jeudi 29 octobre 2009

L’armée turque au pied du mur.


Le retour, au premier plan de l’actualité, de l’affaire du «plan d’action pour combattre la réaction» place actuellement l’armée dans une position extrêmement délicate. C’est un officier de l’état major dont le nom n’a pas été révélé, qui a provoqué la relance du scandale, le 23 octobre dernier, par l’envoi d’un e-mail contenant en attachement l’original du fameux plan (cf. notre édition du 26 octobre 2009). L’affaire avait été révélée, en juin dernier par le quotidien «Taraf», qui, depuis sa création en 2007, est devenu un cauchemar permanent pour l’armée, en ne cessant de mettre à jour les tabous et les turpitudes du système sécuritaire hérités de la Constitution de 1982. Pourtant, après une enquête menée par un procureur militaire qui avait conclu que le plan en question était un faux, l’affaire avait connu une accalmie avant de passer au second plan de l’actualité.

Face aux protestations provoquées par la publication de l’original du plan, qui s’accompagne au demeurant de la mise en cause directe de 5 officiers supérieurs de l’état major, dont le général, Hasan Iğsız, chef du premier corps d’armée, le chef d’état major, le général Ilker Başbuğ, a ordonné une nouvelle enquête, le 26 octobre 2009. Mais cette initiative ne suffira sans doute pas à éteindre le nouvel incendie qui est en train d’embraser la sphère politico-militaire dans son ensemble. En effet, au cours des deux dernières années, l’armée a perdu une bonne partie des privilèges qui lui avaient permis antérieurement de passer outre les accusations et les mises en cause dont elle était l’objet. En outre, les premiers développements de l’affaire du «plan d’action pour combattre la réaction» ont provoqué l’adoption d’une très importante réforme de la justice militaire. Cette dernière a vu notamment ses compétences réduites, tandis que les membres des forces armées perdaient l’immunité qui leur épargnait d’avoir à comparaître devant la justice civile. Ainsi, si les juges militaires ont conservé une compétence concernant essentiellement les affaires strictement militaires, en particulier en temps de guerre, ils ne sauraient enquêter aujourd’hui sur un complot visant le gouvernement, qui relève désormais de la justice de droit commun.

Il faut bien voir que les conséquences de cette réforme, adoptée en juin dernier par le Parlement, sont particulièrement dures pour l’armée dans le contexte actuel. En premier lieu, nombre d’experts font observer que ce n’est pas au juge militaire d’enquêter sur le plan dont l’original vient d’être révélé, et qu’en ordonnant une nouvelle enquête militaire, le chef d’état major a non seulement ignoré la réforme réalisée, mais excédé ses pouvoirs. En second lieu, les nouvelles dispositions concernant la justice militaire permettent de citer à comparaître, devant la justice civile, les cinq militaires mis en cause. Ce qui explique que ces derniers aient immédiatement fait l’objet d’une convocation des procureurs en charge de l’affaire «Ergenekon».

L’armée ne pourra donc pas s’en tirer, cette fois, en bâclant une enquête convenue, et en faisant prévaloir l’immunité juridictionnelle de ses responsables. Ces derniers ont pourtant refusé jusqu’à présent de déférer à la convocation qui leur a été adressée et une véritable épreuve de force est donc engagée entre les magistrats judiciaires en charge de l’affaire et l’autorité militaire. Ce nouvel avatar des tensions entre l’armée et le pouvoir civil est toutefois extrêmement important, car ce qui se joue, ni plus ni moins, c’est la remise en cause d’un système politique qui, du fait du constitutionnalisme sécuritaire issu des différents coup d’Etat, donne à l’armée une place politique particulière, lui permettant d’échapper aux principes élémentaires de l’État de droit. L’armée peut-elle encore ignorer une injonction de la justice et désobéir au pouvoir politique, c’est bien la question qui est posée en l’occurrence et la réponse promet d’être du plus grand intérêt.
JM

mercredi 28 octobre 2009

Le nouveau gouvernement allemand n’est pas complètement hostile à la candidature de la Turquie à l’UE.


Cela peut surprendre, mais formellement le nouveau gouvernement de la République Fédérale ne se déclare pas hostile à la perspective d'une adhésion de la Turquie à l'Union européenne (UE). C’est, en tout cas, ce qui ressort de la lecture du traité qui doit servir de base programmatique à la nouvelle coalition gouvernementale allemande. Présenté, samedi 24 octobre, après trois semaines de négociations entre les partis chrétien-démocrates (CDU/CSU) et le parti libéral, vainqueurs des élections fédérales du 27 septembre dernier, ce traité de coalition définit les grandes lignes de l'agenda gouvernemental. Sans avoir une réelle valeur juridique, l’usage veut que ce programme soit minutieusement respecté par les partenaires d'une coalition en Allemagne. Ainsi, au vu de ce document, la position que la République fédérale prendra par rapport à la question turque, pendant les quatre années de la législature à venir, peut d’ors et déjà être cernée.

Concernant le processus d'adhésion de la Turquie, le traité de coalition présenté par les partis chrétien-démocrates (CDU/CSU) et le parti libéral (FDP) reprend pour l’essentiel les mêmes formulations que celles qui se trouvaient dans le traité de coalition du gouvernement précédent. Formé par la CDU/CSU, hostile à l'adhésion de la Turquie, et le parti social-démocrate (SPD), qui y est favorable, le gouvernement sortant avait une position ambigüe, soulignant à la fois que le but des négociations d'adhésion avec la Turquie était son adhésion, et le fait que l’issue de ces négociations restait malgré tout ouverte, pouvant éventuellement déboucher sur un partenariat privilégié plutôt que sur un statut de membre à part entière. En fait, on remarque que les passages du traité de coalition du gouvernement sortant ont été repris, mot pour mot, par la nouvelle coalition entre la CDU/CSU et le FDP. La position, certes peu claire, mais en tout cas pas non plus totalement négative, suivie par l'ancien gouvernement, sera donc aussi celle de son successeur. L'Allemagne continuera ainsi à ne pas avoir de position très arrêtée sur la candidature turque, ce qui, dans le contexte européen, équivaut souvent à un consentement implicite.

Le maintien de cette position allemande attentiste sur la question turque est incontestablement l’œuvre du partenaire d’appoint des partis chrétiens-démocrates, le parti libéral (FDP), dont la position à l’égard de la Turquie est finalement une sorte de «on verra» délibéré. Le FDP est un petit parti, qui a une longue tradition en matière diplomatique, puisqu’il a fourni plusieurs ministres des affaires étrangères à l’Allemagne, dans le passé. Il tient beaucoup, par conséquent, à la continuité d’une politique étrangère allemande qu’il a contribué à forger, depuis les débuts de la République Fédérale. C’est ce qui explique qu’il ait exigé que l'Allemagne reste fidèle à la perspective d'adhésion qu’elle a ouverte à la Turquie en 1963, lors de la conclusion du traité d’association. Cette perspective ne le conduit pas à se transformer, toutefois, en réel avocat de l'adhésion turque. Plus simplement, pour le FDP et son chef Guido Westerwelle, nouveau ministre des affaires étrangères de la coalition au pouvoir, la question de l’entrée de la Turquie dans l’UE ne se pose pas pour le moment.

Fort d'un succès électoral sans précédent dans son histoire (15 % des voix), le FDP est parvenu à imposer cette position lors des négociations de coalition, empêchant ses partenaires chrétien-démocrates de faire évoluer la position officielle de l'Allemagne à l’égard de la candidature turque vers une hostilité déclarée. Cette victoire libérale, dans ces négociations, peut être considérée d’abord comme la défaite de l'Union chrétien-sociale (CSU), le parti frère bavarois de l'Union chrétien-démocrate (CDU) d'Angela Merkel. Cette formation est en effet le seul parti au parlement fédéral allemand à s'opposer directement et officiellement à une adhésion de la Turquie. Dans son programme de parti, la CSU affirme notamment sans ambages : « La CSU refuse l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne ». Le parti chrétien-démocrate, avec lequel il est traditionnellement allié, se contente, quant à lui, de dire qu'il «estime qu’un partenariat privilégié plutôt qu'une adhésion est la bonne solution ».

Que la CSU n’ait pas réussi à faire prévaloir sa position n’est pas vraiment surprenant, vu le climat politique qui prévaut actuellement en Allemagne (cf. notre édition du 2 octobre 2009 consacrée à l’électorat turc en Allemagne). En fait, lors de la campagne écoulée, la CSU s'était elle aussi consciemment abstenue de faire de l'adhésion de la Turquie un sujet de campagne. Une circulaire interne du parti avait d’ailleurs demandé aux membres de la CSU de ne pas s’attarder sur la question de l'adhésion de la Turquie. Ainsi, lorsqu’une polémique à propos de la question turque a éclaté pendant la deuxième semaine de négociations du traité de coalition, alors même que la CDU se montrait plutôt hésitante, le chef de la CSU, Horst Seehofer, ne pouvait raisonnablement espérer l’emporter. Avec le FDP aux affaires étrangères, la position de l'Allemagne sur la candidature turque semble donc établie pour les quatre ans à venir, et l’on peut penser que le «on verra» délibéré, qui peut la résumer, est plutôt fidèle aux traditions diplomatiques allemandes.
Johannes Bauer

mardi 27 octobre 2009

L’armée turque mise en accusation.


Le retour, à la une de l’actualité, de l’affaire du «plan d’action pour combattre la réaction» révélée par le quotidien «Taraf», en juin dernier, constitue sans aucun doute un événement de toute première importance qui peut remettre en cause la place particulière que l’armée continue à occuper dans le système politique turc, pour ne pas dire plus crûment aboutir à renvoyer cette dernière définitivement dans ses casernes !

Rappelons que cette affaire, à laquelle nous avions consacré plusieurs articles dans le Blog de l’OVIPOT (cf. nos éditions des 16 et 17 juin 2009), a commencé avec la mise à jour par «Taraf», le 12 juin 2009, d’un document intitulé «plan d’action pour combattre la réaction», qui aurait été soumis à l’état major, en avril 2009. Ce plan aurait consisté à discréditer le gouvernement de l’AKP ainsi que le mouvement de Fetullah Gülen, tout en organisant la défense des militaires impliqués dans l’affaire «Ergenekon». Dès le 15 juin, un procureur militaire avait mis en cause l’authenticité de ce document que la justice militaire avait dénoncé comme un faux. Cela avait conduit, lors d’une conférence de presse le 26 juin 2009, le chef d’état major, flanqué de tous ses adjoints, à défendre solennellement l’institution militaire, et à conclure que la Turquie avait perdu beaucoup de temps et dépensé beaucoup d’argent pour un document qui n’était, selon lui, «qu’un bout de papier». Au même moment, alors qu’une polémique sur le bien-fondé des immixtions politiques de l’armée faisait rage, le Parlement avait voté plusieurs amendements destinés à réduire les compétences de la justice militaire et à soumettre les militaires à la justice civile. Le 30 juin, l’un des principaux militaires mis en cause dans cette affaire, le Colonel Dursun Çiçek avait été arrêté avant d’être relâché peu après. Ces multiples rebondissements avaient profondément détérioré les relations entre le gouvernement et l’armée, celle-ci estimant que les amendements votés par le Parlement pour mettre fin à l’immunité juridictionnelle des militaires étaient contraires à la Constitution. Le président Gül et des responsables politiques étaient alors intervenus à plusieurs reprises pour rassurer les militaires. Et, peu à peu, de nouveaux dossiers chauds, en particulier celui de l’ouverture démocratique lancée pour résoudre la question kurde, avaient fini par supplanter, au premier rang de l’agenda politique turc, l’affaire du «plan d’action pour combattre la réaction».

Or, suite à de nouvelles révélations qui tendent à accréditer son authenticité, ce plan est ressorti de la pénombre dans laquelle il avait sombré. Dès lors, les attaques de la presse contre l’armée ont repris de plus belle. Alors qu’il est en déplacement au Pakistan, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, a annoncé qu’il s’entretiendrait avec le chef d’état major à son retour, tandis que ce dernier choisissait pour l’instant de garder le silence.

Les nouvelles révélations mettent en cause des militaires de rang supérieur, mais tous les regards sont désormais tournés vers Ilker Başbuğ. Car si ce dernier n’ordonne pas une nouvelle enquête et ne prend pas des mesures pour punir les auteurs du document, il court le risque de voir les autorités civiles le faire et à sa place. Évoquant son implication directe ou indirecte dans le plan en question, certains en viennent même à envisager l’hypothèse de la révocation du chef d’état major. Si un tel scénario devait intervenir, c’est la logique même sur laquelle a fonctionné le système politique turc jusqu’à présent qui serait remise en cause, parce que le pouvoir civil prendrait définitivement le pas sur l’autorité militaire dans un pays où celle-ci continue de lui échapper en partie. Certes, au cours des dernières années l’armée a perdu une partie de ses prérogatives et de son droit de regard sur la conduite des affaires du pays, mais elle a conservé ses moyens immenses et surtout une forme d’autonomie organique qui fait encore aujourd’hui la spécificité du système turc. Par exemple, la nomination du chef d’état major et de ses adjoints échappe toujours dans les faits au pouvoir politique. Ainsi, on sait qu’en acceptant de nommer Ilker Başbuğ, en août 2008, le président Abdullah Gül n’a fait que ratifier le choix qui était celui de l’armée elle-même.

On a pu relever ces dernières semaines la faiblesse de l’armée. Elle a fait profil bas face à l’ouverture démocratique visant à résoudre la question kurde et, pour la première fois depuis 2007, ses plus hautes autorités (y compris le chef d’état major) ont assisté à la cérémonie d’ouverture de la session parlementaire et au discours qu’y prononce traditionnellement le président de la République. De façon significative, le député Ufuk Uras a déposé, à la fin du mois de septembre, une plainte contre une déclaration du chef d’état major évoquant l’initiative kurde du gouvernement au motif que celle-ci constituait une immixtion militaire illégale dans les affaires politiques. Depuis deux ans, force est de constater que le rôle politique de l’armée est systématiquement mis en accusation, non seulement dans la presse mais aussi dans des prétoires ! Si la présente crise devait voir le pouvoir politique révoquer un chef d’état major pour en nommer un nouveau, cela signifierait que l’armée a définitivement perdu le bras de fer qui l’oppose au gouvernement.
JM

lundi 26 octobre 2009

Le rapport annuel de la Commission Européenne pense que la Turquie peut mieux faire sur les droits et libertés fondamentaux.


Le 14 octobre dernier, le traditionnel rapport annuel, sur les progrès faits par la Turquie en vue de son adhésion à l’Union européenne (UE), a été publié par la Commission européenne. Cette évaluation couvre la période qui va du mois d’octobre 2008 au mois de septembre 2009. La Commission européenne a estimé notamment que les progrès de la Turquie en matière de droits de l’homme étaient insuffisants et ne parvenaient pas à mettre Ankara en accord avec les standards en vigueur. Soulignant un certain nombre d’atteintes aux libertés fondamentales, le rapport réclame donc de nouvelles réformes pour faire avancer les négociations d'adhésion.

Bien qu’elle observe quelques améliorations, la Commission européenne reste préoccupée, en particulier, par la situation des femmes, la liberté d'expression, les droits des enfants, le sort réservé aux minorités. Parmi les bons points décernés à Ankara, figurent la ratification de la Convention des Nations Unies sur les droits des personnes handicapées, qui était souhaitée dans le rapport de l’année précédente, les efforts faits en faveur des langues minoritaires suite à la création d’une chaîne de télévision turque en langue kurde, le récent octroi de permis de travail à des prêtres étrangers en Turquie, et l’offensive diplomatique en direction de l’Arménie qui doit déboucher sur une normalisation des relations avec Erevan ainsi que sur la réouverture de la frontière.

Comme l’avait déjà souligné le rapport 2008, les trois protocoles additionnels à la Convention européenne des droits de l’homme (égalité des droits des épouses, liberté de circulation sur le territoire national et interdiction de l’expulsion de ses propres citoyens), n’ont pas étés ratifiés, comme d’ailleurs le Protocole facultatif additionnel à la Convention ONU contre la torture. La Commission parlementaire turque d’investigation sur le droits de l’homme a institué de nouvelles sous-commissions, notamment la sous-commission sur la liberté de pensée, d’expression et de religion, celle sur les droits sociaux et économiques (incluant les droits des enfants) et celle sur l’harmonisation des lois avec l’acquis communautaire. Ces sous-commissions vont s’ajouter à celles sur la torture et sur les mauvais traitements dans les prisons qui apparaissaient déjà dans le rapport précédent. Le problème de l’impunité des atteintes aux droits de l’homme est aussi souligné par le rapport 2009, comme il l’était en 2008.

La liberté d’association est aussi un sujet de préoccupation, bien qu’en Turquie, le nombre d’associations ait augmenté comme d’ailleurs le nombre de leurs adhérents. L’obligation pour les ONG de rendre publics les soutiens financiers reçus de l’étranger reste en vigueur. Il y a là une mesure d’intimidation qui était déjà épinglée par le rapport de 2008.

En ce qui concerne la liberté d’expression, les experts ont relevé que l’usage de l’article 301 du Code pénal turc, qui limite la liberté d’expression, en prévoyant la répression du délit d’injure à l’identité turque, a été réduit. Malgré cela, "un certain nombre d'autres dispositions de ce même Code Pénal sont utilisées pour restreindre la liberté d'expression, en particulier le crime contre la dignité (articles 125 à 131), la protection de l'ordre public (articles 214, 216, 217, 218, 220), le maintien de la sécurité de l'Etat (article 305), la défense de l'ordre constitutionnel (articles 312 et 314) et la répression de l'obscénité (article 226)".

La Commission européenne dénonce aussi l’amende colossale infligée, cette année, au groupe de presse Doğan, pour fraude fiscale et pour des arriérés d'impôts non payés. Cette lourde condamnation, selon le rapport, "menace la viabilité économique du groupe et a des conséquences sur la liberté de la presse en pratique".

Parmi les "défis majeurs" figure toujours l’égalité entre les sexes, estime le rapport, qui cite notamment la violence conjugale, les crimes d'honneur et la présence trop limitée de la femme dans le monde du travail. La Turquie, en effet, affiche en la matière un pourcentage qui est inférieur à celui de tous les pays membres de l’UE et à celui des pays de l’OCDE. Après les élections locales de mars de 2009, la place des femmes dans la vie politique reste très faible. La plupart des femmes turques, note le rapport, "n’ont pas encore pris pleine conscience de leurs droits et plus d'efforts significatifs doivent être réalisés dans cette perspective".

Bien que le pourcentage des enfants scolarisés à l’école primaire ait augmenté par rapport à l’année dernière, la Commission s’inquiète de la difficulté à éradiquer dans ce pays le travail des enfants, et des emprisonnement de mineurs découlant de l’application de la loi anti-terrorisme de 2006.

Bruxelles exhorte à nouveau Ankara à ouvrir ses ports et aéroports à la République de Chypre, en attendant une réunification de l’île à laquelle les négociations en cours n’ont pas abouti jusqu’à présent. Toutefois, l’UE n’a finalement pas recommandé de nouvelles sanctions à cet égard, sans doute pour donner sa chance à un éventuel règlement.

La récente normalisation des relations entre la Turquie et l'Arménie et le lancement d'un "large débat public" sur la question kurde, figurent en revanche parmi les résultats salués par la Commission européenne.

Il reste que les perspectives d'adhésion du pays sont étroitement liées à une intensification des efforts de Ankara dans le domaine des libertés et droits fondamentaux. Sur ce plan les conclusions du rapport demeurent plutôt ambiguës.

Le débat, toujours ouvert en Europe sur l’adhésion de la Turquie à l’UE, va certainement se nourrir des différents constats de ce rapport qui est parfois très critique à l’égard Ankara. Les lacunes en ce qui concerne les droits de l’homme risquent d’être mises à profit par les pays hostiles à l’adhésion de la Turquie, avec l’argument que le statut personnel dans les pays musulmans, concernant notamment la situation des femmes et des enfants, est très difficile à modifier. Mais, il y a aussi des opinions qui voient dans les négociations pour l’adhésion une très forte incitation, pour la Turquie, à poursuivre les réformes.

Les conclusions du deuxième rapport de la Commission indépendante sur la Turquie, qui a été publié juste avant le rapport de la Commission européenne, vont d’ailleurs dans ce sens. Cette Commission indépendante, instituée en 2004, est composée d’un groupe de personnalités politiques et scientifiques, ayant exercé d’importantes fonctions publiques, et dotées d’un haut niveau d’expertise. Figurent entre autres, dans cette commission, outre Martti Ahtisaari, l’ancien président finlandais et prix Nobel de la Paix, Emma Bonino ou Michel Rocard. Dans son dernier rapport, la Commission en question se montre convaincue du rôle positif de médiateur que pourrait jouer la Turquie, tant au Moyen Orient que dans les Balkans. Elle incite également à tenir compte de l’importance stratégique d’Ankara pour ce qui est de la question énergétique, suite à la signature de l’accord concernant le gazoduc «Nabucco».

Les propositions de certains pays européens, notamment la France et l’Allemagne, qui se prononcent pour un accord de partenariat privilégié avec Ankara, au lieu d’une adhésion pleine et entière, inquiètent fortement le rapport de la Commission indépendante. Selon celui-ci, cela pourrait miner la crédibilité de l’Europe vis-à-vis de la Turquie, et ruiner plus généralement sa parole à l’égard de tous les pays musulmans. À terme une telle démarche saperait tous les efforts européens en matière de coopération économique, politique et sociale faits jusqu’à présent dans la région et réduirait à néant la stratégie de "soft power" de l’UE en Méditerranée.

Pour en revenir au rapport de la Commission européenne, on peut conclure qu’une fois de plus, il apparaîtra ambigu, en ce sens qu’il ménage la candidature turque tout en lui adressant des critiques importantes. Dès lors, les détracteurs de l’entrée de la Turquie dans l’UE y trouveront des arguments pour justifier leurs réticences, tandis que ses défenseurs pourront persister dans leur soutien. Dans ces conditions, la Turquie pour maintenir à flots le processus d’adhésion engagée en 2005 devra plus que jamais s’attacher à poursuivre les réformes réalisées en s’efforçant de les appliquer rapidement et concrètement.
Laura Pagliaroli

samedi 17 octobre 2009

L’esquisse du rapprochement AKP-CHP sur l’ouverture kurde tourne au dialogue de sourds.


On a peut-être, un peu vite, pris pour argent comptant le changement de position du CHP sur l’ouverture kurde du gouvernement. En effet, vendredi 16 octobre 2009, Deniz Baykal a redit qu’il n’accepterait de rencontrer Recip Tayyip Erdoğan pour évoquer la question kurde que si leur réunion était intégralement enregistrée par des cameras vidéo. Ce que le leader du CHP a présenté comme un désir de transparence n’a pourtant pas été accepté par le premier ministre.

Dans une affaire, qui tourne de plus à en plus au dialogue de sourds, quelles sont les positions en présence ? Le leader kémaliste entend montrer que la concession qu’il a faite sur la question kurde n’est en rien une manœuvre politicienne opaque et souhaite aussi critiquer devant l’opinion certains éléments de la stratégie gouvernementale en la matière. Le leader de l’AKP rejette cette exigence d’enregistrement vidéo parce que son projet kurde n’est pas encore rendu public, et souligne en outre que certains des aspects de ce dernier ne peuvent être débattus en public.

Depuis le 7 octobre dernier, le CHP a nuancé son opposition à l’ouverture kurde lancée par le gouvernement en juillet dernier. Deniz Baykal a assorti néanmoins un éventuel soutien de son parti aux projets gouvernementaux en cours d’une série de conditions de fond : ne pas permettre une éducation en kurde, ne pas porter atteinte à la structure unitaire de l’Etat, ne pas amnistier Abdullah Öcalan. Le lendemain, Recep Tayyip Erdoğan a répondu par lettre au leader du CHP pour lui dire qu’il souhaitait le consensus sur le règlement de la question kurde et donc l’appui du CHP.

Toutefois, le 13 octobre 2009, en prononçant leurs traditionnels discours hebdomadaires devant leurs groupes parlementaires respectifs, les deux leaders ont montré qu’il y avait loin de la coupe aux lèvres et que la convergences des deux formations rivales sur la question kurde était encore à négocier. Commentant sa décision de dialoguer avec l’AKP sur l’ouverture kurde, Deniz Baykal a annoncé qu’il souhaitait un débat public avec le premier ministre. Ce dernier s’est réjoui du changement de position du CHP, mais a critiqué certains passages de la lettre que lui a adressée Deniz Baykal, en particulier, celui qui fait référence à la fameuse rencontre confidentielle qu’a eue, en juin 2007, le leader de l’AKP à propos de la question kurde avec le général Yaşar Büyükanıt, qui était alors chef d’état major de l’armée turque.

Cette nouvelle polémique, qui apparaît comme une tempête dans un verre d’eau, révèle en réalité les difficultés de positionnement du CHP par rapport à l’ouverture kurde du gouvernement. En tentant de monter dans le train en marche, le parti kémaliste ne souhaite pas non plus donner l’impression qu’il a retourné sa veste et qu’il se couche. Dès lors, comme s’il était en position de force, le voilà qui pose des conditions, instruit des procès et essaye de faire monter le coût d’un soutien qu’il s’apprête à concéder.
JM

vendredi 16 octobre 2009

Nouveaux remous entre Israël et la Turquie.


Sur la chaîne arabe basée à Dubaï, «Al Arabiya», le 14 octobre 2009, Recep Tayyip Erdoğan a déclaré qu’en décidant de reporter les manœuvres turco-isaréliennes «Aigles d’Anatolie», qui devaient commencer, lundi dernier, dans la région de Konya, il s’était fait «le porte parole du peuple». Expliquant que toute politique se devait de tenir compte «des demandes et de l’opinion de son peuple», il a poursuivi en disant qu’il se refusait à mettre ces dernières de côté, et ce pour des raisons «de sincérité». Cette déclaration a surpris, car à la suite du report des manœuvres en question, les diplomaties des deux pays s’étaient employés à minimiser l’incident. Côté israélien notamment, le ministre de la défense, Ehoud Barak, avait insisté sur le fait que la relation turco-israélienne était une relation de long terme et qu’elle pouvait supporter des hauts et des bas. Côté turc, le ministère des affaires étrangères avait rappelé que le report de l’exercice militaire avait été décidé en concertation avec toutes les parties concernées (Turquie, Israël mais aussi Etats-Unis) et qu’il ne fallait pas attribuer à l’événement une signification politique quelconque.

On observera néanmoins que le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, avait, il y a trois jours, lié le report des manoeuvres à l’attitude d’Israël à l’égard de Gaza et déclaré : «Dans l’état actuel de la situation, nous critiquons la position d’Israël.» On se souvient aussi que dans la première quinzaine de septembre 2009, le chef de la diplomatie turque avait décidé de reporter, cette fois, un séjour qu’il devait effectuer en Israël, car l’autorisation israélienne de se rendre à Gaza, lui avait été refusée. Très récemment par ailleurs, on a appris que le ministre israélien des affaires étrangères, Avigdor Lieberman, avait décidé de convoquer l’ambassadeur turc à Tel-Aviv, afin de protester contre une série télévisée de la chaine publique turque TRT1 (Ayrılık) qui, selon lui, incite «au plus au point à la haine» envers l’Etat hébreu, en présentant «les soldats israéliens comme des tueurs d’enfants».

Depuis le début de l’année et la passe d’arme verbale de Davos qui avait opposé Recep Tayyip Erdoğan à Shimon Peres, les relations turco-israéliennes se dégradent petit à petit. Cette dégradation ne s’illustre pas seulement, en Turquie, par un changement d’attitude du gouvernement, mais aussi par un nouveau comportement de l’armée. Ainsi, en février 2009, une déclaration du général Mizrahi sévère pour la Turquie, avait vu l’armée turque réagir avant son gouvernement, et obtenir de l’état major israélien un communiqué affirmant que le point de vue de ce général n’était pas celui de l’armée israélienne. Par la suite, en avril 2009, le chef d’état major turc, Ilker Başbuğ, avait sèchement rejeté les critiques israéliennes provoquées par l’annonce de manœuvres militaires turco-syriennes. Pour leur part, les Israéliens, depuis l’investiture du nouveau gouvernement de Benyamin Netanyahou, ont décliné l’appel des Turcs à reprendre les pourparlers indirects avec la Syrie interrompus par la crise de Gaza et le remplacement du gouvernement d’Ehoud Olmert. Cela a amené les officiels turcs à faire des déclarations régulières mettant en doute la volonté de paix d’Israël dans le conflit du Proche-Orient.

Si Tel-Aviv a affirmé ne plus vouloir de la médiation turque pour négocier avec la Syrie, en revanche Bachar El Assad a répété, en septembre dernier, qu’il ne voulait pas rencontrer directement des représentants du gouvernement israélien, tant qu’un minimum de travail d’approche n’aurait pas été effectué dans le cadre d’une médiation turque. Il faut dire qu’au moment où la détérioration dont nous venons de parler se produisait, les relations turco-syriennes connaissaient une amélioration constante. Depuis le début de l’année, en effet, Abdullah Gül et Recep Tayyip Erdoğan sont allés en Syrie, tandis que Bachar El Assad effectuait le voyage en sens inverse en Turquie. De nombreux accords de coopération ont été signés à l’occasion de ces déplacements. Au début de la présente semaine, de nouvelles coopérations ont été annoncées entre les deux pays dans le domaine militaire, alors même que le ministre syrien des affaires étrangères, Walid Muallem, se réjouissait de la décision turque de reporter les manœuvres «Aigles d’Anatolie».

On peut penser que cette embellie turco-syrienne tend à disqualifier Ankara dans sa prétention à jouer les médiateurs dans le conflit entre Israël et la Syrie. Toutefois, la diplomatie turque semble considérer qu’il y a peu à attendre du nouveau gouvernement israélien et de son très controversé ministre des affaires étrangères. Dès lors, au moment même où le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan opère de délicates ouvertures en direction des Kurdes et de l’Arménie, ses stratèges estiment sans doute qu’ils perdent peu à croiser le fer avec un gouvernement israélien radical et isolé sur le plan international. Et ce, d’autant plus que sur le plan intérieur, cela tend à le faire apparaître comme un défenseur des musulmans opprimés et à flatter les tendances nationalo-islamiques d’une partie de son électorat. Il y a là une manière de voir dont on commence à comprendre le cheminement depuis quelques mois, mais qui en dépit des efforts de minimisation faits de part et d’autre, entame quand même durablement une relation avec l’Etat hébreu qui est l’une des grandes spécificités de la politique étrangère turque.
JM

mercredi 14 octobre 2009

Finalement le Président Serge Sarkissian assistera au match Turquie-Arménie.


Le Président arménien, Serge Sarkissian, assistera ce soir, à Bursa, au match retour de football, Turquie-Arménie, dans le cadre des phases éliminatoires de la prochaine Coupe du Monde de football. Il s’apprête ainsi à rendre la politesse à son homologue turc, Abdullah Gül, qui était venu à Erevan, pour le match aller, il y a un an, et permet surtout à la «diplomatie du football» de conserver toute sa crédibilité, trois jours après la signature par les gouvernements des deux pays des protocoles qui doivent leur permettre de normaliser leurs relations et d’ouvrir leur frontière commune.

La nouvelle a été accueillie avec soulagement, car jusqu’au bout un certain suspens aura été de mise. De nombreux commentateurs ont, en effet, analysé l’accord turco-arménien avec scepticisme, en s’appuyant tant sur le retard et les incidents de dernière minute qui ont perturbé sa signature, le 10 octobre, à Zurich, que sur les déclarations récentes du premier ministre turc insistant sur la nécessité d’aboutir à un règlement du conflit du Haut-Karabakh. Dans un tel contexte, il est certain que l’annulation de la venue du président arménien aurait relancé l’humeur dubitative ambiante. Mais finalement, Serge Sarkissian viendra et les autorités turques se préparent à l’événement. Le président Gül a notamment reçu les principales associations de supporters de Bursa pour leur demander de bien accueillir l’équipe arménienne et le président Sarkissian. Il faut dire que récemment, dans la capitale turque de l’automobile, un match de football entre le club local et celui de Diyarbakır s’est mal terminé, les supporters de Bursa ayant conspué leurs adversaires kurdes en les qualifiant de supporters du PKK ! Le match de ce soir n’est donc pas sans danger. Des associations pro-azerbaïdjanaises auraient tenté de circonvenir certains groupes de supporters pour qu’ils agitent des drapeaux azéris pendant le match en signe de protestation. Des mesures de sécurité exceptionnelle ont ainsi été prises pour que le match puisse se dérouler sans incident.

Si le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, a lui aussi exhorté Bursa à faire bon accueil au Président Sarkissian et à ne pas céder à la provocation, il a néanmoins répété à plusieurs reprises, ces derniers jours, que la ratification des protocoles serait facilitée par le règlement du conflit arméno-azéri du Haut-Karabakh. On ne saurait pourtant considérer ce vœu ardent comme une mise en demeure conditionnant la ratification parlementaire. Car, en réalité, il est peu probable que le gouvernement turc, qui a accepté de disjoindre la question du Haut-Karabakh de la normalisation de ses relations avec l’Arménie, revienne à retardement sur une position qui a permis la signature des protocoles. Toutefois, il est compréhensible que la diplomatie turque essaye aujourd’hui de tirer parti de l’effet créé par la signature des protocoles pour tenter de débloquer le conflit fossilisé du Haut-Karabakh. Conformément d’ailleurs à ce qu’avait souhaité le premier ministre dans une interview au «Wall Street Journal», la semaine dernière, les ministres des affaires étrangères des pays qui président le groupe de Minsk (Etats-Unis, Russie, France) étaient présents, lors de la signature des protocoles à Zurich. L’idée est ici que si le règlement du conflit du Haut-Karabakh ne conditionne pas la normalisation des relations turco-arméniennes, il n’est pas interdit d’espérer que cette dernière puisse favoriser à son tour une normalisation arméno-azérie, et d’agir en conséquence.

En tout état cause, ce qui favorisera sûrement la bonne tenue du match de ce soir, c’est que son enjeu sportif sera limité. En effet, l’Arménie occupe la dernière place du groupe 5 de la zone européenne des tours préliminaires de la Coupe du Monde 2010. Quant à la Turquie, bien que demi-finaliste de l’Euro en 2008, elle a laissé récemment à la Bosnie-Herzégovine la place de barragiste qui lui aurait peut-être permis de se qualifier pour la phase finale de cette Coupe du monde. Pourtant, ce match Turquie-Arménie, comme l’accord samedi dernier à Zurich, n’en sera pas moins historique, et c’est sans doute pour cela que le président de l’UEFA, Michel Platini, sera aussi à Bursa, ce soir.
JM

mardi 13 octobre 2009

Georges Papandréou effectue son premier déplacement en Turquie.


Le nouveau Premier ministre grec, Georges Papandréou, a effectué son premier déplacement à l'étranger, en Turquie. Le 9 octobre 2009, il s'est, en effet, rendu, en personne, à Istanbul, pour participer à la rencontre informelle des ministres des affaires étrangères de la coopération inter-balkanique. Arrivant à l'aéroport Atatürk d’Istanbul, Georges Papandréou a été accueilli par le ministre des affaires étrangères turc, Mehmet Davutoğlu. Puis, il est allé se recueillir sur la tombe de l’un des prédécesseurs de celui-ci, İsmail Cem, avec lequel il avait entretenu une amitié étroite au moment notamment du lancement, il y a dix ans, du processus de rapprochement gréco-turc. Souhaitant illustrer la paix entre les peuples grec et turc, Georges Papandréou a déposé, sur la tombe de son ami, la branche d'un olivier qu’il avait planté avec lui en Grèce. Le chef du gouvernement grec a également rencontré son homologue turc, Recep Tayyip Erdoğan, ainsi que le patriarche œcuménique, Bartholoméos Ier. Devant le patriarcat grec orthodoxe, Georges Papandréou a tenu à s’adresser directement et personnellement au peuple turc. Rappelant son engagement passé pour l'amélioration des relations entre la Grèce et la Turquie, il a promis que, revenu aux affaires au plus haut niveau, il allait consacrer tous ses efforts au règlement des différends qui perdurent entre les deux pays.

Cette visite du Premier ministre grec en Turquie a néanmoins surpris, car, pendant la campagne électorale, le candidat Papandréou avait promis que la destination de son premier voyage, s’il remportait les élections, serait la République de Chypre. Sa visite à Istanbul n’a pas cependant revêtu un caractère officiel ; dés lors, on peut penser que Papandréou pourra quand même tenir la promesse qu’il a faite aux Chypriotes grecs. Pour le reste, son séjour à Istanbul a eu un écho très favorable dans les presses grecque et turque.

Que son premier voyage après les élections ait été fait en Turquie montre la détermination du Premier ministre grec d'aborder le différend gréco-turc au-delà des faux semblants. La popularité qu’il a conservé en Turquie pourra sans doute l’y aider. Elle lui permet de jouir dans ce pays du statut d’ami sincère (« harbi dost »), ce qui sera un atout politique important s'il a réellement l’intention de s'attaquer aux problèmes de fond qui continuent d’opposer la Grèce et la Turquie. Le message qu’il a adressé au peuple turc, vendredi dernier, semble indiquer qu'il est bien conscient des responsabilités qui sont désormais les siennes.
Johannes Bauer

Le dérapage verbal de Thilo Sarrazin.


L'Allemagne s'irrite des propos racistes tenus par Thilo Sarrazin, membre du directoire de la banque centrale fédérale allemande (Bundesbank) et ancien sénateur des finances de la Ville-Land de Berlin, dans une interview récente donnée au magazine «La Lettre Internationale». Parlant, en effet, de la communauté turque berlinoise, Thilo Sarrazin a estimé que sa contribution à l'économie de Berlin se bornait à «la vente de fruits et légumes» et qu'on ne devait pas se sentir obligé «d’avoir du respect à l’égard de gens qui vivent des allocations d'un Etat qu'ils rejettent, qui ne s'occupent pas suffisamment de la formation de leurs enfants et qui n'arrêtent pas de produire des petites filles voilées». Thilo Sarazin a terminé en disant que les Turcs étaient en train de «conquérir l'Allemagne de la même façon que les Kosovares avaient conquis le Kosovo : en particulier grâce à un taux de fécondité plus élevé».

Les propos de Thilo Sarrazin sont intervenus précisément au moment où le Président de la Bundesbank, Axel Weber, s’apprêtait à participer à la conférence annuelle FMI-Banque mondiale, qui s’est déroulée à Istanbul, au début du mois d’octobre. Axel Weber a donc demandé à Thilo Sarrazin de démissionner de son poste, en estimant qu’il avait porté atteinte à la réputation et à la crédibilité de la Bundesbank, dont, selon lui tous les collaborateurs, du portier jusqu'au membre du directoire, doivent se sentir responsables“.

Nombre de parlementaires allemands ont soutenu la position du Président de la Bundesbank. Vural Öger, député européen du SPD, a qualifié les propos de Thilo Sarrazin de «dégoûtants» et espéré qu'ils «ne resteront pas sans conséquences». Les manchettes des éditions allemandes des grands journaux turcs ont sévèrement commenté le dérapage verbal du responsable financier allemand : «Sarrazin parle comme le parti néo-nazi NPD (Milliyet) ; « Sarrazin insulte les immigrés » (Zaman) ; « Même sa propre banque a eu honte de lui ! » (Sabah) ; « Quel impudence ! » (Türkiye).

Thilo Sarrazin, qui est membre du SPD, est connu pour son goût de la provocation. Mais il semble que, cette fois, il soit allé trop loin et qu'une procédure d'exclusion sera engagée contre lui par son parti. D'ailleurs, le parquet de la Ville-Land de Berlin a fait savoir qu'il allait examiner si la teneur de ses propos «avait excédé les limites de la liberté d'expression». Quant à son siège au directoire de la Bundesbank, il est probable qu’il sera difficile d’en expulser Thilo Sarrazin, car si le statut d’indépendance de la banque fédérale prévoie bien un processus d’exclusion, il est particulièrement difficile à mettre en œuvre.
Johannes Bauer

lundi 12 octobre 2009

L’accord turco-arménien et le spectre du plan Annan.


Alors même que les gouvernements turc et arménien viennent de parapher, à Zurich, les deux protocoles devant permettre la normalisation de leurs relations (cf. notre édition du 11 octobre 2009), tous les observateurs s’interrogent sur la suite du processus et sur sa consolidation. Les problèmes de dernière minute, qui ont retardé cette signature, samedi, ont montré la fragilité de la relation établie, quels sont désormais les échéances et les obstacles à surmonter ?

En premier lieu, on peut s’interroger sur ce que sera la réaction de l’Azerbaïdjan. Bakou a rapidement déploré la signature de l’accord arméno-turc, en l’absence de règlement au Haut-Karabakh. La diplomatie azerbaïdjanaise a estimé que cet accord risquait d’entamer durablement sa relation fraternelle avec la Turquie. Bien que fortement préparé depuis l’été à la conclusion de l’accord du 10 octobre par la diplomatie turque, l’Azerbaïdjan peut être tenté de riposter en utilisant les cartes dont il dispose : lobbying et pressions de sa diaspora influente en Turquie ou représailles dans le domaine énergétique. Au lendemain de la signature de Zurich, Recep Tayyip Erdoğan a réaffirmé son souhait qu’une solution puisse intervenir au Haut-Karabakh pour faciliter la ratification des protocoles par le Parlement turc. Conformément à ce qu’il avait d’ailleurs récemment souhaité dans une interview (parue dans l’édition du 7 octobre du «Wall Street Journal»), les représentants des pays présidant le groupe de Minsk (la structure chargé de superviser les négociations en ce qui concerne le Haut-Karabakh) étaient présents, lors de la signature des protocoles en Suisse. Mais le règlement du conflit fossilisé Arméno-Azerbaïdjanais ne paraît pas avoir beaucoup avancé, ces derniers temps. Rappelons qu’au lendemain de la pré-signature de l’accord arméno-turc, intervenue le 31 août dernier (cf. notre édition du 1er septembre 2009), le président arménien avait insisté sur le fait que le processus engagé avec la Turquie était distinct du règlement du conflit du Haut-Karabakh et que ce dernier devrait reposer sur le principe d’autodétermination. Par la suite, lors d’un séjour en Russie, au cours du mois de septembre, Serge Sarkissian a dévoilé les conditions arménienne à une solution au Haut-Karabakh : 1- Le Haut-Karabakh restera indépendant, 2- Son indépendance sera reconnue, 3- Il aura une relation garantie avec sa mère patrie l’Arménie. Tout cela ne permet donc pas d’être très optimiste sur les chances d’aboutissement d’un accord proche avec l’Azerbaïdjan.

En second lieu, se pose bien sûr la question de savoir si le président Sarkissian se rendra au fameux match retour de football, qui doit se tenir, à Bursa, le 14 octobre prochain. Certes, on a pu observer qu’à son retour des États-Unis, le 30 septembre dernier, Ahmet Davutoğlu s’est attaché à disjoindre cette visite emblématique de la poursuite du processus, en annonçant que l’accord arméno-turc serait signé et ratifié, même si le président arménien ne venait pas en Turquie. Pourtant, une telle hypothèse constituerait, sans aucun doute, un sérieux coup porté à la crédibilité de la «diplomatie du football», et confirmerait malgré tout la fragilité du processus engagé.

En dernier lieu, on peut se demander si les ratifications par les parlements respectifs des deux Etats se dérouleront aussi facilement qu’on a bien voulu le dire. Certes, les deux gouvernements disposent chacun d’une majorité, mais celle-ci paraît plus solide en Turquie qu’en Arménie où elle n’est qu’une majorité de coalition. Dès la mi-septembre, le président arménien a lancé, des consultations pour préparer les principales forces politiques de son pays à soutenir l’accord, mais il a essuyé aussi de fortes critiques au sein de la diaspora et des manifestations d’hostilités non négligeables à Erevan même. En Turquie, l’AKP peut compter au parlement sur la majorité absolue des voix et il est probable que la ratification sera soutenue également par les députés kurdes du DTP. Toutefois, l’opposition va s’employer à mettre le premier ministre devant ses contradictions, en lui rappelant qu’il avait déclaré au printemps qu’il n’y aurait d’ouverture de la frontière que s’il y avait un règlement au Haut-Karabakh. Une exigence qui avait un temps perturbé la feuille de route établie par les deux pays en avril dernier. Plus généralement l’opposition va essayer d’accréditer l’idée que le gouvernement a cédé sur le Haut-Karabakh en endommageant gravement au passage les relations turco-azerbaïdjanaises, sans rien n’obtenir de concret en retour, en bref qu’il a tourné le dos, là comme dans son projet d’ouverture kurde, aux intérêts de la Turquie. Mais il est peu probable que ce genre d’argumentation parvienne à retourner l’opinion de l’Assemblée.

Ce que redoute, toutefois, un certain nombre d’observateurs, c’est la réédition pour le rapprochement turco-arménien du scénario de l’échec du plan Annan pour Chypre. En 2004, en effet, les Chypriotes grecs avaient finalement rejeté le plan de l’ex-secrétaire général des Nations Unies qui tentait d’apporter une solution à la question chypriote tandis que les Chypriotes turcs l’avaient au contraire accepté. Il est donc probable que les adversaires des protocoles signés avec l’Arménie, agiteront en Turquie, le spectre du plan Annan, pour montrer que l’esprit d’ouverture ne paie pas et qu’il vaut mieux s’en tenir aux bonnes vieilles certitudes nationalistes d’antan.

Il ne faut pas oublier, cependant, que le processus engagé samedi dispose de deux atouts importants. Au sein des opinions publiques des deux pays, tout d’abord, un soutien significatif à l’ouverture de la frontière et à l’établissement de relations diplomatiques a été observé au cours des dernières années (notamment par les sondages). Par ailleurs l’accord signé samedi a obtenu l’approbation presqu’unanime de la communauté internationale. Cela devrait aussi peser d’un certain poids dans la balance.
JM

dimanche 11 octobre 2009

Accord historique entre l’Arménie et la Turquie à Zurich.


Le 10 octobre 2009, vers 20 heures, à l’Université de Zurich, l’Arménie et la Turquie ont signé un accord historique, qui va leur permettre de normaliser leurs rapports, c’est-à-dire d’établir des relations diplomatiques et d’ouvrir la frontière qu’elles ont en commun. Ce sont les ministres des affaires étrangères des deux pays, Edouard Nalbandian (à gauche) et Ahmet Davutoğlu (à droite), qui ont paraphé les deux protocoles qui constituent le corps de cet accord, en présence de la conseillère fédérale helvétique, Micheline Calmy-Rey, de la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, des ministres français, russe et slovène des affaires étrangères, Bernard Kouchner, Sergueï Lavrov, Samuel Zbogar (ce dernier présidant actuellement le Comité des ministres du Conseil de l’Europe), et enfin du Haut Représentant de l’UE pour la politique extérieure, Javier Solana. Mais, jusqu’au bout le suspens sur l’issue positive du processus engagé aura été entretenu. Car, la signature des protocoles en question a été retardée de 3 heures, un désaccord étant intervenu sur le contenu du discours qu’Ahmet Davutoğlu devait prononcer, à l’issue de la cérémonie.

Les médias ont immédiatement largement salué l’événement. Rappelons qu’il trouve sa source dans la venue du président turc, Abdullah Gül, à Erevan, en septembre 2008, à l’invitation du président arménien, Serge Sarkissian, pour assister au match de football Arménie-Turquie comptant pour les éliminatoires de la Coupe du monde. Cette «diplomatie du football», fortement encouragée par la communauté internationale s’est traduite, en avril dernier, par l’adoption d’une feuille de route, dont on a craint un moment qu’elle ne puisse aboutir, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, ayant affirmé que la normalisation des relations entre Ankara et Erevan impliquait un règlement du conflit du Haut-Karabakh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Ce à quoi, le président Sarkissian avait répondu, pendant l’été, qu’il ne viendrait pas en Turquie, en octobre, prochain pour assister au match retour de la Coupe du monde, si l’ouverture de la frontière entre les deux pays n’était pas acquise auparavant.

Si les protocoles nécessaires à la normalisation des relations turco-arméniennes (rendus publics le 31 août dernier) ont pu être signés par les deux pays, c’est essentiellement parce que ces derniers ont accepté de disjoindre leurs consentements, de conditions préalables qu’ils s’étaient mutuellement opposés antérieurement. La Turquie liait la conclusion d’un accord avec l’Arménie à la résolution du conflit du Haut-Karabakh, elle a accepté que le règlement des deux différends soit découplé. L’Arménie, quant à elle a longtemps exigé du gouvernement turc une reconnaissance du génocide de 1915, elle a consenti à ce que ses différends historiques avec Ankara soient examinés par une commission d’experts.

Certains ont vu dans cette démarche diplomatique le succès du pragmatisme sur les positions de principe et, de fait, les deux pays sont l’objet de critiques. Le gouvernement turc doit affronter les reproches de l’Azerbaïdjan qui l’accuse d’avoir lâché un pays frère. Le ministère azerbaïdjanais des affaires étrangères vient d’ailleurs de condamner l’accord, en estimant de surcroît que «l’ouverture de la frontière entre la Turquie et l’Arménie remet en cause l’architecture de paix et de stabilité dans la région.» Quant au gouvernement arménien, il n’a pas été ménagé par la diaspora. C’est la raison pour laquelle, de part et d’autre, au cours des dernières semaines, on s’est employé à convaincre des vertus de cet accord. Ankara a maintenu un dialogue permanent avec Bakou et incité les pays du groupe de Minsk à favoriser le déblocage de la situation au Haut-Karabakh. Le président arménien, pour sa part, a effectué une tournée en France, aux États-Unis, au Liban et en Russie, pour rencontrer les organisations de la diaspora.

Pour entrer en vigueur, les deux protocoles doivent encore être ratifiés par les parlements des deux pays où les gouvernements affronteront leurs oppositions respectives. Mais, il semble que ces derniers disposent des majorités parlementaires nécessaires pour mener le processus à son terme.

L’Arménie et la Turquie attendent beaucoup de cet accord. Erevan espère qu’il va favoriser le désenclavement du pays et donc aider au développement économique de celui-ci. Ankara pense qu’il va améliorer sa position géopolitique et donc soutenir sa candidature à l’UE. S’ils ne règlent pas tous les problèmes, les protocoles signés samedi vont permettre à la stratégie engagée depuis un an de se poursuivre et surtout ouvrir une opportunité unique d’échange entre deux sociétés qui ont tant à se dire et à partager.
JM

samedi 10 octobre 2009

Visite en France du Président Abdullah Gül.


Le Président Abdullah Gül s'est rendu à Paris à l'occasion de la Saison de la Turquie en France. Le Chef de l’État turc est arrivé dans la capitale française, le 5 octobre au soir, pour faire le lendemain un discours à l'UNESCO et pour rencontrer, tout d’abord, le premier ministre, François Fillon, et la ministre de l’Économie, Christine Lagarde, qui revient d’Istanbul où elle se trouvait, au début de la semaine, pour participer au sommet FMI-Banque mondiale. Vendredi 9 octobre 2009, le Président turc a rencontré son homologue français pour un déjeuner de travail et pour inaugurer avec lui l'exposition «De Byzance à Istanbul : un port pour deux continents», qui est la manifestation phare de la Saison de la Turquie en France.

Lancée par le Président Chirac, la Saison en question est un legs plutôt gênant pour le Président Sarkozy, qui veut éviter qu’elle soit trop visible politiquement. Pour l’occasion, le Maire de Paris, Bertrand Delanoë, a cependant décidé que la tour Eiffel serait illuminée et parée aux couleurs nationales turques (photo). Contrairement à son prédécesseur, le président Sarkozy s'oppose, on le sait, à la candidature turque à l'Union européenne (UE), et dans un tel contexte, la visite du chef de l’État turc à Paris a donné lieu, tant côté français que côté turc, à un exercice de haute voltige diplomatique. Chacun, en effet, s’est employé à ne rien faire qui puisse mécontenter son vis-à-vis, tout en restant ferme sur ses positions.

Dans une interview donné au Figaro, juste avant son départ en France, le Président turc a néanmoins essayé de calmer les esprits, en envisageant de reporter à plus long terme l’intégration finale de son pays à l’UE, contrairement d’ailleurs à ce qu’a fait récemment Ahmet Davutoğlu, le ministre turc des affaires étrangères, qui, il y a une semaine à Bruxelles, avait affirmé haut et fort que la Turquie devait adhérer à l’UE «le plus rapidement possible». Parlant de l’adhésion de son pays, le Chef de l’Etat turc a déclaré notamment : «Le processus est difficile à court terme, mais il est bénéfique à long terme. Le jour où nous l’aurons achevé, la Turquie sera très différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Peut-être alors que cette Turquie surmontera les doutes des Français et d’autres. Ou peut-être les Turcs ne voudront-ils plus de l’Europe, peut-être préféreront-ils la voie choisie par la Norvège.»

Après son arrivée en France, tout en réaffirmant calmement la volonté turque d'entrer à l'UE, le Président Gül a plutôt mis l'accent sur l’atout stratégique que présente pour l’Europe l’adhésion de son pays. Insistant sur la convergence des intérêts turcs et européens sur le plan géopolitique, il a cherché à valoriser auprès de Paris, le «soft power» que serait désormais la Turquie et le rôle de médiateur qu’elle aurait acquis dans une région cruciale pour l'Europe.

Pour sa part, le côté français a redit son souhait de maintenir l’association «la plus étroite» entre la Turquie et l’UE, sans pour autant préciser ce qu’il mettait derrière ce souhait. De manière plus générale, le gouvernement français a essayé de minimiser les risques de propos équivoques aussi bien à l'adresse des Français (eux aussi majoritairement hostiles à la candidature turque), qu'à l'adresse des Turcs. Cette prudence explique que, comme a pu le dire le journal «Le Monde», «l’Elysée se soit contenté du service minimum pour accueillir du Président Gül». Ainsi le déjeuner de travail que ce dernier a partagé avec le Président Sarkozy n'a pas donné à un point de presse, ce qui est généralement le cas. Quant à l’important événement qu’a été l’ouverture de l'exposition «De Byzance à Istanbul», il faut néanmoins rappeler qu’il avait été initialement prévu pour le mois de mars, afin de lancer la saison turque en France, mais qu’il a été reporté (comme d’ailleurs le début de la Saison turque) pour ne pas intervenir au moment des dernières élections européennes. En outre, on a pu observer que lors de la visite du Président turc en France, tant le Président Sarkozy que les autres officiels français (François Fillon ou Christine Lagarde) ont préféré parler d’économie, afin d'éviter des sujets politiques prêtant plus à la polémique.

Dans ce domaine, quelques succès ont quand même été enregistrés. Le Président Sarkozy a proposé une coopération française dans le domaine nucléaire au moment où la coopération russo-turque la construction d’une première centrale ne paraît pas des plus fructueuses. Pour sa part, le Président Gül a invité les entreprises françaises à participer à la construction du gazoduc «Nabucco». On se souvient que ces dernières avaient été exclues du projet de gazoduc européen par la Turquie, en 2006, suite au vote par l’Assemblée nationale d’une proposition de loi pénalisant la négation du génocide arménien. Il faut dire que récemment EDF est entrée dans le consortium qui doit construire le gazoduc russo-italo-turc, «South Stream». Les questions économiques permettent le plus souvent de dépasser les différents politiques les plus résolus….
Johannes Bauer

vendredi 9 octobre 2009

Le paradoxe de l'électeur turc en Allemagne.


Comme nous le disions dans un précédent article (cf. notre édition du 2 octobre 2009), au cours de la dernière campagne électorale, la communauté turque en Allemagne a été courtisée comme jamais. Nous souhaitons ici poursuivre nos commentaires (cf. nos éditions du 25 septembre et du 2 octobre 2009) sur la place et les comportements politiques qui sont ceux de cette communauté, en partant d’un sondage qui a récemment indiqué quel parti politique allemand avait les faveurs des électeurs allemands d’origine turque. Réalisé avant les élections fédérales du 27 septembre dernier, par l’Institut «Data 4u», au sein de la communauté turque en Allemagne, c'est à dire dans le groupe des citoyens turcs résidant en Allemagne et celui des citoyens allemands issus de l'immigration turque, ce sondage a révélé que 55,5% des membres de la communauté turque voteraient pour le Parti Social-Démocrate (SPD), 23,3% pour les Verts, 10,1% pour l'Union chrétienne-démocrate (CDU/CSU), 9,4% pour la Gauche («Dei Linke») et 0,9% pour le parti libéral (FDP).

Le résultat de ce sondage est donc l’inverse du résultat réel et final des élections allemandes. En ce sens, il peut paraître surprenant. Le grand perdant de ces élections, le SPD, qui n'est même pas arrivé à rallier le quart des suffrages exprimés, obtient en effet le soutien d'une majorité absolue de la communauté turque. En revanche, le grand gagnant de ces mêmes élections, le FDP (qui, en 2009, a augmenté son score de 50% par rapport à 2005) ne parvient même pas réunir un pour cent d’opinion favorable, dans le sondage effectué. Par ailleurs, la faiblesse du «score turc» des chrétien-démocrates (17,2 points de moins que le résultat réel) et la force de celui des Verts (le double du résultat réel) doivent être aussi soulignées. En fait, de manière générale, il est étonnant de voir à quel point les habitants d'origine turque en l'Allemagne votent à gauche, alors même que beaucoup d’enquêtes montrent qu’ils ont plutôt des opinions conservatrices sur nombre de sujet fondamentaux.

A vrai dire le constat du paradoxe de ce sondage est d’abord frustrant pour la CDU/CSU. Car, en fait, au sein de l'Union chrétienne-démocrate, on pense que la référence religieuse dans le sigle même du parti devrait le rendre attrayant pour les électeurs musulmans, souvent sensibles à l’existence de relations apaisées entre les cultes et l’Etat, et plutôt rassurés par les références à des valeurs traditionnelles. Pourtant, la CDU/CSU de toute évidence n'arrive pas à capitaliser, en terme de suffrages, l'atout dont elle croit pouvoir disposer en l’occurrence. Elle a donc «besoin de se rattraper», comme le disait récemment son secrétaire général, Roland Pofalla.

L'analyse de la couverture de la campagne électorale par les médias turcs en Allemagne peut permettre de mieux comprendre l’origine des problèmes que rencontrent les chrétiens-démocrates. Loin des sujets que l’on retrouve généralement dans les grands médias traditionnels et autour desquelles se forment les clivages politiques droite/gauche en Allemagne, on trouve fréquemment, dans la presse turcophone allemande, des questions pratiquement ignorées par la société majoritaire. Pour ne citer qu’un exemple, l’«Optionsmodell» donne lieu à des débats passionnés dans les journaux turcs. Rappelons qu’au terme de cette règlementation, un enfant d’immigrés venant d’un pays extérieur à l’Union européenne (UE) ne peut garder la double nationalité que jusqu'à son 18ème anniversaire. Au-delà, il doit choisir entre la nationalité allemande et celle de ses parents. Dans la communauté turque, cette obligation est souvent perçue comme un conflit de loyauté assez lourd, voire comme un obstacle inutile et cruel dressé par la société majoritaire sur le chemin de l’intégration de la communauté turque. La plupart des Allemands de souche, par contre, ignorent même qu’une telle règlementation existe. Le SPD et les Verts souhaitent abolir l’ «Optionsmodell», en légalisant la double nationalité, et ils ne cessent de défendre cette position dans les médias de langue turque en Allemagne. Face à un tel positionnement, l’Union chrétienne-démocrate n’a pas d’autre choix que de missionner à la sauvette ses quelques parlementaires d’origine turque (issus au demeurant de parlements régionaux) pour leur faire expliquer dans les médias turcophones que ce n’est pas par méchanceté qu’elle soutient l’ «Optionsmodell» et que, comme a pu le dire Bülent Arslan, président du forum turc-allemand de la CDU, «il est bien naturel d’adopter la nationalité du pays dans lequel on vit.»

Mais bien d'autres sujets encore éloignent la CDU/CSU de l'électorat d'origine turque, comme par exemple l'adhésion de la Turquie àl’UE, le règlement du regroupement familial, ou la lutte contre le terrorisme islamiste (qui amène notamment un contrôle régulier sur les mosquées). Là aussi, les partis de gauche prennent des positions favorables aux intérêts de la communauté turque, tandis que l’Union chrétienne-démocrate adopte le plus souvent le point de vue opposé. Ainsi, tout en étant au fond, dans ses valeurs, plus proche de la mentalité de beaucoup d'immigrés turcs, la CDU/CSU ne cesse de les indisposer à son égard, par les options qu’elle adopte sur toute une série de questions très concrètes.

Le nombre et le profil des candidats au Bundestag d'origine turque a été un autre thème récurent de la couverture de la campagne électorale par les médias turcophones. Les biographies et les positions politiques des six candidats ayant de réelles chances d'entrer au Bundestag ont souvent été présentées par la presse allemande turcophone, qui n’a pas hésité non plus à critiquer fortement le fait que la plupart des 33 candidats d'origine turque en lice n'avait reçu en réalité que des positions sur les listes ou des circonscriptions électorales peu prometteuses. L’intérêt réel que la communauté turque manifeste pour avoir des représentants au parlement issus de son milieu contribue donc également à expliquer l'échec de la CDU/CSU dans ce groupe et le succès des Verts. Les chrétiens démocrates ne comptent, en effet, aucun parlementaire fédéral d'origine turque. Les Verts, par contre, ont deux des cinq parlementaires d'origine turque au nouveau Bundestag et disposent surtout d’un co-président charismatique en la personne de Cem Özdemir (cf. notre édition du 17 novembre 2008). Ainsi, ils favorisent l’existence de vecteurs d’identification affective dont la communauté turque dans la République fédérale a besoin pour trouver sa place dans la vie politique allemande.

Symbole de ralliement important, Cem Özdemir fait également avancer l'orientation «pro-turque» du parti Vert. Ainsi, il a affirmé, lors d'une interview donnée récemment à Zaman, que les Verts «n'entreraient pas dans une coalition comprenant des partis qui refusent l'adhésion de la Turquie à l'UE». Il s’est révélé, par ailleurs, être un acteur politique de premier plan, lors du Congrès du Parti Vert, le 10 mai 2009, quand il a nommé l'écrivain turc Yaşar Kemal «Président d'honneur du mouvement vert global», alors même qu'un tel mouvement n’est que formel et que le leader vert allemand d’origine turque n’avait aucune compétence véritable pour procéder à une telle nomination.

Grâce à son personnel d'origine turc et à sa prise de position déterminée en faveur de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, le parti Vert est ainsi parvenu à devenir la deuxième force politique au sein de «l’électorat turc» en Allemagne, et ceci bien qu'on puisse penser qu'il est probablement le parti allemand dont les valeurs profondes sont les plus éloignées de celles de ce groupe. Post-moderne, mettant l'accent sur des valeurs d'épanouissement personnel plutôt que sur des valeurs traditionnelles, préoccupé par l'environnement plus que par l’emploi, le militant vert type peut paraître, à bien des égards, assez différent de l'allemand turc type, ouvrier et originaire d’Anatolie.

Il semble peu probable que ce paradoxe de l'électeur d'origine turc conservateur, mais votant plutôt à gauche, soit appelé à évoluer dans un avenir proche. La CDU/CSU ne peut abandonner ses positions à l’égard de la double nationalité ou de l'adhésion de la Turquie à l'UE, par exemple ; car elle risquerait de perdre l’appui de son aile la plus à droite. Or, tant qu’elle maintiendra de telles positions sur ces sujets concrets, elle se privera du soutien potentiel d'une grande partie de l'électorat d'origine turque. Pourtant, l'Union chrétienne-démocrate peut sans doute espérer arriver à rattraper un peu de son retard. En évitant les campagnes électorales qui instrumentalisent la xénophobie (comme cela fut le cas, en 1999, avec une campagne de signatures contre la double nationalité menée juste avant les élections régionales, dans le Hesse) ou en réussissant à avoir quelques parlementaires ou fonctionnaires d'origine turque, elle peut réussir peut-être à ravir une partie de l'électorat d'origine turque aux partis de gauche. Il y a là un enjeu qui est important pour elle, car le nombre de citoyens d'origine turque en âge de voter ne cesse d’augmenter. On comprend dès lors pourquoi Angela Merkel a pu dire à la communauté turque lors des dernière élection : « Size muhtacız » (« Nous avons besoin de vous »), et cela aussi bien en tant que chancelière qu'en tant que leader de la CDU.
Johannes Bauer

* Photo: Le leader du SPD, Frank-Walter Steinmeier, participant à un iftar dans une famille turque d'Allemagne, pendant la dernière campagne électorale.

jeudi 8 octobre 2009

Le CHP nuance sa position sur l’ouverture kurde du gouvernement.


Lors d’une réunion de son parti, le 7 octobre 2009, le leader du CHP, Deniz Baykal a fait savoir qu’il pourrait apporter son soutien à l’ouverture kurde du gouvernement, et ce, à condition, qu’un certain nombre de lignes rouges ne soient pas franchies. Ces lignes rouges concerneraient le maintien de la langue turque comme langue exclusive d’enseignement, l’assurance qu’aucune réforme ne portera atteinte à l’Etat unitaire, et l’engagement de ne pas amnistier le leader du PKK, Abdullah Öcalan.

Le CHP n’a cessé de critiquer l’initiative kurde du gouvernement depuis qu’elle a été lancée, au mois de juillet, par le premier ministre (notre édition du 13 août 2009). Toutefois, une modération de ce rejet a été évoquée à plusieurs reprises au cours des dernières semaines. On a souvent rappelé que, dans les années 90, le CHP avait lui aussi tenté de s’attaquer au problème kurde, notamment en accueillant des députés kurdes sur ses listes, et l’on a également observé qu’en tout état de cause, son opposition actuelle au projet gouvernemental ne semblait pas aussi radicale que celle des nationalistes du MHP.

Pourtant, il faut sans doute rechercher les causes de ce changement de position du parti kémaliste dans le contexte politique ambiant. En premier lieu, l’opposition parfois farouche manifestée par Deniz Baykal au projet du gouvernement est loin d’avoir fait l’unanimité au sein de ses troupes. Plusieurs voix dissonantes se sont élevées depuis un certain temps, notamment celle du responsable du parti à Istanbul, Gürsel Tekin, ou celle du maire d’Izmir, Azız Kocaoğlu. Des sondages ont montré que l’électorat du CHP était plutôt favorable au plan kurde du gouvernement. Et, pour couronner le tout, le petit parti de gauche DSP, allié au CHP lors des dernières élections, a apporté son soutien à l’ouverture kurde.

En deuxième lieu, l’armée qui avait accueilli l’initiative du gouvernement par un silence que beaucoup d’observateurs ont analysé comme un accord tacite, a confirmé son attitude, la semaine dernière, en assistant au discours de rentrée parlementaire que le Président de la République, Abdullah Gül, a largement consacré à la question kurde (cf. notre édition du 3 octobre 2009). L’état major boudait le parlement depuis 2007, notamment en raison de la présence en son sein, du groupe parlementaire kurde du DTP, qui est le quatrième par ordre d’importance numérique avec 20 députés. Par ailleurs, le CHP s’est à plusieurs reprises montré plus radical que l’armée sur la question kurde pour des raisons généralement tactiques. Il avait notamment engagé une virulente polémique avec le chef d’état major, au moment de la fin de l’intervention militaire de février 2008, accusant les militaires d’avoir écourté leur incursion en Irak du nord pour satisfaire une exigence américaine (cf. notre édition du 13 mars 2008). Si on ajoute donc aux doutes qui s’expriment au sein du parti, la position modérée de l’armée, on comprend que la direction du CHP semble aujourd’hui menacée d’isolement.

Mais, en troisième lieu, il faut voir que cet isolement ne concerne pas que le leader du CHP, mais l’image même de sa formation politique. Recep Tayyip Erdoğan l’a bien compris d’ailleurs en taclant durement le CHP dans ses dernières interventions publiques, et en en faisant le responsable des principaux blocages que connaît encore la société turque, alors qu’il se posait en chantre de la diversité et du changement (cf. notre édition du 6 octobre 2009). Au moment, où la Commission européenne s’apprête à rendre son rapport sur les progrès de la candidature turque, cela a son importance, car tandis que le gouvernement peut aujourd’hui se targuer d’avoir repris les réformes en s’attaquant à de vrais problèmes, le CHP risque d’apparaître de plus en plus, aux yeux des Européens, comme l’empêcheur de tourner en rond de la politique turque. Il ne faut pas oublier, de surcroît, que le parti kémaliste n’a pas ménagé ses critiques à l’égard d’un autre processus d’ouverture, largement salué en Europe et sur la scène internationale : l’accord avec l’Arménie, qui doit permettre prochainement une normalisation des relations entre Ankara et Erevan, et une ouverture de leur frontière commune (cf. nos éditions du 1 et 3 septembre 2009). Dossiers arménien et kurde, il y a là deux problèmes de fond qui, certes, ne sont pas encore résolus. Mais nul ne saurait nier qu’une dynamique politique nouvelle est apparue dans les deux cas, et qu’en refusant de l’admettre, le parti de Deniz Baykal tend à se marginaliser, en se retrouvant de plus en aligné sur les positions extrêmes des nationalistes du MHP.

Cette évolution de la position du CHP, si elle se confirme, est particulièrement importante pour l’avenir de l’initiative kurde du gouvernement, car elle est susceptible de débloquer la situation sur le plan juridique, et de permettre d’aller plus loin dans les réformes. En effet, si le CHP soutient l’ouverture, le gouvernement pourra facilement réviser la Constitution, en proposant des mesures concernant en particulier la définition de la citoyenneté. Or, plus le projet du gouvernement apparaîtra comme consistant, plus il a des chances d’être pris au sérieux par le DTP et plus généralement par l’opinion publique kurde. Deniz Baykal a d’ailleurs laissé entrevoir cette perspective de révision constitutionnelle, en annonçant d’emblée qu’il pourrait accepter l’amendement des articles 14 et 83 de la Constitution, ce qui mettrait à l’abri les députés kurdes, inculpés sur la base de ces dispositions, du risque d’être amenés de force dans un tribunal (cf. notre édition du 4 octobre 2009)… une perspective qui ne réjouit actuellement personne en Turquie, à l’exception peut-être des membres du MHP.

Au moment où Recep Tayyip Erdoğan surfe sur la vague déferlante provoquée par ses initiatives kurde et arménienne, le leader du CHP, qui a été sévèrement chapitré, ces jours-ci, par certains ténors de son parti, semble avoir enfin compris qu’il doit bouger à son tour. Il était temps !
JM

mercredi 7 octobre 2009

La victoire du PASOK en Grèce a été plutôt bien accueillie en Turquie


Les élections grecques anticipées, qui ont vu la nette victoire du PASOK de Georges Papandréou (sur la photo à gauche) sur la Nea Demokratia de Costas Caramanlis (sur la photo à droite), ne devraient pas avoir de conséquences importantes pour les relations entre Athènes et Ankara et, notamment, pour la candidature turque à l'Union européenne.

Certes, les relations avec la Turquie ont été l’un des sujets âprement débattus de la campagne électorale écoulée, George Papandréou allant même jusqu’à accuser le premier ministre sortant, lors d’un débat télévisé, d'être «trop lâche» avec Ankara. Le leader socialiste grec s’est également fait remarquer, au cours des dernières semaines, en promettant de se montrer plus ferme que son adversaire, à l’égard des intrusions d’avions de combat turcs dans un espace aérien au demeurant disputé et incertain. D'autres dossiers sur lesquelles la Turquie et la Grèce s’opposent ont été aussi sur la sellette à l’occasion de ces élections, notamment l’immigration clandestine, la réouverture du séminaire orthodoxe d’Halki à Istanbul, et, bien sûr, la question chypriote. Sur cet ultime différend majeur, Georges Papandréou ne s’est pas fondamentalement démarqué de la position constante qui est celle d’Athènes depuis 1974, et qui considère que le problème de Chypre est avant tout celui d'une invasion et d'une occupation turque. Mais, au plus fort de la campagne électorale, le leader du PASOK a quand même surpris en évoquant l’hypothèse d'un véto grec à l'adhésion de la Turquie, si la question chypriote demeurait sans solution satisfaisante (cf. notre édition du 18 septembre 2009).

En dépit de ces propos un peu vifs de campagne, on peut penser que les relations turco-grecques ne souffriront pas du changement de gouvernement issu de ces dernières élections. La presse et les observateurs turcs sont même plutôt optimistes à cet égard. Il faut dire que Georges Papandréou jouit d’une réputation favorable en Turquie. Ministre des affaires étrangères, entre 1999 et 2004, il a été l’un des principaux artisans du rapprochement gréco-turc spectaculaire, mieux connu désormais sous le nom de «diplomatie des tremblements de terre», parce que cette nouvelle ère diplomatique s’est ouverte à la suite de la coopération mutuelle engagée par les deux pays pour faire face à des séismes qui les avaient alors durement frappés. Les rapports chaleureux de Georges Papandréou avec son homologue turc, İsmail Cem, ont à l’époque marqué l’opinion en Turquie. Ils avaient même rappelé à certains commentateurs le fameux tandem formé par Gustav Stresemann et Aristide Briand dans l’entre-deux-guerres. En janvier 2007, le leader du PASOK, très ému, était venu d’ailleurs assister aux funérailles de son ami turc, à la mosquée de Teşvikiye, à Istanbul. Un nouveau geste remarqué et apprécié en Turquie.

Pour se faire une idée claire quant à la position du nouveau gouvernement grec sur la candidature turque à l’UE, il faudra sans doute attendre le sommet européen de décembre prochain, qui doit évaluer les progrès de la Turquie et se prononcer sur la question chypriote. Toutefois, l'intérêt vif que Georges Papandréou a toujours manifesté à l’égard d’une amélioration des relations entre son pays et la Turquie, donne dès maintenant des raisons d'espérer que son arrivée à la tête du gouvernement grec, ne verra pas seulement la poursuite de la bonne entente qui existe depuis 10 ans, mais aussi une réelle avancée permettant la résolution des différends de fond qui demeurent entre les deux pays.
Johannes Bauer

mardi 6 octobre 2009

L’AKP, le DTP et l’ouverture démocratique


L’AKP et le DTP ont donc tenu leurs congrès au cours du dernier week-end, une coïncidence sans doute, mais qui reflète peut-être aussi la situation de concurrence et de rivalité que l’initiative kurde gouvernementale peut générer entre les deux partis.

Dans le discours qu’il a prononcé le 3 octobre 2009, Recep Tayyip Erdoğan a souhaité, en effet, dédier le congrès de son parti au processus d’ouverture démocratique que son gouvernement a lancé pour résoudre la question kurde. Au travers de cette grand messe militante, dont le mot d’ordre était « Tous ensemble pour la Turquie ! », le premier ministre s’est posé aussi en rassembleur de la diversité turque, invoquant notamment une série d’intellectuels et de religieux célèbres, du poète communiste Nâzım Hikmet au chanteur turco-kurde Ahmet Kaya, en passant entre autres par Es’ad Coşan, Yunus Emre ou Haci Bektaş…. «Vous pouvez être ou non d’accord avec leurs idées, mais sans eux vous vous privez de ce qui est l’esprit de la Turquie», a expliqué le leader du parti majoritaire. Enfin, alors même qu’il s’apprête à dévoiler les mesures qui vont matérialiser son initiative kurde et qu’il attend le rapport annuel d’évaluation de la Commission européenne, le chef du gouvernement turc a voulu montrer que son parti a définitivement renoué avec une dynamique des réformes qu’on lui a souvent reproché d’avoir délaissée, depuis que son pays a ouvert des négociations d’adhésion avec l’UE.

Se tenant le lendemain, le congrès du DTP a permis d’entendre son leader énoncer un certain nombre de conditions pour accorder son plein soutien à cette ouverture gouvernementale. Ahmet Türk souhaite notamment, non seulement que le gouvernement propose des réformes constitutionnelles, mais aussi qu’il intègre le PKK dans le processus qu’il a ouvert, en particulier, Abdullah Öcalan, le leader de la formation kurde rebelle qui purge une peine de prisons à vie sur l’île d’Imralı, près d’Istanbul. Des mots d’ordre favorables au PKK ont même été scandés pendant ce Congrès. On sait pourtant que le gouvernement s’est toujours refusé jusqu’à présent à considérer le PKK comme un possible interlocuteur dans le processus d’ouverture qu’il a engagé. Quant au lancement de réformes constitutionnelles, on se souvient qu’il est fortement hypothéqué par l’hostilité que les deux principaux partis d’opposition, le CHP et le MHP, ont manifesté à l’égard du projet du gouvernement. Pour réformer la Constitution, le gouvernement a besoin d’une majorité des deux tiers, soit 367 députés. Or, l’addition des sièges détenus par l’AKP et de ceux détenus par le DTP ne permet d’arriver qu’à un total de 359 voix. De surcroît, même si une réforme était adoptée grâce à l’appui de parlementaires indépendants ou dissidents, elle devrait encore probablement passer sous les fourches caudines de la Cour constitutionnelle, un exercice qui s’est révélé redoutable par le passé. La seule révision constitutionnelle adoptée par le parlement, au cours de la présente législature, celle tendant à lever l’interdiction du voile dans les universités, qui avait été soutenue en 2008 par l’AKP et le DTP, avait finalement été annulée par la Cour constitutionnelle. C’est la raison pour laquelle le parti majoritaire en a appelé, à plusieurs reprises, au consensus, mais les formations d’opposition ont jusqu’à présent farouchement rejeté la main tendu du gouvernement en allant même jusqu’à l’accuser de trahison.

Recep Tayyip Erdoğan entend bien montrer en l’occurrence que cette attitude négative constitue en Turquie le principal frein aux réformes qui sont nécessaires pour permettre l’entrée de la Turquie dans l’UE. Il a notamment vigoureusement dénoncé le fait que les députés du CHP soient restés assis lors du discours de rentrée parlementaire que Président Gül a consacré pour l’essentiel à l’ouverture kurde, le 1er octobre, au parlement. Mais il n’est pas interdit de penser qu’au travers de son ouverture démocratique, l’AKP est également reparti à la conquête de l’électorat kurde, ce qui est bien sûr susceptible de relancer aussi une rivalité latente entre le parti gouvernemental et le DTP.

Après le bon score réalisé par le parti majoritaire dans les départements kurdes du sud-est, lors des élections législatives de 2007, AKP et DTP s’étaient livré une lutte sans merci, lors des dernières élections municipales de mars 2009, le parti kurde menant en particulier une campagne particulièrement politique et identitaire afin d’endiguer les velléités d’expansion «soft» du parti de Recep Tayyip Erdoğan qui s’employait alors à séduire les populations kurdes en mettant en avant ses capacités de gestionnaire.

Bien que le DTP soit sorti vainqueur de cette ultime confrontation en parvenant à conserver ses places fortes et à étendre son audience, l’ouverture démocratique de l’AKP, l’amène aujourd’hui à revoir sa stratégie. D’abord, le projet gouvernemental le conduit à se repositionner vis-à-vis du PKK, un exercice difficile puisqu’il ne s’est jamais clairement démarqué de l’organisation rebelle d’Abdullah Öcalan. Ensuite, le processus lancé par le gouvernement a créé une dynamique politique que le DTP ne peut pas ignorer parce qu’elle est susceptible de séduire un certain nombre de Kurdes lassés par les violences et la situation de guerre civile larvée dans laquelle se trouve encore plongée le sud-est du pays. Dès lors, la formation kurde se retrouve dans une position médiane, avec tout ce qu’elle peut avoir d’inconfortable, risquant soit d’être accusée de bloquer l’initiative gouvernementale, si elle se montre trop exigeante, soit d’être suspectée de brader la cause kurde, si elle fait preuve de trop de pragmatisme et accepte facilement le projet gouvernemental. On comprend ainsi qu’Ahmet Türk ait placé haut le niveau ses exigences, lors du congrès du DTP, pour pouvoir négocier en position de force lorsqu’il connaîtra enfin les propositions concrètes du gouvernement.
JM

lundi 5 octobre 2009

La candidature de la Turquie à l’UE et les dernières consultations électorales européennes.


Approbation du Traité de Lisbonne par une large majorité d’Irlandais le 3 octobre, victoire d’Angela Merkel, en Allemagne, aux élections du 27 septembre, et du PASOK, en Grèce, aux élections législatives du 4 octobre… Au moment même où Ankara attend le traditionnel rapport annuel d’évaluation de la Commission européenne, on peut se demander quelles conséquences peuvent avoir sur la candidature de la Turquie à l’UE ces événements électoraux qui ont fait la une de l’actualité européenne, au cours des 15 derniers jours.

Le oui irlandais ne peut qu’être bien accueilli en Turquie où il est considéré abusivement comme un quitus donné à de nouveaux élargissements. Ankara redoutait, en effet, qu’une réponse irlandaise négative sonne le glas du Traité de Lisbonne et ouvre la voie à une Europe en crise, recentrée sur le noyau dur des pays fondateurs et dominée plus que jamais par le couple franco-allemand. La large approbation du traité par les Irlandais, qui doit conduire à sa ratification (si toutefois il passe sans encombre les obstacles polonais et tchèque qui subsistent), ne peut que renforcer les instances européennes qui ont en charge la candidature de la Turquie. Le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu (photo), et le ministre-négociateur en chef européen, Egemen Bağış se sont largement exprimés en ce sens, lors de la visite qu’ils ont effectuée à Bruxelles, le 2 octobre dernier, et au cours de laquelle ils ont rencontré le président de la Commission José Manuel Durao Barroso. À ses interlocuteurs européens, le chef de la diplomatie turque a vanté, une fois de plus, la «profondeur stratégique» acquise par la Turquie, qui au cours des dernières semaines n’a pas ménagé ses efforts pour jouer un rôle de médiateur, propre à faciliter la résolution des conflits dans le Caucase et au Moyen-Orient. Pour l’Europe issue du Traité de Lisbonne, qui est sensée avoir une politique étrangère plus active, il sera important de pouvoir compter sur l’appui d’une puissance régionale stabilisatrice telle que la Turquie, ont fait valoir les négociateurs turcs à leurs partenaires bruxellois. On sait que la diplomatie turque tend de plus en plus à faire de cette nouvelle carte stratégique, un atout pour sa candidature à l’UE.

Moins réjouissants pour la Turquie sont cependant les résultats des élections allemandes et grecques. En ouvrant la voie à un gouvernement allemand plus conservateur, qui met un terme au régime de la grande coalition, où les sociaux-démocrates avaient, depuis 2005, modéré les ardeurs turco-sceptiques d’Angela-Merkel, les élections fédérales du 27 septembre sont un événement inquiétant pour la candidature d’Ankara. Pourtant, eu égard à l’importance croissante de l’électorat turc allemand et à la nécessité de maintenir certains équilibres européens, il est peu probable que l’attitude allemande à l’égard de la candidature turque se rigidifie à l’extrême.

Quant aux résultats des élections grecques, leurs implications pour les relations turco-européennes sont bien sûr plus complexes en raison du problème chypriote. Le PASOK a lancé une série de mises en garde, pendant la campagne électorale, annonçant même son intention de bloquer sa candidature turque si les négociations en cours à Chypre ne débouchaient pas sur un résultat rapide. Ahmet Davutoğlu a riposté, dès le 2 octobre à Bruxelles, en accusant les Chypriotes grecs de faire traîner les négociations en longueur et de n’être pas assez constructifs. Dans ces conditions, il a estimé qu’on ne pouvait pas forcer la Turquie à reconnaître la République de Chypre, faisant allusion à la demande qu’a formulée depuis 2006 l’Union Européenne pour que la Turquie d’ouvre ses ports et aéroports à Nicosie, avant la fin de l’année 2009. Pourtant même si la victoire du PASOK se confirme, il est peu probable que l’on s’oriente vers une crise entre Bruxelles et Ankara, à propos de Chypre. L’Union Européenne est, semble-t-il décidée à donner sa chance à la négociation sur ce dossier, et le PASOK, dont le leader Georges Papandréou a été l’un des initiateur de la «politique des tremblements de terre», en 1999, alors qu’il était ministre des affaires étrangères, saura probablement oublier ses propos de campagne pour passer à un langage gouvernemental plus diplomatique dans les prochaines semaines. Pour sa part, Ahmet Davutoğlu, le 2 octobre, à Bruxelles, sans nier les problèmes qui subsistaient avec la Grèce, a néanmoins insisté sur le fait qu’à la différence de ce qui se passait dans les années 90, ils étaient envisagés dans un esprit constructif, loin de toute velléité d’escalade. Une manière habile de reconnaître malgré tout que le règlement des principaux dossiers qui contrarient les relations entre les deux pays, n’a pas beaucoup avancé…
JM