jeudi 26 juillet 2007

Baykal en eaux troubles...


Après avoir été vivement critiqué pour son refus initial de commenter les résultats des élections, Deniz Baykal, secrétaire général du CHP, a finalement décidé de s’exprimer devant la presse mardi, précisant clairement qu’il n’a aucune intention de satisfaire les électeurs du CHP qui ont réclamé sa démission immédiate après l’annonce des résultats dimanche soir : « Je ne vois aucune situation qui nécessite une telle réaction (…) Je n’ai observé aucune demande de la sorte parmi nos militants » a-t-il déclaré facétieusement. En dépit des manifestations républicaines de ces derniers mois, de l’alliance avec le DSP et du soutien des médias, le CHP n’a obtenu que 2 % de voix supplémentaires par rapport aux dernières élections (où il n’était pas allié au DSP) et perd 66 sièges à l’Assemblée. Les rêves de Baykal de pouvoir gouverner en coalition avec le MHP se sont envolés en fumée devant le triomphe électoral de l’AKP, et cette défaite offre à ses détracteurs au sein de son propre camp l’opportunité de le forcer -enfin- à quitter la scène. Mustafa Sarıgül, le maire populaire du district résidentiel de Sisli, et Hikmet Çetin, ancien président de l’Assemblée nationale et ex-secrétaire général du parti (il a assuré l’intérim pour Baykal en 1995), espèrent en effet depuis longtemps une réforme du CHP et tentent d’imposer un nouveau courant au sein de la gauche turque. Cet échec électoral est l’occasion de relancer leur croisade contre Baykal. Çetin a précisé ne pas être surpris par les résultats de l’élection : « Ce succès n’est pas seulement celui de l’AKP, mais doit beaucoup aussi à l’opposition. Parce que la Turquie n’a pas d’opposition… ». Quant à Sarıgül, il a déclaré hier devant le bâtiment de la municipalité de Sisli : « Cette défaite a mis en évidence la nécessité d’une autocritique de la gauche turque ». Cette opposition interne au CHP s’est réunie mardi pour commenter les résultats et, très certainement, pour essayer de renverser Deniz Baykal. A l’issue de cette réunion, Hikmet Çetin a déclaré : « Le plus grand service que l’administration actuelle pourrait rendre à la fois au CHP et à la Turquie serait de quitter la politique une bonne fois pour toute ». Les leaders de cette fronde devraient réussir à convoquer une assemblée extraordinaire du parti après l’élection présidentielle, et les chances de voir Baykal passer la main n’ont jamais été aussi élevées.

En ce qui concerne le DSP (Parti Démocrate de Gauche), allié au CHP pour les élections, il aurait prévu bien avant celles-ci d’établir son propre groupe parlementaire à l’Assemblée. La défaite du CHP va sans doute renforcer cette volonté de scission. Une réunion extraordinaire du DSP sera organisée, le 19 août, afin de statuer sur la durée de l’alliance avec le CHP, et il semble maintenant plus que probable que cette collaboration ne sera pas reconduite, les analystes estimant que l’intérêt du DSP sera de se tenir à l’écart des règlements de compte de la gauche et des intrigues à l’encontre de Baykal. D’autant plus que l’alliance avec le CHP n’avait de sens que si celui-ci accédait au pouvoir (Baykal avait promis deux ministères au DSP en cas de victoire).

L’autre menace planant sur Baykal pourrait venir du centre-droit. En effet, parmi les personnalités du centre-droit qui avaient rejoint les rangs du CHP par stratégie électorale, seul le beau-fils de Süleyman Demirel, Ilhan Kesici, a été élu. Et il se murmure qu’il songerait déjà à rompre avec le CHP pour prendre la tête d’une nouvelle formation de centre-droit, maintenant que la défaite du Demokrat Partisi et la démission de son leader Mehmet Agar ouvrent un espace à combler. D’autre part, l’ancien premier ministre Mesut Yılmaz, élu en tant qu’indépendant à Rize, devrait maintenant lancer un nouveau parti pour tenter d’unir le centre-droit. Cette initiative pourrait recevoir le soutien d’une partie de l’opposition à Baykal. Celle-ci risque d’être d’autant plus forte que Baykal a choisi, sans fournir d’explication, de ne pas représenter 66 des députés CHP sortants, lors des élections de dimanche. Ces députés offensés réclament ardemment la démission de Baykal et sont déjà à la recherche d’un nouveau leader.

En outre, les Socialistes européens ont fait connaître leur désaccord avec la décision de Baykal de ne pas présenter à son parti sa démission. Ceux-ci, après l’avoir vigoureusement critiqué à plusieurs reprises sur sa rhétorique nationaliste, sur son soutien aux interventions militaires dans la vie publique ou encore sur son manque d’engagement envers les principes de la démocratie, ont appelé à sa démission quelques heures à peine après la fin des élections. Même si l’Internationale Socialiste (qui, on l’a vu, a récemment lancé une procédure de contrôle à l’encontre du CHP qui pourrait se solder à terme par son exclusion) se refuse pour le moment à prendre une décision avant le début de l’année prochaine, certains ne se cachent pas pour manifester leur désaccord. Ainsi, Hannes Swoboda, député autrichien au Parlement Européen et vice-président du groupe socialiste en son sein, a observé que le CHP avait un besoin urgent de réformes fondamentales et déploré le fait que Baykal ne laisse pas sa chance à une nouvelle génération de leaders. Quant à Cem Özdemir, député allemand d’origine turque au Parlement Européen, il a estimé que le CHP était devenu le « club privé » de Deniz Baykal et que tout commentaire sur cet état de fait serait une perte de temps... En Turquie, à l’extérieur comme à l’intérieur de son parti, et partout en Europe, la pression s’accentue sur Deniz Baykal.

Lors de l’annonce des résultats dimanche soir, des troubles survenus au siège du CHP ont nécessité l’intervention de la police. On a pu entendre les militants du CHP scander des slogans tels que « Sarıgül président ! », « Baykal, laisse ta place » ou encore « Baykal à Rhodes », allusion à l’engagement pris pendant la campagne par Deniz Baykal, amateur de natation, de nager jusqu’à l’île de Rhodes en cas de défaite. Engagement que n’ont pas manqué de lui rappeler avec amusement ses opposants depuis l’annonce des résultats…
Marine Copin

Confession d’un artiste engagé, déception des cercles socio-démocrates…


Hier, tout le monde ne parlait que de ça… « Vous avez lu ça ? », « Quelle déception !»… L’article, ou plutôt le message de l’illustre chanteur Zülfü Livaneli, publié dans le quotidien Vatan du 24 juillet 2007, a ému et indigné, à la fois, dans les cercles républicains. Bon nombre des sympathisants traditionnels du CHP ne se reconnaissaient déjà plus dans les penchants dangereusement nationalistes de leur actuel leader, Deniz Baykal, mais face à un danger « islamiste pas si modéré », il leur fallait bien serrer les rangs…


La déception de Livaneli
Pourtant, Zülfü Livaneli, artiste plus qu’engagé (une sorte de Jean Ferrat turc qui aurait la renommée d’un Charles Aznavour en France), élu député CHP d’Istanbul en 2002 avait, lui, refusé de transiger avec ses convictions profondes et démissionné en février 2005 en déclarant : « le peuple et l’histoire ne pardonneront pas ce qui a été fait au parti d’Atatürk ». Le chanteur désapprouvait en effet l’adhésion progressive du CHP à des thèses nationalistes, éloignant ainsi le parti des minorités ethniques et religieuses. Comme beaucoup d’autres intellectuels de gauche qui se sont par ailleurs parfois tournés vers les indépendants cette fois-ci, Livaneli ne se reconnaissait plus dans les prises de position du CHP et s’en est donc éloigné.

Pour beaucoup d’observateurs, en effet, le CHP s’est détourné de sa ligne et de son électorat traditionnels et n’a, par ailleurs, proposé aucune solution alternative au programme de l’AKP. Son discours nationaliste et l’absence de campagne dans les régions du Sud-Est ont eu les résultats que l’ont pouvait prévoir. L’AKP l’a emporté dans cette partie du pays en y devançant même parfois les candidats « Kurdes Indépendants »…

Mais dans une lettre ouverte adressée au leader du CHP, qui reflète largement l’immense déception des cercles socio-démocrates turcs, Zülfü Livaneli va plus loin et reproche à Deniz Baykal d’avoir largement fait le jeu de l’AKP et contribué à son succès, afin de conserver l’équilibre bipartisan créé par les élections de 2002 en pensant qu’il lui serait finalement favorable…


La lettre de Livaneli
Voici donc la traduction de l’intégralité du texte de Zülfü Livaneli dont le titre est : « Il est temps de ressortir cette photo et de la regarder, Deniz Bey ! »

Avant les élections, je me suis tu sur bon nombre de sujets pour ne pas nuire au CHP et à partir de maintenant, je n’écrirai plus rien ni sur ce parti ni sur son leader.
Car je ne crois pas que cela puisse servir à quelque chose.
Je suis cependant dans l’obligation de vous transmettre ce témoignage dans mon dernier article.
Je considère cela comme une dette.
Souvenez-vous, s’il vous plait, Deniz Bey:
Le soir du 19 Décembre 2002, alors qu’il neigeait à Ankara, nous étions chez Mehmet Sevigen.
Je revenais, moi, d’un entretien avec le Président de la République.
Abdullah Gül était Premier ministre alors que Tayyip Erdogan avait perdu tout espoir de rentrer au Parlement.
La veille, le Président Sezer avait refusé sa demande quant à devenir « Premier ministre sans être député ».
Le destin de la Turquie a changé, ce soir-là, dans cette maison car vous nous avez martelé qu’il fallait que « Tayyip Erdogan soit Premier ministre ».
Vous vous êtes mis en colère contre les personnalités hors du parti qui vous prévenaient qu’il s’agissait la d’ « un jeu très dangereux » et avez répondu que « Non , il ne tiendra pas deux mois. Vous verrez, il ne tiendra pas deux mois ».
Et moi, qu’ai-je répliqué : « Erdogan n’est pas n’importe qui, c’est l’homme politique que tous les ordres religieux réunis ont choisi pour remplacer Erbakan, il a pour lui le soutien des Etats-Unis et de l’Europe. Son projet est de faire de la Turquie une République islamique modérée. Cela ne va pas durer deux mois comme vous le dites, au contraire, il va ruiner la vie politique de tous ceux qui se trouvent dans cette pièce. »
Vous avez justifié votre argument « il ne tiendra pas deux mois » en avançant : « il ne s’entendra pas avec le FMI du fait de ses opinions » en ajoutant : « cela perturbera l’économie et ils n’y résisteront pas ».
Mais toutes ces affirmations n’étaient que des prétextes car vous, vous aviez compris que le système bipartisan était à votre avantage et vous vous êtes même réjouis des résultats des élections. Car être le leader du principal parti d’opposition et écraser vos concurrents de gauche vous suffisait amplement. Vous avez poursuivi cette coopération plus tard.
Je ne savais pas à ce moment-la que vous aviez secrètement rencontré Tayyip Erdogan à Beylerbeyi avant les élections et que vous aviez conclu un accord avec lui.
Des témoins étaient présents ce soir-là : Önder Sav, Esref Erdem, Mehmet Sevigen, Bülent Tanla, Yasar Nuri Öztürk.
Peut-être que certains d’entre eux auront peur de vous et ne témoigneront pas mais d’autres le confirmeront. Il y a donc des témoins. Même si les autres ne le disent pas, ils savent très bien au fond d’eux-mêmes que cela est vrai. Vous aussi, vous le savez.
À la fin du débat, vous avez dit : « Nous nous sommes photographiés ce soir. Deux mois plus tard, on les regardera. Mais sans faire de retouches. Et on verra qui avait raison. »
Maintenant, suite aux élections de 2007, sortez cette photo de votre poche et regardez-la, Deniz Bey.
Et réfléchissez ; valait-il le coup que vous criiez aussi fort « Ils disent que je fais d’Erdogan un Premier ministre. Oui, je le fais. Quelqu’un s’oppose-t-il a cela ? » dans le groupe parlementaire.
Valait-il le coup que vous rencontriez Erdogan à Beylerbeyi, que vous fassiez abstraction de tous ceux qui ont voté pour vous, valait-il le coup que vous concluiez des accords secrets ? (Vous savez, Deniz Bey, qu’il y a des témoins de cette rencontre secrète aussi).
Bien sûr que c’était le droit démocratique d’Erdogan de devenir Premier ministre. Mais ce n’était pas la mission première du CHP de faire des efforts surhumains pour que cela se réalise. Qui plus est, sans supprimer l’immunité politique.
Si vous aviez fourni ne serait-ce qu’un centième des efforts surhumains que vous avez fourni pour parvenir à réformer l’interdiction politique d’un député, modifier la Constitution, mettre la pression sur votre groupe et ignorer les élections de Siirt pour faire rentrer Erdogan au Parlement, pour votre parti, le résultat aurait été sensiblement différent.
Comme je vous l’ai dit ce jour-là, vous avez changé le destin de la Turquie.
Si mes déclarations sont ne serait-ce qu’un peu faussées, exprimez-vous, Deniz Bey, dites : « Cela ne s’est pas passé comme ça. Nous n’avons pas dit cela. »
Niez cette conversation dont votre secrétaire général et vos plus proches ont été les témoins.
Ou bien baissez la tête et réfléchissez au procès que va vous faire l’Histoire.
Deniz Bey, je suis conscient de dire des choses très graves. Jusqu'à ce soir- là, nous étions amis et j’aurai préféré ne pas avoir à écrire cela.
Mais votre incapacité à évaluer l’ampleur de la situation et votre excessive tendance à l’entêtement ont fini par nous mettre tous en danger.
Vous avez été la manivelle qui a permis à Tayyip Erdogan de prendre possession des deux tiers du Parlement avec 34% des voix.
Avant cela, le Refah avait pu s’emparer des municipalités grâce à la division des voix que vous avez déclenchée.
Vous avez été la plus grande chance de Tayyip Erdogan et de Melih Gökçek, qui est par ailleurs votre très proche ami.
Vous avez été, par contre, la plus mauvaise chance du CHP.
À un moment où ce pays avait cruellement besoin de la gauche, en dépit de tous nos avertissements, vous vous êtes borné à tirer le parti vers la droite, en l’éloignant ainsi des Kurdes, des Alévis et des sympathisants de gauche.
Alors qu’il aurait fallu que vous vous montriez au peuple en serrant les mains d’Erdal Inönü, Hikmet Çetin, Murat Karayalçın, Fikri Saglar, Ercan Karakas, Mehmet Mogultay, Seyfi Oktay, Celal Dogan et bien d’autres socio-démocrates, vous avez insisté pour mettre des anciens membres du MHP, de l’ANAP, des militants de droite condamnés à mort sur le devant de la scène.
Alors que l’on vous a rappelé que « personne ne se préoccupe de la copie quand l’original existe », vous avez préféré suivre la ligne du MHP plutôt que de rester fidèle à des politiques de gauche.
Alors que vous faisiez rentrer ceux de droite et votre secrétaire au Parlement, vous avez préféré laisser Gülsun Bilgehan dehors, la petite-fille de celui qui avait réussi à entrer en tant que président de Commission au Conseil de l’Europe, à savoir Ismet Inönü.
Croyez-moi, cela m’attriste profondément d’écrire ces choses. Si seulement j’avais eu tort, si seulement vos paris s’étaient réalisés mais la situation est ce qu’elle est.
C’est dommage, Deniz Bey, pour vous, pour votre parti, mais aussi pour les socio-démocrates qui croyaient sincèrement en vous.
Désormais, peu importe que vous ne démissionnez ou pas.
Bad-el harab-ül Basra!

Voici le lien avec le site de Vatan qui a publié la lettre de Zülfü Livaneli :
http://www9.gazetevatan.com/haberdetay.asp?tarih=24.07.2007&Newsid=129162&Categoryid=4&wid=5)


La réaction de Baykal
Hier soir, lors d’une conférence de presse, Deniz Baykal interrogé sur les propos de Livaneli ne les a pas niés, d’autant plus que des témoins de la scène ont indirectement confirmé la véracité des propos de l’artiste. À la question de savoir pourquoi il n’avait pas révélé ces informations plus tôt, Zülfü Livaneli, pour sa part, a rétorqué qu’il ne souhaitait surtout pas être responsable ou accusé d’une probable défaite du CHP. La blessure des socio-démocrates turcs n’en est que plus vive…

Emel Kaba

mercredi 25 juillet 2007

Regard sur la nouvelle génération des militantes de l’AKP modernes, conservatrices et dévoilées.


Le Blog de l’OVIPOT revient sur les mutations qui se sont manifestées pendant la campagne électorale. Saadet Coskun a suivi dans la semaine qui a précédé l’élection, Canan Baykurt, qui se présentait dans la 2ème circonscription d’Istanbul sur la liste de l’AKP. Témoignage…

Mardi 17 juillet, 15 heures, siège de l'AKP, à Eminönü. Une dizaine de femmes, non voilées pour la plupart, membres actives du mouvement, attendent impatiemment l'arrivée de la candidate Canan Baykurt, prévue une heure plus tôt. À 5 jours des élections législatives, l'excitation est manifeste. Après des discussions et une longue attente, Canan Baykurt fait enfin son apparition. Cette jeune avocate de 32 ans, non voilée, au « look » très mode, se définit elle-même comme "moderne et conservatrice". Elle fait pourtant partie des fondateurs de l'AKP. Immédiatement, toute la compagnie part pour Suleymaniye à Vefa à bord d’un camion « emballé » à la gloire de Tayyip Erdogan et de la candidate. Le trajet se déroule au son de la musique d'Ugur Isilak sur laquelle six femmes chantent.

Premier arrêt, dans une maison délabrée où la propriétaire a rassemblé quarante femmes du quartier pour un "meeting-maison". Ambiance agitée et bruyante. Toutes les participantes souhaitent parler personnellement à Canan Baykurt. Après un rapide discours vantant la politique menée depuis 5 ans par son parti, la candidate demande :"Êtes-vous contentes de l'AKP ?" Silence général. L'une d'elle finit par répondre : "Non !". Elle explique que tous les habitants du quartier sont délogés à cause des travaux de réhabilitation du quartier. Sujet sensible s’il en est ! Le débat s’engage et durera une heure. La représentante de l'AKP explique et répéte que ces rénovations sont dans l'intérêt de tous, que le quartier est historique et, ce faisant, qu’il faut le protéger. Canan Baykurt insistera aussi sur la nécessité d'avoir des femmes au Parlement, et plus généralement sur le rôle fondamental de la femme turque, aussi bien dans la famille que dans la société. Cette réunion se terminera, comme à l'accoutumée, par une distribution de cadeaux (en l'occurrence des tasses aux couleurs de l'AKP).

Le deuxième "meeting-maison" est beaucoup plus calme. Il se tient dans le quartier d'Eminönü. Le discours est le même mais, cette fois, pas de discussions houleuses. Tout le monde semble d'accord pour reconnaître les bienfaits de l'AKP. Pour la première fois de l’après-midi, des hommes sont présents, dont le maire d'Eminönü.

Ainsi s’achève un morceau de campagne représentatif des dernières mutations de l’AKP. Placée pourtant en 17e position sur la liste AKP de la 2ème circonscription d’Istanbul, Canan BAYKURT n’a finalement pas été élue…
SC

mardi 24 juillet 2007

Les élections turques vues d’Izmir


Le Blog de l’OVIPOT revient sur les élections législatives qui se sont déroulées, le 22 juillet, et qui ont vu la large victoire de l’AKP. Saadet Coskun se trouvait à Izmir, bastion du CHP, d’où elle nous ramène quelques impressions et quelques commentaires…

Dimanche près de 43 millions de citoyens turcs se sont déplacés pour aller voter (158 700 bureaux de vote en Turquie). Il s’agissait d’élire 550 députés alors que 7394 candidats se présentaient. La mobilisation à laquelle on a assisté témoigne de l’état d’esprit dans lequel se trouve le peuple turc depuis plusieurs mois. Après une campagne électorale étouffante et les manifestations pour la République d’avril-mai, le nombre d’électeurs promettait d’être important.

A l’instar de cette mobilisation, les résultats aussi étaient prévisibles. La victoire de l’AKP était presque inévitable. Mais cela exprime-t-il vraiment une satisfaction du peuple turc à l'égard du gouvernement au pouvoir depuis quatre ans et demi ? À Izmir, comme en Turquie d’ailleurs, rien n’est moins sûr. Il m’a suffi d’interroger quelques personnes pour constater que peu d’entre elles sont positives sur le gouvernement actuel. Nous sommes ainsi face à un paradoxe. Alors que le peuple exprime en permanence son mécontentement, le gouvernement Erdogan a été reconduit. De mon point de vue, quatre raisons peuvent expliquer cette situation.

En premier lieu, la campagne du CHP dépourvue de projets concrets n’a pas réussi à rassurer l’opinion publique cherchant infatigablement l’assurance d’un avenir certain. Seul le parti d’Erdogan a su proposer, durant cette campagne houleuse, un véritable programme. En second lieu, l’absence d’innovation au CHP et les difficultés de ce parti à se positionner en tant que formation social-démocrate a aidé l’AKP à obtenir les voix des personnes déçues par la formation de Baykal. La social-démocratie doit se renouveler. En l’occurrence, la personne même de Baykal a été incontestablement l’une des causes du revers du CHP. En troisième lieu, les changements réalisés par l’AKP, durant ces quatre dernières années, ont marqué les gens. Au moment de voter, le citoyen se demande souvent qui sera le plus apte à oser des transformations. Le souvenir des réformes de l’AKP a conduit l’électeur à voter pour le parti d’Erdogan. En dernier lieu, en l’absence d’alternative, les déçus du CHP, redoutant par ailleurs le MHP et n’étant pas convaincus par les autres partis, ont choisi par défaut l’AKP. Comme on dit en Turquie : “Deniz’e düsen yılan’a sarilir” ( Celui qui tombe dans la mer, s’aggripe au serpent).

Pourtant, certains départements (il) de Turquie, comme Izmir, ont préféré donner leurs suffrages au CHP. Plus précisément, le vote dans la région égéenne (dont Izmir est l'un des 8 départements) a concerné, dimanche de 8h00 à 17h00, 6,4 millions d’électeurs dans 25 098 bureaux de vote pour élire 77 députés. Concernant la ville d’Izmir, l’ambiance étaient très différentes de celle d’Istanbul : des drapeaux turcs et des portraits immenses d’Atatürk étaient suspendus depuis des semaines sur les balcons des immeubles et des maisons. Les Smyrniotes montrent sans pudeur leur attachement au CHP en portant des T-shirt arborant le logo du CHP ou décorés de l’image d’une ampoule (le logo de l’AKP) barrée. Les résultats étaient prévisibles, bien avant le 22 juillet, Izmir allait voter CHP. Cependant, à l’examen de ces résultats, on s’aperçoit que le CHP a fait un score plus faible qu'aux dernières élections.

La campagne a été très animée à Izmir. Il n’est dès lors pas étonnant que dès les premières heures, de la journée, un grand nombre de Smyrniotes en vacances, au bord de la mer Égée, ont quitté les plages de Çesme,Kusadası, Gümüldür pour se rendre aux urnes. Les plages étaient quasiment vides et ne rassemblaient plus que des touristes. Quant aux autoroutes, elles étaient complètement embouteillées dans la direction d'Izmir.

Pour cette journée spéciale, certaines règles étaient, comme d’habitude, de rigueur. La vente d'alcool était interdite. Les lieux de fêtes étaient fermés et les restaurants dansant avaient seulement l'autorisation de servir des repas. Par ailleurs, personne, à l’exception des policiers, n'avait le droit de porter une arme, ce jour-là.

Le vote a donc commencé à 8h00. Gül, 28 ans, commerçante en textile, dit avoir voté pour le CHP, car “c’est dans les gènes, je ne peux pas aller vers un autre parti”. Pourtant, elle était sure que l’AKP remporterait les élections. Au fil de notre discussion, je me rends compte qu'elle n'apprécie pas du tout Istanbul et je lui demande ce qu'elle pense de la ville. Selon elle, c'est un autre Etat de la Turquie, un “Etat Charia”. Elle n’est pourtant pas convaincue du CHP,qui selon elle a été anéanti par Baykal. À la question : « Que représente la laïcité pour vous ?”, elle répond : “Mais il n’y en a pas ici !” avant dajouter qu' “être laïque en Turquie c’est être sans religion, comme si on ne pouvait pas être laïque et musulman, le problème est là”. Elle se dit consciente que, même si le CHP gagne, ce sera le chaos mais “à qui d’autres puis-je donner ma voix ? Il n’y a personne” dit-elle d’un air désolé. “Je n’aime pas Baykal, mais je ne peux voter que pour le CHP”. Ce sont là ces derniers mots.

Recep, un autre commerçant d'une cinquantaine d'années est beaucoup plus catégorique. Selon lui, seul l’AKP est capable de gouverner, de faire des choses positives pour la Turquie. Je remarque cependant qu'il hésite à m'avouer totalement son attachement pour le parti d'Erdogan, comme s'il craignait d’être la cible d’une quelconque critique. Effectivement, il est possible de constater que contrairement à Istanbul, à Izmir, il est mieux perçu d'être pour le CHP que pour l’AKP. Il y a comme une sorte de fierté régionale à appartenir au parti d'Atatürk. J'ai également pu voir des personnes se faisant tatouer au « henné » le nom du père fondateur de la Turquie ou le drapeau turc. Toutefois, concernant le blocage politique engendré par l’élection présidentielle, en avril-mai, Recep n'hésite pas à critiquer le CHP. Il déclare même que cette situation n'était pas normale voire illégale. "Le CHP ne devait pas faire ça", dit-il offusqué. Les Turcs ont souvent tendance à prendre le parti de la victime, en l’occurrence l'AKP a sans doute profité de ce penchant… On en vient à se demander si ce n’est pas surtout la colère contre le CHP qui a conduit certaines personnes à voter pour l'AKP…

Yasmine, environ la trentaine, allure moderne et dynamique, a choisi elle de voter “MHP”. Pourquoi ? “C’est simple c’est le seul parti qui pourra sauver le pays contre les séparatistes”. Je lui demande, alors, si son choix était le même en 2002, sans hésiter, elle me répond : "Oui, j'ai toujours voté MHP et cela depuis des années. Dans la famille, nous sommes tous du MHP. Nous ne sommes pas du genre à nous balader de parti en parti !". Sa voix est grave, son ton affirmatif. Elle est tout à fait sure d'elle et de son choix.

Ces trois personnes sont assez représentatives de l’état de l’opinion à Izmir et aussi un peu d’un certain état d’esprit en Turquie. L'important aujourd'hui ne semble plus de choisir le parti idéal mais d'opter pour le courant qui conjure le plus ses peurs. Les personnes hostiles aux minorités se tournent vers le MHP, les anti-AKP vers le CHP et vice versa. Cependant, en regardant au-delà, on sent un peuple en quête de son avenir. C’est une tout autre aventure qui commence maintenant…

Saadet Coskun

lundi 23 juillet 2007

Erdogan réélu comme un président.


Le résultat est tombé hier dès les premières estimations des différentes chaînes de télévision turques. Recep Tayyip Erdogan a remporté une victoire sans appel lors des législatives anticipées qui se sont déroulées le 22 juillet 2007.

Avec 46,4% des suffrages exprimés, l’AKP est très largement au-dessus du score qu’il avait réalisé en 2002 (34,3%), alors que le CHP, son principal adversaire, bien qu’allié au DSP, retrouve péniblement ses voix (20,79% contre 19,4%), le parti nationaliste MHP (avec 14,25% contre 8,3% en 2002) étant la seule autre force politique à franchir la barre des 10% permettant d’avoir une représentation parlementaire. L’AKP est ainsi majoritaire dans la plupart des départements turcs, en particulier dans les deux plus grandes villes du pays (Ankara et Istanbul). Le CHP ne l’a emporté que dans ses zones traditionnelles d’influence : les départements de Roumélie (Kirklareli, Edirne, Tekirdag) et ceux de la Mer Égée (Izmir et Mugla) tandis que MHP s’adjugeait deux départements du Sud-Est méditerranéen (Mersin et Osmaniye). Les autres forces politiques sont réduites au rang d’acteurs marginaux. Le nouveau « Demokrat Parti » de Mehmet Agar, notamment, ne retrouve pas les voix obtenues par le DYP en 2002 (5,4% contre 9,6%). Cet échec confirme la liquéfaction du Centre droit, qui était prévisible depuis l’échec de l’alliance DYP-ANAP, au début du mois de juin dernier. Les islamistes du « Saadet Partisi » (Parti de la Félicité), en dépit d’une certaine force militante, ont séduit moins d’électeurs encore qu’en 2002 (2,33% contre 2,5%). Quant au « Genç Partisi » (Parti de la jeunesse) de Cem Uzan, il n’a pas pu poursuivre sa percée des précédentes législatives (3,03% contre 7,2%) et il y a fort à parier que ses jours sont comptés. Le véritable événement de ces élections législatives, hormis le succès de l’AKP, est en fait l’arrivée significative de députés kurdes (plus d’une vingtaine) sur la scène parlementaire turque. Il s’agit bien sûr des candidats indépendants issus du Parti pour une société démocratique (DTP) qui sont majoritaires dans 6 départements de l’extrême Sud-Est (Igdir, Tunceli, Mus, Diyarbakir, Sirnak et Hakkari).

Cette élection a donc confirmé l’influence des grandes formations politiques qui avaient fait la une de la campagne (AKP, CHP, MHP) car les petits partis ont vu leur influence se réduire. En dehors des Kurdes, en outre, peu d’indépendants ont été élus (à l’exception notable de l’ancien Premier Ministre Mesut Yimaz, réélu dans son fief à Rize). Le Parlement sera néanmoins une assemblée revivifiée plus colorée et probablement plus animée. Paradoxalement, en dépit de sa victoire, l’AKP y aura moins de députés que précédemment (341 contre 363 initialement en 2002), cela en raison de la présence du MHP (70 sièges) et des indépendants (28 en 2007 contre 9 en 2002). Le CHP voit aussi sa représentation sensiblement diminuée pour les mêmes raisons (112 députés contre 178 en 2002).

Ce phénomène arithmétique ne remet pourtant pas en cause la large victoire de l’AKP, que l’on avait pressenti dans les derniers jours de la campagne, tant cette formation et son leader avaient crevé l’écran. Délaissant, en effet, les querelles et les tensions qui avaient dominé l’annonce des élections anticipées, il y a deux mois et demi, l’AKP a réussi à imprimer son rythme à la campagne et à faire de ce qui ne devait être au départ qu’un référendum sur la laïcité, une vraie campagne pour des élections générales. Ce faisant, Tayyip Erdogan, sûr de lui dans les meetings électoraux et convaincants dans les débats télévisés, est sorti de la crise présidentielle par le haut. En avril, on lui avait barré la route de la présidence de la République, en juillet, il s’est fait réélire aux législatives comme un vrai président !

À l’heure des comptes, le CHP va devoir faire le bilan de ce qu’il faut bien appeler un échec. L’AKP pouvait être mis en difficulté sur ses contradictions et sur ses zones d’ombre. Les meetings laïques d’avril-mai avaient bien montré aussi que les classes moyennes et, notamment en leur sein, les femmes, s’interrogeaient sur leur avenir, étant prêtes à se mobiliser sans même qu’on le leur demande. Mais, s’il est bien de dire aux femmes « qu’elles vont gagner » (un des slogans du CHP), il aurait sans doute été plus réaliste de leur proposer la réalisation de mesures concrètes que le gouvernement de l’AKP, lui-même, peinera à leur accorder. Plus généralement, ayant acquis, depuis 2002, le statut de principale force d’opposition, le CHP avait un certain nombre d’atouts qu’il n’a pas su saisir. Cela essentiellement parce qu’il ne s’est jamais sérieusement projeté dans la position d’une force de gouvernement alternative, préférant cristalliser les craintes, susciter les vieux réflexes nationalistes et se perdre dans des querelles de principe. Il est ainsi passé à côté du développement de la société civile et des mutations sociales qui ont marqué la Turquie depuis les débuts du troisième millénaire alors même que l’AKP, très attentif à ces processus en dépit des ambiguïtés qui ont pu être les siennes lorsqu’en 2005 il a arrêté les réformes et cédé à la pression nationaliste, s’est fait le champion de l’ouverture politique. Il est frappant de voir notamment que les minorités (en particulier, les Arméniens) ont appelé à voter pour l’AKP, lui reconnaissant plus de vertus politiques qu’à ses adversaires de gauche. Il est instructif d’observer que nombre d’intellectuels très éloignés de la mouvance islamiste ont préféré l’ouverture d’Erdogan au combat d’un autre âge de Deniz Baykal.

Car la victoire de l’AKP n’est pas celle de l’islamisme sur la laïcité mais avant tout celle d’un mouvement populaire représentatif des mutations spectaculaires qu’a connues la Turquie au cours de la dernière décennie. En effet, si ce parti reste influent dans les campagnes traditionnelles, il l’est surtout dans les classes laborieuses nouvellement urbanisées qui ont goûté à une vie meilleure et qui aspirent aujourd’hui à une amélioration de leur condition sociale et de leur cadre de vie. Ne nous y trompons pas, ce sont ces familles que l’on voit se détendre le dimanche autour d’un « mangal » (barbecue) ou d’un « çaydanlik » (samovar turc), dans des espaces verts que les municipalités de l’AKP ne cessent de créer à leur intention dans toute la Turquie, qui font aujourd’hui la force de ce parti. Ce pays, ont le sait, connaît ces dernières années une croissance spectaculaire et ces nouvelles couches de salariés, de petits entrepreneurs, de commerçants, réclament désormais « leur part du gâteau ». Par ses résultats économiques, Recep Tayyip Erdogan, qui est, rappelons-le issu de ce milieu social, a commencé à répondre à cette aspiration. « Durmak yok, yola devam ! » (« Ne pas s’arrêter, continuer la route ! »), le slogan de l’AKP était loin d’être théorique pour la plupart de ses électeurs dont le niveau de vie s’est amélioré au cours des cinq dernières années. Mais il faudra sans doute aller plus loin dans les années qui viennent.

La victoire de l’AKP ouvre ainsi à ce parti un nouveau bail de cinq ans pour gouverner la Turquie. Cette perspective et le fait que l’AKP n’ait pas franchi la barre des 367 députés lui permettant d’élire le président de la République sans l’appui d’autres formations politiques, pourraient contribuer à résoudre la crise présidentielle. Tayyip Erdogan n’a-t-il pas intérêt à neutraliser la présidence en y acceptant l’élection d’une personnalité de consensus pour pouvoir continuer la route qu’il s’est tracée? Faut-il, après une telle victoire, risquer de gâcher les opportunités offertes et l’état de grâce actuel, en rouvrant la querelle de l’élection présidentielle et de la réforme constitutionnelle ? Au cours de la campagne qui vient de s’écouler, l’AKP a su retrouver les vertus du consensus qui avaient fait sa force et qui l’ont probablement aidé à l’emporter aussi largement. Tout porte à croire que le parti majoritaire sera tenté de poursuivre dans cette voie. Mais les mois qui se sont écoulés nous ont appris à être prudent. La politique est loin d’être toujours rationnelle.
JM

dimanche 22 juillet 2007

Élections à domicile !


Surprise ce matin au bas de l’ascenseur… un bureau de vote s’est installé dans mon immeuble ! Décidément en Turquie, le célèbre « paket servis » qui permet de recevoir chez soi ses courses ou son repas peut concerner aussi, pour un politologue, les élections législatives qui se déroulent aujourd’hui !

Dans le hall d’entrée, où deux policiers sont en faction, une affiche indique la direction d’un local où se déroulent, depuis 7h30 et jusqu’à 17h ce soir, les opérations électorales. De nombreux électeurs se pressent déjà : grand-mère éprouvée par la chaleur estivale, jeune homme sortant de la piscine de la cité avoisinante en tenue de sport ou mère de famille pressée d’aller rejoindre les siens. Nous sommes, en fait, dans l’un des nombreux bureaux de vote de la 2ème circonscription d’Istanbul où 700 électeurs sont inscrits. Dans cette circonscription, 21 députés sont à élire, 11 listes ont été présentées par des partis (AKP, BTP, CHP, DP, GP, HYP, IP, LDP, MHP, SP, TKP) et il y a 42 candidats indépendants. Dans cette circonscription des personnalités importantes se présentent pour de grands partis (comme Egemen Bagis pour l’AKP), pour des formations marginales (comme Dogu Perincek pour le Parti des travailleurs, IP) ou en tant que « bagimsiz » (« indépendants », comme Baskin Oran).

Le bureau de vote est tenu par deux officiers municipaux flanqués de deux observateurs représentant respectivement le CHP et l’AKP. Les électeurs signent d’abord une liste électorale sous l’œil de ces observateurs. Il leur est remis ensuite le bulletin de vote et une enveloppe jaune comportant un tampon officiel. Le bulletin est en fait une grande feuille comprenant les 11 listes de candidats des partis (affublées des logos de ceux-ci) et les 42 noms des candidats indépendants. Chaque liste ou chaque nom d’indépendant est surmonté d’un rond blanc destiné à recevoir, le cas échéant, un tampon ancré qui exprimera le choix de l’électeur en lui permettant d’apposer la mention « Evet » (« Oui »). Une fois en possession de cette liste et, parfois après s’être fait rappelé les modalités du scrutin, l’électeur reçoit des mains de l’un des officiers municipaux le fameux tampon encré qui va lui permettre d’exprimer son choix sur la liste. Il ne doit bien sûr apposer ce tampon qu’une seule fois sur le bulletin, sous peine de nullité du vote. Pour ce faire, il se rend dans un isoloir de fortune, consistant essentiellement en un panneau de carton, et en ressort pour glisser son bulletin de vote dans une urne en bois. À l’issue du vote, l’un des officiers municipaux appose sur l’index gauche de l’électeur une petite marque d’encre indélébile qui prouve définitivement qu’il a bien voté. Bon dimanche électoral !
JM

samedi 21 juillet 2007

Erdogan sûr de lui.


La semaine précédant les élections législatives qui doivent se dérouler le 22 juillet aura été marquée par une forte personnalisation de la campagne électorale. Recep Tayyip Erdogan est indiscutablement l’homme fort de cette fin de campagne et, sûr de sa victoire, il vient même d’engager sa personne dans la balance en annonçant qu’il abandonnerait la politique si son parti n’obtenait pas une majorité lui permettant de gouverner seul. De façon très significative, les dernières affiches de l’AKP invitent les Turcs à dire « Evet » (« Oui ») tant au bilan du gouvernement qu’à sa reconduction. Pour l’équipe de campagne du parti majoritaire, il s’agirait presque désormais de plébisciter Tayyip Erdogan. Ainsi, ce Premier Ministre auquel on a voulu barrer la route de la magistrature suprême au printemps dernier s’apprête-t-il à se faire réélire comme un véritable président !
Commencée sur les relents du conflit qui avait opposé les « laikçi » et les « dinci » lors de l’élection présidentielle mort-née d’avril dernier, la campagne s’est progressivement détendue. La tentative faite par « l’establishment politico-militaire » de faire suivre les grands meetings laïques d’avril-mai par une mobilisation nationaliste, liée à la question kurde, a tourné court. Et, dans le même temps, l’AKP que l’armée essayait de déstabiliser en dénonçant sa « passivité » face au « péril » kurde, a contré la manœuvre en retrouvant les vertus du consensus. Il est frappant de voir, en effet, que loin de relever le gant comme il l’avait fait tout au long de la crise présidentielle, le parti majoritaire s’est finalement employé à faire oublier (pour un temps seulement peut-être…) la crise d’avril et ses suites. Reléguant au second plan la candidature malheureuse d’Abdullah Gül et la réforme de l’élection présidentielle, alors même que la Cour constitutionnelle avait fini par lui donner raison, le pragmatique Tayyip Erdogan a expliqué qu’il pourrait accepter une candidature de compromis à la présidence et qu’il s’était attelé à l’élaboration d’une vraie constitution civile. Ainsi, en se démarquant des vieilles querelles, le Premier Ministre a-t-il pu aborder la dernière ligne droite en conduisant une véritable campagne électorale d’élections générales. Temporisant sur les conflits latents, rassurant les milieux d’affaires, mettant en avant son bilan plus que de belles promesses, gagnant le soutien des minorités et refusant finalement la surenchère nationaliste, Recep Tayyip Erdogan s’est manifestement consacré à élargir sa base électorale.Tandis que ses principaux adversaires travaillaient surtout à cristalliser une opposition sur des valeurs (CHP) ou à mobiliser l’électorat sur de vieilles peurs (MHP), il s’est ainsi attaché à retrouver le souffle qui avait fait la force de son gouvernement dans ses deux premières années.
Face à ce retour en force, on peut s’étonner de l’impuissance des forces d’opposition à s’imposer dans la campagne et de leur incapacité à mettre l’AKP en difficulté. Car le bilan et le discours de l’AKP ne sont pas sans ambiguïté et sans faiblesse. Le Premier ministre et ses partisans ont fait un certain nombre de faux pas révélateurs par le passé. L’islamisation rampante qui se développe dans un certain nombre de villes ou de collectivités gérées par l’AKP contraste avec les propos rassurant de son leader. L’envahissement de la haute administration par des diplômés des lycées « Imam Hatip» ne va pas non plus sans inquiéter. Mais pour pouvoir exploiter pleinement toutes ces zones d’ombre, il aurait fallu que l’opposition soit plus au clair sur le projet qu’elle entendait proposer aux citoyens turcs. On ne gagne pas une élection simplement en diabolisant son adversaire. La grande faiblesse de l’opposition dans cette campagne aura été de ne pas pouvoir apparaître comme une force véritablement alternative. Écartelée entre un parti kémaliste peu convaincant dans son rôle de force de centre gauche et un parti nationaliste peinant à faire oublier ses origines extrémistes, elle n’est jamais parvenue à incarner l’image d’une relève crédible. S’en est-elle d’ailleurs soucié ! Tant le CHP que le MHP ont joué avant tout leur carte respective en espérant qu’un demi-échec de l’AKP, allié à la divine providence, leur permettrait peut-être de former un gouvernement de coalition. Or si d’aventure l’AKP n’était pas majoritaire, la perspective d’un gouvernement de coalition CHP/MHP ne réjouirait personne à commencer par les démocrates, les milieux d’affaires et nombre d’adversaires de l’AKP.
Mais une telle hypothèse est malgré tout peu probable. La plupart des sondages donne le parti de Recep Tayyip Erdogan, largement vainqueur avec plus de 42% des suffrages, soit un score nettement supérieur à celui qu’il avait réalisé en 2002 (34,3%). Cette victoire lui donnerait cependant moins de sièges (entre 300 et 340) car, outre le CHP crédité de 17,5% des voix (19, 4% en 2002) ce qui devrait lui assurer entre 110 et 130 sièges, le MHP (8,3% en 2002) avec 12,5% (70 à 90 sièges) franchirait la barre fatidique des 10% nécessaires pour avoir une représentation parlementaire. Un tel scénario permettrait d’être assez optimiste pour la suite des événements car, n’ayant pas une majorité des deux tiers (367 sièges sur 550), l’AKP serait obligée d’accepter un candidat de compromis pour l’élection présidentielle qui doit suivre les élections législatives et l’installation de la nouvelle assemblée. Il est néanmoins trop tôt pour se prononcer sur la pertinence d’un tel scénario, la crise présidentielle qui se développe depuis le mois d’avril nous ayant habitué à des surprises.
En revanche, il est probable que l’originalité du nouveau parlement sera d’avoir une représentation kurde. Contournant, en effet, l’obstacle des 10%, entre 20 et 30 députés indépendants devraient en fait tacitement y représenter le Parti pour une société démocratique (DTP) qui détient déjà de nombreuses municipalités dans le Sud-Est. Certes, cette représentation parlementaire ne sera pas une première puisqu’en 1991, le SHP d’Erdal Inönü avait permis à une vingtaine de députés kurdes d’être élus sur ses listes. Mais, on se souvient que cette expérience s’était très mal terminée… Si cette fois elle devait réussir, cela constituerait un acquis non négligeable pour la résolution de la question kurde qui reste un enjeu politique majeur pour la Turquie contemporaine.
JM