lundi 25 juin 2007

« Donnez-nous 367 députés ! »


Ce « lietmotiv » risque de marquer la campagne de l’AKP dans le mois qui nous sépare de la tenue des élections législatives anticipées prévue le 22 juillet. Les promesses de début de campagne de certains candidats (réduction du prix du carburant, augmentation du prix d’achat de la noisette dans les régions productrices de la Mer noire…) ont eu tendance à faire oublier ces derniers jours les questions politiques fondamentales restées en suspens. Alors même que la réforme constitutionnelle est en train d’agoniser sous les coups de boutoir répétés de l’opposition et des institutions laïques, et qu’une intervention derrière la frontière irakienne est réclamée par les militaires, les dirigeants de l’AKP semblent maintenir les caps qu’ils se sont fixés depuis le début de la crise : faire élire le Président au suffrage universel, ne pas intervenir militairement en Irak.

Après l’émoi causé la semaine dernière par les mouvements de troupes sur la frontières irakiennes et les déclarations officielles évoquant l’hypothèse d’une intervention en Irak contre les positions du PKK, Abdullah Gül, pour sa part, a redit vendredi que, de son point de vue, la lutte contre le terrorisme était avant tout un problème national et qu’une intervention en Irak du nord ne résoudrait pas les problèmes auxquels la Turquie est actuellement confrontée tout en risquant de l’entraîner dans une aventure dangereuse.

Quant à Tayyip Erdogan, le 22 juin, lors d’un meeeting à Batman dans le Sud-Est, il a estimé que le blocage de sa réforme constitutionnelle risquait de conduire à un nouveau blocage du système politique après le déroulement des élections du 22 juillet. Rappelant que l’annulation de l’élection d’Abdullah Gül s’était faite sur la base d’une nouvelle lecture de la constitution puisque, ni Turgut Özal, ni Süleyman Demirel, ni même Ahmet Necdet Sezer n’avaient été soumis, lors de leur élection respective à Çankaya aux règles auxquelles qu’on a érigées pour empêcher l’élection d’Abdullah Gül en avril dernier (présence de 367 députés pour que le premier tour puisse se tenir), il a estimé que pour éviter justement qu’une nouvelle crise électorale présidentielle se produise après les législatives, il fallait que les électeurs turcs donnent à l’AKP une majorité des 2/3 (367 députés). Ainsi s’impose de plus en plus au grand jour une stratégie de l’AKP que l’on prévoyait et qui consiste à essayer de retourner en sa faveur le tir de barrage des instances laïques qu’elle a dû affronter depuis que l’élection présidentielle a tourné court. Rappelant comment l’AKP s’est vu contré tant par l’opposition et la Présidence que par la Cour constitutionnelle, le Premier Ministre a déclaré notamment : « Ils vont avoir la réponse qu’il mérite par les urnes. Vous savez maintenant qui est démocrate, qui veut la justice et qui défend ses privilèges… C’est pourquoi nous souhaitons que vous nous donniez une légitimité indiscutable en envoyant 367 députés de l’AKP au moins au Parlement ! »

Dans ce contexte de lancement de la campagne où les leaders de l’opposition sont en train de se laisser aller aux promesses démagogiques de rigueur, l’AKP s’est déjà positionnée sur une ligne beaucoup plus politique en demandant d’abord à ses électeurs d’arbitrer le conflit qui l’oppose à « l’establishment politico-militaire » depuis l’échec de l’élection présidentielle. Eu égard à la lassitude de l’électorat pour la politique politicienne, il n’est pas sûr que cette option soit la moins payante…

vendredi 22 juin 2007

Sezer a encore frappé !


Le Président de la République, Ahmet Necdet Sezer, a rejeté la loi que le gouvernement de l’AKP avait fait adopter par le Parlement pour accompagner sa réforme constitutionnelle du mandat présidentiel. Ce texte réduisait de 120 jours à 45 jours le délai pour organiser un référendum sur l’adoption d’une loi refusée à deux reprises par le Chef de l’Etat. Il devait permettre au gouvernement d’organiser un référendum sur l’élection du président de la République au suffrage universel couplé avec les prochaines élections législatives. Ce rejet du Président Sezer risque d’enterrer cette réforme constitutionnelle définitivement et ce, d’autant plus que le même jour, le Chef de l’Etat a, comme il l’avait précédemment annoncé, déposé un recours contre cette réforme devant la Cour constitutionnelle. Ce recours vient appuyer celui que le principal parti d’opposition, le CHP, a déposé de son côté et qui aurait déjà reçu l’aval du rapporteur de ladite Cour. Les deux requêtes pourraient d’ailleurs être jugées conjointement par la juridiction suprême et l’issue finale du procès, compte tenu de la tendance profonde de la Cour (sans vouloir faire de mauvais jeu de mots), laisse peu d’espoirs à l’AKP quant à l’avenir de sa réforme.
Dès lors, au moment même où le coup de grâce semble proche, quel bilan peut-on faire de cette réforme avortée qui, après l’élection présidentielle mort-née du mois d’avril, a rythmé la crise politique turque des dernières semaines. En premier lieu, l’échec de cette réforme en dépit de l’obstination de l’AKP à la faire aboutir, montre bien techniquement l’importance de la Présidence dans le système hérité du coup d’Etat de 1980. Si le Chef de l’Etat s’oppose à ses réformes, il est finalement très difficile à un gouvernement d’agir même s’il dispose d’une large majorité au Parlement. À bien des égards, on peut se demander si, à l’occasion de la crise constitutionnelle des dernières semaines, une nouvelle version du régime turc de démocratie contrôlée ne s’est pas imposée. À l’époque, où l’islam politique ne disposait pas d’une majorité parlementaire et où le Conseil de Sécurité avait d’un vrai pouvoir d’injonction à l’égard du gouvernement, la Présidence avait une fonction moins déterminante. L’establishment » a donc pu accepter qu’elle soit détenue par des personnalités moins « fiables » (Özal, Demirel) qu’Ahmet Necdet Sezer parce qu’il avait en fait les moyens politiques et même constitutionnels de faire pression sur elle sans la détenir nécessairement. Dès lors que l’AKP est largement majoritaire et que les réformes ont amoindri le rôle du Conseil National de Sécurité, la Présidence a pris une fonction centrale dans le dispositif élaboré en 1980. Ainsi, si on ne peut plus tenir la présidence de l’extérieur, il faut en fait l’exercer directement et lui faire jouer un rôle de garant ultime du système. Il est dès lors peu probable que « l’establishment » cède sur la détention de Çankaya, érigé en symbole de sa résistance. Et s’il devait accepter une personnalité moins rigide que Sezer, il ne le ferait qu’en étant sûr que le nouveau Chef de l’Etat sera de toute manière fidèle à la symbolique républicaine et sensible à ses pressions.
Quant à l’AKP, on peut se demander pourquoi il s’est acharné à promouvoir une cause perdue d’avance ? Beaucoup d’observateurs évoquent les difficultés qu’a eues le parti majoritaire à gérer cette crise et s’emploient à mette en exergue son inexpérience ou ses maladresses. Il est vrai que cette réforme mal préparée dont on mesure mal toute la portée a plutôt semé la confusion en faisant croître les tensions. Pourtant, on peut aussi penser que l’AKP n’a pas été aussi novice que cela dans cette affaire et que le parti d’Erdogan a essayé de profiter de cette situation pour pousser « l’establishment » à bloquer le système et à dévoiler par là même l'influence qui y est encore la sienne en dépit des réformes réalisées. De cette mise à nu de l’Etat profond, l’AKP attend bien sûr de la Turquie profonde une réaction en sa faveur comparable à celles de 1950, de 1983 ou de 2002. Pourtant, il faut bien voir que l’enjeu du scrutin du 22 juillet a une autre portée que celui de ces 3 élections mémorables. En effet, c’est en l’occurrence l’avenir politique de « l’establishment » qui se joue et, dès lors, nul doute qu’une victoire totale de l’AKP pourrait ouvrir une nouvelle période de tensions dans la crise que nous connaissons actuellement, car la garde ne rendra pas les armes sans combattre…
JM

jeudi 21 juin 2007

Pour Cengiz Aktar, "nous assistons à la faillite du système mis en place par le coup d’Etat du 12 septembre 1980".


Au moment même où la crise politique turque s’approfondit, Cengiz Aktar, Professeur à l’Université de Bahçesehir, spécialiste de l’intégration européenne et chroniqueur en vue dans la presse stambouliote, a répondu aux questions de Jean Marcou.

Jean Marcou : Cengiz Aktar, à un mois maintenant des élections législatives, quel bilan faites-vous des événements qui se sont déroulés en Turquie, au cours de ces dernières semaines ?
Cengiz Aktar : De ce que nous venons de vivre, je crois qu’il faut d’abord tirer une conclusion structurelle : nous assistons à la faillite du système mis en place par le coup d’Etat du 12 septembre 1980. Ce système ne correspond plus à la réalité turque qui est celle d’un pays qui a connu de grands changements depuis cette époque-là d’ailleurs. Le système qui a été mis en place alors, était un système peureux qui, comme toujours dans l’histoire de la démocratie turque, voulait d’abord prendre en compte les intérêts de l’Etat. En fait, le régime politique turc actuel n’est ni un vrai système présidentiel, ni un système semi-présidentiel, comme en France, c’est un système "quart-présidentiel", un système présidentiel qui n’ose pas dire son nom. Le Président l’a même récemment reconnu, il a beaucoup trop de pouvoirs pour quelqu’un qui est finalement plus nommé que vraiment élu. Et cette personne qui est supposée être par excellence le représentant de l’Etat et surtout des intérêts de l’Etat peut, comme on est entrain de le voir aujourd’hui, tout bloquer et amener le pays à un état de crise qu’il va falloir gérer et que pour l’instant personne ne gère. La Turquie s’achemine ainsi, dans cet état de crise, vers des élections relativement anticipées, dirais-je, puisqu’elles n’ont été avancées que de 3 mois environ. Il y a donc, en l’occurrence, la preuve que le système est en faillite mais aussi la démonstration que les intérêts de l’État tiennent une place non négligeable dans ce pays et qu’il va falloir compter avec eux, quel que soit le résultat des élections du 22 juillet. Voilà mon bilan qui est un bilan à la fois structurel et conjoncturel. J’ajouterai qu’il est important de relever que le parti au pouvoir, l’AKP, s’est, malgré l’affichage de ses prétentions réformistes, superbement accommodé de ce système, pourtant mis en place à l’origine par une frange de la société turque qui est sensée être son pire ennemi.

JM : Certes, toutefois, vous conviendrez que, depuis les débuts de la crise actuelle, on voit jour après jour se mettre en place une opposition frontale et poindre une sorte de bipolarisation de plus en plus antagoniste. Dès lors, à votre avis comment peut se terminer une telle confrontation ?
CA : Je crois que le pire des scénarios serait que l’AKP soit en mesure de former un gouvernement à lui tout seul à l’issue des élections législatives. Un tel scénario serait en effet susceptible d’exacerber encore plus des tensions qui sont déjà latentes dans ce pays. Cela ne se terminera peut-être pas par un coup d’Etat mais il pourrait y avoir une sorte de guerre civile. Car en Turquie, il y a de la matière pour ce genre d’affrontements. L’AKP va donc devoir jouer très finement dans les prochaines semaines mais est-ce que cette formation en est capable ? Tout dépendra de ses résultats aux législatives ? Aura-t-elle une majorité absolue lui permettant de gouverner seule ou devra-t-elle former un gouvernement de coalition avec un autre parti ? Vraiment, on n’en sait rien au jour d’aujourd’hui. Tout ce que l’on peut dire, c’est que les membres de l’AKP sont, à l’heure actuelle, extrêmement arrogants, cela parce qu’ils misent sur une réaction populaire à ce qui s’est passé depuis deux mois, notamment à la suite de la crise constitutionnelle et des blocages présidentiels. Ils espèrent que le peuple, à l’occasion des législatives, va réagir en leur faveur en les plébiscitant face à l’interventionnisme de l’armée et de ce que j’appellerai « l’ancien establishment ». Je suis frappé que les membres de l’AKP soient actuellement si sûrs d’eux-mêmes. Ce n’est pas très bon dans une démocratie car il peut toujours y avoir des surprises. En tout état de cause, je ne leur souhaite pas d’avoir le pouvoir seuls parce que ce sera le début d’une confrontation très vive qu'ils n’arriveront pas à gérer.

JM : Dans cette confrontation les symboles sont-ils importants, je pense notamment à l’hypothèse de la présence d’un Président ayant une femme voilée, à Çankaya…
CA : Évidemment, l’un des thèmes favoris illustrant l’arrogance que je viens d’évoquer est l’affirmation qui, pour l’AKP, consiste à dire : «on fera élire à la présidence le candidat que l’on voudra ». Cela risque d’être encore Abdullah Gül ou Recep Tayyip Erdogan et si l’un des deux est élu, ce sera vraiment un ticket pour l’enfer car, en face, tous démons symboliques vont resurgir.

JM : Comment expliquer cette obstination de l’AKP à conquérir la Présidence de la République alors même qu’il s’agissait plutôt un parti basé sur le compromis…
CA : En fait, on s’est rendu compte que ce parti fonctionnait surtout par à-coups tactiques et qu’il n’avait pas de réelle stratégie, sinon sa stratégie islamique qui a été mise au placard depuis belle lurette. Donc, ce parti n’est pas, à mon avis capable de pouvoir gérer la crise turque actuelle. Les leaders de l’AKP l’ont montré récemment à l’occasion de leurs déboires présidentiels. En fait, leur réformisme est un réformisme de façade. C’est le grand enseignement que l’on peut tirer, à mon avis, de l’arrêt du processus de réformes auquel on a assisté à la fin de l’année 2004. Du jour où ils ont obtenu une date pour ouvrir les négociations d’adhésion avec l’UE, le 17 décembre 2004, ils ont arrêté de travailler. Et, à partir de ce moment-là, les tares chroniques de la démocratie turque mais aussi les insuffisances de l’AKP sont réapparues au grand jour. Ce fut caricatural, du jour au lendemain, ils ont tout arrêté et le Roi s’est retrouvé nu ! C’est un enseignement majeur à tirer, que ce soit pour le fonctionnement de ce parti qui se dit réformiste, que ce soit pour le fonctionnement du système politique turc.

JM : Et en face, « l’establishment » a-t-il, pour sa part, une réelle stratégie ?
CA : Non « l’establishment » n’a aucune stratégie, en tout cas aucune stratégie nouvelle. Ce qu’il cherche avant tout c’est un retour en arrière, un retour au bon vieux temps… on ne sait plus très bien de quel temps il s’agit d’ailleurs…est-ce l’époque d’Atatürk.. est-ce celle d’Inönü… peu importe mais, vu qu’il n’a aucune stratégie par rapport à la globalisation et par rapport au changement qui est en cours dans le pays, il tient un discours politique comparable à celui d’Enver Hodja à l’époque où l’Albanie s’était coupée du monde. Il s’agit d’un discours xénophobe et isolationniste qui s’accompagne d’une sorte de repli sur soi et d’une animosité à l’égard de l’Occident (l’Union Européenne comme les Etats-Unis). Il y a enfin un fort sentiment d’insécurité dans le discours de cet « establishment » qui, à mon avis, n’a plus d’avenir politique dans ce pays.

JM : La question kurde s’est invitée récemment dans la crise politique que connaît, à l’heure actuelle, la Turquie, quelle peut être son influence ?
CA : À l’époque où l’invasion américaine s’est précisée en Irak, certains Kurdes ont pensé que le moment était venu de relancer leur vieux rêve d’un État kurde indépendant. À partir de ce moment-là, ils ont commencé à jouer plutôt la carte américaine contre la carte européenne. Dés lors, toutes les réformes réalisées dans la perspective de l’intégration européenne de la Turquie sont devenues presque caduques sous les coups conjoints, tant de « l’ancien establishment » mal disposé vis-à-vis des réformes démocratiques que d’une certaine frange de la société kurde qui s’est mise à demander tout, tout de suite, de façon à couper l’herbe sous les pieds des velléités réformatrices d’Ankara. On est ainsi aujourd'hui dans une situation où le processus réformiste est toujours là mais où il a beaucoup de mal à avancer, avec une montée en puissance du nationalisme kurde qui se traduit par des attentats mais aussi, sur le plan politique, par une tentative d’entrer dans le parlement par le biais des candidats indépendants. De mon point de vue, le problème kurde est prioritaire en Turquie. Sans une solution durable à ce problème, je ne vois pas comment la stabilité économique pourra être assurée dans ce pays. C’est pourquoi, je crois qu’il faudrait que l’on crée une sorte de ministère spécialisé pour développer les zones kurdes qui forment en quelque sorte le « Mezzogiorno » turc. Mais il faut aussi traiter ce problème de façon global, c’est-à-dire dans toutes ses dimensions économiques, sociales, politiques, linguisitques et géographiques.

JM : Et comment voyez-vous ce qui se passe actuellement en Irak du Nord ?
CA : La Turquie a beaucoup de mal à gérer tout cela. Le scénario idéal serait, à mon avis, que la Turquie prenne sous son aile le gouvernement local du Kurdistan irakien. Or, au lieu de faire cela, tous les dirigeants turcs refusent de s’asseoir à la même table que les dirigeants kurdes d’Irak du Nord. Du coup, il est non seulement difficile de calmer le jeu mais aussi de commencer à trouver une ébauche de solution pour les Kurdes de Turquie. Ce qui est incroyable, c’est que, si la classe politique en est totalement incapable, en revanche, les milieux économiques ont déjà compris ce qu'il faut faire. Ce sont des sociétés turques qui construisent l’Irak du Nord et ce sont elles qui pourraient être, en fait, le fer de lance d’une politique qui ne demande qu’à être mise en place…

JM : Et comment expliquer d’après vous ce divorce entre le politique et l’économique ?
CA : Eh bien, il faut croire que les acteurs économiques sont beaucoup plus réalistes que la classe politique qui vit toujours sur de vieux schémas.

JM : Comment voyez-vous l’avenir des relations entre l’Union Européenne et la Turquie ?
CA : Au point où en sont les relations euro-turques, je ne vois qu’une mesure susceptible de les faire repartir et de les remettre dans le droit chemin, c’est l’annonce d’une date précise d’adhésion pour la Turquie. Pour ma part, je pense que la meilleure date serait 2023. Cela pour des raisons symboliques, parce qu’il s’agira du centenaire de la fondation de la République de Turquie, mais aussi pour des raisons réalistes car cela laisse le temps de conduire toutes les réformes qui sont encore à réaliser. En outre, avec une telle date, on est sûr de mettre à l’aise les hommes politiques européens qui peuvent se dire qu’ils auront probablement quitté la scène politique à ce moment-là. En revanche, sans une perspective solide, comme c’est le cas dans la situation actuelle où l’on a l’impression que les négociations peuvent être sans fin, je pense que l’on n'avancera plus et que le processus de négociations va pourrir petit à petit, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer, tant pour la Turquie que pour les relations de l’UE avec son voisinage immédiat, en particulier le monde musulman.
(Propos recueillis le 19 juin 2007)

mardi 19 juin 2007

Nouvelles hésitations françaises à l'égard de la candidature turque


Les revirements de position du nouveau gouvernement français s’enchaînent et font craindre une remise en cause de l’issue de la candidature turque. En effet, après avoir annoncé à plusieurs reprises son opposition catégorique à la poursuite des négociations en vue de l’adhésion de la Turquie, le Président français Nicolas Sarkozy a, comme l’on sait, modéré son attitude.

Le chef de l’Etat privilégie en fait la résolution de la crise institutionnelle pour relancer l’Europe. Son objectif est de rassembler les 27 autour de son projet de Traité simplifié afin de surmonter la paralysie engendrée par les “non” français et néerlandais au traité constitutionnel. Dans une optique de compromis, Nicolas Sarkozy adopte ainsi une attitude plus souple et plus consensuelle, quant à sa stratégie européenne actuelle. En dépit des promesses faites lors de la campagne électorale, il a rapidement fait savoir que l’ouverture de trois nouveaux chapitres de négociations prévus avec la Turquie ne sera pas bloquée par la France, lors du sommet européen du 26 juin, ultime défi pour la Présidence allemande.

Cependant, le gouvernement français a informé ses partenaires européens qu’il émettrait "une réserve politique" concernant l’ouverture du Chapitre sur l’Union Economique et Monétaire (UEM). Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’Etat aux affaires européennes, tente de justifier ce nouveau rebondissement. L’introduction de la monnaie unique présuppose d’être membre de l’Union Européenne. Or, le gouvernement français projette de réorienter les négociations dans le sens d’un partenariat privilégié avec la Turquie. Selon Paris, discuter de l’Euro ne semble donc pas opportun dans l’état actuel du processus d’intégration. Cette réserve (voire ce véto) pourrait être, le cas échéant, appuyée par Chypre, très réservée sur l’entrée de la Turquie dans l’Union.

Ces nouvelles déclarations provoquent de multiples réactions dans les milieux européens. Le 13 juin le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, Joaquin Almunia, a répété que «dans le chapitre Union économique et monétaire, de la part de la Commission, il n'y a pas, ni dans le cas de la Turquie, ni dans d'autres cas, de difficulté majeure". D’autre part, Bruxelles a rappelé que le lancement d’un tel chapitre restait tout à fait cohérent car les négociations avec Ankara ont toujours pour objectif principal… l’adhésion de la Turquie.

Cécile Nourigat

dimanche 17 juin 2007

Sezer maintient son refus de la réforme constitutionnelle voulue par l’AKP


Comme prévu, Ahmet Necdet Sezer, le Président turc en exercice, a refusé, le 15 juin dernier, de promulguer la réforme constitutionnelle prévoyant l’élection du Président de la République au suffrage universel que le gouvernement de l’AKP avait fait adopter, au début du mois de mai, après l’annulation de l’élection présidentielle par la Cour constitutionnelle et la décision de recourir à des élections législatives anticipées. Le Président Sezer avait une première fois mis son veto à cette réforme après l’adoption de cette dernière par le Parlement. Le texte ayant été immédiatement repris, en deuxième lecture, par le Parlement et présenté de nouveau au Président pour ratification, ce dernier ne pouvait, cette fois, que l’entériner ou décider de le soumettre à référendum. Comme tout le monde s’y attendait, c’est la seconde option qu’Ahmet Necdet Sezer a choisi. Le Premier Ministre, Recep Tayyip Erdogan, pour sa part, s’est dit convaincu que le peuple adopterait finalement sa réforme. Toutefois, on peut penser que l’avenir de celle-ci paraît plus que jamais compromis, car un certain nombre d’obstacles pourraient empêcher la tenue du référendum envisagé et mettre un terme définitif au projet de révision.

Rappelons que cette réforme est en fait un « paquet constitutionnel » qui comporte plusieurs volets. Outre l’élection du Président au suffrage universel, le texte prévoit de réduire le mandat du Chef de l’État de 7 à 5 ans, ce dernier pouvant être réélu une fois consécutivement. L’amendement constitutionnel réduit aussi le mandat des parlementaires de 5 à 4 ans, comme s’il voulait conjurer le risque d’une présidentialisation du régime qui découlerait d’un alignement de la durée des mandats présidentiel et parlementaire. En tout état de cause, il est probable qu’une telle réforme aurait des conséquences importantes (dont on mesure encore mal l’ampleur et la nature) sur le fonctionnement du régime politique turc dans son ensemble (pouvoir effectif du président, risque de conflit entre l’exécutif et le législatif, positionnement du Premier Ministre, risque de personnalisation du pouvoir). En fait, ce projet de l’AKP mené dans la précipitation et dans le contexte des tensions nées de l’annulation de l’élection présidentielle, accroît les incertitudes quant aux évolutions politiques en cours et semble loin d’être définitivement adopté.

En effet, au terme de la législation en vigueur, le référendum demandé par le Président Sezer ne peut se tenir que dans 120 jours. C’est pourquoi, pour pouvoir jumeler ce référendum avec les élections législatives prévues pour le 22 juillet, l’AKP a fait voter un autre texte réduisant la durée qui doit nécessairement s’écouler entre la décision du Président et la tenue du référendum. Mais ce texte risque lui aussi de faire face à une opposition résolue du Président. Quoiqu’il en soit, Ahmet Necdet Sezer a également annoncé qu’il ferait un recours contre le « paquet constitutionnel », l’une des dispositions de celui-ci ayant été adoptée par un nombre insuffisant de députés. Dès lors, la plupart des observateurs annoncent que c’est la Cour qui pourrait avoir le dernier mot dans cette affaire.

En réalité, comme l’élection présidentielle mort-née d’il y a un mois et demi, la réforme du mandat présidentiel a provoqué un tir de barrage des instances laïques (CHP, présidence de la République, Cour constitutionnelle...) et il est probable que cette stratégie d’obstruction va aboutir à l’enterrement du projet. Pour sa part, on peut penser que l’AKP, qui n’est pas dupe quant à l’avenir de sa réforme, a cherché, en la maintenant vaille que vaille, à s’installer dans le rôle de la victime d’une sorte de coup d’Etat permanent conduit par « l’establishment politico-militaire ». La route qui mène à Çankaya est encore longue et semée d’embûches…
JM

mercredi 13 juin 2007

Erdogan cherche à reprendre la main sur l’Irak du Nord


Alors même que le secrétaire général de l’OTAN en visite officielle à Ankara appelait la Turquie à la modération, Recep Tayyip Erdogan s’est employé à reprendre la main sur la question de l’Irak du Nord. Lors d’une réunion au sommet des principales autorités civiles et militaires, le 12 juin 2007, le Premier Ministre a dit très clairement qu’il n’y aurait pas d’incursion de l’armée turque en territoire irakien pour réduire les camps du PKK. Pour lui la lutte contre le terrorisme doit d’abord se dérouler en Turquie même, car a-t-il dit « s’il n’y a guère que 500 terroristes en Irak du Nord, il y en a probablement 5000 en Turquie ».
De toute évidence, dans la déclaration qu’il a faite à l’issue de ce sommet, Recep Tayyip Erdogan a voulu couper court aux déclarations qui, venant de multiples horizons depuis plusieurs semaines et en de multiples occasions, ont cherché à mettre son gouvernement en porte-à-faux sur la questions kurde tout en exacerbant les réactions nationalistes que les attentats du PKK pouvaient susciter. Il s’est donc soucié de se poser en chef de gouvernement responsable et insensible aux vociférations multiples dont lui et son gouvernement sont l’objet. Cela a été particulièrement clair lorsqu’il s’est interrogé sur les conséquences non seulement politiques et militaires mais aussi économiques que pourrait avoir une intervention de l’armée turque en Irak. « Peut-on dire que l’économie et nos positions sur les marchés n’ont pas d’importance pour notre sécurité ? », a-t-il déclaré, répondant indirectement à la TÜSIAD qui avait dit récemment que sur la question de l’Irak du Nord, c’est la sécurité qui devait primer sur l’économie.
De façon plus polémique, le Premier Ministre s’en est pris aussi aux généraux à la retraite qui ne cessent de s’exprimer sur l’Irak. Pour lui, ce comportement essaye de créer une atmosphère négative dans la société à l’encontre de l’action de son gouvernement et ces militaires retraités excèdent manifestement la liberté de ton dont ils disposent vis-à-vis des médias. Par ailleurs, Recep Tayyip Erdogan a vivement regretté les débordements politiques nationalistes dont les obsèques des militaires, récemment victimes d’activistes kurdes, ont été le théâtre. Pour lui les auteurs de ces débordements (principalement des militants du MHP) « n’étaient là ni pour accomplir un devoir religieux ni pour manifester un sentiment humain. Ils avaient un objectif autre bien particulier. Cela n’est pas correct au regard tant des usages qui sont ceux d’un enterrement que de la mémoire des martyrs eux-mêmes ».
Appelant à la création d’une plateforme rassemblant les partis politiques, les syndicats et les organisations non-gouvernementales contre le terrorisme, le Premier Ministre a cherché à rassurer le pays sur l’ambiance qui est, à l’heure actuelle, celle des sommets de l’Etat. Par les contacts réguliers qu’il a avec la Présidence de la République et l’armée, il a assuré que le fonctionnement des pouvoirs publics était régulièrement assuré et donc en mesure de faire face à la situation.
En réalité, les déclarations faites hier par le Premier Ministre sont un moment significatif de plus dans le conflit qui oppose le gouvernement de l’AKP à « l’establishment politico-militaire ». Le chef de gouvernement entend bien sortir du piège que lui tend l’armée depuis que le chef d’Etat major, lors d’une conférence de presse le 12 avril dernier, a déclaré que la décision d’une intervention militaire en Irak était du ressort du gouvernement. En somme, en disant ouvertement ce que tout le monde pense d’ailleurs tout bas, à savoir qu’une intervention militaire turque serait une erreur et ne résoudrait pas le problème du terrorisme, Tayyip Erdogan assume la tête haute une position que ses adversaires voudraient lui voir défendre le profil bas. Cette attitude lui permet en outre de rappeler, face aux incursions politiques permanentes de l’armée en la matière, que la politique étrangère relève de l’appréciation du seul gouvernement civil. Certes, le Premier Ministre prend le risque heurter le sentiment nationaliste blessé consécutif aux attentats terroristes mais il pourrait bien rencontrer aussi l’assentiment d’une majorité silencieuse, peu convaincue par l’efficacité et l’opportunité d’une intervention militaire dans le guêpier qu’est à l’heure actuelle l’Irak du Nord…
JM

Si rare d’être laïque…


De Samsun où elle enseigne à l’Université du 19 mai, Claire Lajus nous livre quelques réflexions sur la laïcité qui lui sont suggérées par les débats auxquels elle assiste quotidiennement... à méditer...

La vie politique turque met depuis plusieurs semaines la population sous pression mais cette situation a le mérite de faire vivre un débat démocratique fortement souhaité au sein de la société. Entre “pro-AKP” et “anti-AKP”, les tendances politiques s’exacerbent... en bref, ça discute ferme dans les familles et entre les étudiants.
Les “pro-AKP” avancent l’argument que leur parti a stabilisé l’économie du pays (en limitant l’inflation et en accélérant les privatisations) et qu’il ne menace nullement la laïcité. Les “anti-AKP” affirment que l’arrivée au pouvoir de ce parti a surtout profité aux riches. Il y aurait une augmentation du nombre de milliardaires turcs. L’AKP serait en train de “vendre le pays”. Tayyip Erdogan aurait d’ailleurs reconnu qu’il ”marchandait la Turquie” et aurait “vendu”, par exemple, une partie des rives du Bosphore, considérées comme patrimoine national, à des hommes d’affaires de Dubaï. Le gouvernement actuel menacerait, en outre, la laïcité en encourageant les écoles et les cités universitaires privées de tendances religieuses et en tolérant dans certaines petites villes le port du voile à la récréation…
Comme on a pu le constater à travers les meetings politiques qui se sont tenus ces dernières semaines, un véritable rapport de force s’est installé au sein de la société turque entre défenseurs de la laïcité et partisans d’un ilam modéré. C’est un sujet sensible, viscéral presque pour les Turcs, qui alimente en ce moment beaucoup les conversations, les tenants de la laïcité estimant que ce principe fondateur est particulièrement en danger. Mais, plus que jamais, la laïcité est une notion floue, modelée suivant les intêrets des uns et des autres. Les rassemblements laïques de ces derniers mois n’ont hélas pas contribué à éclaircir l’usage de ce concept qui, selon les cas, est relié plus ou moins maladroitement à Atatürk (le fondateur de la République turque) ou à l’armée elle-même. La laïcité turque possède, par certains côtés, un aspect autoritaire indéniable, facteur d’incompréhensions pour une frange de la population (les jeunes femmes pratiquantes, en particulier). Une minorité religieuse utilise aussi les frustrations vécues pour remettre en cause les lois sur la laïcité non sans avoir des arrière-pensées clientélistes visant à séduire un peuple majoritairement croyant.
Ce n’est pas un fait nouveau mais cette tendance s’est nettement renforcée au cours des dernières années. On a vu s’exprimer, en effet, un besoin de plus en plus marqué d’affirmer son appratenance religieuse au grand jour. Le fait qu’un candidat à la présidentielle puisse avoir une femme voilée le montre. Cela n’aurait pas été envisageable par le passé car le voile était en général, depuis Atatürk et ses réformes, considéré comme un signe rétrograde par la classe dirigeante et les classes moyennes.
Il ne faudrait pas croire que les femmes aient toujours été voilées: il y a 20 ans, les jeunes filles en particulier ne se voilaient pas aussi fréquement (sauf bien sûr dans les villages et les régions traditionnelement conservatrices comme à l’Est), traditionnellement seules les femmes mariées ou âgées se couvraient la tête. A présent, même dans les grandes villes, on ne compte plus les jeunes femmes voilées dans la rue, ni même les étudiantes, qui, pour contourner l’interdit à l’université, mettent même des perruques sur leur voile. Il est nouveau que le voile, qui était auparavant le signe d’une appartenance religieuse et culturelle ancestrale, soit revendiqué et considéré comme un le témoin d’une identité, voire d’une conviction politique islamique. A croire que les Turcs n’étaient pas de “vrais” musulmans auparavant…
Voici les fruits d’un ”islam modéré” tant loué par certaines puissances étrangères qui ne sont d’ailleurs la plupart du temps pas laiques… Le danger que peut représenter un gouvernement à tendance islamiste en Turquie est sûrement renforcé (ou grossi) par la situation mondiale où religion et politique se mêlent de plus en plus. Il est rassurant de constater que malgré cela, le peuple turc est prêt à défendre, avec vigilance et acharnement, ce qu’il considère comme un acquis fondamental de sa démocratie et comme un rempart face au fanatisme. À méditer...
Claire Lajus, Samsun