mercredi 8 août 2007

Poignée de main historique au Parlement !



La Grande Assemblée Nationale de Turquie s’est réunie le 4 août pour la traditionnelle cérémonie de prestation de serment des députés. C’était la première fois que le nouveau parlement tenait séance depuis que les élections législatives anticipées du 22 juillet qui ont vu la large victoire de l’AKP et la défaite du CHP.

Pourtant, lors de cette cérémonie, ce ne sont pas ces deux partis rivaux qui ont tenu le devant de la scène mais les nouvelles formations qui ont réussi à être représentées, en particulier, le Parti du Mouvement Nationaliste MHP et les Kurdes du Parti pour une Société Démocratique (DTP). À la surprise générale, en effet, les leaders des deux formations, Devlet Bahçeli (MHP) et Ahmet Türk (DTP) se sont serrés la main tandis que d’autres députés de leurs formations respectives accomplissaient ostensiblement le même geste devant les caméras. Ce sont, en fait, les députés du DTP qui sont allés vers leurs collègues du MHP et leur président, Ahmet Türk, a commenté par la suite cette démarche en déclarant : « Nous sommes tous des députés. Nous pouvons bien sûr avoir des opinions différentes mais nous allons tous travailler sous le même toit. Nous sommes des personnes civilisées et nous devons avoir des relations entre nous. Nous voulons soutenir un processus de paix et de démocratie dans un esprit de conciliation et de dialogue. C’est dans cet état d’esprit que nous abordons la mission de parlementaire qui nous a été confié. »

La prestation de serment des députés kurdes nouvellement élus était attendue non sans une angoisse teintée de catastrophisme par les médias. Le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, avait même évoqué de possibles affrontements physiques entre les représentants des deux formations. Devlet Bahçeli n’avait-t-il pas, au cours de la campagne électorale, reproché au gouvernement de l’AKP de n’avoir pas pendu Öcalan (le leader du PKK dont la condamnation à mort a été commuée en réclusion criminelle à perpétuité) en se proposant de le faire lui-même tout en exhibant une corde pour mieux prouver sa détermination ! Mais surtout tout le monde avait en tête le précédent de 1991. À l’issue des législatives tenues cette année-là, en effet, des députés kurdes élus sur les listes du SHP (Parti Social-Démocrate Populiste créé après le coup d’Etat de 1980 par Erdal Inönü, qui a repris le nom de CHP en 1993) et portant un bandeau aux couleurs kurdes, avaient voulu adresser un message en kurde de la tribune du Parlement, au moment de leur prestation de serment. Cette initiative avait fait scandale et entraîné la lourde condamnation (15 ans d’emprisonnement), en 1994, de 4 des députés en question dont Leila Zana qui deviendra l’égérie de la résistance politique kurde et ne sera libérée qu’en 2004. Tout le monde a donc retenu son souffle lorsque Ayla Akat Ata, la première députée kurde à prêter serment est montée à la tribune. Mais, tout s’est passé normalement cette fois-ci. Cette parlementaire élue à Batman a prononcé son serment en turc en n’ajoutant aucun commentaire en kurde. Tous ses collègues ont fait de même et se sont vus applaudis par les parlementaires du MHP.

Certes, le bon déroulement de cette cérémonie ne suffit pas bien sûr à dire qu’une nouvelle ère a commencé mais elle aura révélé au moins deux phénomènes de première importance. En premier lieu, les nouveaux élus (et en particulier les Kurdes) ont affiché une plus forte maturité politique. Fini le temps des propos et des gestes spectaculaires destinés à faire connaître une cause, il s’agit désormais de devenir une force politique à part entière susceptible d’animer la démocratie turque et de la faire progresser. En second lieu, la nouvelle assemblée est un collège beaucoup plus diversifié et intéressant que le précédent qui risque de restaurer et d’accroître la place du Parlement dans le système, en devenant un lieu de débat de première importance pour la démocratisation en cours.

En tout état de cause, cette atmosphère, dans l’ensemble plutôt constructive, alors même que certains prédisaient déjà un drame, est de bon augure dans la perspective des échéances délicates que va devoir affronter le système : élection du Président de l’Assemblée, élection du Président de la République, réformes constitutionnelles…

lundi 6 août 2007

Pour Faruk Bilici, les relations turco-arabes ne sont pas si mauvaises.


Au moment où, après sa victoire, l’un des premiers soucis de Recep Tayyip Erdogan semble être de relancer la candidature turque à l’Union Européenne, nous publions la seconde partie de l’interview de Faruk Bilici sur les relations turco-arabes. Réalisée le 5 juillet dernier à Istanbul, la première partie de cette interview, publiée dans notre édition du 13 juillet 2007, portait essentiellement sur les relations turco-européennes à l’époque ottomane.
Historien « ottomaniste » et « ottomanisant », Faruk Bilici est actuellement Professeur à l’INALCO, l’Institut Nationale des Langues et Civilisations Orientales, mieux connu sous le nom de « Langues O ». Il a été également chercheur à l’IFEA, au début des années 90, et maître de conférences en détachement à l’Université de Marmara (Istanbul), par la suite. Il revient régulièrement en Turquie pour y conduire ses recherches et vient de traduire «Macédoine 1900 », un recueil de nouvelles d’un auteur de l’époque ottomane, Necati Cumali, qui a été publié dans la collection « Bibliothèque turque » chez « Actes Sud » (2007). Rappelons que cette collection qui est actuellement dirigée par Pierre Chuvin (le directeur de l’IFEA) et Faruk Bilici, lui-même, a été créée par feu Stéphane Yerasimos, qui fut directeur de l’IFEA, de 1994 à 1999.

Question : Faruk Bilici, vous venez de nous expliquer que les équilibres qui se sont dégagés en Europe jusqu’au 20ème siècle ont étroitement impliqué les Turcs, quel bilan peut-on faire de la période ottomane pour le monde arabe ?
Il faut rappeler que l’historiographie a eu tendance à considérer pendant longtemps la présence ottomane dans le monde arabe comme une parenthèse noire. Cette idée reçue a été mise à mal par l’école d’historiographie d’Aix-en-Provence composée d’historiens du monde arabe et non « d’ottomanistes ». Par des études de terrains minutieuses sur le sujet, ils ont prouvé que le monde arabe s’est développé économiquement, culturellement, démographiquement sous l’influence ottomane. Il y a eu bien entendu des régions du monde arabe privilégiées par les Ottomans, notamment l’Egypte pour sa richesse et pour sa position à cheval sur deux continents, et la Syrie.
Question : Si la période ottomane a été une période de développement, une période positive, comment expliquer les relations traditionnellement difficiles des Turcs avec le monde arabe ?
D’abord, il est vrai que le monde arabe n’a pas été, avant Abdul Hamid II, associé à la vie politique de l’Empire. Pour les raisons évoquées précédemment (cf. notre édition du 13 juillet 2007), le personnel politique ottoman était essentiellement recruté parmi les non-musulmans, les sujets arabes de l’Empire étant musulmans ne pouvaient être recrutés comme des esclaves et être formés à la Cour et dans les armées ottomanes. Les Ottomans ont plutôt insisté sur la culture et la religion dans leurs relations avec le monde arabe, notamment en privilégiant les études arabes dans leurs écoles (medrese). Le corps religieux était largement arabisant, le recrutement dans le monde arabe était essentiellement religieux. Le 19ème siècle, particulièrement, le règne d’Abdul Hamid II, a changé radicalement cette donne dans la mesure où l’Empire ottoman est devenu alors territorialement un empire musulman et qu’il fallait donc, pour maintenir la cohésion de cet empire, attacher une plus grande importance à sa partie arabe, notamment en recrutant plus de dignitaires dans le monde arabe. À partir de cette époque, l’Empire a donc commencé à accorder au monde arabe une importance capitale car l’islam devenait une sorte ciment unificateur face aux impérialismes occidentaux. C’était peut-être trop tard…
Question : Et vous pensez qu’aujourd’hui c’est définitivement trop tard ? Comment voyez-vous les relations de la Turquie avec le monde arabe, à l’heure actuelle ?
En fait, après les relations difficiles que l’on a connues, notamment au début de la Guerre froide, il y a eu une période plutôt favorable, en particulier après le débarquement de l’armée turque à Chypre en 1974 où une véritable prise de conscience de l’importance des relations avec le monde arabe s’est manifestée. À partir de 1969, la Turquie a été « membre-observateur » de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) puis, à partir de 1974, elle en est devenue un membre à part entière très actif. Depuis 2004, c’est d’ailleurs un Turc (le Professeur Ekmeleddin Ihsanoglu) qui est le secrétaire général de l’OCI dont la Turquie abrite certaines instances, comme le Centre de recherche sur l’histoire, l’art et la culture islamique (à Istanbul) et le Centre d’entraînement et de recherche statistique, économique et social des pays islamiques (à Ankara). Vous voyez, en fait, que la Turquie s’implique dans le fonctionnement et le rayonnement de cette organisation. On ne peut donc pas dire que la Turquie n’entretient pas de relations avec les pays islamiques même si, évidemment, c’est plutôt avec l’arrivée au pouvoir de partis à coloration islamique que ces relations se sont développées. Mais aujourd’hui, aucun homme politique ne peut envisager une seconde de se passer de ces relations étroites avec le monde arabe et islamique. La question palestinienne reste au centre du problème : il est clair que la Turquie a soutenu la création de l’État d’Israël parce qu’elle fait partie des pactes occidentaux et que les Etats-Unis comme l’Europe soutenaient la création de cet État. En contrepartie, Ankara a toujours œuvré pour qu’un État palestinien voit le jour, certes plus activement à certaines périodes qu’à d’autres, mais sans jamais renoncer à cette idée. Le monde arabe voit la Turquie comme un atout, au même titre d’ailleurs que le monde turcophone asiatique. Chaque fois que la Turquie a des négociations avec une région, elle fait valoir sa relation avec l’Europe. Ainsi, avec le monde arabe, il ne s’agit pas de créer une organisation régionale mais de jouer un rôle de pont, comme elle peut le faire avec l’Asie centrale ou avec la zone de coopération économique de la mer Noire. En somme, l’idée de « pomme rouge » (cf. notre édition du 13 juillet 2007) revient constamment dans les relations de la Turquie avec ses voisins puisque celles-ci sont considérées par eux comme le moyen d’avoir un accès à l’Europe. Un autre problème, c’est que la Turquie n’a pas encore assez de potentiel de vente de produits manufacturés au monde arabe même si je constate que les échanges avec le monde arabe ont été multipliés par dix depuis les années 1970 et que la Turquie est parfaitement présente aujourd’hui dans tous les marchés du Moyen-Orient. Inversement, les capitaux arabes sont extrêmement présents par le biais des banques islamiques mais aussi par le biais d’un certain nombre d’investissements : à ma connaissance, Türk Telecom a été acheté par un groupe libanais et, alors que plusieurs banques ont fait faillite, les banques islamiques continuent à exercer leurs activités sur le marché turc. Donc, je ne pense pas qu’aujourd’hui les relations turco-arabes soient si mauvaises.
Question : Est-ce que le monde arabe est prêt à développer ses relations avec la Turquie ?
En fait, dans le monde arabe, il y a de multiples attitudes. Une partie du monde arabe considère que ce qui se passe en Turquie, que l’expérience turque en somme, est une expérience qui doit être suivie sur le plan du développement politique, de la laïcité, de l’ouverture et même sur le plan économique. C’est un modèle que le monde arabe doit suivre. On rejoint ici la fameuse question qu’on se pose depuis le 18ème siècle : est-ce que l’islam est compatible avec le développement et le progrès ? La Turquie constitue en elle-même une sorte de réponse positive à cette question. Elle est, en ce sens là, un modèle pour un certain nombre de pays arabes car elle montre que l’on peut devenir laïques tout en restant musulmans, développer un pays sur le plan économique tout en restant musulmans, développer le capitalisme tout en restant musulmans, voire devenir un pays européen (c’est en tout cas ce à quoi prétend la Turquie) tout en restant musulmans.
D’autres groupes, plus fondamentalistes, les « Frères musulmans », par exemple, considèrent que les islamistes turcs réussissent à s’intégrer au monde politique alors qu’eux, notamment les « Frères musulmans », restent exclus du jeu politique. Et il est vrai que les islamistes turcs ont réussi à être considérés comme un véritable partenaire politique, et pas comme un partenaire toujours dans l’opposition qui ne fait que critiquer le régime ou le combattre. L’expérience islamiste turque, en ce sens, est considérée par un certain nombre de groupes politiques dans les pays arabes comme un exemple positif. Pour eux, les Turcs ont pu intégrer l’islam dans le jeu politique sans remettre en cause un certain nombre de fondamentaux (l’État de droit, la possibilité de faire des lois en dehors de la Charia, etc…). Moi c’est comme ça que je le vois, et je crois même que le monde arabe attend avec beaucoup d’impatience l’intégration de la Turquie dans l’Union Européenne, pour que la Turquie joue effectivement son rôle de pont vers l’Union Européenne. Rappelons-nous que c’est la Turquie qui a créé avec l’Espagne un pôle de dialogue entre les deux civilisations chrétienne et musulmane. Elle représente en quelque sorte une vision pacifique de l’islam pour l’Union Européenne et peut permettre de développer en Occident une image autre de l’islam que celle du terrorisme.
Question : Vous nous avez montré les multiples relations et connexions qui sont celles de la Turquie et qui découlent de sa longue histoire, en particulier de son histoire ottomane, mais est-ce que le problème de ce pays, ce n’est pas finalement qu’il possède trop d’atouts qui finissent par se neutraliser ?
Je croyais que la question me serait posée dans un autre sens. Puisque la Turquie a beaucoup d’atouts, qu’est ce que l’Union Européenne va gagner précisément en intégrant ce pays ? Ces multiples atouts et connexions, c’est justement, à mon avis, ce qui rend intéressante la position de la Turquie. Ce n’est pas un pays simple. La position géographique, géopolitique mais aussi la position culturelle de la Turquie en font réellement un pays de contrastes : ce n’est pas une position facile mais c’est justement ce qui est passionnant. La Turquie se retrouve réellement entre trois mondes : l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie. Elle en tire des atouts, mais il y a aussi des inconvénients. Elle est aux portes de conflits sérieux. Pourtant, ne dramatise-t-on pas un peu trop ces périls. Vous n’avez pas remarqué que lorsque l’on parle de l’élargissement à la Turquie, on évoque toujours ses voisins syrien, irakien ou iranien et qu’on occulte les autres : l’Arménie, la Géorgie ou la Grèce… Le fait d’avoir un pied au Moyen-Orient ne facilite pas les choses effectivement mais un pays doit faire avec ses atouts et ses inconvénients…
Propos recueillis et mis en forme par Jean Marcou et Marine Copin.

mercredi 1 août 2007

Rien de nouveau pour l’Etat major mais…


Lundi 30 juillet, le Général Yasar Büyükanit, s’est exprimé, pour la première fois depuis les élections législatives anticipées qui ont vu la large victoire de l’AKP. Faisant référence à la conférence de presse qu’il avait tenue le 12 avril et lors de laquelle il avait évoqué, dans la perspective de la prochaine l’élection présidentielle, le profil du candidat acceptable par les Forces armées, le chef d’Etat major a déclaré que pour lui rien n’était changé et que le futur Président devait être une personnalité ayant un attachement démontré pour la laïcité. Rappelons que cet attachement, pour les Forces armées, concerne aussi et surtout l’épineuse question de la coiffure de l’épouse du futur président, les militaires excluant absolument que celle-ci soit voilée. « Nous avons dit, ce que nous avons dit avec conviction, le point de vue des Forces armées ne va pas changer pas tous les jours ! », a conclu le Général.

Dans la perspective de l’élection présidentielle, qui doit se tenir dans les semaines qui viennent, la déclaration du Chef d’Etat Major est un indicateur important. En effet, bien que Recep Tayyip Erdogan ait laissé entendre à la fin de la campagne électorale qu’il pourrait accepter un candidat de compromis, Abdullah Gül a redit, le 25 juillet, que les électeurs qui ont massivement voté pour l’AKP lors des élections législatives ne comprendraient pas qu’il retire sa candidature à la présidentielle. Le leader de l’AKP n’a pas démenti formellement son ministre des Affaires étrangères mais il ne l’a pas expressément approuvé non plus. Le CHP, pour sa part, a rappelé son hostilité à la candidature de Gül et a redit qu’il boycotterait le scrutin si elle était maintenue. Pourtant, les autres forces politiques représentées au Parlement n’ont pas suivi le parti kémaliste. Le lendemain, Devlet Bahçeli, le leader du MHP, nouvellement représenté au Parlement avec 70 sièges, a déclaré qu’il participerait lui au premier tour de la présidentielle même si Abdullah Gül y est candidat tandis que les nouveaux députés kurdes annonçaient eux-aussi leur intention d’être présents lors du scrutin.

Formellement donc, les obstacles institutionnels à la candidature de Gül sont levés. Reste à savoir ce qu’il va advenir. Depuis une dizaine de jours, en fait, on a l’impression que les principaux protagonistes de l’élection présidentielle à venir campent sur leurs positions. Cela ne veut pas dire que l’on s’achemine nécessairement vers une reprise de la crise. En réalité, la grande interrogation actuellement est de savoir de quel poids dispose encore l’armée dans le fonctionnement du système politique. Dépossédée par les réformes réalisées dans la perspective de l’intégration européenne d’une forte partie des pouvoirs nominaux que lui donnait la Constitution de 1982 initialement, en particulier de ceux dont elle disposait à l’égard du gouvernement par l’intermédiaire du Conseil de Sécurité Nationale (CSN), l’armée a compensé son affaiblissement par une active propension à s’exprimer sur tous les sujets en cours qu’ils relèvent de la politique intérieure ou de la politique extérieure du pays, usant en quelque sorte de la parole comme d’une forme de pouvoir de dissuasion avec l’intention de voir le gouvernement de l’AKP prendre en compte son point de vue. Cette attitude a culminé, au soir du premier tour de l’élection présidentielle,le 27 avril, avec le e-memorendum que les forces armées ont placé sur leur site Internet pour décrire un certain nombres d’atteintes récentes à la laïcité et rappeler leur détermination à veiller à ce que les principes fondamentaux de la République laïque soient respectées. Mais, après l’écrasante victoire de l’AKP aux élections législatives le 22 juillet, que le Président de l’Assemblée nationale sortante, Bülent Arinç a d’ailleurs décrite comme un « memorendum du peuple » répondant au e-memorendum du 27 avril, que reste-t-il du pouvoir de dissuasion de l’armée ? Telle est bien la question qui se pose aujourd’hui.
JM

mardi 31 juillet 2007

Les Européens réagissent en ordre dispersé à la victoire de l’AKP


Alors qu'on observe un « euroscepticisme » croissant en Turquie, les électeurs turcs ont choisi de reconduire au pouvoir l’AKP, pourtant fervent partisan du processus d’adhésion à l’Union Européenne. Recep Tayyip Erdogan compte d’ailleurs persister dans cette voie et a clairement annoncé « la poursuite du cheminement européen » de la Turquie, dés la proclamation des résultats.

Il n’est donc pas étonnant que l’Union Européenne et les États membres aient bien accueilli la large victoire de l’AKP. Bruxelles encourage notamment le nouveau gouvernement à relancer le processus de réforme. « Le précédent gouvernement a fait des réformes substantielles ces deux dernières années et j'ai confiance que le nouveau gouvernement va se concentrer sur la relance du processus de réformes et qu’il aidera ainsi à redynamiser le processus d'adhésion à l'UE », a déclaré Olli Rehn, commissaire européen à l'Elargissement qui a ajouté : « Il est essentiel que le nouveau gouvernement relance les réformes juridiques et économiques avec une détermination entière et des résultats concrets. Il est important d'améliorer les libertés fondamentales et le niveau de vie pour les citoyens turcs mais aussi pour rapprocher la Turquie de l'Union européenne. Nous avons besoin de voir des progrès concrets sur des libertés aussi fondamentales que la liberté d'expression et la liberté de culte, et j'espère qu'on en aura à présenter dans notre rapport d'étape en novembre ». La Commission va publier, en effet, à l’automne, son rapport annuel, évaluant les progrès réalisés par la Turquie dans la perspective de l’adhésion. Il s’agit bien sûr d’un document décisif pour la poursuite des négociations.

José Manuel Barroso, pour sa part, a félicité Recep Tayyip Erdogan pour son « impressionnante victoire électorale ». Le président de la Commission européenne a rappelé que « le premier ministre s'est engagé personnellement à se rapprocher de manière durable de l'Union européenne ». Selon lui, cette victoire « survient à un moment important pour le peuple turc, alors que le pays se dirige vers des réformes politiques et économiques ». Ce point de vue est partagé par le vice-président de la Commission européenne, Franco Frattini, qui s’est déclaré satisfait du résultat « équilibré » des élections parce qu’il éloigne « le risque d'une dérive extrémiste » en Turquie.

Dans le contexte d’un refroidissement des relations franco-turques, la réaction française à la reconduction de Tayyip Erdogan a été plus modérée. Seul Denis Simonneau, porte-parole du Quai d’Orsay, s’est longuement exprimé sur le sujet pour dire : « Ces élections interviennent à un moment important pour la Turquie qui est sur la voie des réformes politiques, économiques et sociales nécessaires à la modernisation du pays ». Mais le responsable français a poursuivi en rappelant indirectement que l’adhésion pleine et entière de la Turquie n’est pas à l’ordre du jour pour Paris : « Il est évidemment très important », a-t-il précisé, en effet, « que ces réformes soient poursuivies dans la perspective du partenariat privilégié que nous recherchons avec ce pays. »

L’Autriche, autre pays qui ne cache pas son hostilité à l’adhésion de la Turquie, a affiché de la même manière une position nuancée. La ministre des Affaires étrangères, Ursula Plassnik, s’est contentée de souhaiter une relance des réformes, sans faire référence à une quelconque adhésion. « Nous souhaitons tous une Turquie moderne, dynamique, et pleine de réussite, qui vive selon les valeurs européennes et les réalise au quotidien », a-t-elle déclaré, avant d’ajouter : « le gouvernement sortant a déjà apporté sa contribution et (nous espérons) qu'elle se renforcera. »

Après le succès éclatant de l’AKP aux élections législatives anticipées du 22 juillet, les Etats défavorables à l’entrée de la Turquie vont-ils modérer leur position ? Il est vrai que l’élan de démocratie et de réformisme qui s’exprimé lors de ce scrutin ôte aux sceptiques un argument de taille mais il ne suffira probablement pas à les convaincre de la pertinence de la candidature turque.

C’est bien sûr un tout autre type de réaction qui prévaut dans les capitales européennes favorables à l’adhésion de la Turquie. Le gouvernement britannique a adopté une attitude très positive après l’annonce des résultats. Le Premier ministre Gordon Brown a confirmé son soutien à Tayyip Erdogan en lui souhaitant de « continuer à mener son programme de réformes ». Il n’a pas manqué, par ailleurs, de souligner l’importance qu’il y avait à « rapprocher l'Europe et la Turquie ». De son côté, le ministre anglais des affaires étrangères, David Miliband, a estimé « qu’il est capital que, partout en Europe, nous tendions la main au nouveau gouvernement. », car pour le chef de la diplomatie britannique, «une situation politique stable et sûre en Turquie est de notre intérêt ». Cet appel à la solidarité visait incontestablement le mouvement d’opposition à l’adhésion turque, dont la France fait désormais figure de chef de file.

La Suède, qui est également un fervent partisan de la candidature turque, n’a pas manqué de se réjouir de l’événement. Le Premier ministre suédois, Fredrik Reinfeldt, a salué la promesse du gouvernement turc de redoubler d’efforts dans la perspective de l’adhésion : « Vu les déclarations qui ont été faites, les orientations politiques du nouveau gouvernement seront caractérisées par davantage de démocratie et la continuation des réformes politiques et économiques. Ce sont des conditions bienvenues et nécessaires pour faire face aux défis que doit relever la Turquie".

L’attitude pro-européenne du gouvernement sortant est certes à l’origine des réformes qui ont transformé la Turquie au cours des dernières années. La reconduction de l’AKP aux commandes peut laisser penser que cet effort de réformes se poursuivra au moment même où le processus d’adhésion rencontre de sérieuses difficultés. Mais l’intégration européenne reste actuellement très controversée en Turquie. Dans la perspective des élections générales de 2007, le gouvernement d’Erdogan a même opéré, depuis 2005, une pause dans le mouvement de réformes lié au processus d’adhésion. De fait, la question européenne a finalement été peu présente au cours de la campagne électorale qui vient de se dérouler. On a pu observer notamment que la candidature et ses conséquences ont été volontairement occultées par les candidats pour ne pas s’aliéner un électorat majoritairement eurosceptique… Comment interpréter dès lors le résultat des urnes ? S’il ne s’agit sûrement pas d’un plébiscite pour l’Europe, il est sans doute le meilleur résultat que Bruxelles pouvait espérer et il pourrait donc donner un nouveau souffle, dans les prochaines semaines, à des relations turco-communautaires qui en ont bien besoin.

Cécile Nourigat

Affiches de sortie de campagne…


Décidément le leader de l’AKP connaît tous les artifices de la communication politique. Une semaine après son large succès lors des élections législatives anticipées, il vient de se lancer dans une campagne d’affichage pour remercier ses électeurs. « Tesekkürler Türkiye ! Nice Ak Yillara ! (Merci Turquie ! Encore combien d’années de lumière !) » proclame une grande affiche reprenant le design de celles qui avaient marqué la campagne mais cette fois avec une dominante de rouge et de blanc (les couleurs nationales turques) alors même qu’auparavant le jaune et le bleu étaient de rigueur.
Pour le CHP et son leader, Deniz Baykal, les temps sont plus durs ! En guise d’affiche de fin de campagne, ils doivent se contenter d’un plagiat de leurs placards publicitaires… Un Deniz Baykal déconfit nage vers Rhodes (comme il s’y était engagé s’il perdait les élections). Reprenant le slogan de l’AKP « Durmak Yok, Yolla devam ! (Ne pas s'arrêter, continuer la route !)», le plagiat en question propose « Durmak Yok , yüzmeye devam ! (Ne pas s’arrêter, continuer à nager) ». Quant au slogan du CHP, « Simdi, CHP zamani, (Maintenant c’est le moment du CHP) », il devient comme il se doit : «Simdi Yüzme zamani, (Maintenant c’est le moment de nager ! »)

vendredi 27 juillet 2007

Le retour de la question présidentielle.


Au lendemain des élections législatives, force est de constater que la plupart des acteurs et commentateurs politiques sont, un temps, restés plutôt évasifs sur ce qu’il allait advenir désormais de l’élection présidentielle. L’AKP, qui a enterré la hâche de guerre sur la question pendant la campagne électorale, a préféré d’abord savourer sa victoire et se montrer grand seigneur plutôt que revanchard. Le CHP, sonné par sa défaite, a fait savoir qu’il maintenait son opposition à la candidature d’Abdullah Gül et qu’il souhaitait l’élection d’un candidat de compromis. Les nouveaux députés kurdes n’ont pas encore exposé leurs intentions. Quant aux commentateurs, se souvenant du consensus esquissé par Tayyip Erdogan sur la présidence, pendant la campagne, ils ont plutôt laissé entrevoir une possible résorption de la crise sans vraiment en être convaincus eux-mêmes, tant les événements qui se sont déroulés, depuis le mois d’avril, leur ont appris à être prudents.
Il reste qu’en dépit des retournements que nous avons vécus ces dernières semaines, Abdullah Gül n’a jamais abdiqué sur la question de sa candidature, y compris, face à ceux qui dans son propre camp, l’incitaient, comme Bülent Arinç, à tirer les conséquences de la transformation du contexte politique. Cette mise en sommeil sans extinction de la candidature de l’un des siens n’est certes pas un indice absolu des velléités de l’AKP de reprendre sa marche vers Çankaya, mais elle montre au moins que le parti majoritaire n’a pas définitivement renoncé à la Présidence.
Dès lors, la déclaration que vient de faire Devlet Bahçeli va peser lourd dans la balance ! Lors d’une conférence de presse, le 26 juillet, le leader du parti nationaliste MHP, de retour au Parlement après 5 ans d’absence, a levé le voile sur ses intentions pour l’élection présidentielle. Tout en souhaitant voir élu un candidat représentatif de l’ensemble de la nation, Bahçeli a toutefois estimé que l’AKP avait le droit d’élire qui bon lui semblait et il a surtout annoncé que les députés du MHP ne boycotteraient pas le premier tour de scrutin même si Gül était à nouveau candidat. Dans la mesure où la Cour constitutionnelle a imposé dans sa décision annulant le premier tour de l’élection qui avait eu lieu le 27 avril dernier, la nécessité d’un quorum de présence de 367 députés pour que l’élection présidentielle puisse s’ouvrir, la décision de Bahçeli de ne pas boycotter le premier tour de l’élection, quel que soit le candidat majoritaire en lisse, rend tout à fait possible la relance de la candidature d’Abdullah Gül et à terme l’élection de ce dernier. L’AKP n’a certes pas la majorité des deux tiers (367 députés) pour obtenir une élection du Ministre des affaires étrangères dès le premier ou le deuxième tours, mais dés lors qu’il est assuré de disposer du quorum de présence pour ouvrir le scrutin, il aura largement les suffrages nécessaires lui permettant d’élire son candidat au troisième tour où seule une majorité absolue requise.
La déclaration de Bahçeli vient ainsi subitement de rappeler à tout le monde que le contexte politique a beaucoup changé. L’assemblée n’est plus la même, la large victoire de l’AKP a transformé la donne politique et la candidature du Ministre des affaires étrangères n’est donc pas aussi obsolète que certains, même à l’intérieur de l’AKP, l’avaient affirmé de façon rapide et péremptoire. Bien sûr, la principale question est désormais de savoir si l’AKP va s’engouffrer dans la brèche en prenant le risque de relancer la crise ou préférer jouer la carte du consensus en élisant une tierce personne plus neutre. Eu égard à l’ampleur de sa victoire de dimanche dernier, l’AKP peut être tenté de choisir la première option. Il est vrai que la formation de Tayyip Erdogan s’est montrée très consensuelle dans les dernières semaines de la campagne. Mais les législatives sont terminées et l’AKP en est le grand vainqueur. Dès lors, la formation du Premier ministre pourrait bien retrouver la détermination à conquérir Çankaya qui avait été la sienne pendant la crise d’avril-mai et ce, d’autant plus que le camp laïque est affaibli. Avant l’échec électoral du CHP, les efforts de l’armée pour susciter, dans le sillage des grands meetings laïques, une réaction nationaliste sur la question kurde se sont révélés vains. Même la Cour constitutionnelle a flanché en se divisant sur la réforme constitutionnelle…
JM

jeudi 26 juillet 2007

Conservatrices et modernes !


Il y une quinzaine d’années, la sociologue Nilüfer Göle avait révélé, enquêtes à l’appui, dans son célèbre ouvrage, « Musulmanes et modernes », que les militantes du Parti « Refah » n’étaient pas des paysannes analphabètes vêtues de hardes mais le plus souvent des citadines éduquées et concernées au premier chef par la vie de la Cité. Or, il semble bien que l’AKP ait encore fait mouche sur le terrain de l’engagement des femmes en politique, lors des dernières élections législatives.

En effet, l’une des caractéristiques du nouveau parlement sera d’être beaucoup plus féminin que le précédent (deux fois plus de femmes) car 50 femmes (toutes non voilées, le port du voile étant interdit au sein de la Grande Assemblée Nationale de Turquie) ont été élues dimanche 22 juillet (contre 24 en 2002). Cette augmentation sensible est due en particulier à la décision de l’AKP d’accueillir sur ses listes un nombre important de femmes en position d’être élues. Ainsi, la nouvelle assemblée comportera 30 députées de l’AKP, 10 députées du CHP, 2 députées du MHP et 8 députées indépendantes, soit 60 femmes au total.

Ce phénomène est loin d’être anodin. Les manifestations laïques d’avril-mai avaient frappé par la présence massive de jeunes femmes défilant aux cris de « ni charia, ni coup d’Etat ! ». Plusieurs observateurs avaient insisté alors sur le fait qu’il y avait là un événement important dépassant la seule mobilisation organisée par le camp laïque et les organisations kémalistes. Les leaders de l’AKP eux-mêmes, interrogés à ce propos, avaient reconnus que loin de négliger ce phénomène, ils l’étudiaient avec soin pour y apporter des réponses appropriées. La méfiance des femmes à l’égard de l’AKP avait subitement rappelé les débats de l’été 2005 sur le nouveau code pénal, au cours desquels le parti majoritaire avait créé la stupeur en tentant de faire adopter un amendement pénalisant l’adultère. Après l’élection présidentielle manquée d’avril, il apparaissait clairement qu’au sein de la société turque, l’une des principales craintes engendrée par le développement de l’influence d’une formation issue de la mouvance islamiste concernait, en fait, la situation des femmes, assez peu enviable dans la plupart des pays musulmans. Il faut bien admettre qu’en mettant en avant une nouvelle génération de militantes actives rivalisant, y compris dans leur apparence, avec les manifestantes laïques d’avril et ce, alors même qu’il abandonnait parallèlement l’idée d’abroger la loi sur l’interdiction du voile dans les Universités (qui avait pourtant été l’un de ses chevaux de bataille, en 2002), le parti de Tayyip Erdogan a montré qu’il avait bien reçu le message et qu’il en avait tiré les conséquences.

Témoin de la campagne, la semaine dernière, à proximité d’un stand de l’AKP et du député d’Istanbul Egemen Bagis, j’ai été accosté par un militant, qui, me donnant un tract sur lequel figurait la photo d’une jeune candidate de l’AKP, tête nue et souriante, me la présenta comme son épouse en me proposant de voter pour elle. Comme je m’étonnais, un brin provocateur, de ce qu’elle ne porte pas le voile, il m’a expliqué très sérieusement et, sans ménager sa peine, que désormais, grâce à l’AKP, on pouvait tout à fait être conservatrice et moderne !

Artifice de campagne ou mutation de fond, l’avenir nous dira ce qu’il en est bien sûr, mais il y a là incontestablement une leçon de pragmatisme politique à retenir pour les formations qui se réclament de la laïcité.
JM