, qui l’incite à choisir l’armée comme premier adversaire, l’amène de la même manière à refuser le débat avec les partis d’opposition sur le contenu même de sa réforme, notamment, avec le MHP et le CHP qui essayent de mettre à profit la dégradation de la situation dans le sud-est, et par ailleurs avec le BDP qui prétend démontrer que la révision constitutionnelle proposée ne va pas assez loin. En fin limier politique, le premier ministre a bien compris qu’il lui fallait éviter que le référendum, qui se profile, soit l’occasion de se prononcer sur l’action de son gouvernement, une dérive malgré tout incertaine après huit d’exercice du pouvoir. Cette victoire sur le YAŞ arrive donc à point nommé pour lui permettre de se repositionner avant tout en pourfendeur du système issu de la Constitution de 1982, et en héro de sa démilitarisation.
JM

mercredi 4 août 2010

Un polar pour mieux comprendre la politique iranienne.


En ces temps de lectures estivales, offrez-vous un petit voyage en Iran (l’un des voisins les plus importants de la Turquie), en vous plongeant dans le livre de Naïri Nahapétian : «Qui a tué l’ayatollah Kanuni ?» Rassurez-vous il ne s’agit pas de se noyer dans un fastidieux pavé de politologie persane, mais plus opportunément de dévorer un polar dont l’intrigue secoue les hautes sphères de la République islamique et vous conduira à découvrir les arcanes de sa société contemporaine dans toute leur complexité.

L’auteur nous entraine sur les traces de Narek Djamshid, un étudiant franco-iranien qui est de retour dans son pays natal, quelques semaines avant les présidentielles de 2005 qui virent la victoire de Mahmoud Ahmadinejad. Fils d’un couple de dissidents qui ont participé à la révolution islamique avant de rompre avec le régime des ayatollahs, Narek, qui a le projet incertain d’écrire un article pour un quotidien français, peine à maîtriser toutes les subtilités de la politique iranienne. Sa présence involontaire sur les lieux mêmes du crime qui fait disparaître le redoutable ayatollah Kanuni, va se charger pourtant d’accélérer son immersion dans les réalités persanes. Car les mésaventures de ce jeune homme ne nous convient pas seulement à la résolution d’une énigme (plus politique d’ailleurs qu’à proprement parler policière), elles sont aussi l’occasion d’une promenade au cœur de la vie quotidienne iranienne. Si les pages de ce roman contribuent ainsi à éclairer d’autres énigmes politiques (l’échec de la présidence réformatrice de Khatami ou le succès électoral inattendu de Mahmoud Ahmadinejad), elles fourmillent également d’anecdotes et de détails sur les us et coutumes dans l’Iran d’aujourd’hui (fréquence des infidélités conjugales, ports du «rousari» et du tchador, vision de l’homosexualité et de la transsexualité, «usage d’un double langage qui permet de taire les évidences»).

L’auteur n’est ainsi pas tendre avec les dirigeants de ce pays que, trente ans après la Révolution islamique, bon nombre de ses enfants rêvent de quitter pour aller vivre… aux Etats-Unis. Mais, s’appuyant sur une connaissance solide du terrain qui est celui des pérégrinations de son héros, elle ne sombre jamais dans le cliché ou la diabolisation. Cette aptitude à rendre compte de la diversité de la société iranienne tient peut-être au fait qu’une partie du roman se déroule au sein de la communauté arménienne dont la mère de Narek Djamshid est issue et dont l’un des membres avoue, à la fin du roman, que paradoxalement il ne souhaite pas quitter l’Iran, parce qu’en Occident les traditions et l’usage de la langue se perdent.

Deux personnages enrichissent aussi beaucoup la trame de cette histoire : Leïla la féministe islamiste et Mirza, l’opposant laïque membre de la jet set. La première lutte notamment pour que les femmes puissent se présenter à la présidence de la République mais défend la séparation des sexes dans les autobus. Le second, ministre dans les mois qui ont suivi la Révolution, ne se résout pas à rompre totalement, tant par intérêt que par conviction, avec cette République islamique qu’il a contribuée à asseoir.

Voilà, vous savez presque tout sauf bien sûr l’essentiel : qui a tué l’ayatollah Kanuni ?
JM

Références de l’ouvrage : Naïri Nahapétian, Qui a tué l’ayatollah Kanuni ? Editions Liana Levi, 2008.

mardi 3 août 2010

Assaut contre la flottille : Israël accepte de participer à la commission internationale demandée par l’ONU.


Benyamin Netanyahou a annoncé, le 2 août, que son pays acceptait de participer à une commission internationale indépendante, qui aura pour mission d’enquêter sur l’assaut meurtrier, mené le 31 mai dernier, par des commandos de marine israéliens contre le navire turc amiral de la flottille «Free Palestine». Cette opération, réalisée dans les eaux internationales, pour empêcher la flottille en question de forcer le blocus de Gaza, s’était soldée par la mort de 9 militants humanitaires turcs, l’un d’entre eux ayant aussi la nationalité américaine.

Dès le 1er juin, le Conseil de Sécurité des Nations Unies, sur la base d’un texte largement rédigé par la Turquie, avait condamné l’intervention israélienne, demandé la libération des humanitaires détenus et réclamé une enquête internationale impartiale. Dès le 6 juin, l’Etat hébreu avait rejeté l’idée d’une telle enquête, et par la suite, il avait mis sur pied deux commissions d’investigation au mandat limité, l’une civile et l’autre militaire. La seconde avait rendu un rapport le 12 juillet dernier, reconnaissant des erreurs «à un niveau relativement supérieur», mais concluant que les commandos avaient agi en état de légitime défense. Entretemps, Israël avait décidé d’alléger le blocus de Gaza et, à la fin du mois de juin, Benyamin Ben Eliezer, le ministre israélien de l’industrie, du commerce et de l’emploi, connu pour ses sympathies pro-turques, avait rencontré secrètement Ahmet Davutoğlu. Cette entrevue confidentielle avait provoqué une véritable confrontation au sein du gouvernement de l’Etat hébreu, Avigdor Lieberman, le chef de la diplomatie israélienne, n’en ayant pas été informée. Plus récemment encore, le 23 juillet 2010, Israël avait annoncé la restitution des trois navires turcs confisqués, après l’attaque du 31 mai 2010.

L’acception de cette commission internationale confirme donc une évolution constante d’Israël. Au cours des deux derniers mois, Tel Aviv a abandonné l’intransigeance manifestée dans les jours qui avaient suivi l’arraisonnement de la flottille et assoupli son rejet de toutes les conditions émises à son encontre par Ankara. Au jour d’aujourd’hui néanmoins, deux de ces conditions ne sont toujours pas satisfaites : la présentation d’excuses officielles et l’indemnisation des victimes. Mais il faudra sans doute attendre les résultats de l’enquête internationale pour qu’éventuellement Israël décide d’aller plus loin.

La commission d’enquête internationale sera dirigée par l’ancien premier ministre néo-zélandais, Geoffrey Palmer, assisté de l’ex-président colombien, Armando Uribe ainsi que d’un représentant turc et d’un représentant israélien. Elle commencera à travailler à partir du 10 août prochain, et rendra un premier rapport, dès la mi-septembre. Le ministre turc des affaires étrangères s’est déclaré satisfait tandis que Benyamin se disait confiant quant au résultat de l’enquête, Israël n’ayant selon lui, «rien à cacher».

La création de cette commission et le recul israélien qu’elle consacre semblent avoir des raisons d’ordre à la fois international et domestique. D’une part, sur le plan international, la gravité des faits en cause et le refus de l’Etat hébreu de se conformer à la demande d’enquête du Conseil de Sécurité ont placé les Occidentaux, suspectés de vouloir protéger Israël, dans une position particulièrement inconfortable, au moment où par ailleurs ils avaient besoin de toute la légitimité nécessaire pour imposer de nouvelles sanctions à l’Iran dans le dossier nucléaire. Il est donc probable que les Etats-Unis et nombre de capitales européennes ont effectué des pressions très importantes pour amener Tel Aviv à des positions plus conciliantes et plus conformes au droit international. Par ailleurs, en Israël, la gestion de cette affaire, par le gouvernement Netanyahou, a été critiquée. Les démarches qui ont été menées pour trouver une issue à la crise traversée par les relations turco-israéliennes, marquent indiscutablement la victoire des tendances les plus modérées de ce gouvernement (en particulier des travaillistes qui ont joué un rôle déterminant pour faire accepter l’idée d’une enquête internationale) sur les extrémistes d’Avigdor Lieberman.

L’acceptation israélienne constitue également un succès pour la diplomatie turque qui, après un discours assez radical, au début de la crise, a su revenir à un comportement et des propos plus conciliants. Là aussi, des raisons à la fois internationales et nationales sont à prendre en considération. D’un côté, la Turquie pouvait difficilement se couper de ses alliés occidentaux en rompant définitivement avec Israël, ce qui aurait en outre remis en cause sa capacité à être le grand médiateur régional qu’elle prétend devenir. D’un autre côté, sur le plan intérieur, alors même qu’un référendum est à l’ordre du jour, le gouvernement a plus que jamais besoin de rassembler son électorat. Et si le discours très hostiles à Israël et très favorables au Hamas, tenus dans les jours qui ont suivi le drame de la flottille a pu permettre à l’AKP de gagner des voix dans les milieux islamistes, il pouvait aussi à terme inquiéter l’opinion musulmane modérée qui constitue le centre de gravité de l’électorat du parti au pouvoir. De surcroît, si la demande d’une enquête internationale présentée à l’Etat hébreu était restée sans réponse, le gouvernement courait le risque de discréditer ses velléités de fermeté initiale, qui seraient alors apparues comme parfaitement illusoires.
JM

lundi 2 août 2010

Turquie : nouvelle confrontation entre le gouvernement et l’armée.


En délivrant, le 23 juillet dernier, un mandat d’arrêt, entre autres contre 11 généraux ou amiraux de haut rang en activité, impliqués dans le plan «Balyoz», la 10ème chambre criminelle d’Istanbul n’a pas seulement ramené cette affaire au premier plan de l’actualité, mais elle a relancé aussi de façon spectaculaire les conflits institutionnels au sommet de l’Etat et la question de la soumission de l’autorité militaire au gouvernement civil.

On se souvient que c’est le quotidien «Taraf» qui a révélé le plan «Balyoz (ou «marteau de forge», en turc)», le 20 janvier dernier (cf. notre édition du 21 janvier 2010). Élaboré en 2003, peu après l’arrivée de l’AKP au pouvoir, par des généraux aujourd’hui à la retraite, ce «plan d’opération de sécurité», aurait consisté, d’abord, en une série d’attentats à la bombe, visant notamment des mosquées d’Istanbul (en particulier, celles de Fathi et de Beyazit) afin de créer une situation de chaos. Il aurait également essayé de provoquer des tensions avec la Grèce (incidents aériens de frontière en particulier) pour montrer l’incapacité du gouvernement de l’AKP à gérer le pays. Un jour après la révélation du plan «Balyoz», «Taraf» avait fait sensation en publiant les noms de 137 journalistes considérés par l’armée comme de possibles auxiliaires zélés, et ceux de 36 autres journalistes qui, en revanche, auraient été immédiatement incarcérés, si le plan avait été mis en œuvre (cf. notre édition du 23 janvier 2010).

Un mois plus tard, le 22 février 2010, près d’une cinquantaine d’officiers, dont 11 généraux à la retraite, avaient été placés en garde-à-vue, lors d’une opération de grande ampleur, considérée comme la vague d’arrestations la plus importante menée contre l’armée depuis les débuts des affaires de complot (cf. notre édition du 23 février 2010). Parmi les personnes arrêtées, on relevait, en effet, les noms de généraux qui occupaient des fonctions de premier plan, en 2003, au moment où le plan «Balyoz» avait été conçu, notamment : le général Ibrahim Fırtına, ancien chef de l’armée de l’air, l’amiral Özden Örnek, ancien chef de la marine, le général Suha Tanyeli, ancien chef du Centre d’études et de recherches stratégiques de l’état-major, le général Ergin Saygun (souvent présenté comme le cerveau du plan en question parce qu’ancien commandant de la 1ère Armée, au sein de laquelle, «Balyoz» aurait été préparé) ou le général Engin Alan, ancien chef des forces spéciales (et connu pour avoir dirigé, en 1999, l’opération qui devait aboutir à l’arrestation du leader kurde du PKK, Abdullah Öcalan). Face aux très graves tensions provoquées par ce coup de filet spectaculaire (notamment aux fortes protestations de l’état major demandant des explications au gouvernement), le président de la République, Abdullah Gül prenait l’initiative de convoquer une réunion tripartite entre lui-même, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, et le chef d’état-major, İlker Başbuğ (cf. notre édition du 26 février 2010). Cette initiative présidentielle fut néanmoins très mal perçue par de nombreux commentateurs, qui n’eurent de cesse de faire remarquer qu’elle interférait dans une affaire judiciaire en cours, et de se demander, si dans un Etat démocratique, un président et un premier ministre devaient absolument prendre en compte le malaise d’une instance militaire qui leur est théoriquement soumise. Mais force est de constater que cette réunion tripartite devait, si ce n’est éteindre l’affaire «Balyoz», du moins permettre l’établissement d’une sorte de trêve entre le gouvernement et l’armée, qui a tenu jusqu’à présent.

Le retour de «Balyoz» au premier plan de l’actualité n’est pas un hasard. Les mandats d’arrêt de la Cour d’Istanbul sont en effet intervenus contre 11 généraux et amiraux (Nejat Bek, Mehmet Otuzbiroğlu, Ahmet Yavuz, Gürbüz Kaya, Salim Erkal Bektaş, Abdullah Dalay, Halil Helvacıoğlu, Ali Aydın, Ahmet Türkmen, İhsan Balabanlı et Abdullah Gavramoğlu) qui doivent faire l’objet d’une promotion ; et ce, à quelques jours de la réunion de l’instance devant statuer sur ces promotions, qui n’est autre que le Conseil militaire suprême ou YAŞ (Yüksek Askeri Şura). Le YAŞ a donc ouvert ses travaux le 1er août (photo) dans une ambiance très lourde, dominée par les nombreux commentaires qui s’interrogent sur sa capacité à nommer, à de nouveaux postes de responsabilité, des militaires, qui sont sous le coup d’un mandat d’arrêt, et qui n’échappent actuellement à l’emprisonnement ordonné que parce qu’ils ont formé un recours suspensif contre celui-ci. Deux opinions juridiques s’opposent sur la question : d’une part, celle des ministères de la justice et de la défense qui estiment que les généraux concernés, du fait du mandat d’arrêt qui les frappe, ne peuvent fait l’objet d’une promotion, d’autre part, celle de l’état-major qui considère que rien n’empêche le YAŞ actuellement de promouvoir ces généraux. On est donc bien en présence d’un conflit institutionnel au sommet entre le gouvernement et l’armée. L’état major s’est d’ailleurs mobilisé, tant pour contrer la décision de la Cour d’Istanbul que pour éviter l’incarcération de ses généraux et la remise en cause des promotions ou nominations dont ils doivent être l’objet. Il aurait notamment placé ces personnes dans des quartiers de sécurité et s’occuperait très activement de leur protection juridique. Pour l’instant d’ailleurs, seuls quelques militaires à la retraite (dont le général Çetin Doğan), ont été effectivement arrêtés. Jeudi dernier, la réunion hebdomadaire entre le premier ministre et le chef d’état major a été particulièrement longue. La presse gouvernementale a révélé que Recep Tayyip Erdoğan aurait ouvertement demandé à İlker Başbuğ de ne pas mettre à l’ordre du jour la question de la promotion des généraux menacés d’arrestation. Cette demande a été réitérée, samedi 31 juillet, par le président Gül, qui a eu une entrevue, à Çankaya, avec le chef d’état major pour de faire le point sur la situation.

En réalité, ce qui se joue actuellement ne concerne pas que la promotion des 11 généraux impliqués dans «Balyoz», mais plus généralement la soumission progressive de l’armée turque au pouvoir civil. En effet, l’armée a toujours été jusqu’à présent une sorte de monde clos, gérant souverainement ses affaires propres, en particulier la question de ses promotions et de son commandement. Bien que le gouvernement ait théoriquement le pouvoir de décision en la matière, il a toujours jusqu’à présent entériné les décisions du YAŞ. En réalité, de longue date, et plus encore depuis 1980, l’armée coopte ses propres chefs et responsables suprêmes. C’est ce que le gouvernement prétend remettre en cause, en prenant un droit regard sur les promotions et les nominations effectuées par le YAŞ cette année, et en utilisant à cette fin la situation contestable dans laquelle se retrouvent un certain nombre de généraux destinataires de promotions, du fait de leur implication dans l’affaire “Balyoz”.

On ne peut manquer d’oberver, à cet égard, que la récente réforme constitutionnelle, qui doit faire l’objet d’un référendum en septembre, a prévu de soumettre les décisions du YAŞ au contrôle de la justice civile. Mais l’on remarque également que le premier ministre, qui préside les réunions de cette institution aux côtés du chef d’état major, et qui, l’an passé, n’avait assisté qu’à sa session d’ouverture, a prévu de participer cette année à l’ensemble de ses travaux. On est donc bien en train de passer d’une présidence formelle à un véritable droit de regard sur les travaux du YAŞ, et en particulier sur les nominations auxquelles cette institution procède au plus haut niveau.
JM