vendredi 20 juillet 2007

Le CHP « dans le collimateur » de l’Internationale Socialiste…


Sur la base d’un rapport rédigé par son Comité d’Éthique, le Conseil de l’Internationale Socialiste (IS) réuni le 30 juin 2007 à Genève a approuvé la mise en place d’une procédure de contrôle à l’encontre du CHP (Parti Républicain du Peuple), principal parti d’opposition en Turquie. Ce rapport, adopté à l’unanimité, réclame en effet une enquête pour contrôler l’attachement du CHP aux principes de la démocratie. Une délégation de l’Internationale visitera donc la Turquie au début du mois d’août, après les élections législatives anticipées du 22 juillet, pour rencontrer les principaux responsables du parti. Cette décision n’est pas anodine : le CHP risque en effet une exclusion de l’Internationale, réclamée par bon nombre des membres de cette organisation, qui estiment que la « rhétorique nationaliste » du parti, son soutien à l’article 301 ou ses atteintes répétées aux principes de base de la « social-démocratie », constituent une sérieuse violation des normes démocratiques universelles. Ceux-ci ont été particulièrement embarrassés par le soutien tacite apporté par le CHP à la « déclaration de minuit » le 27 avril dernier, lors de l’échec du processus d’élection présidentielle, que de nombreux observateurs fiables ont analysé comme une intervention militaire à peine déguisée dans la vie politique turque. Anne Ludvigsson, députée suédoise membre de l’IS, a notamment déclaré : « J’espère que le CHP sera exclu, et la Suède votera certainement en ce sens ». Cette opinion est partagée par un certain nombre de personnes en Turquie, au sein de la société civile. Une pétition émanant d’associations et de personnalités réclame notamment l’exclusion du CHP de l’Internationale Socialiste. Quant à Deniz Baykal, secrétaire général du CHP et vice-président de l’Internationale depuis 2003, il estime que l’exclusion de son parti n’est pas à l’ordre du jour. Selon lui, il ne s’agit que d’allégations émanant de « cercles » hostiles au CHP en Turquie.
Marine Copin

mardi 17 juillet 2007

L’esquisse d’un consensus…


Ce n’était encore jamais arrivé depuis le début de la crise politique provoquée en Turquie par l’annulation du premier tour de l’élection présidentielle : l’esquisse d’un consensus se dessine. En effet, il y a quelques jours, Recep Tayyip Erdogan a évoqué l’idée d’un choix consensuel du Président de la République, à l’issue des élections législatives anticipées qui doivent se tenir le 22 juillet prochain. Cette proposition n’a surpris qu’à moitié, car elle fait écho aux dissensions apparues au sein de l’AKP à propos du devenir de la candidature d’Abdullah Gül. Ce dernier n’a cessé de rappeler au cours de la campagne électorale qu’il restait « le » candidat de l’AKP à la présidence, une attitude que Bülent Arinç, a jugé sévèrement en l’estimant totalement inappropriée eu égard aux changements intervenus depuis l’annulation du premier tour de la présidentielle. Sans abonder dans le sens de l’actuel président AKP du Parlement et déclarer la candidature de son ministre des affaires étrangères dépassée, Tayyip Erdogan a néanmoins estimé, il y a déjà une quinzaine de jours, que, la situation ayant changé, le parti serait à nouveau amené à statuer sur les candidatures à la présidentielle. Il semble donc bien que le leader de l’AKP soit en train de tourner définitivement la page de la crise présidentielle d’avril dernier pour se concentrer sur l’impératif du moment : faire le meilleur score possible lors des prochaines législatives. Il suffit pour s’en convaincre de constater que ces trois dernières semaines, la campagne de l’AKP a changé. Partie de mots d’ordre presque vengeurs appelant à surmonter les blocages de la crise par un double vote populaire, celui des législatives et celui du referendum, cette campagne est devenue au fil des jours celle d’un Premier Ministre, s’appuyant avant tout sur son bilan pour convaincre ses électeurs de lui redonner une majorité pour gouverner pendant la législature qui s’annonce. L’AKP semble avoir compris que, même si son score en pourcentage progresse, il n'atteindra probablement pas la fameuse majorité des 2/3 (367 députés) qui lui permettrait de désigner seul le Président. La riposte à l’affront du 27 avril n'est donc plus à l'ordre du jour et l’urgence de l’adoption du « paquet constitutionnel » s’éloigne. D’ailleurs, Recep Tayyip Erdogan travaille sur un projet de constitution civile dont il devrait dévoiler bientôt les grandes lignes…

Dès lors, qu’adviendra-t-il du « paquet constitutionnel » ? Après le rejet des recours du Président de la République et du CHP devant la Cour constitutionnelle, la procédure s’est poursuivie et le Bureau suprême des élections a programmé la tenue du référendum sur la réforme constitutionnelle, le 21 octobre prochain. Toutefois, une polémique fait rage actuellement entre les experts sur la régularité juridique du maintien de la réforme en question dont on sait que la pièce maîtresse est l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Les constitutionnalistes proches du CHP estiment, en effet, que la fin de la législature sans tenue du référendum rendra le projet caduc tandis que experts proches de l’AKP défendent le point de vue inverse.

En réalité, tout va dépendre bien sûr des résultats du 22 juillet, mais il est probable que, si à l’issue de ces élections, l’AKP n’a pas une majorité des 2/3 et qu’un président de consensus est finalement élu, l’idée d’une réforme de son élection, qui ne s’appliquerait au bout du compte que dans 7 ans, aurait de fortes chances d’être abandonnée.
JM

vendredi 13 juillet 2007

Pour Faruk Bilici, "l'histoire ottomane est avant tout une histoire européenne".


À l’heure où la candidature turque à l’Union Européenne est contestée, souvent au nom de raisons historiques ou géographiques plus ou moins sérieuses, nous avons saisi l’occasion du passage à l’IFEA d’un historien ottomaniste et ottomanisant pour revenir en profondeur sur les liens qui unissent la Turquie à l’Europe. Faruk Bilici est actuellement Professeur à l’INALCO, l’Institut Nationale des Langues et Civilisations Orientales, mieux connu sous le nom de « Langues O ». Il a été également chercheur à l’IFEA, au début des années 90, et maître de conférences en détachement à l’Université de Marmara (Istanbul), par la suite. Il revient régulièrement en Turquie pour y conduire ses recherches et vient de traduire «Macédoine 1900 », un recueil de nouvelles d’un auteur de l’époque ottomane, Necati Cumali, qui a été publié dans la collection « Bibliothèque turque » chez « Actes Sud » (2007). Rappelons que cette collection qui est actuellement dirigée par Pierre Chuvin (le directeur de l’IFEA) et Faruk Bilici, lui-même, a été créée par feu Stéphane Yerasimos, qui fut directeur de l’IFEA de 1994 à 1999.
Nous publions ici la première partie d’une interview de Faruk Bilici, réalisée le 5 juillet dernier, à Istanbul, et consacrée essentiellement aux relations turco-européennes. La seconde partie, portant sur les relations turco-arabes sera, elle, publiée dans une prochaine édition.

Question : La candidature turque à l’Union Européenne traverse actuellement une passe difficile. Comment, vous, qui avez une vision très large des racines historiques de la Turquie, voyez-vous les propos qui affirment aujourd'hui que la Turquie n’a pas sa place en Europe ?
Il faut d’abord parler des relations des Turcs avec l’Europe. C’est une histoire très ancienne, avant même que les Ottomans traversent les détroits pour aller en Europe. En effet, on les retrouve déjà dans les armées byzantines en tant que mercenaires, au 10e siècle. La présence turque en Europe est donc bien antérieure aux Ottomans.

Question : Dès les débuts de l’Empire ottoman, les Turcs semblent donc déjà plutôt orientés vers l’Europe que vers l’Orient. L’Empire se développe d’abord dans les Balkans avant même de s’étendre en Anatolie…
Les Turcs sont des Centre-asiatiques et les Seldjoukides, par exemple, sont issus de la région de l’Oxus. Donc, les premiers mouvements de ces populations, qui sont essentiellement des nomades, ont lieu vers l’Occident : d’abord vers l’Iran, ensuite vers le Caucase, puis en Anatolie (la bataille de Manzikert contre les Byzantins en 1071 constitue un tournant dans le déferlement des Turcs en Anatolie). Mais cette avancée est fulgurante. Dès la fin du 11e siècle, les Turcs sont à Nicée (Iznik) et entretiennent de bonnes relations avec leurs voisins byzantins, puisque ceux-ci les invitent à garder leurs propres frontières. Les Turcs profitent de l’occasion et de la faiblesse de l’Empire byzantin pour prendre place en Anatolie et constituer très rapidement leur empire sur l’Anatolie (avec pour capitale Konya). Il faut signaler que, dès cette époque-là, les Turcs sont en relation permanente avec l’Europe par la Mer Noire et la Méditerranée. Ils entretiennent notamment des relations commerciales étroites avec les républiques italiennes de Gènes et de Venise et, à partir de ce moment, plus jamais les Turcs n’interrompront leurs relations avec l’Europe.

Question : À quoi tient cette attirance des Turcs pour l’Europe, même après qu’ils se soient convertis à l’islam ?
C’est d’abord une attirance idéologique mais aussi économique et tout à fait politique. Idéologique, parce qu’il faut rappeler que les Musulmans eux-mêmes (Omeyyades et Abbassides) ont tenté à huit reprises de conquérir Constantinople, par mer et par terre. C’est une ville qui constitue un but politique imminent pour le monde musulman. Les Turcs n’ont fait que reprendre le flambeau de l’expansion du monde musulman après sa 1ère période (période arabe essentiellement) et ils ont entretenu cette volonté d’expansion pendant longtemps à partir « grosso modo » du 11e siècle. Les Croisades, à partir de 1095, sont menées principalement pour arrêter les Turcs dans leur lancée vers l’Ouest. En effet, l’Anatolie et, au-delà, les régions d’Europe constituent véritablement pour les Turcs les régions « d’or » qu’il faut atteindre au nom de l’ensemble du monde musulman. C’est ce que les Turcs ont nommé par la suite « kızıl elma », la « pomme rouge ». Le premier objectif désigné par cette idée de « pomme rouge », c’est Constantinople, le deuxième, Vienne, et le troisième, Rome. Pour les Turcs, en fait, l’Asie proprement dite n’a donc jamais été un but à atteindre. Ce sont les Mongols qui sont intéressés essentiellement par l’Asie, pas les Turcs.

Question : Mais sur le plan économique, pourquoi l’Ouest ?
L’Ouest, ce sont les pâturages, les grands centres de civilisation mais aussi la sédentarisation. Car non seulement les Turcs s’adaptent très rapidement à la vie sédentaire dans les régions sur lesquelles ils règnent en maîtres, mais entreprennent en plus de développer, à leur tour, de grands centres urbains. Les Seldjoukides ont ainsi fondé de grandes villes comme Konya, Sivas, Kayseri ou Erzurum. Pour les Ottomans, les Balkans représentent la nature, l’abondance et la richesse.

Question : Est-ce que cette histoire dont vous nous faites le récit justifie et légitime aujourd’hui une histoire turque européenne ?
En ce qui concerne les Ottomans, ce n’est pas qu’une histoire de conquête. Il faut d’abord mettre en exergue une date : 1354. À partir de 1354, en effet, les Ottomans sont sur le continent européen et, à partir de cette date, ils ne quitteront plus jamais l’Europe. C’est même tout le contraire : la partie européenne de l’Empire, la Roumélie, constitue pour les Ottomans la partie essentielle de l’Empire. C’est le véritable centre de l’Empire.

Question : Pourquoi ?
Parce que les Ottomans sont en quelque sorte Européens avant de devenir Asiatiques : ils finiront leur avancée vers la mer Adriatique avant de revenir vers la partie anatolienne et vers l’Asie. Le monde arabe n’est devenu ottoman qu’à partir du 16e siècle. La conquête de la Syrie n’intervient qu’en 1516, celle de l’Egypte, en 1517. Les Ottomans ne reviennent vers l’Asie et le Moyen-Orient que lorsqu’ils sont bien installés en Europe. Constantinople n’a été conquise qu’en 1453, après 150 ans de coexistence avec l’Empire byzantin. Les Ottomans étaient donc déjà largement Européens dès le 15éme siècle. Ce n’est pas une simple question de conquête et de présence militaire. Il s’agit en fait d’une présence sur tous les plans, aussi bien culturel qu’économique et politique. À tel point que, pour les Ottomans, la partie européenne constitue la partie la plus prestigieuse de l’Empire. Chez les fonctionnaires par exemple, la nomination dans les provinces européennes est la promotion la plus éminente. Ainsi, avant qu’un « Pacha » devienne « Vizir » à Istanbul, il doit avoir exercé des fonctions de gouverneur en Roumélie (partie européenne de l’Empire). On ne peut pas devenir « Cheick-ul islam » (chef religieux suprême après le Sultan) sans avoir exercé des fonctions de « kadı asker » (juge des armées) en Roumélie, ni Ministre des Finances sans avoir exercé les fonctions de « defterdar » de Roumélie. La Roumélie occupe le premier plan devant l’Anatolie, dans le « cursus hororum » ottoman, tout est donc hiérarchisé en fonction de l’Europe.

Question : « L’européanité » des Ottomans est donc une réalité historique indiscutable ?
Pour un historien de l’Empire ottoman, « l’européanité » des Ottomans ne fait aucun doute. Si l’on prend l’histoire de la famille ottomane, on s’aperçoit que la plupart des sultans ont pour mère des femmes issues des territoires européens. Certes, ils ont peut-être eu tort de ne pas mieux arranger leurs mariages avec des princesses européennes, mais il n’empêche que la plupart des sultans sont élevés par des femmes d’origine européenne. Le système du « devsirme » (ramassage) qui assure le recrutement de l’administration ottomane est mis en place dans les Balkans et concerne des enfants d’origine chrétienne. Donc la quasi-totalité de l’administration ottomane est composée d’Européens. Toute la haute hiérarchie militaire et administrative est issue de familles européennes et intègre même quelques Français et Italiens. Il existe donc un véritable « lobby » européen au sein de l’Empire ottoman contre lequel aucune puissance asiatique ne peut rivaliser. Il faut rappeler également que, pour un Ottoman, la ville de Vienne n’est qu’à moins de 150 kilomètres de la frontière ottomane. On en revient à ce fameux idéal ottoman de la « pomme rouge ». Vienne est la ville à atteindre parce qu’elle se situe au cœur de l’Europe. D’où les expéditions lancées contre elle (notamment celle de Suleyman, en 1529, et celle de Mustafa Pacha, en 1683) qui se sont soldées par des échecs. Pourquoi ? Certains considèrent que les Ottomans sont arrivés, à ce moment-là, à la limite de leur « lit géographique » et qu’ils étaient trop loin de leurs « bases arrière » alors que Vienne constituait pour les Européens une limite à ne pas dépasser. Les Ottomans n’ont ainsi pas mobilisé suffisamment de moyens contre les coalitions adverses. Toutefois, la limite de leur « lit géographique » était bien en plein cœur de l’Europe.

Question : Est-ce que la « pomme rouge » est toujours une réalité ? Est-ce qu’aujourd’hui l’Europe reste une « pomme rouge » pour les Turcs ?
Absolument ! Lorsqu’on ramène l’histoire à l’actualité, on voit par exemple que le gouvernement autrichien actuel en arrive à dire que, si les Turcs ont été chassés de Vienne en 1683, ce n’est pas pour les faire entrer en Europe par le biais des négociations d’adhésion. Or si l’idéal de la « pomme rouge » est toujours bien présent en Turquie, il se traduit aujourd’hui pacifiquement par la recherche d’une adhésion et non pas par la conduite de guerres. Cela consacre le fait que les liens entre la Turquie et l’Europe ont été encore plus étroits depuis la fin du 18e et le début du 19e siècle. Il faut souligner que 1789 correspond à la fois à l’arrivée de Selim III au pouvoir et à la Révolution française. Depuis cette date, les élites turques n’ont jamais abandonné une seule fois l’idéal de la « pomme rouge » mais, cette fois, cet idéal s’est traduit par des réformes inspirées de l’Europe, sur le plan politique ou sur le plan de la législation. Depuis l’accréditation du premier ambassadeur ottoman à Paris chargé d’envoyer un rapport sur ce qu’il observait en France, l’Europe a insufflé le progrès dans l’Empire ottoman (l’arrivée de l’imprimerie, l’ère des Tulipes, les « Tanzimat »… etc.). Il y a eu ainsi très vite une prise de conscience en somme que l’Empire ne pouvait pas se moderniser sans adopter la culture européenne. Le 19e siècle constitue un vaste chantier de réformes pour l’Empire ottoman. L’Europe, et particulièrement la France, servent de modèle. Tous les intellectuels de l’époque veulent aller à Paris, apprendre le français (la langue internationale de l’époque) et sont fascinés par la Révolution Française.

Question : Est-ce que cette histoire fait partie de l’histoire de l’Europe, ou n’est-ce pas en fait l’éternelle histoire des Turcs qui frappent à la porte de l’Europe ?
L’histoire ottomane est avant tout une histoire européenne. Elle n’a rien à voir avec une histoire turco-turque, c’est une histoire européenne. Dans tous les conflits importants mais aussi dans toutes les grandes négociations, les Ottomans étaient partie prenante.

Question : C'est-à-dire que les équilibres dont Europe contemporaine est le résultat ont impliqué les Turcs ?
Mais bien sûr ! Les Turcs ont été présents dans tous les domaines, aussi bien sur des points positifs que sur des points négatifs. Si on prend l’exemple de l’alliance franco-ottomane, qui remonte à François 1er, cette alliance était à prendre en compte dans tous les conflits d’une façon ou d’une autre. Le Roi de France ne pouvait tenir de négociations avec aucune puissance sans tenir compte de cette alliance avec les Ottomans. De la même manière, lorsque l’Empire germanique traitait avec le Roi de France, il était impensable qu’il ne tienne pas compte des Ottomans. Idem pour la Russie. Ceci est particulièrement valable après 1699, date à laquelle l’Empire signe un traité « européen », c'est-à-dire qu’il abandonne une partie de ses territoires à l’Autriche. La fameuse « question d’Orient », même si certains la font remonter à la fin du 18e siècle, est donc présente dès la fin du 17e siècle dans toutes les politiques européennes. Le traité de Paris, signé après la guerre de Crimée, a même voulu souligner que l’Empire ottoman fait partie du « concert des nations européennes », notamment parce que l’Europe devait être présente dans toutes les réformes ottomanes. Le concert des nations européennes, ça rappelle évidemment l’Union Européenne, ainsi la vocation européenne de la Turquie dont on parle beaucoup aujourd’hui était patente dès cette époque là.

Question : Mais aujourd’hui justement, à votre avis, quel intérêt a l’Union Européenne à s’élargir à la Turquie ?
Sur le plan interne proprement dit, la Turquie est un marché colossal et en développement avec un pouvoir d’achat qui ne cesse d’augmenter. La Turquie est en train d’enregistrer le point de développement le plus fort des PDE (même lorsqu’elle est en crise, elle connaît une croissance permanente). C’est un marché de 73 millions de consommateurs dont près de 20 à 30 millions ont un pouvoir d’achat comparable à celui des pays européens. C’est aussi un marché de transition (on a parlé du Moyen-Orient, du Caucase et de l’Asie centrale) : beaucoup d’entreprises européennes sont présentes ici mais espèrent aussi, à partir de la Turquie, développer leurs marchés dans ces régions avoisinantes. La Turquie est un pont dans ce sens-là aussi, et c’est un atout pour nous, Européens. Sur le plan politique par ailleurs, la présence de la Turquie ajoutera à l’Europe une puissance démographique considérable, inespérée. La population turque est encore en croissance, ce qui n’est plus du tout le cas de l’Europe. Pour que l’Europe puisse devenir une puissance importante, il faut qu’elle possède une démographie respectable et la Turquie est un atout dans ce sens. Enfin, la présence de la Turquie sur le plan militaire est un atout fantastique : la Turquie amènera sur la balance une puissance de feu inespérée et inestimable pour l’Europe.

Interview réalisée, le 5 juillet, par Jean Marcou et Marine Copin. À suivre…

jeudi 12 juillet 2007

La campagne bat son plein !




Affiches, panneaux publicitaires, fanions, banderoles, tracts, camions ambulants, la ville entière est habillée des couleurs politiques des candidats aux élections. Ce sont bien sûr les visages de Tayyip Erdogan, de Deniz Baykal, de Devlet Bahçeli ou de Mehmet Agar qui s’affichent partout. Nous sommes à 10 jours des élections législatives. La chasse aux sièges a commencé depuis longtemps et les candidats veulent croire qu’ils filent maintenant à coup sûr vers l’hémicycle finale de la Grande Assemblée Nationale de Turquie !

Il est impossible d’arpenter les rues d’Istanbul sans voir les guirlandes des fanions multicolores des partis politiques. La campagne, pourtant, ne concerne pas seulement le visuel. L’ouie est également un sens très sollicité par les appareils de campagne et les candidats. De nombreux camions ambulants décorés de mots d’ordre et de photos déambulent dans les quartiers pour diffuser des chansons ou crier littéralement le nom des candidats ou leurs slogans.

Le citoyen turc baigne donc de plus en plus dans l’atmosphère de la campagne. L’objectif des différentes formations est d’ailleurs de toucher le plus grand nombre de personnes en se faisant voir et entendre le plus possible.

Cette campagne traditionnelle diffère sur le fond et la forme lorsqu’on observe l’usage des supports publicitaires de grande ampleur qui sont mis en oeuvre, le cas échéant. Si plusieurs partis et même certains candidats indépendants utilisent les grands espaces urbains d’affichage publicitaire, seuls trois formations (l’AKP, le CHP et le MHP) mènent une campagne d’ampleur nationale utilisant de gros moyens.

Ainsi l’AKP propose une dizaine d’affiches à dominante orange et bleu mettant principalement en avant son bilan pour montrer que, depuis 5 ans, son gouvernement a su répondre aux problèmes de la vie quotidienne. Une étudiante explique ainsi qu’elle n’a plus à payer ses livres, un écolier que les obstacles à son éducation ont été levés, une ménagère que l’argent s’est valorisé ou un citoyen “lambda” que sa facture électrique n’a pas augmenté depuis 4 ans... Les personnes choisis ont dans l’ensemble une apparence assez neutre, elles pourraient être les personnages d’une publicité de lessive ou de produits ménagers, et l’on observe notamment qu’il n’y a aucune femme voilée, ce qui peut surprendre sur des affiches de l’AKP. Le mot d’ordre est clair : “Durmak yok, yola devam” (“Ne pas s’arrêter, poursuivre la route !”). C’est celui d’un Premier ministre qui, fort de son bilan, demande à ses électeurs de le reconduire. Car, il ne s’agit pas seulement de voter pour des candidats mais d’approuver le bilan du gouvernement et de le reconduire, ce que suggèrent toutes les affiches en bas à gauche, en appelant les électeurs à apposer un tampon dans un cercle où figure la mention “Evet” (“Oui”), surmonté du nom du Premier Ministre, “Recep Tayyip Erdogan”.

Sur des affiches à dominante de rouge et de bleu, où Deniz Baykal sourit et où les 6 flèches légendaires du kémalisme sont bien en évidence, le CHP s’adresse lui aussi aux citoyens turcs mais ces derniers sont moins personnifiés et vus essentiellement au travers de catégories : les jeunes, les déshérités, les femmes, les istanbouliotes... Tous “vont gagner” annoncent les affiches du CHP qui mettent en scène un groupe d’une dizaine de personnages représentatifs de la catégorie visée (jeunes, déshérités...). Le groupe regarde vers l’horizon en souriant comme dans un rêve qui leur dévoilerait un avenir radieux. Le parti kémaliste mène donc une campagne qui repose plus sur la symbolique et qui mobilise en toile de fond une aspiration au progrès et à la modernité.

Quant au MHP, il propose une série d’affiches de couleurs sombres mettant presque toutes en exergue un soleil noir hérissé de pointes. Ici, il s’agit moins de proposer que de combattre ou de sauvegarder. C’est à la peur (du séparatisme, de la terreur, de l’incurie gouvernementale...) que ces affiches en appellent en offrant le vote MHP comme seul remède aux dangers de toute sorte qui menacent le pays ! Un clip du MHP d’ailleurs fait précéder ce décors funeste d’un mur de flammes qui laisse place au miraculeux remède politique nationaliste.

Si le nouveau “Demokrat Parti” mène une campagne plus modeste, pour ce qui est de l’usage des grands espaces publicitaires tout au moins, il déploie, en revanche, comme les autres grands partis une flotille de petites camionnettes décorées du portrait de son leader (Mehmet Agar et de son logo). Enfin, deux formations, l’ANAP et le DSP, qui ont pourtant joué un rôle important au cours des deux dernières décennies, sont totalement absentes de cette débauche de couleurs et de slogans. Ce qui ne surprend qu’à moitié !

La campagne bat son plein et s’intensifie. Istanbul est déjà dans une ambiance électorale rappelant à un citoyen turc, déjà saturé de promesses, l’importance du 22 juillet prochain.
SC et JM

samedi 7 juillet 2007

La Cour constitutionnelle contre toute attente…


Contre toute attente la Cour constitutionnelle turque a rejeté, le 5 juillet 2007, les recours du Président Sezer et du CHP demandant l’annulation du projet de réforme constitutionnelle visant à faire élire le président de la République au suffrage universel.

Rappelons que ce projet d’élection du Président par le peuple a été lancé dans la précipitation par le gouvernement de l’AKP, au début du mois de mai, pour riposter à l’annulation du premier tour de la présidentielle par la même Cour. Cette réforme constitutionnelle réduit, par ailleurs, le mandat présidentiel de 7 à 5 ans et le rend renouvelable une fois consécutivement. Elle concerne aussi le mandat parlementaire qui passe de 5 à 4 ans, cette volonté de maintenir une différence de durée des deux mandats tendant à indiquer que ce n’est pas une présidentialisation du régime « à la française » qui est recherchée en l’occurrence.

Quoiqu’il en soit, ce « paquet constitutionnel » a une première fois été bloqué par le président, le 25 mai dernier et le gouvernement a alors immédiatement fait de nouveau adopter le texte par le Parlement. Une nouvelle fois saisi, le 15 juin 2007, le Président a encore refusé de le promulguer et ce rejet a rendu obligatoire l’organisation d’un référendum sur la question. Mais, dans le sillage de ce nouveau refus, le Président a déposé un recours contre la réforme devant la Cour constitutionnelle, à l’instar de ce qu’avait déjà fait le CHP. Ce second refus et ce recours ont été également suivis par un rejet du Président visant cette fois la réforme tendant à réduire le délai d’organisation de ce genre de référendum (en le faisant passer de 120 à 45 jours).

Dès lors, la crise constitutionnelle générée par ce projet de réforme a semblé définitivement close, notamment parce que, même si le projet n’était pas définitivement enterré (le recours étant pendant devant la Cour), il apparaissait désormais évident que le référendum ne pourrait avoir lieu en même temps que les élections législatives du 22 juillet prochain, ce dont avait rêvé un temps l’AKP. De surcroît, eu égard aux précédentes décisions de la Cour constitutionnelle, il paraissait probable que celle-ci ferait subir au « paquet constitutionnel » de l’AKP le même sort qu’au premier tour de l’élection présidentielle.

Eh bien la Cour a décidé de faire mentir les commentateurs en rejetant finalement les recours du Président et du CHP, et la première question qui se pose bien sûr est de savoir pourquoi cette instance réputée kémaliste a décidé d’agir ainsi. On pouvait a priori craindre que cette décision soit tactique et qu’elle vise une nouvelle fois à compromettre les entreprises du gouvernement. Pourtant, le fait qu’elle ait été âprement discutée (6 voix contre 5) semble bien indiquer qu’il n’y a pas vraiment de manœuvres derrière la décision de la Cour mais que celle-ci s’est prononcée sur le fond en ayant à cœur de démontrer son autonomie et donc son réel pouvoir de décision. Ce comportement n’est pas inhabituel chez les cours constitutionnelles qui constituent des institutions soucieuses de leur pérennité et qui pour cette raison sont parfois enclines à prendre des décisions visant à affirmer leur autorité au sein d’un système. À cela s’ajoute le fait que la composition de la Cour et surtout sa présidence ont changé depuis les précédentes décisions auxquelles nous faisions allusion, Madame Tülay Tugcu ayant laissé sa place à la tête de l’institution à Monsieur Hasim Kiliç pour prendre sa retraite.

En tout état de cause, cette décision relance les supputations sur les prochaines échéances politiques. Le scénario le plus logique est que désormais, après la tenue des élections législatives du 22 juillet, le Président de la République sera élu dans le courant du mois d’août par le Parlement selon les règles actuellement en vigueur. Par la suite, eu égard au délai actuellement exigé (120 jours après le second refus du Président le 15 juin), le référendum sur le « paquet constitutionnel » devrait intervenir à la mi-octobre. Si la réponse à cette consultation est positive, la réforme de l’élection présidentielle concernera l’élection du président de la République suivant… dans 7 ans !

Pourtant, l’élection du successeur d’Ahmet Necdet Sezer devra respecter les règles actuellement en vigueur qui, depuis l’annulation par la Cour constitutionnelle du premier tour de la présidentielle, le 1er mai dernier, supposent la présence d’au moins 367 députés dans l’hémicycle, pour commencer à procéder au vote. Dès lors, certains prédisent déjà qu’un tel quorum sera très difficile à atteindre et que l’Assemblée élue le 22 juillet pourrait ne pas parvenir à élire ce fameux successeur et serait alors à nouveau dissoute. Si tel était le cas, on pourrait certes avoir des législatives couplées à un référendum sur l’élection présidentielle à la mi-octobre 2007.

D’autres, estiment néanmoins que le fait que le referendum n’ait pu se tenir pendant la présente législature rend caduque la réforme constitutionnelle entreprise par l’AKP. S’ils ont raison, la décision que la Cour vient de prendre change peu de choses… La réforme constitutionnelle sera alors enterrée.

En tout état de cause, la décision de la Cour, qui va être, dans les prochains jours, évaluée par les états majors politiques et par les constitutionnalistes, relance les incertitudes quant aux échéances politiques à venir. Cette perspective risque malheureusement de favoriser les manœuvres tactiques et de gêner en fin de compte le déroulement serein des élections du 22 juillet…
JM

mercredi 4 juillet 2007

Les présidences affolent les leaders de l’AKP


Bien que les trois leaders de l’AKP, Recep Tayyip Erdogan, Abdullah Gül et Bülent Arinç aient tenu ensemble, le 1er juillet, un grand meeting unitaire à Kayseri, leur ville de prédilection, la situation reste apparemment conflictuelle au sein du parti majoritaire. Le Président de la Grande Assemblée Nationale (GAN) a en effet déclaré récemment que la candidature de Gül à la présidence de la République n’était plus d’actualité et qu’il pouvait y avoir des candidats plus indiqués que lui. Le ministre des affaires étrangères a néanmoins estimé que le succès du meeting de Kayseri avait confirmé la popularité de sa candidature. Quant au Premier ministre, il a estimé qu’après les législatives, le parti aurait de toute façon à nouveau à se prononcer sur la question. Au cours des dernières semaines, en effet, alors même que le gouvernement s’employait à contrer l’opposition du camp laïque, en défendant et relançant périodiquement le projet d’élection du président au suffrage universel direct, le ministre des affaires étrangères a continué à se présenter comme le candidat naturel de l’AKP à la présidence de la République. Mais, il est vrai que depuis que ce projet de réforme constitutionnelle a été enterré par les rejets répétés du Président de la République, l’eau a coulé sous les ponts. Dès lors, il est logique que, même à l’intérieur de l’AKP, certains puissent penser qu’à une situation nouvelle, il faut un candidat nouveau !
Toutefois, la devise ne pas concernera peut-être pas qu’Abdullah Gül et l’avenir de sa candidature à Çankaya puisque le Premier ministre vient de laisser entendre également que le bouillant Bülent Arrinç, souvent en première ligne ces derniers mois dans les conflits qui ont opposé les « dinci » au « laikçi », pourrait ne pas retrouver son poste de Président de la GAN, à l’issue des élections. Et cela, même si l’AKP reste majoritaire et en position de désigner l’un de ses siens au perchoir de l’assemblée turque ! Après les débats sur le maintien de la candidature de Gül, cette nouvelle hypothèque tient probablement compte du fait que le quorum de présence exigé par la Cour constitutionnelle, depuis sa décision d’annulation du premier tour de la présidentielle, risque d’être difficile à atteindre pour le futur parlement qui pourrait être plus diversifié politiquement que le parlement sortant. Atteindre les fatidiques 367 sièges pour tenir l’élection du Président de la République ou celle du Président de l’Assemblée ne sera pas chose facile. Même si l’AKP est majoritaire, il n’est pas sûr que ce parti atteigne la majorité des deux tiers lui permettant d’élire seul le Président de la République ou celui de l’Assemblée. Dès lors, pour éviter une nouvelle crise politique, il faudra composer, négocier et donc trouver des personnalités consensuelles… Mieux vaut essayer d’y penser aujourd’hui que de le faire dans l’urgence à l’issue d’élections dont on ne connaît pas encore le résultat… Après avoir plaidé de façon radicale pour que le peuple lui donne 367 députés (notre édition du 25 juin 2007), l’AKP, prenant la mesure des résultats les plus probables, commence peut-être aussi à tempérer la détermination qui l’avait vue riposter sans nuance à la stratégie de blocage mené par le camp laïque et pense sans doute déjà fortement aux lendemains du 22 juillet.

« Je pense que nous avons atteint un moment clef dans l’histoire de la démocratie turque », estime le candidat indépendant, Baskin Oran.


Si l’enjeu des prochaines élections législatives a provoqué des recompositions partisanes dont le « Blog de l’OVIPOT » a eu l’occasion de rendre compte précédemment, il a suscité surtout pas mal de remue-ménage dans les candidatures. Les grands partis politiques ont certes cherché à renouveler leur personnel politique mais ce renouvellement se fait aussi en dehors des grandes formations avec la présence d’un nombre très important de candidats indépendants. Rencontre avec l’un d’entre eux, particulièrement en vue à Istanbul, Baskin Oran, candidat dans la 2ème circonscription…

Question : Baskin Oran, la Turquie vient de vivre une crise politique et constitutionnelle, qui n’est pas encore achevée d’ailleurs. Quelle analyse, quel bilan faites-vous de la situation actuelle à trois semaines des élections ?
Baskin Oran : Il y a eu une mise en cause importante du droit constitutionnel : il aurait suffi de 184 votes pour élire le Président, ils ont dit que ce nombre devait être de 367. Tout système qui va jusqu’à l’absurde se détruit. Pourquoi ont-ils fait ça ? Parce qu’ils ne veulent pas d’un président dont la femme est voilée. Les autres avaient en tête de changer la Constitution pour clarifier la situation. Il suffit de 184 voix pour tenir la séance… mais les choses n’ont pas tourné ainsi et ils n’ont pas pu changer la Constitution. Maintenant, tous ont sur les bras un enfant non désiré. Une fois élus au Parlement, il faudra qu’on se débrouille avec cette incohérence.

Question : Vous voulez dire que le risque c’est qu’on ait des difficultés pour élire le Président ?
B.O. : Le Président de l’Assemblée, le Président de la République… Et comment va-t-on obtenir le consensus nécessaire et qui va changer la Constitution ? Je ne sais pas. Il nous faut mobiliser des spécialistes de droit constitutionnel pour sortir de cette impasse. Il faut coûte que coûte que nous fassions une constitution civile mais avec cet enfant sur les bras, je ne sais pas du tout comment on pourra le faire.

Question : Après la crise constitutionnelle actuelle, quel scénario voyez-vous pour le 22 juillet ?
B.O. : Quel va être le tableau le 23, vous voulez dire ? Je ne suis pas un expert en la matière mais les journaux et les sondages pensent qu’il y aura trois partis représentés au parlement. Ils voient l’AKP à 40%, le CHP à plus de 20% et le MHP à un peu plus de 10%. Ce à quoi, il faut ajouter bien sûr le DTP (entre 20 et 30 députés), parce que les gens du DTP formeront également un groupe tout de suite avec quelques indépendants et dépendants, puisqu’il y a des « indépendants-dépendants » et des « indépendants-indépendants ». Je fais partie du 2e groupe bien sûr.

Question : Justement, à propos de votre candidature, est-ce qu’on pourrait avoir votre opinion sur ces candidatures indépendantes et sur les différentes classifications que vous faites ?
B.O. : Ce que j’appelle « indépendants-dépendants », ce sont les gens du DTP. Ils ont été forcés de détourner le système car le système ne leur permettait pas de se présenter au Parlement. C’est très important pour eux, mais c’est encore plus important pour le système lui-même, parce que la Turquie ne peut pas continuer à vivre sans que des Kurdes soient représentés au Parlement. Vous pouvez détourner le cours d’un fleuve mais vous ne pouvez pas l’arrêter. Donc il faut qu’ils montent au Parlement pour qu’ils ne montent pas à la montagne, ça c’est sûr. C’est pour cette raison que la représentation des Kurdes est indispensable pour l’existence de la Turquie. Donc les gens du DTP ont été obligés de prendre la voie des candidatures indépendantes pour contourner le système et le barrage des 10%.

Question : Et pour « les indépendants-indépendants » ?
B.O. : En ce qui concerne les « indépendants-indépendants », je ne peux parler ici que de moi-même bien sûr. Je dirai que je suis le fruit d’un phénomène tout à fait nouveau en Turquie, la société civile. L’émergence d’une société civile a été aidée par les réformes faites dans la perspective de l’adhésion à l’Union Européenne entre 2001 et 2004. Maintenant, cette instance veut une place au soleil. Moi j’ai toujours été un universitaire et je n’ai jamais été autre chose que cela, excepté pendant les 9 années au total où j’ai été congédié de l’Université et pendant lesquelles j’ai dû faire des métiers de toute sorte. Mais, bon, c’était une autre époque ! En fait, la politique m’est étrangère. Mais, alors comment se fait-il, me direz-vous, que je sois maintenant candidat aux élections législatives ? Je pense que nous avons atteint un moment clef dans l’histoire de la démocratie turque. D’un côté, les gens « en ont marre » du système actuel et des partis politiques. Ils veulent s’exprimer. D’un autre côté, certains groupes, certaines classes, ont commencé à parler. Je citerai, à cet égard, un exemple qui remonte à un an à peine. C’est celui du directeur général d’une institution d’État qui a pris sa retraite du ministère après 25 ans de service. Il a fait une conférence de presse et a déclaré qu’il était « çingene » (tzigane). Il a dit : « je n’ai jamais fait état de mon identité de « çingene » pendant 25 ans, et maintenant que je suis à la retraite, je la déclare ». Il s’agit d’un exemple tout à fait représentatif de cette libération de la parole. Les deux phénomènes mis ensemble expliquent ce moment tout à fait exceptionnel dans l’histoire de la démocratie turque que nous vivons aujourd’hui. Maintenant, c’est le moment ou jamais ! On n’aurait pas pu faire cela lors des précédentes élections de 2002.

Question : À quoi est due cette évolution ?
B.O. : D’une part, sur le plan juridique, c’est le résultat des réformes conduites en vue de la candidature à l’UE entre 2001 et 2004. D’autre part, concrètement, c’est l’aboutissement d’un processus social. À un moment donné, si vous élevez la température de l’eau d’un seul degré, elle change de nature.

Question : Vous pensez donc qu’au-delà même des réformes européennes, il y a une mutation profonde de la société turque ?
B.O. : Mais bien sûr, ce ne sont pas seulement les dynamiques externes qui marchent. Les dynamiques externes ne font qu’accélérer les choses. Il faut que les dynamiques internes, c’est-à-dire la société civile, se développent. On ne peut pas exporter la démocratie. Si quelqu’un vous dit qu’il peut exporter la démocratie, c’est de l’impérialisme. En revanche, on peut importer la démocratie. L’importateur, c’est l’intelligentsia. Cette intelligentsia, cette société civile, s’est développée en Turquie. Même si tout est encore loin d’être parfait, elle existe. Et je suis aujourd’hui son totem. Si j’ai été choisi, c’est parce que je n’ai jamais été membre d’un parti et que j’ai toujours été considéré comme indépendant, que ce soit à l’égard des idées, des hommes ou des classes… J’ai donc accepté. J’ai pris cela comme un devoir social.

Question : Quel regard portez-vous sur la législature de l’AKP, sur son action au gouvernement ?
B.O. : Ce bilan n’est pas vraiment surprenant. Il faut revenir en fait sur les « dinci » (islamistes) et sur la confrontation entre « laikçi » et « dinci ». Les « dinci » sont une classe qui monte. Les classes qui montent sont toujours de gauche. Du temps de Louis XIV, la Bourgeoisie, Mr Jourdain, étaient de gauche. Ceux qui étaient de droite se moquaient de lui. Maintenant, nous nous moquons des femmes voilées qui font du jogging. C’est la même chose. Quand une classe émerge, c’est normal que cette classe apporte des choses nouvelles et des progrès. Une classe qui ne monte pas ne peut pas le faire. Le « Refah Partisi » de Necmettin Erbakan n’aurait pas pu faire ça, parce qu’il était le symbole de la classe qui stagnait alors que Tayyip Erdogan est le symbole de la rupture du « statu quo ». C’est donc normal que nos bourgeois et nos intellectuels votent pour l’AKP. Mais c’est naturel aussi que l’AKP fasse des zigzags. Parfois le 1er ministre dit qu’il est d’accord avec nous pour remplacer l’ethnie par le territoire symbolisant une supra-identité et, le lendemain, il dit qu’il ne veut pas parler à des « chefs de tribus ». L’AKP fait des zigzags et le fait qu’ils soient issus de petites villes où la religion est toujours dominante fait qu’ils respecteront toujours la religion mieux que nous, mais ils seront plus libres. La Turquie sera plus religieuse mais plus libre, en somme.

Question : Et pour vous, quel serait le scénario idéal, le scénario le plus favorable à la démocratie et à l’État de droit compte tenu de ce que sont les forces politiques actuelles ?
B.O. : Je préférerais évidemment qu’il y ait au Parlement beaucoup d’indépendants-indépendants. Moi, j’ai beaucoup de chances d’être élu parce que des centaines de militants travaillent pour moi. Beaucoup de gens me disent qu’ils regrettent que je ne me présente pas dans leur circonscription car actuellement ils ne savent pas pour qui voter, et ceux de la 2e circonscription me remercient parce que sinon ils ne sauraient pas pour qui voter.

Question : Revenons sur le mode de scrutin à l’heure actuelle, vous nous avez présenté la stratégie des candidats indépendants, mais sur le mode de scrutin quelle est votre opinion ? Est-il satisfaisant ou à transformer, et pourquoi ?
B.O. : Ce barrage de 10% est incroyable. Tout à fait incroyable ! Remarquez, il existe en Grèce des choses comparables tout aussi incroyables : un barrage de 3%, l’exclusion des indépendants. Là-bas, ils ont fait ça pour que la minorité turco-musulmane de Thrace ne soit pas représentée au Parlement, pour que ses représentants soient obligés de rejoindre d’autres partis et qu’ils y soient en quelque sorte noyés . Pour nous, après les élections, je pense que la barre sera réduite de moitié, à 5% ou peut-être à 4% je ne sais pas…

Question : Quelles sont les conditions pour qu’un indépendant comme vous soit élu au Parlement ?
B.O. : Il n’y a pas de barrage pour les indépendants. D’après les calculs objectifs des experts, pour que je sois élu, il me suffit d’obtenir 65 000 votes sur les 2 millions de votants que compte la 2ème circonscription d’Istanbul où au total 21 députés sont à élire.

Question : Auteur d’un important ouvrage universitaire en la matière, vous êtes un spécialiste de la politique étrangère turque, donc je présume que vous avez dû suivre l’évolution récente des relations de la Turquie avec l’Union Européenne. Comment voyez-vous la candidature turque dans les prochains mois ?
B.O. : Je suis inquiet, à cause d’une part de notre « paranoïa de Sèvres » mais aussi de votre « islamophobie » (en Europe). Il n’est pas possible que l’UE accepte la Turquie avant que cette paranoïa passe.

Question : Qu’est ce que vous entendez par « paranoïa de Sèvres » ?
B.O. : Je veux parler bien sûr du traité de Sèvres de 1920 qui a démantelé l’Empire ottoman. Aujourd’hui, ceux que j’appelle « les paranoïaques » pensent que les mêmes États qui nous ont démantelés en 1920 essayent de le faire à nouveau. Pour eux, l’UE est impérialiste, autant que peuvent l’être les Etats-Unis et, dans le même temps, la patrie est aussi sous la menace de la Charia (loi islamique). Ils considèrent que ces deux aspects sont conjoints : nous serons démantelés politiquement et la Charia viendra. D’où vient une telle paranoïa ? De deux choses. Premièrement il y a au sein de la population une peur que les élites kémalistes essayent d’attiser. Au niveau populaire, cette peur a deux causes. Une cause internationale d’abord : la réaction à la globalisation. Vous avez un bouleversement de l’infrastructure qui fait que tout ce qui a rapport aux superstructures change. Parallèlement à cette peur de la globalisation, il faut mentionner les erreurs commises par les hommes politiques de l’UE qui passent leur temps à rajouter des conditions à l’entrée de la Turquie dans l’UE, comme la question de Chypre ou le débat autour du terme de génocide. La deuxième cause de la « paranoïa de Sèvres » pour le peuple, ce sont les « cadavres dans le placard » : l’affaire chypriote, l’affaire arménienne, l’affaire de l’islam et l’affaire kurde. Selon une célèbre expression turque, nous avons tout poussé sous le tapis, et ça commence à sentir.... Il y a aussi les élites kémalistes qui « pulvérisent » la peur de haut en bas. L’illustration la plus récente de cette « pulvérisation » sont les « Cumhuriyet mitingleri » (meetings laïques à Ankara, Istanbul, Izmir). Ceux qui ont organisé ces meetings voulaient faire peur au peuple, aux femmes surtout.

Question : La mobilisation des femmes était pourtant réelle et sincère, non ?
B.O. : Force est de constater que ceux qui ont organisé ces meetings ont contribué dialectiquement à la démocratie. Les femmes, qui sont sorties dans la rue pour la première fois de leur vie, sont les mères qui hier interdisaient à leur fils de manifester. Une fois dans la rue, elles sont en quelque sorte devenues complices de leurs enfants Bien sûr, elles n’avaient pas peur d’être gazées ou matraquées car c’était en accord avec le kémalisme. Et pour cette raison, elles n’ont pas eu de sympathies pour ceux qui ont été gazés et matraqués le 1er mai. Mais l’important c’est qu’elles ont été complices de ceux qui sortent dans la rue, c’est déjà une forme de mobilisation. Dans « Au Nom de la Rose » (le roman d’Umberto Ecco), on tue les prêtres pour empêcher que le livre comique d’Aristophane ne soit lu. Quand vous riez, quand vous criez, quand vous sortez de votre coquille, vous n’avez plus peur. Au bout d’un certain temps, la peur finit par disparaître. Cela n’est pas possible dans le silence. Vous savez, c’est comme ces gens qui sifflent pour se rassurer quand ils traversent un cimetière. Finalement, ces « Cumhuriyet mitingleri » ne serviront peut-être pas la cause de ceux qui les ont organisés…

Question : A l’heure actuelle, sur ce qui se passe en Irak du nord, il y a beaucoup de débats autour d’une éventuelle intervention de l’armée turque. Est-ce que cette hypothèse vous paraît possible ?
B.O. : Non, l’idée de cette intervention est à usage interne. Il n’y aura pas d’intervention effectuée dans le territoire kurde irakien, peut être un bombardement de la montagne… Mais, vous savez, il faut traverser 250 km de territoire ennemi pour arriver jusqu’à la montagne. Vous avez besoin de 50 000 hommes pour le maîtriser, et quand vous serez arrivés sur l’objectif, ils seront déjà partis ailleurs. L’armée turque sait bien tout cela, elle n’en parle que pour affaiblir le gouvernement islamiste. Ils l’ont peut-être fait aussi pour obtenir l’annulation des élections, mais je pense maintenant que c’est trop tard.

Question : Donc vous pensez que les élections se dérouleront normalement… Mais toujours en tant que spécialiste de relations internationales, que pensez-vous d’un éventuel rapprochement de la Turquie avec la Russie ou la Chine, dont on parle beaucoup aussi actuellement?
B.O. : Et pourquoi pas avec le Tibet ? Non ça c’est absurde et c’est encore une forme de rejet de l’UE. Il y a, en fait, deux sortes de gens qui ne veulent pas d’une adhésion à l’UE. Premièrement, ceux qui interprètent l’anti-impérialisme comme nous l’avons interprété dans les années 60, et pire encore l’extrême gauche qui s’enferme dans son ghetto. Elle considère la classe ouvrière et les Kurdes comme les seuls groupes exclus. Elle n’a jamais entendu parler des nouvelles forces qui ont fait apparition après les années 70 et 80, c’est-à-dire après la période où nous avons été, en tant que gauche, anéantis par deux coups d’Etat successifs, 1971 et 1980. En fait, il y a aujourd’hui d’un côté, ce que j’appellerai une « gauche classique », qui suit le principe suivant : « que ce soit petit mais que ce soit le mien ». Et de l’autre, la gauche que je représente, une gauche contemporaine qui embrasse toutes les causes nouvelles : les homosexuels, les alévis, la lutte contre le travail des enfants, les femmes (parce que chaque classe opprimée et exclue bat sa femme), les féministes. En somme les groupes qui permettent l’émergence d’une société civile dans ce pays. Ce sont des groupes d’exclus dont la gauche doit s’occuper. Mais la « gauche classique » n’a pas l’intention de le faire, elle ne voit que les classes populaires et les Kurdes comme classes opprimées. Moi j’ai beaucoup de mal avec les représentants de « la gauche classique » car tous leurs beaux discours, c’est du « par cœur » qu’ils rabâchent depuis des années. Nous voulons certes dénoncer le « par-cœur » de ceux qui sont contre nous mais le plus important c’est aussi d’en finir avec le « par-cœur » de ceux qui sont avec nous. Par ailleurs, à côté de « la gauche classique », le deuxième groupe qui refuse l’UE est constitué de ceux qui refusent la démocratie en Turquie. Ils ne peuvent pas le dire ouvertement mais quand les principes de l’UE seront appliqués en Turquie, ce sera la démocratie. Et ils ne veulent pas de ça.

Question : Vous pensez que toute cette invocation d’une Turquie tournée vers un 3e monde relève plus de l’argumentation politique interne que de la réalité ?
B.O. : Écoutez… la Russie est entrée au FMI en 1987, la Chine est entrée à l’OMC. Cela signifie qu’aujourd’hui il n’existe pas d’autre système que le capitalisme. Et même, à l’apogée de l’Union Soviétique il n’y avait en fait qu’un seul système mondial…

Question : Et pour compléter ce tableau de la Turquie comme puissance régionale : dans ses relations avec ses voisins, comment voyez-vous la montée en force de l’Iran ?
B.O. : L’Iran ne monte pas en force, mais descend en force. Ceci étant, l’Iran ne disparaîtra jamais. Tous les États qui entourent la Turquie sont des nouveaux États, à l’exception d’un seul : l’Iran. Et la frontière turco-iranienne date de 1639. Donc il y a deux États importants au Moyen-Orient : l’Iran et la Turquie. À l’origine, l’Empire ottoman était un État territorial. Parmi les groupes religieux et ethniques de cet empire, il n’y en avait pas un seul qui s’appelait « ottoman ». « Ottoman », c’est le nom d’une dynastie qui a donné son nom à la supra-identité territoriale. En Iran, c’est la même chose : il n’y a pas de groupe qui s’appelle « Iran », le nom « Iran » est territorial. Tandis que la Turquie contemporaine, elle, porte le nom des Turcs, un groupe ethno-religieux. C’est pourquoi la Turquie a besoin aussi de représentants des Kurdes dans son Parlement. Il faut que nous passions de « Turcs » à « de Turquie ». Par exemple, en France, il n’y a pas de groupe ethno-religieux qui s’appelle « Francs », les Francs étaient des tribus germaniques. La supra-identité incarnée par le concept de « Français » est tout à fait territoriale. Il faut que nous fassions cette transition pour que la Turquie puisse affronter les défis à venir.
(Propos recueillis le 29 juin 2007 et mis en forme par Jean Marcou, Marine Copin et Saadet Coskun)