jeudi 18 juin 2009

Mehmet Ali Talat appelle à une accélération du processus de négociations à Chypre.


Les négociations sur la réunification de Chypre s’éternisent. L’enthousiasme qui avait suivi, en février 2008, l’élection de Dimitri Christofias et qui avait vu, en avril 2008, l’ouverture du check-point de Ledra Street (l’une des principales artères commerçantes de Nicosie fermée après les affrontements intercommunautaires de 1964 et l’intervention militaire turque de 1974, cf. photo) est indiscutablement retombé.

Depuis septembre 2008, les négociations menées entre les deux communautés sont passées par des hauts et des bas. Certes, elles s’étaient ouvertes dans un climat chaleureux, amplifié par les liens personnels existants entre les deux présidents. Dimitri Chritofias et Mehmet Ali Talat se connaissent en effet de longue date, pour avoir dans leur jeunesse milité ensemble au parti communiste chypriote. Beaucoup d’observateurs avaient aussi fondé leurs espoirs dans la procédure choisie pour mener ces négociations. Celle-ci privilégie les contacts directs entre les responsables des deux communautés et s’appuie sur des instances (groupes de travail et comités techniques) sensées s’attaquer aux problèmes de fond qui subsistent. Mais, alors que l’on a à plusieurs reprises annoncé l’imminence d’un règlement, ce dernier se fait attendre… Les Grecs ont accepté une solution fédérale, mais celle-ci reste trop centralisatrice aux yeux des Turcs qui, minoritaires, défendent pied-à-pied une autonomie qui est considérée par les Grecs comme une solution confédérale déguisée, maintenant deux entités politiques chypriotes.

Or la lenteur à faire aboutir ces négociations rend leur issue de plus en plus incertaine. En premier lieu, cette situation ouvre la voie à la survenance d’incidents prompts à s’envenimer. On se souvient de l’émotion provoquée par les révélations de l’acteur turc Attila Olgaç, qui sur une chaîne de télévision, en janvier 2009, avait avoué avoir tué une dizaine de prisonniers grecs pendant de l’intervention de 1974. En second lieu, il faut aussi compter avec les alternances politiques possibles. Si côté grec, Christofias, qui vient d’être élu, a de la marge, côté turc, en revanche Mehmet Ali Talat arrive au bout de son mandat, des élections présidentielles devant avoir lieu l’an prochain en République turque de Chypre du nord. Or, les élections législatives qui y ont vu, en avril dernier, la victoire du parti de l’unité nationale fondé par Rauf Denktas et rival des partisans de Mehmet Ali Talat, laisse fort mal augurer du prochain rendez-vous électoral présidentiel. C’est ce qui a amené le président chypriote turc sortant à réitérer récemment son appel en vue d’une solution rapide ; un appel qui a régulièrement été repris, au cours des dernières mois, par plusieurs responsables turcs en particulier le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan et les ancien et nouveau ministres des affaires étrangères, Ali Babacan et Ahmet Davutoğlu.

Il faut dire que le règlement de la question chypriote revêt une importance capitale pour l’avenir des négociations de la Turquie avec l’Union Européenne. En effet, à la suite de l’échec du plan Annan en 2004, Ankara a refusé d’appliquer l’Accord d’Union Douanière à la République de Chypre devenue membre de l’UE, et en particulier d’ouvrir ses ports et aéroports aux navires et aéronefs chypriotes grecs. Ce refus, qui avait déjà failli faire échouer l’ouverture des négociations entre Ankara et Bruxelles avant 2005, a été sanctionné, en 2006, par l’Union européenne qui a gelé 8 chapitres de ces négociations et lancé un ultimatum à la Turquie pour que cette situation soit résolue avant la fin de l’année 2009. Et l’on voit mal comment elle pourrait l’être, sans un règlement de la question chypriote. Dès lors, on comprend que ce règlement est aussi important pour l’avenir des relations turco-européennes.

Mais il est aussi politiquement important pour le gouvernement de l’AKP car si les négociations devaient échouer et conduire à une victoire des adversaires de Mehmet Ali Talat, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan se retrouverait à devoir composers à Chypre du nord, avec un gouvernement nationaliste ayant des liens étroits avec l’establishment politico-militaire et susceptible de perturber dans le jeu politique national. Les noms de Rauf Denktaş et de son premier ministre, Derviş Eroğlu, n’ont-ils pas été cités par le deuxième acte d’accusation de l’affaire « Ergenekon », rendu public le 8 avril dernier. L’intérêt du gouvernement turc pour une solution à Chypre n’est donc pas seulement européen mais revêt régalement des aspects politiques intérieurs évidents. Mais cela conduira-t-il pour autant la partie turque à des concessions décisives dans les prochaines semaines?
JM

mercredi 17 juin 2009

L’affaire du plan révélé par «Taraf» accroît la pression du pouvoir civil sur l’armée.


Il semble bien que la révélation par le quotidien « Taraf », dans son édition du vendredi 12 juin 2009, d’un plan visant à discréditer le gouvernement et le mouvement de Fetullah Gülen, marque une nouvelle étape dans la transition politique que connaît la Turquie, depuis deux ans. Lors de la réunion de son groupe parlementaire, le 16 juin 2009, Deniz Baykal, a déclaré qu’il n’y avait que 3 solutions : ou bien le chef d’état major a demandé ce plan, ou bien ce plan a été réalisé au sein de l’état major sans l’aval du chef d’état major, ou bien ce plan est un faux. Et, rappelant que le chef d’état major avait démenti la commande d’un tel plan, le leader kémaliste a essayé de se rassurer en estimant que les deux dernières hypothèses étaient les plus vraisemblables. Mais même s’il s’avère le plan en question n’est que l’initiative d’un subalterne, il montrera que l’armée abrite des individus ou des groupes potentiellement putschistes ou en tout cas fortement enclins à s’immiscer dans les affaires politiques du pays. Quant au chef d’état major, il peut certes protester de sa bonne foi, cette affaire n’en indiquera pas moins qu’il tient mal ses troupes et qu’en fin de compte l’armée est une institution trop sérieuse pour qu’on en laisse la gestion aux seuls militaires. Ainsi les thèses qu’il a récemment développées, lors de son discours annuel devant l’académie militaire (le 14 avril 2009), selon lesquelles le gouvernement, tout en ayant le dernier mot, doit tenir compte des recommandations de l’armée, subiront un cinglant démenti, comme d’ailleurs les attaques qu’il avait proférées à cette occasion contre les confréries (accusées de diffamer l’institution militaire), puisqu’en l’occurrence la plus célèbre d’entre elles se retrouve aujourd’hui dans la position de la victime.

En réalité, toute cette affaire contribue à accroître la pression du pouvoir civil sur l’autorité militaire. Le phénomène s’est immédiatement confirmé, le 16 juin 2009, avec la rencontre exceptionnelle du chef d’état major et du premier ministre (véritable convocation du premier par le second, en réalité) et la plainte déposé en justice par les dirigeants de l’AKP peu après. La tentative de la justice militaire pour enrayer le processus en interdisant aux médias de se saisir de l’affaire n’a donc pas fait long feu et personne ne discute désormais la nécessité de faire la lumière sur l’authenticité de ce plan et son origine. Tout cela amènera dans les prochaines semaines, la justice, les médias mais aussi les instances politiques (gouvernement, parlement) à entrer dans le fonctionnement de l’autorité militaire et notamment à poser le problème de la relation de celle-ci avec le pouvoir politique. Ainsi, après la mise en accusation pénale d’un certain nombre de militaires à la retraite et en activité dans le cadre de l’affaire «Ergenekon», l’affaire du plan risque de conduire à la mise en cause du rôle actif que l’armée turque s’est octroyée de longue date dans le système politique turc.

Sur le plan politique, ce qui frappe également, c’est que cette affaire montre qu’après son demi-succès aux élections municipales et les critiques qu’il avait essuyées au moment du décès de Türkan Saylan, l’AKP est repassé à l’offensive. Lors de la réunion de son groupe parlementaire, le 16 juin 2009, Recep Tayyip Erdoğan a déclaré : « Même si les autres partis ne prennent pas de position claire, c’est le devoir de l’AKP de défendre la démocratie », avant de poursuivre : « L’AKP remplira son rôle sans hésitation comme il l’a toujours fait par le passé. » Ainsi l’affaire du plan permet à l’AKP et à son leader de se poser en garant de la démocratie, alors même que l’opposition, en particulier le CHP, se retrouve sur dans une position défensive. Deniz Baykal n’a pas osé exclure l’authenticité du document et l’implication de responsables militaires dans cette affaire. Plusieurs membres du CHP ont même dénoncé les menaces qu’un tel plan constituerait pour la démocratie, s’il s’avérait authentique.

L’armée aura donc bien du mal à défendre les prérogatives atypiques dont elle jouit encore dans le système turc. Quant à l’opposition, elle risque de se retrouver au pied du mur, sommée de prendre position en faveur de la démocratie ou de sombrer corps et bien avec les tenants d’un ordre ancien.
JM

mardi 16 juin 2009

Nouvelles tensions entre le gouvernement et l’état major en Turquie.


Le quotidien «Taraf» a encore une fois épinglé l’armée sans ménagement, dans son édition du 12 juin dernier, en révélant un nouveau complot contre le gouvernement. Ce dernier résulterait essentiellement d’un document intitulé «Plan d’action pour combattre la réaction» qui aurait été soumis à l’état major en avril 2009. Par une série d’actions de propagande, ce plan aurait visé à discréditer, tant le parti au pouvoir, que la confrérie de Fetullah Gülen. Saisi par la police chez Serdar Öztürk, l’avocat de Dursun Çiçek, un colonel à la retraite arrêté au début de l’année, le document constituerait une nouvelle tentative de riposte de l’establishment aux actions judiciaires menées contre des militaires dans le cadre de l’affaire «Ergenekon». En demandant à voir le document en question, un procureur militaire, immédiatement saisi, a néanmoins rejeté l’hypothèse de son authenticité. Mais tant ce rejet que les dénégations de l’état major n’ont pas été très convaincantes jusqu’à présent et la publication de «Taraf» a donc relancé, pendant le week-end, les polémiques sur la place tenue par l’armée dans le système politique turc.

Dans une interview au quotidien pro-gouvernemental «Zaman» de dimanche, Mithat Sancar, professeur à la faculté de droit de l’Université d’Ankara, connu en particulier pour ses analyses mettant en cause les tabous de l’histoire officielle, estime que si ce document est vrai, il montre que l’armée a une véritable stratégie pour répondre à l’affaire «Ergenekon» et défendre ses propres membres. Selon lui, cette nouvelle péripétie indique que l’armée n’a pas renoncé à faire pression sur les instances politiques et judiciaires dans ce pays. Par ailleurs, d’autres commentateurs ont vu dans certaines des actions planifiées (en particulier celles qui cherchent à faire passer les réseaux de Fetullah Gülen pour une organisation terroriste), des pratiques de déstabilisation qui rappellent étrangement celles qui, par le passé, ont précédé des interventions militaires.

Le gouvernement, pour sa part, a fait connaître son insatisfaction quant aux explications fournies par la hiérarchie militaire et annoncé qu’il se réservait le droit d’engager les poursuites appropriées. En attendant, le 16 juin 2009, Recep Tayyip Erdoğan a rencontré, Ilker Başbuğ, le chef d’Etat major en personne, mais ce tête-à-tête n’a pas donné lieu à la publication d’une déclaration officielle. L’enquête sur l’authentification du document sera donc déterminante. Et si sa véracité est prouvée, sa diffusion constituera un nouveau coup dur pour l’armée.

Il est important d’observer que cet événement, qui met en cause les réseaux Fetullah Gülen, intervient alors qu’en avril-mai dernier, les conflits politiques sous-jacents derrière l’affaire «Ergenekon» avaient été à nouveau sur la sellette suite aux investigations lancées contre l’Association de soutien à une vie contemporaine de Türkan Saylan, dont le décès, le 18 mai 2009, avait donné lieu à des manifestations laïques importantes. À bien des égards, cette ONG laïque, qui s’attache notamment à promouvoir l’éducation des jeunes filles de milieux défavorisées, était alors apparue comme une rivale concurrente des réseaux de Fetullah Gülen. En décembre dernier, le rapport de Binnaz Toprak «Être différent en Turquie», rendant compte d’une enquête menée dans le cadre de l’Open Civil Society Institute, avait insisté sur le rôle joué par ces réseaux dans la transformation de la société turque afin notamment de montrer les pressions que subiraient désormais les laïques ou les minorités pour se conformer à des pratiques religieuses conservatrices. Abondamment critiqué par les milieux pro-gouvernementaux et libéraux avant de faire l’objet plus récemment d’une sorte de contre-enquête, ce rapport avait provoqué une vive polémique.

Il est également intéressant de voir que la révélation du «plan d’action pour combattre la réaction» place une nouvelle fois le quotidien «Taraf» au cœur du débat politique. Créé en novembre 2007 par le romancier Mehmet Altan, on sait que ce journal atypique est rapidement devenu la bête noire de l’état major en publiant des documents gênants et en dénonçant les pressions politiques exercées par les militaires. Le quotidien apparaît ainsi en Turquie comme le porte-parole des milieux dits «libéraux», c’est-à-dire de courants essentiellement intellectuels, qui sans militer à l’AKP, estiment que le vote majoritaire des électeurs pour ce parti, lors des dernières consultations nationales, doit être respecté et que l’expérience politique en cours peut permettre de démilitariser le système pour en faire une démocratie et un Etat de droit véritables.

Pourtant, en dehors même des cercles laïques les plus traditionnels, certains mettent en cause le rôle joué par «Taraf», dans la lutte incessante que l’establishment et le gouvernement se livrent depuis les dernières législatives. Il est vrai que, depuis sa création «Taraf », n’a pas fait dans la dentelle, en se retrouvant plusieurs fois directement opposé à l’état major et en apparaissant de fait comme un acteur politique majeur de la confrontation en cours. Dans une transition politique comme celle que vit la Turquie actuellement, le rôle de la presse est à prendre en considération autant que celui des institutions politiques officielles. On se souvient que la presse, et en particulier le groupe Doğan, avait joué un rôle particulièrement important dans le «déboulonnage» du gouvernement Erbakan, en 1997. L’action entreprise par «Taraf» est-elle ainsi la réponse du berger à la bergère ? La querelle Erdoğan-Doğan, lancée à l’automne dernier après les révélations du scandale «Deniz Feneri» et de ses suites, ont bien montré que la polarisation politique concernait, voire traversait désormais la presse et les médias. «Taraf» échappe-t-il à ce phénomène de polarisation ou en est-il devenu l’un des acteurs ?
JM