samedi 12 avril 2008

À «Santralistanbul», Jose Manuel Barroso plaide pour le consensus et pour une relance des réformes en Turquie.


Le président de la Commission européenne, Jose Manuel Barroso, qui vient d’effectuer un voyage officiel de trois jours en Turquie, avait choisi l’Université de Bilgi, le 11 avril 2008, pour s’exprimer, à Istanbul, sur la candidature de la Turquie à l’Europe. C’est sur la « nouvelle plate-forme culturelle » de cette Université, dans le campus de «Santralistanbul» récemment ouvert, que le chef du gouvernement européen accompagné du commissaire européen à l’élargissement, Olli Rehn, a été accueilli par le Recteur Aydin Ugur et par le député de la circonscription d’Eyüp, Egemen Bagis, par ailleurs étoile montante du parti pouvoir, l’AKP. Détendu, souriant, Jose Manuel Barroso, était apparemment satisfait de pouvoir intervenir dans une enceinte académique qui, par excellence, symbolise l’ouverture culturelle d’Istanbul sur le monde et qui est actuellement, a fait observer le dirigeant européen, « l’un des meilleurs témoignages de rénovation post-industrielle dans cette ville». Dans le hall du bâtiment où se tenait la conférence, qui abrite à l’heure actuelle une superbe exposition d’art contemporain, le président de la Commission a d’ailleurs commencé par souligner à quel point cette université et ses initiatives incarnaient une Turquie tournée vers les défis contemporains. Dans cette ambiance favorable et somme toute très européenne, José Manuel Barroso a surtout cherché à terminer son séjour turc sur une tonalité favorable et conviviale.

La venue de M. Barroso en Turquie s’est inscrit, en effet, dans le contexte difficile généré par le recours demandant à la Cour constitutionnelle la dissolution de l’AKP, accusé « d’activités anti-laïques ». La situation était ainsi délicate pour le leader européen, suspecté par les milieux laïques turcs de venir prêter main forte au gouvernement de Recep Tayyip Erdogan en fâcheuse posture. Dès le début de son voyage, il s’est ainsi attaché, tout en rappelant le soutien de l’Europe au respect de la démocratie et de l’Etat de droit, à ne pas s’immiscer directement dans le conflit politique en cours. À son arrivée, le 9 avril 2008, M. Barroso, interviewé, par CNN Türk, sur les derniers développements de la vie politique turque, avait dit « sa surprise » et estimé « qu’il n’était pas normal que le parti majoritaire au Parlement, élu par la voie démocratique, soit soumis à un tel processus ». Il est néanmoins significatif que le président de la Commission ait aussi, à plusieurs reprises, rappelé son attachement à la séparation de l’État et de la religion, même s’il a plaidé pour que la laïcité soit démocratique et qu’elle ne devienne pas « une nouvelle religion ».

M. Barroso a sans doute voulu éviter que sa venue contribue à diviser la société turque, et il a essayé de rassurer les différentes composantes de celle-ci. Il lui fallait ainsi faire comprendre que si l’Europe s’inquiétait d’un procès peu démocratique qui contrarie ses valeurs profondes, elle n’est pas disposée non plus à tolérer des dérives fondamentalistes… À « Santralistanbul », en particulier, le leader européen a confirmé ce discours consensuel, en soulignant que l’UE avait aujourd’hui «le devoir de suivre attentivement ce qui se passait en Turquie parce qu’un processus de candidature était engagé». Appelant les Turcs à s’unir, il a aussi expliqué que ce ne serait pas le gouvernement ou les partis politiques qui seraient évalués en fin de parcours, « mais le pays dans son ensemble ». À cet égard, se tournant vers son commissaire à l’élargissement, Olli Rhen, M. Barroso a fait remarquer que ce dernier ne provenait pas de la même famille politique que lui, et qu’ils travaillaient pourtant tous les jours côte à côte, avant d’expliquer qu’une des valeurs de l’Europe était « cet esprit de consensus » qui amène par ailleurs les institutions de l’UE, les gouvernements de ses Etats-membres et les parlements de ses régions, à dépasser leurs différences pour agir ensemble.

Sur la candidature, à proprement parler, le Président de la Commission a redit à plusieurs reprises sa conviction que « la Turquie et l’Europe avaient une destinée commune », en rappelant qu’en dépit des voix discordantes qui s’élèvent dans certains Etats-membres, il avait été lui-même mandaté pour négocier l’adhésion pleine et entière de ce pays. Pour lui, dans le processus d’intégration européenne, les trois meilleurs atouts de la Turquie sont actuellement : sa forte interdépendance économique avec l’Europe (« l’accord d’Union douanière est un succès »), son importance militaire (« la Turquie a un rôle majeur à jouer dans les Balkans et au Moyen-Orient »), ses atouts stratégiques (« la Turquie est située sur le tracé de couloirs énergétiques essentiels qui, comme le BTC, sont en train de se mettre en place »). Mais le responsable européen n’a pas caché non plus les problèmes que rencontrait actuellement la candidature d’Ankara. Seuls 6 chapitres des négociations ont été ouverts depuis 2005 et 8 autres sont gelés en raison de la crise chypriote depuis 2006, les réformes sont en panne en Turquie… Dans son discours à «Santralistanbul», M. Barroso a rappelé que l’UE souhaitait justement la reprise de ces réformes, notamment dans les domaines suivants : amélioration de la liberté d’opinion, création d’un «ombudsman», indépendance du pouvoir judiciaire, et enfin droits des minorités, des femmes et des enfants. Évoquant plusieurs fois la réforme de l’article 301 du code pénal, tant dans son intervention que dans le débat qui a suivi, le président de la Commission, a refusé d’entrer dans des détails procéduriers ou matériels, mais il a affirmé que, ce qui était important, en tout état de cause, c’était de bannir définitivement le délit d’opinion dans ce pays. « En Europe, une opinion n’est jamais un crime, il y a là un principe de base », a-t-il déclaré, notamment.

Questionné sur ses convictions profondes quant aux chances d’aboutissement de la candidature turque, M. Barroso a insisté sur les similarités existant entre la situation actuelle de la Turquie et la celle des pays de l’Europe du Sud, il y a 30 ans, en particulier, celle de son pays, le Portugal. « À cette époque, beaucoup craignaient, en Europe, d’être envahis par des immigrants portugais ou espagnols, alors que c’est l’inverse qui s’est produit », a-t-il rappelé. Pour le président de la Commission, cet exemple montre bien que, pour construire l’Europe de demain et évaluer la candidature turque, « il faut raisonner de façon dynamique et sortir des vieux clichés ». Il s’est refusé, néanmoins, alors même qu’un de ses interlocuteurs l’y invitait, à pousser plus loin le parallélisme entre son pays et la Turquie, tout en expliquant que certains points communs aux deux Etats (notamment la forte présence de l’armée dans les processus de transition démocratique), étaient très tentants pour l’universitaire, passionné par la comparaison des systèmes politiques, qu’il avait été dans le passé.

Après avoir encore eu l’occasion de redire à quel point le nombre des réformes restant à accomplir par la Turquie était important, Jose Manuel Barroso a tenu à souligner que rien n’était impossible. Évoquant un récent déplacement, en décembre 2007, pour ouvrir la frontière italo-slovène, après l’entrée de Ljubljana dans l’espace Schengen, il a fait observer : «Il y a 20 ans, on tirait sur les gens qui tentaient de franchir cette même frontière, rendez-vous compte du changement en si peu de temps !» Le passage du président de la Commission par «Santralistanbul» lui aura sans doute permis de donner un tour plus chaleureux et plus optimiste à son séjour en Turquie. Il n’efface pas pour autant les échéances difficiles qui attendent Ankara, dans les prochains mois, au cours desquels, comme l’a dit le leader européen : « La Turquie devra surtout convaincre l’Union Européenne qu’il est vraiment de son intérêt de l’accueillir parmi ses membres.»
Jean Marcou

vendredi 11 avril 2008

Jean-Pierre Jouyet, l'Union pour la Méditerranée et la Turquie.


Alors même que les préparatifs de la présidence française de l’Union européenne (qui débutera le 1er Juillet 2008) battent leur plein, M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’Etat français chargé des Affaires européennes, donnait, lundi 7 avril 2008, à Bruxelles, une conférence portant sur le sujet suivant : «La Présidence française de l'Union européenne : enjeux et perspectives dans une année charnière». L’intervention du secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes a donc principalement concerné le programme de cette présidence et s’est attachée à en mettre en exergue les quatre grands axes, à savoir : le changement climatique et l’énergie ; la défense ; l’immigration ; l’agriculture et la santé alimentaire et sanitaire. Toutefois, bien que M. Jouyet n’ait pas abordé d’emblée, dans son intervention, la question de l’Union pour la Méditerranée (UPM), cette conférence fut aussi finalement l’occasion de faire le point de l’état d’avancement de ce projet, après le Conseil européen des 13 et 14 mars 2008, lors duquel les chefs d’Etat et de gouvernement des 27 Etats membres y ont souscrit.

C’est, en réalité, au cours de la séance des questions que l’UPM est venue sur la sellette et que la question de l’engagement turc dans ce projet a également été évoquée. M. Jean-Pierre Jouyet a d’abord voulu dire que la Turquie était «la bienvenue dans l’Union pour la Méditerranée», tout en insistant sur le fait que cette Union n’était «en aucun cas un échappatoire aux discussions normales [soit les négociations d’adhésion actuellement en cours] qui doivent avoir lieu entre la Turquie et l’Union européenne». Cette déclaration liminaire reflète bien les efforts que fait actuellement la France pour faire oublier l’image initiale de l’UPM, souvent présentée comme une solution alternative à l’adhésion pleine et entière de la Turquie à l’Union Européenne (cf. notre édition du 10 mars 2008). Mais on peut y voir aussi la conviction d’un secrétaire d’Etat, qui s’est déjà distingué par une prise de position en faveur de l’abrogation de l’obligation constitutionnelle de soumettre tout nouvel élargissement européen à référendum (projet de révision de l’article 88-5 de la Constitution française, cf. notre édition du 15 septembre 2007) et qui s’est souvent déclaré favorable dans le passé à la candidature de la Turquie. Quoi qu’il en soit, la position française, tant sur le projet d’UPM que sur la candidature de la Turquie, semble désormais plus claire. Les négociations avec Ankara suivront leurs cours et l’UPM, à l’instar du «Processus de Barcelone», dont la Turquie est membre, sera un cadre de coopération bien distinct.

Quant au contenu du projet en lui-même, M. Jouyet a exposé quelle en était désormais l’ossature, rappelant le long processus de maturation qui s’est déroulé entre l’allocution du candidat Sarkozy, à Toulon, le 7 février 2007 (évoquant pour la première fois, le projet d’une «Union méditerranéenne»), et le Conseil européen des 13 et 14 mars 2008 (consacrant la version définitive de ce qui est devenu «l’Union pour la Méditerranée»).

Selon le secrétaire d’Etat, l’idée centrale du projet est de «corriger les déséquilibres du Partenariat Euroméditerranéen», dus notamment à une primauté européenne au sein des structures de décision de ce dernier. Pour ce faire, il y aura une co-présidence de l’UPM, assurée par un pays méditerranéen et un Etat membre de l’Union, pour deux ans. Cette présidence bicéphale devrait être réservée, par ailleurs, dans un premier temps, aux Etats membres riverains de la Méditerranée. La création d’un secrétariat permanent, dans lequel seraient représentés le Conseil de l’Union Européenne, la Commission et les Etats partenaires, est également prévue. Autre caractéristique essentielle : cette Union se concentrera sur des projets concrets, dont le financement sera assuré par des fonds communautaires, mais également par le biais de financements privés et publics extérieurs au cadre communautaire. À l’heure actuelle, les projets envisagés concernent l’environnement (dépollution de la Méditerranée, développement de l’accès à l’eau potable, lutte contre les feux de forêt, préservations des littoraux...), l’échange des savoirs (avec comme projets-phares, un espace scientifique méditerranéen et la mise sur pied d’un «Erasmus Méditerranéen», une idée lancée à l’origine par l’ex-Président Jacques Chirac et qui devrait viser à étendre les bénéfices du programme européen «Erasmus» à l’espace méditerranéen), le développement économique, la sécurité et la gestion des flux migratoires.

Il résulte de l’état des lieux dressé par M. Jouyet, que le projet validé par le Conseil européen de mars 2008, n’a plus grand-chose à voir avec la formulation initiale de «l’Union méditerranéenne». Un compromis a été nécessaire, en effet, pour satisfaire certains partenaires européens (en particulier l’Allemagne) inquiets, voire même réticents au départ. L’apport majeur des dernières évolutions survenues est l’arrimage du projet d’UPM au «Partenariat Euromediterranéen» existant. Il s’agit désormais de «corriger» le «Processus de Barcelone» et non de le concurrencer par une initiative distincte comme cela semblait être le cas à l’origine. D’ailleurs, la Commission européenne sera désormais pleinement associée. Enfin, l’idée de réserver l’UPM aux seuls pays riverains de la Méditerranée a été abandonnée, et désormais tous les pays de l’Union Européenne y seront donc associés.

Ce projet, ayant reçu l’aval des 27, c’est désormais à la Commission européenne qu’incombe le soin de mettre en œuvre cette initiative, qui reste, somme toute, à l’état d’ébauche. En résumé, la France a fait passer l’idée, et la Commission doit en faire maintenant une opération viable. Vaste travail, quand on sait les nombreuses incertitudes qui demeurent. Le contenu, tout d’abord, est loin d’être défini. Les projets évoqués pour l’instant ne sont que des propositions, et ne résument pas en eux-mêmes ce que devra être l’UPM à l’avenir. La question des modes de financement est également une source de préoccupation. Car, si les Etats non riverains ont souhaité être associés, ils ne semblent toutefois pas prêts à dépenser plus qu’ils déboursaient pour le «Partenariat Euroméditerranéen». L’articulation de cette Union avec les politiques existantes («Partenariat Euroméditerranéen», Politique européenne de voisinage, politique d’élargissement, dialogue 5+5 avec les pays du Maghreb…) est également à préciser, et peut se révéler délicate. L’espace méditerranéen est, en effet, caractérisé par un empilement de politiques successives élaborées à des époques différentes, compromettant parfois la logique globale de l’approche européenne vis-à-vis de cette région. Par ailleurs, l’UPM est sur certains points en retrait par rapport à des dispositifs existants. La question des droits de l’Homme et des valeurs démocratiques n’est pas en particulier clairement à son ordre du jour, M. Jouyet ayant à ce sujet souligné la nécessité de commencer par des projets concrets. Or, l’un des rares acquis du «Processus de Barcelone», accentué par la Politique de voisinage, est l’importance prise par les questions humanitaires dans les relations de l’Europe avec les pays du Sud. Il n’est donc pas impossible que l’UPM ouvre la voie à une coopération «à la carte» pour les gouvernements des pays méditerranéens, qui pourront dès lors choisir de conduire leurs relations avec l’Union Européenne, dans un cadre moins contraignant sur le plan politique, que celui des politiques existantes.

En outre, en ne faisant qu’amender le «Processus de Barcelone», l’UPM s’expose aux mêmes risques que ce dernier. Bien qu’elle s’efforce, en effet, à bon escient, de renforcer la coopération Sud-Sud autour de projets concrets, elle demeure en réalité sensible aux aléas des conflits existant dans l’aire méditerranéenne, tout comme l’est le «Processus de Barcelone». L’UPM pourrait même être confrontée à un blocage, puisque le principe de co-présidence suscite de fortes réticences de la part des pays arabes, qui refusent pour la plupart l’hypothèse d’être représentés par Israël. Ce à quoi s’ajoute les objections de la Turquie, qui craint que cette Union ne soit qu’un expédient, pour la tenir écartée de l’UE.

À la Commission, un certain scepticisme domine. Nombre de fonctionnaires ne voient pas bien comment mettre en œuvre ce projet, et craignent qu’il n’en ressorte une énième politique méditerranéenne infructueuse. Quoiqu’il en soit, la marche à suivre concernant l’UPM devra être rapidement déterminée, car le lancement officiel de cette dernière aura lieu, lors de la conférence des chefs d’Etat et de gouvernement des pays concernés, le 13 Juillet 2008, à Paris. En attendant, la prochaine visite en Turquie de M. Jean-Pierre Jouyet, annoncée lors de cette conférence à Bruxelles, sera sans doute l’occasion de lever les dernières réticences des Turcs, pour qu’ils se décident enfin à participer au projet l’UPM.
Philippe Maurel

mercredi 9 avril 2008

Un mois après l’élection de Demetris Christofias, quelles perspectives pour Chypre ?


Le 24 février dernier, Demetris Christofias, le leader du parti communiste chypriote (Akel), a remporté les élections dans le sud de l’île, avec 53, 4% des voix, face au candidat de centre-droit, Ioannis Kasoulides. Au cours de sa campagne, Demetris Christofias avait explicitement exprimé sa volonté de promouvoir une politique de la main tendue à la partie nord de Chypre. Alors que les négociations sont en panne depuis près de quatre ans, cette élection marque donc un tournant important dans l’histoire de l’île et semble constituer une réelle opportunité pour les partisans de sa réunification.

Convenons que le nouveau président chypriote grec n’a pas tardé à tenir ses promesses de campagne. Le 21 mars dernier, en effet, une rencontre a eu lieu entre lui et Mehmet Ali Talat, le président de la République turque de Chypre du Nord (qui n’est reconnue que par la Turquie). La réunion s’est déroulée à la résidence de M. Moller, le chef de la mission de l'ONU à Chypre. Les deux présidents ont affirmé leur volonté d’intensifier leurs efforts pour parvenir à un plan de réunification de l’île. Cette rencontre apparaît comme le point de départ d’une coopération plus poussée à l’avenir, puisque les deux hommes ont convenu de se rencontrer à nouveau dans trois mois, afin d’examiner les travaux des groupes de réflexion et des commissions techniques, qui vont se réunir pour évoquer toutes les dimensions d’un éventuel règlement du conflit. Si les résultats de ces réunions sont concluants, un processus de négociations pourrait être lancé sous les auspices du secrétaire général des Nations Unies. Afin de sceller de manière symbolique ce nouvel engagement, les deux hommes ont pris la décision de lever le barrage de la rue Lydra, qui séparait les deux communautés au centre de Nicosie. La rue Lydra, très touristique, est ainsi devenue le second point de passage ouvert aux piétons dans la capitale, et la sixième brèche dans la « ligne verte », qui partage encore l’île. À l’occasion de cet événement, les deux hommes ont reçu le soutien de femmes chypriotes venant des deux communautés, qui ont manifesté pour la paix et pour la réunification de l'île.
Les engagements pris et la bonne volonté affichée par les deux protagonistes, lors de cette réunion, offrent des perspectives encourageantes pour la réunification. Un dialogue pérenne et constructif semble en train de se mettre en place entre les deux hommes. Demetris Christofias, historien et dirigeant de longue date du parti communiste chypriote, compte sur les affinités politiques qui peuvent le rapprocher de Mehmet Ali Talat. Ce dernier appartient en effet, lui aussi, à un parti de gauche (ou plutôt de centre-gauche), le « Cumhuriyetçi Türk Partisi ». Mais, si les deux présidents semblent d’accord pour parvenir à la réunification de l’île, leurs positions risquent néanmoins de diverger sur la manière et les modalités de mise en œuvre d’un tel processus.

La solution du problème chypriote butte depuis plusieurs années sur l’organisation du pouvoir et du territoire ainsi que sur la présence de l'armée turque au nord et la question du retour des réfugiés. Trouver des solutions communes impliquera nécessairement des concessions de part et d’autre. Demetris Christofias et Mehmet Ali Talat sont sans doute disposés à des compromis, les opinions publiques des deux parties de l’île, d’une part, celles de Grèce et de Turquie, d’autre part, le seront-elles également ?

La société civile s’était exprimée par voie référendaire sur le plan de réunification proposé par Kofi Annan, en avril 2004. Les Chypriotes turcophones avaient certes approuvés majoritairement le plan Annan (bien que ce dernier exigeât d’eux des concessions). Mais le rejet massif du même plan par les Chypriotes hellénophones était apparu à beaucoup comme un refus du règlement de ce conflit par un pays ayant déjà un pied dans l’Union Européenne. (UE). Car malgré le non règlement du conflit, la partie sud de l’île avait intégré l’UE en 2004. Il est vrai que le président chypriote grec précédent, Tassos Papadopoulos, connu de longue date pour ses positions intransigeantes, avait fortement incité ses compatriotes à rejeter le plan Annan. La victoire de Demetris Christofias et l’éviction de Tassos Papadopoulos, dès le premier tour des élections, ont été analysées, comme un revirement de l’opinion chypriote hellénophone. Pourtant, dans la mesure où l’élection de Demetris Christofias n’est pas uniquement due, semble-t-il, à sa volonté de réunification de l’île mais aussi à ses engagements en faveur d’une politique sociale active à Chypre (qui a connu une forte libéralisation de son économie depuis quelques années), peut-on conclure que la victoire du leader communiste est avant tout l’expression d’une évolution des Chypriotes grecs sur la question de la réunification ? De toute évidence, il est important de prendre en compte le sentiment des populations civiles chypriotes. On lira, à cet égard, avec profit l’excellent ouvrage d’Etienne Copeaux et Claire Mauss-Copeaux, « Taksim! Chypre divisée » (publié à Lyon, chez Aedelsa éditions, en 2005). Les entretiens menés par ces deux chercheurs auprès de Chypriotes turcs apportent des éléments de compréhension intéressants sur ce conflit et ses conséquences pour les populations civiles. Cela amène à se demander quelle part prendront ces dernières au processus de réunification, si toutefois celui-ci est finalement lancé.

La marge de manoeuvre des deux présidents sera également dépendante de l’influence que la Grèce et la Turquie peuvent avoir sur le dossier. Recep Tayyip Erdogan a, par exemple, adressé une lettre, le 6 mars dernier, au secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon et, le 7 mars, aux pays de l'UE, dans laquelle il se félicite de la volonté de rapprochement des leaders des deux parties de l’île, mais il met également en exergue des points récurrents sur lesquels la Turquie n’est pas prête à céder. Le Premier ministre turc s’est également entretenu avec Mehmet Ali Talat. Les deux hommes souhaitent que le Plan Annan serve de base de référence au processus de négociation. Or, Demetris Christofias a déclaré, avant les élections présidentielles, qu’il souhaitait le départ des troupes turques et la fin du Traité de garantie s’appliquant toujours à l’île (c’est-à-dire concrètement, pour la Turquie, l’abandon de son statut de puissance garante à Chypre) tout en affirmant qu’il entendait recourir à des propositions alternatives à celles du plan Annan. Le nouveau président chypriote grec s’est d’ailleurs lui aussi entretenu, début mars 2008, avec le premier ministre grec, Costas Caramanlis. À l’issue de cette rencontre, les deux responsables ont exprimé leur souhait de voir la Turquie se montrer « constructive dans la question chypriote » en acceptant par exemple un retrait militaire de la partie nord de l’île. Or, le chef d’Etat major de l’armée turque, n’a pas hésité à aller à Chypre, à la fin du mois de mars, pour s’exprimer indépendamment des positions de son gouvernement et montrer que les militaires turcs restaient incontournables. L’attitude de la Grèce et de la Turquie sur ce dossier peut avoir ainsi des conséquences sur les relations entre les protagonistes chypriotes, quelle que soit leur volonté de coopération réciproque. Toutefois, l’influence des diplomaties grecque et turque peut aussi s’avérer positive, car il ne faut pas oublier que celles-ci se sont sensiblement rapprochées au cours de la dernière décennie.

La perspective d’une réunification de l’île ne semble donc pas à exclure. Les premières bases d’une issue à la crise chypriote ont, en effet, été posées par les leaders des deux communautés. « Nous devons être optimiste et nous sommes d'accord pour travailler ensemble dans un bon esprit […] Nous voulons souligner ce sur quoi nous sommes d'accord et non ce sur quoi nous ne sommes pas d'accord », a notamment déclaré Demetris Christofias, à l’issue de sa rencontre avec Mehmet Ali Talat, le 21 mars. « C'est une nouvelle ère qui commence pour trouver une solution au problème chypriote. Notre but est de trouver une solution complète dès que possible », a affirmé quant à lui, Mehmet Ali Talat. Mais il a précisé aussi : « Nous n'avons pas discuté des conditions de la solution, mais, simplement, discuté de la procédure à suivre ». En tout état de cause, le processus engagé apparaît comme une chance unique pour résoudre un conflit fossilisé, qui reste aujourd’hui l’un des obstacles majeurs à la candidature européenne de la Turquie.

Lisa Montmayeur Deheurles

mercredi 2 avril 2008

La Cour constitutionnelle turque a accepté d’examiner le recours visant à faire interdire l’AKP.


À l’unanimité, la cour constitutionnelle a jugé recevable la demande de dissolution de l’AKP présentée par le procureur général de la Cour de cassation, Abdurrahman Yalçinkaya, le 14 mars dernier. Elle a également accepté d’examiner à l’unanimité la demande d’interdiction de vie politique pour 5 ans, de 70 personnalités (dont le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan), tandis qu’elle ne consentait à recevoir celle concernant le Président de la République, Abdullah Gül, qu’à la majorité (7 contre 4). Cette décision, qui était attendue, inaugure, sans nul doute, une période d’incertitude politique, puisque l’issue finale de cette procédure ne sera pas connue avant plusieurs mois et que le parti majoritaire va continuer à gouverner alors même que son existence est en jeu.

Le choix de la cour de donner corps à l’initiative du procureur général Yalçinkaya confirme, en réalité, l’exacerbation d’un conflit existant au sommet de l’Etat entre un pôle gouvernant s’appuyant sur des instances représentatives issues directement ou indirectement du suffrage universel (Parlement, gouvernement, président de la République, parti majoritaire) et un pôle juridique et judiciaire s’estimant détenteur des principes fondamentaux et intangibles de la république laïque. On peut y voir le début d’un second «round» dans la lutte qui oppose l’AKP au camp laïque, depuis le conflit provoqué, l’année dernière, par les premiers développements de l’élection présidentielle. En effet, si, dans un premier temps, ce différend avait surtout opposé le parti majoritaire à l’armée, qui était intervenue à de multiples occasion dans le débat politique, notamment au soir du premier tour de l’élection présidentielle, il y a bientôt un an, par son fameux e-memorendum, c’est désormais le pouvoir judiciaire qui est à la pointe du combat du camp laïque visant à contenir la conquête des sphères gouvernantes par le parti majoritaire.

Cette irruption des juges aux avant-postes tient au tour pris par l’affrontement au cours des dernières semaines. Essentiellement dominée par les échéances électorales présidentielles et législatives l’an passé, la rivalité entre «laïques» et «post-islamistes» s’est déplacée sur le terrain juridique, depuis l’automne 2007 et le lancement du projet de «constitution civile». Au-delà même du différend entre les deux camps, c’est l’avenir d’institutions, d’élites et de castes et leur perception de la crise qui sont en jeu. L’année dernière, la question coiffure de l’épouse du futur président de la République avait d’abord mobilisé les militaires, parce que de toute évidence, ces derniers se sentaient les premiers concernés par l’hypothèse d’une entrée du voile à Cankaya. Actuellement, la prétention de l’AKP de lever l’interdiction du voile dans les universités par une révision constitutionnelle et une modification du statut du YÖK remet directement en cause une jurisprudence de la cour constitutionnelle établie dans les années 90. Les conséquences d’une telle réforme porte atteinte, en outre, à l’autorité d’une élite universitaire laïque (recteurs, doyens…) qui, depuis des années, a banni de ses établissements un vêtement considéré, par elle, comme le symbole de l’ignorance et de l’obscurantisme. C’est donc bien, en fait, la réforme du voile dans les universités qui est à l’origine de ce nouvel épisode de l’affrontement entre le camp laïque et l’AKP.

L’enjeu de cet affrontement frontal est particulièrement important. À la légitimité électorale invoquée par l’AKP, ses adversaires, qui jugent celle-ci populiste et démagogique, opposent leur légitimité d’élite dirigeante et leur propension à diriger la société par le haut. Dans un régime libéral, l’existence d’un modus vivendi entre des formations et des intérêts politiques contraires n’est qu’une première étape dont on peut penser qu’elle a été atteinte en Turquie, au cours de la dernière décennie. La réalisation d’un consensus autour du régime constitutionnel, c’est-à-dire des principes qui sous-tendent le fonctionnement des institutions, est néanmoins un prolongement dont on ne saurait se passer pour établir une démocratie juste. À cet égard, il semble bien que la Turquie ait encore de sérieux progrès à faire. Dans ce pays, plus que le droit juste, c’est surtout l’ordre établi que la justice défend. Dès lors, il n’est pas étonnant que le parti majoritaire soit tenté de modifier les règles du jeu comme il n’a cessé de le faire depuis les derniers mois (révision constitutionnelle d’octobre 2007, révision constitutionnelle de février 2008…) et comme il s’apprête à le faire, encore une fois, pour rendre plus difficile la dissolution des partis politiques (projet de révision des articles 68 et 69 de la Constitution). Ainsi, si «l’establishement», représenté en l’occurrence par le pouvoir judiciaire, s’accroche à des gardes-fous surannés, établis par une constitution sécuritaire à l’issue d’un coup d’Etat, il y a bientôt 30 ans, l’AKP pour sa part, qui a été impuissante à engager véritablement l’élaboration de son projet de «constitution civile», essaye de modifier l’ordre établi par des révisions constitutionnelles à répétition. Cette concurrence exacerbée pour instrumentaliser l’argument juridique risque de faire perdre au droit et à ses instances, la légitimité qui leur permet de se poser en médiateur des conflits sociaux et politiques. Si tel devait être le cas, nous entrerions dans une nouvelle phase qui pourrait être beaucoup difficile et dangereuse que la précédente.
Jean Marcou

mardi 1 avril 2008

La perspective d’un long procès contre l’AKP fait craindre une période d’instabilité en Turquie.


Le 14 mars dernier, le procureur général Abdurrahman Yalçinkaya, a déposé une requête devant la cour constitutionnelle, tendant à faire interdire l’AKP (le parti au pouvoir), en l’accusant d’être «un foyer d’activités anti-laïques». La cour constitutionnelle vient finalement d’accepter d’examiner cette requête.

Face à cette mise en cause, l’AKP a beaucoup joué la carte de la victimisation et déploré le caractère non démocratique de l’action engagée, en arguant que celle-ci allait à l’encontre de «la volonté de la nation», qui l’a réélu, cet été, avec près de 47% des voix. Cette attitude du parti au pouvoir n’est pas nouvelle. Continuellement depuis 2002, et pas plus tard que le mois dernier, lors de la révision constitutionnelle tendant à autoriser le port du voile dans les universités, l’AKP, qui entend apparaître comme un parti «islamo-démocrate», a invoqué la démocratie et les libertés, pour justifier les politiques qu’il a engagées. Les réformes démocratiques de ces dernières années, réalisées notamment pour satisfaire les critères européens de Copenhague, ont certes «de facto» été conduites par l’AKP, et le discours de cette formation, prônant liberté et démocratie, a contribué à la faire apparaître, au niveau international, chez nombre de responsables américains ou européens, comme une force politique plutôt stabilisatrice. Toutes les mesures prises, notamment celles qui ont diminué le rôle de l’armée, ont par ailleurs incité les observateurs à évoquer une normalisation de la vie politique en Turquie. La situation en cours conduit à relativiser de telles considérations. Mais, en fait, elle n’est pas si étonnante, et cela pour plusieurs raisons.

Si le conflit entre «l’establishment laïque» et l’AKP a été moins vif jusqu’à présent que celui qui s’est déroulé, dans les années 90, lors de l’aventure gouvernementale du «Refah Partisi» (Parti de la prospérité, se revendiquant de l’islamisme et dissous par la cour constitutionnelle, en janvier 2008), il n’en est pas moins latent. L’existence d’un «modus vivendi» entre les deux camps n’a pas fait disparaître une hostilité viscérale souvent mise en relief par les propos sans nuance du chef d’Etat major, du leader du CHP (Parti Républicain du Peuple) ou de certains représentants éminents du pouvoir judiciaire. Toutefois, il est clair que le parti au pouvoir a mené, pour sa part, ces derniers mois, une «offensive», rompant avec la stratégie du consensus qu’il avait prônée jusqu’alors. La nomination à la tête du sanctuaire laïque, qu’était jusqu’à présent le YÖK, d’un candidat pro-AKP, la révision constitutionnelle visant à autoriser le voile dans les universités, les dérapages verbaux réguliers de Recep Tayyip Erdogan (comme celui incitant récemment les femmes turques à avoir au moins trois enfants), n’ont fait qu’attiser le feu sous la cendre, en montrant que cette attitude offensive se prolongeait désormais bien au-delà de la crise de 2007.

La référence au respect de la démocratie et des libertés a constitué, pour l’AKP, une ligne de conduite tactique jamais démentie. Dans le contexte des négociations avec l’Union Européenne, on peut en comprendre les raisons. Pourtant, un tel comportement a montré ses limites. L’actualité récente offre, en effet, de nombreux exemples révélant, de la part du parti majoritaire, une conception bien sélective de la démocratie et des libertés. La levée de l’interdiction du port du voile était-elle une priorité absolue, pour l’enseignement supérieur, dans un contexte où la majeure partie des universités créées sont privées et donc, de toute façon, inaccessibles à une écrasante majorité d’étudiantes ? Les « conseils démographiques » de Recep Tayyip Erdogan aux femmes turques, indépendamment de leur substance, étaient-ils véritablement opportuns dans un climat déjà passablement tendu ? L’absence de réforme de l’article 301 du code pénal ne s’explique-t-elle pas finalement par un manque de volonté politique ? La difficulté à faire avancer le projet de «constitution civile», n’est-il pas au moins autant dû au manque actuel d’audace de l’AKP, qu’à l’absence de consensus sur la scène politique ? De toute évidence, le rapport de l’AKP à la démocratie mérite d’être examiné de près.

Quoiqu’il en soit, bien que les deux camps pensent pouvoir tirer bénéfice du conflit qui les oppose, les effets néfastes, tant pour le CHP que pour l’AKP, risquent de l’emporter sur les profits escomptés. En soutenant l’appel à la fermeture du parti au pouvoir, et en utilisant des moyens de régulation, dignes d’un régime autoritaire, le camp laïque risque de se décrédibiliser auprès d’un ensemble de citoyens attachés au respect des résultats des élections. Quant à l’AKP, on sait que la majeure partie de son électorat n’adhère pas à des options à proprement parler islamistes et qu’elle est avant tout séduite par ses résultats économiques. La procédure engagée risque donc de relancer les débats sur la nature même de l’AKP. Sans aller jusqu’à rendre plausible la thèse de «l’agenda caché», elle pourrait ainsi entamer la popularité du parti majoritaire.

Au-delà des effets politiques partisans de cette rivalité, c’est aussi pour la Turquie, dans son ensemble, que cette situation difficile est néfaste. L’existence d’un débat politique permanent est indispensable dans une démocratie. Pourtant, le problème est ici que les institutions actuelles donnent à l’opposition des pouvoirs que ses résultats électoraux ne justifient pas. Le bras de fer, auquel on assiste maintenant, risque de provoquer un gel du traitement des questions urgentes (entre autres : la croissance économique, l’amélioration de l’enseignement supérieur, la question kurde…) car ces dossiers requièrent des politiques soutenues menées dans un climat de stabilité et de confiance .

Il est difficile de prévoir les conséquences qu’aura la procédure engagée contre l’AKP, mais au-delà de ses effets intérieurs, la situation politique présente pourrait, si elle persiste, avoir des retombées internationales. Les investisseurs étrangers, si importants pour l’économie turque, maintiendront-ils dans les prochains mois le même degré d’engagement ? L’appel à la raison lancé, il y a quelques jours, par un regroupement d’organisations socio-économiques est, à cet égard, très symptomatique. Quant aux conséquences diplomatiques de l’instabilité politique qui se profile, elles ne doivent pas être sous-estimées non plus. L’aggravation des tensions actuelles pourrait, en effet, remettre en cause les relations nouvelles établies récemment par la diplomatie turque avec des pays voisins, comme l’Irak ou la Syrie mais vivement critiquées par «l’establishment». Enfin, pour de multiples raisons qu’on imagine aisément, les relations avec l’Union Européenne risque aussi de traverser une période difficile.
Marie Phiquepal

dimanche 23 mars 2008

Demande de dissolution de l’AKP, relance de l’affaire «Ergenekon» : le face-à-face au sommet de l’Etat s’intensifie.


« Dava », le procès ! Ce mot fait la une des différents médias depuis que, le 14 mars dernier, le procureur général de la Cour de Cassation, Abdurrhaman Yalçinkaya, a engagé une procédure contre l’AKP pour obtenir sa dissolution et l’interdiction de ses principaux leaders. Des propos alarmistes qui annoncent la prochaine déstabilisation politique et économique du pays aux ricanements forcés qui pensent que ce nouveau coup tordu de l’establishment a peu de chances d’aboutir, en passant par les indignations vertueuses, les commentaires vont bon train pour essayer d’expliquer l’événement et de prédire l’avenir des prochains mois. Mais plutôt que de jouer les prédicateurs, mieux vaut sans doute se limiter, pour l’instant, à un bilan plus modeste de la situation politique depuis la victoire de l’AKP aux législatives de 2007 et l’installation d’Abdullah Gül à la Présidence de la République. Un tel bilan peut permettre de cerner un certain nombre d’axes forts dans les évolutions en cours, de façon à mieux comprendre la portée des événements qui se déroulent quotidiennement sous nos yeux.

Un premier constat amène à positionner temporellement l’initiative du procureur Yalçinkaya et à montrer qu’elle s’inscrit dans la longue liste des incidents et des conflits qui, depuis le premier tour de l’élection présidentielle en avril 2007, sont à l’origine, en Turquie, d’une confrontation politique de plus en plus vive entre l’Etat et le gouvernement. Avec le recul, on peut dire que cette évolution semble avoir pour origine un nouveau comportement de l’AKP, lié aux échéances électorales présidentielles et législatives de 2007, qui a remis en cause les équilibres politiques que le parti majoritaire avait établis avec l’establishment au cours de la législature ayant suivi sa victoire aux législatives de 2002. Délaissant une attitude basée sur la recherche systématique du consensus et sur l’évitement des sujets délicats, l’AKP n’a pas hésité à franchir le Rubicon au moment de l’élection présidentielle du printemps 2007, en présentant son candidat aux élections présidentielles. Par la suite, cette ligne offensive n’a pas été démentie : réforme de la procédure d’élection du Président de la République, lancement du projet de Constitution civile, nomination d’un Président du YÖK favorable au gouvernement, révision constitutionnelle destinée à lever l’interdiction du foulard dans les universités. Face à la montée en puissance du parti majoritaire, la riposte du camp laïque est venue des institutions qui lui sont traditionnellement acquises : e-memorandum de l’armée au soir du premier tour de la présidentielle et annulation du premier tour de celle-ci par la Cour constitutionnelle, manifestations laïques contre la candidature d’Abdullah Gül, mise en garde de l’Etat major avant l’élection présidentielle d’août 2007, recours constitutionnel contre la réforme de l’élection du Président de la République, tentatives de blocages administratifs et judiciaires de la révision sur la levée de l’interdiction du voile par les recteurs d’université. Mais derrière le comportement des deux camps, deux logiques différentes se font face. Les leaders de l’AKP, pour leur part, estiment que leur légitimité électorale indiscutable justifie des initiatives qui entendent normaliser la vie politique turque dans la perspective de l’intégration européenne. Ils pensent désormais que cette normalisation peut aller jusqu’à la remise en cause de l’ordre constitutionnel, alors même qu’ils n’avaient pas osé toucher à ce dernier, au cours de leur première législature (si ce n’est, en 2004, pour conduire une révision réclamée par l’Europe). Pour leur part, les tenants de l’establishment fondent leur stratégie d’endiguement de l’action gouvernementale sur la nécessité de garantir l’intégrité de la République, c’est-à-dire de l’Etat moderne réformateur et national, fondé par Atatürk. Pour ceux qui se considèrent, en fait, comme « les propriétaires de l’Etat », le discours incantatoire de l’AKP, qui invoque la démocratie et les standards européens, n’est que l’artifice d’un parti crypto-islamiste ayant un «agenda caché» pour changer la République. Quant aux succès électoraux du parti de Recep Tayyip Erdogan, ils ne seraient, pour eux, que le résultat du populisme dont use cette formation pour circonvenir une population « mal éduquée » et encore marquée par les traditions religieuses.

Un deuxième constat permet d’affirmer que, dans la lutte de plus en plus vive qu’ils se livrent, les deux camps entendent user de tous les moyens que leur donnent le droit, les procédures ou les institutions. À cet égard, un certain nombre d’observations concernant alternativement l’une et l’autre partie peuvent être faites. Face à la perspective de l’élection à la présidence d’un candidat à femme voilée, l’establishment a fabriqué l’argument du fameux quorum de présence de 367 députés qui a compromis le déroulement du 1er tour de l’élection de l’élection présidentielle, en avril 2007. Pour lever les obstacles juridiques ou techniques dressés par l’establishment, l’AKP s’est engagé dans des révisions à répétition de l’actuelle constitution (révision d’octobre 2007, révision de février 2008, projet de révision actuelle modifiant la procédure de dissolution des partis politiques). Le recours déposé devant la Cour constitutionnelle par le procureur Yalçinkaya, le 14 mars, pour obtenir la dissolution pure et simple d’un parti au sommet de sa puissance politique, peut surprendre. Force est néanmoins d’observer que le droit public, la légitimité des procédures, les institutions ont toujours joué un grand rôle dans un pays dont l’histoire est marquée par la présence et la puissance de l’Etat. Dans l’Empire ottoman, il existait une forme de droit public (le Kânun) à côté de la loi islamique. La révolution jeune turque de 1908 revendiquait la remise en œuvre de la Constitution de 1876 suspendue par le sultan. Le gouvernement de la Grande Assemblée Nationale, au début de la guerre d’indépendance, s’est très vite dotée d’une loi fondamentale provisoire. Le régime kémaliste de parti unique a accordé beaucoup d’importance à la mise sur pied d’une constitution consacrant ses principes et sa morphologie institutionnelle. Le coup d’Etat de 1960 a invoqué la violation de la Constitution et c’est sur cette base que les militaires ont jugé et condamné les membres du gouvernement démocrate. La Cour constitutionnelle est la seule institution à n’avoir pas été dissoute par le coup d’Etat de 1980 dont les auteurs ont accordé beaucoup de soin à élaborer un ordre constitutionnel installant un régime sécuritaire. Et l’on pourrait multiplier les exemples, en faisant observer que ce souci du droit et des procédures est à l’origine de l’existence, dans ce pays, d’un pouvoir judiciaire important et d’une caste de juristes qui, à côté de l’armée constitue la pièce maîtresse de l’establishment. Il est actuellement significatif de voir que face à la dernière révision constitutionnelle lancée par l’AKP pour réagir à l’initiative du procureur Yalçinkaya et qui prétend rendre moins aisée la dissolution d’un parti politique, les doyens des Facultés de droit les plus prestigieuses viennent d’émettre une déclaration de soutien au pouvoir judiciaire en demandant aux partis politiques et au gouvernement de cesser d’user de leurs pouvoirs législatifs pour remettre en cause les normes fondamentales existantes. Ces nouveaux développements sont de surcroît très révélateurs d’une lutte que se livrent les deux camps pour la maîtrise de la légitimité juridique et qui a commencé avec le lancement du projet de constitution civile à l’automne 2007. Les règles et les procédures de la Constitution de 1980 sont en effet les principaux arguments dont l’establishment a usé jusqu’à présent pour endiguer la progression de l’AKP. Dès lors que ce dispositif est concurrencé par une légitimité constitutionnelle refondée, l’establishment est menacé dans son essence même. Dès lors, la dimension fortement juridique de ce que d’aucun présente déjà comme le combat de la dernière chance pour l’establishment n’a rien d’étonnant.

Le dernier constat est celui de la durée dans laquelle semble s’installer cette crise politique. La requête du procureur ouvre une procédure longue alors que, dans le même temps la Cour constitutionnelle doit aussi se prononcer par ailleurs sur la constitutionnalité de la révision des articles 10 et 42 destinée à permettre la levée de l’interdiction du voile dans les universités. Toutes ces procédures en cours semblent inaugurer une période d’incertitude politique où les affrontements vont se poursuivre et où les différents acteurs, qu’ils soient institutionnels ou partisans, vont chercher à trouver leur place. Une telle incertitude n’est pas simplement le résultat d’une confrontation de bloc à bloc. Des alliances objectives ou des retournements inattendus sont possibles, comme l’ont montrées les récentes escarmouches entre le CHP et l’armée ou les convergences d’intérêt entre le MHP et l’AKP. Toutefois, cette situation survient aussi à un moment de forte incertitude économique, ce qui pourrait contribuer à l’aggravation d’une situation politique difficile. N’oublions pas que ce sont aussi ses succès économiques qui ont porté très largement l’AKP jusqu’à présent et finalement neutralisé les risques de déstabilisation politique.

Mais l’actualité la plus récente montre que d’autres paramètres sont en train de modifier la donne. Alors même que les Turcs sont désormais en majorité hostiles à l’adhésion de leur pays à l’UE, l’atout européen de l’AKP pourrait perdre de sa valeur. Si le parti majoritaire traîne à relancer les réformes demandées par l’UE, ce n’est pas par hasard. Il n’est pas sûr, en effet, qu’une telle stratégie soit payante politiquement. En outre, dès lors que l’establishment et les milieux kémalistes sont largement gagnés par l’euroscepticisme, quand ils n’affichent pas carrément désormais une hostilité franche au projet d’intégration européenne, le parapluie protecteur que ce dernier constituait pour le gouvernement Erdogan risque de ne plus fonctionner. De fait, on peut craindre que les deux camps en viennent à utiliser des moyens plus radicaux et plus directs pour en découdre. On remarquera, à cet égard, que le débat juridique que nous évoquions précédemment tend à quitter le terrain des principes pour servir désormais des procédures dont l’objectif est de frapper l’adversaire en son cœur. La demande de dissolution du parti majoritaire est à cet égard très révélatrice du tour pris par les événements, de surcroît parce qu’elle semble faire écho à la procédure, engagée au mois de janvier 2008, contre le réseau «Ergenekon» (notre édition du 25 janvier 2008) qui vient de rebondir, comme par hasard, avec l’arrestation, le 21 mars 2008, de plusieurs personnalités laïques accusées de collusion avec l’Etat profond (notamment l’éditorialiste de Cumhuriyet, Ilhan Selçuk, l’ancien recteur de l’Université d’Istanbul, Kemal Alemdaroglu et le leader du parti des travailleurs, Dogu Perinçek, cf.photo). Un combat majeur semble donc s’être engagé avec l’intensification, ces dernières semaines, de la confrontation qui s’est développée depuis un an. La compréhension des événements à venir passe ainsi par l’observation de l’évolution du rapport de force politique, la perception de l’enjeu que représente la légitimité juridique et l’analyse du contexte international économique et politique dans lequel s’inscriront les développements à venir.
JM

mercredi 19 mars 2008

Visite du Président Jalal Talabani en Turquie : quels résultats, quelles perspectives ?


Le Président irakien Jalal Talabani a effectué une visite officielle en Turquie, les 7 et 8 mars derniers. Cette visite, une semaine à peine après la fin de l’opération terrestre («Kara Haraket») de l’armée turque en Irak du Nord, est la première de ce type depuis la Présidence Özal, au début des années 90. Dès lors, il n’est pas étonnant que beaucoup aient voulu voir, dans la venue du Président kurde irakien, un tournant, voire même un événement historique. Il faut dire que, dans le contexte tendu, créé ces dernières années par la guerre en Irak et par les attentats du PKK, le choix du dialogue et de la coopération, que veut incarner cette rencontre, constitue au moins symboliquement une avancée positive. Mais, jusqu’à quel point peut-on croire, en l’occurrence qu’une nouvelle ère s’est ouverte ?

Il est vrai que les deux pays ont actuellement des intérêts communs : d’une part, dans la lutte contre le PKK (ce dernier apparaissant désormais aux deux gouvernements comme une menace), d’autre part, dans les domaines économiques, énergétiques et hydrauliques. Les années de guerre et d’instabilité ont fait naître d’immenses besoins en Irak. De fait, la perspective d’une stabilisation dans ce pays ouvre une opportunité intéressante pour les entreprises étrangères, en particulier dans le secteur de la construction. Le Président Talabani et son homologue turc, Abdullah Gül, ont ainsi émis le souhait d’atteindre, d’ici deux ans, un volume de 20 milliards de dollars de produits échangés (ce qui est énorme quand on le compare aux 3,5 milliards de 2007), et d’établir le libre-échange entre les deux pays. La Turquie, qui a bien compris la chance que représente pour elle ce nouveau marché, a déjà effectué, ces dernières années, en Irak du Nord, des investissements significatifs, qui représentent déjà une part importante de son marché de l’électricité, du bâtiment ou de l’alimentation.

Un autre point de convergence objectif entre les deux pays concerne les questions énergétique et hydraulique. L’Irak a ainsi proposé à la Turquie d’implanter une entreprise d’extraction de pétrole. Parallèlement, l’Irak, la Syrie et la Turquie ont conclu un accord pour créer un centre d’étude sur l’eau qui rassemblera des spécialistes des trois pays et marquera le début d’une réelle coopération sur un sujet vital, qui a souvent été l’objet de tensions vives, antérieurement. Enfin, les problèmes stratégiques ont également été abordés, car, pour la Turquie, cette rencontre était aussi un moyen d’apparaître comme une force conciliatrice, au niveau régional et international. Répondant ainsi aux critiques qui lui ont été souvent adressées, quant au choix de la solution militaire pour lutter contre le PKK, la Turquie a eu l’opportunité de montrer ici qu’elle souhaitait non seulement régler la question par la coopération et la diplomatie, mais aussi participer activement à la reconstruction et la stabilisation de l’Irak.

Cette implication de la Turquie en Irak permet de surcroît à Ankara d’influer assez directement sur le gouvernement irakien, en ce qui concerne l’avenir de la région. On connaît l’hostilité et la méfiance de la Turquie envers le gouvernement régional nord-irakien et envers le référendum de Kirkuk (qui risque de mettre cette ville sous l’autorité des Kurdes nord-irakiens). Le renforcement de la coopération entre Ankara et Bagdad (notamment dans le domaine hydraulique qui est vital pour l’Irak) met ce pays dans une position où il lui sera difficile désormais de s’opposer frontalement à la Turquie. Dans ces conditions, il sera plus aisé à la Turquie de faire pression sur le gouvernement irakien pour repousser encore ou parvenir à faire annuler la tenue d’un référendum redouté parce qu’il permettrait de renforcer la position de la région kurde d’Irak du Nord, Kirkuk disposant de réserves pétrolières considérables. Pour l’Irak, outre les avantages économiques évoqués ci-dessus, l’établissement d’un dialogue avec la Turquie, repousse la probabilité d’une intervention de l’armée turque dans le nord du pays et l’instauration de bases militaires, même si la Turquie n’a pas exclu un nouveau recours à la force, si la situation le justifiait.

Pourtant, malgré ces points de convergence et le caractère symbolique d’une visite qui ne doit pas être sous-estimée, il paraît nécessaire de relativiser la portée effective qu’elle risque d’avoir finalement. Ainsi, la situation de l’Irak, qui est celle d’un Etat faible marqué par une profonde instabilité, limite en elle-même à court terme les perspectives, tant du point de vue des relations économiques, commerciales et énergétiques, que du point de vue de la lutte contre le PKK. En outre, dans les deux pays, ce «new deal» est loin de faire l’unanimité. En Turquie, les secrétaires généraux du CHP (Parti républicain du peuple) et du MHP (Parti du Mouvement Nationaliste) se sont tous deux déclarés hostiles à cette nouvelle ouverture, en la considérant comme un manque flagrant et grave de fermeté envers le PKK, voire même comme une collusion suspecte avec lui. En Irak, le gouvernement central, qui peine à contrôler son territoire, sait que cette convergence turco-irakienne sera de toute façon tributaire de l’autonomie très forte dont dispose le gouvernement régional de l’Irak du Nord. Pour lutter efficacement contre le PKK, il faudrait que le gouvernement d’Irak du Nord ait une relation durable et de confiance avec le gouvernement central de Bagdad et avec la Turquie. Or, on connaît l’hostilité de la Turquie (en particulier du CHP et du MHP), à l’encontre des autorités kurdes irakiennes. Et, par ailleurs, bien qu’un porte-parole du président Talabani ait affirmé que des discussions non officielles entre une délégation turque et le neveu de Massoud Barzani avaient eu lieu, et que ce dernier avait manifesté sa « volonté d’établir un dialogue avec Ankara », on sait que l’établissement de relations entre le gouvernement régional nord-irakien et la Turquie est peu probable pour ne pas dire illusoire. Même si une rencontre devait avoir lieu, d’ailleurs, les deux partis auraient du mal à s’entendre, puisque le Président Barzani ne considère pas le PKK comme une organisation terroriste.

Il est évident que des tensions et une certaine méfiance demeurent entre l’Irak et la Turquie, l’Irak ayant considéré l’opération turque, malgré tout, comme une atteinte à sa souveraineté et ayant des craintes quant aux ambitions de la Turquie dans la région. Si la réaction de l’Irak à l’intervention militaire turque est restée mesurée, c’est sans doute en raison de la faiblesse actuelle de ce pays et surtout des pressions qu’ont exercées les Etats-Unis, pressions qui par ailleurs ont aussi provoqué, semble-t-il, un retrait militaire turc plus rapide que prévu. Dans un contexte où la volonté politique paraît fragile des deux côtés, les perspectives d’une coopération significative et durable entre la Turquie et l’Irak demeurent donc limitées. On peut, en effet, craindre qu’une nouvelle étincelle ravive les tensions. Les ressources (hydrocarbures et eaux) convoitées dans la région, peuvent notamment redevenir rapidement l’enjeu de conflits majeurs. Quant à la lutte contre le PKK, au-delà de l’attitude des différents acteurs, elle dépend aussi très largement de la capacité de la Turquie à apporter un règlement politique à la question kurde. La proposition par le gouvernement Erdogan du fameux « paquet » relançant la politique d’investissement dans le Sud-Est, et les nouvelles discussions avec le parti pro-kurde DTP qu’elle a suscitées, permettront peut-être, dans les prochains jours, de mieux mesurer encore l’état de la situation dans la région et les perspectives possibles.
Marie Phiquepal