samedi 3 octobre 2009

Le président de la République inaugure une rentrée parlementaire chargée en présence de l’armée.


Le Parlement turc a effectué sa rentrée, le 1er octobre 2009, avec un agenda qui s’annonce particulièrement chargé. Les deux dossiers les plus importants, qu’il aura à traiter dans les jours qui viennent, sont bien sûr celui de l’ouverture démocratique lancée par le gouvernement pour résoudre la question kurde, et celui de la normalisation des relations avec l’Arménie, qui devrait se traduire par la ratification de deux protocoles, avant la mi-octobre (cf. nos éditions des 1er et 3 septembre 2009). À cela s’ajoute une série de questions découlant de l’actualité la plus récente : demande de l’armée d’une reconduction de l’autorisation parlementaire lui permettant de procéder à des opérations contre le PKK, en Irak du Nord ; demande de l’opposition d’une discussion sur les inondations meurtrières survenues à Istanbul en septembre dernier (cf. notre édition du 11 septembre 2009) ; demande de réforme de la procédure pénale provoquée par les citations à comparaître, qui ont frappé, cette semaine, 4 députés kurdes pour des propos tenus avant leur élection ; proposition de révision constitutionnelle pour rendre renouvelable le mandat présidentiel, ce qui permettrait à Abdullah Gül d’être candidat à sa propre succession, en 2012.

Dans le traditionnel discours qu’il a prononcé, jeudi, à l’occasion de la rentrée parlementaire, le président de la République a choisi de mettre en exergue l’initiative kurde engagée par le premier ministre depuis le mois de juillet dernier, en déclarant solennellement : «Dans une société où la conscience et la démocratie sont mûres, le principe de diversité doit être à la base de ce pays. Les pays, qui s’en remettent à un modèle uniforme, nuisent en fait à leur unité et à leur intégrité.» Abdullah Gül a confirmé notamment que la reconnaissance de la diversité, qui doit conduire à la résolution du problème kurde, s’opérera dans le cadre d’un Etat unitaire, mais il n’a pas hésité à s’en prendre à «l’Etat profond», en soulignant que l’Etat ne pouvait «pas avoir deux visages : l’un visible et l’autre caché», et en concluant que «le seul visage de l’Etat devrait être celui du droit.»

Le discours du président de la République été applaudi sur les bancs de l’AKP et du DTP. Le leader kurde, Ahmet Türk, a souligné en particulier qu’il était très important que le chef de l’Etat ait dit «que c’était la nécessité même de la démocratie de considérer les différences comme une richesse et de tolérer l’existence de cultures différentes.» En revanche, comme on pouvait s’y attendre, les propos d’Abdullah Gül ont été fortement critiqués par les principaux partis d’opposition. Devlet Bahçeli, le leader des nationalistes du MHP, a réagi de manière extrêmement négative, en faisant observer que le président n’avait pas prononcé une seule fois le mot «turc» pendant son intervention. Quant à Deniz Baykal, le leader des kémalistes du CHP, il a estimé que le discours présidentiel renforçait la stratégie de tension et de division qu’a, selon lui, adoptée le gouvernement, depuis qu’il a lancé cette initiative kurde.


Mais, plus que ces réactions politiques prévisibles, c’est la présence du chef d’état-major et des plus hautes autorités militaires (photo), qui a retenu l’attention de la plupart des commentateurs. En effet, depuis les élections législatives de 2007, qui avaient vu une large victoire de l’AKP et l’arrivée de 20 députés kurdes du DTP au Parlement (cf. notre édition du 23 juillet 2007), l’armée avait boycotté la Grande Assemblée Nationale, ne consentant une exception à cette ligne de conduite que pour assister au discours prononcé par le président Obama, lors de sa venue en Turquie, en avril dernier (cf. notre édition du 13 avril 2009). Ce retour des militaires à l’Assemblée a été interprété par la presse turque comme une sorte d’approbation tacite de l’ouverture kurde par l’armée, bien que l’état-major ait tenu à faire savoir, dès le lendemain, par son porte-parole, qu’on ne devait pas lui attribuer une signification politique particulière. L’événement a été aussi favorablement commenté par le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, et par le nouveau président de l’Assemblée, Mehmet Ali Şahin (cf. notre édition du 6 août 2009). Certains observateurs ont également relevé que la délégation militaire s’est levée lorsque le président est entré dans l’hémicycle, tandis que les députés du CHP restaient ostensiblement assis. Ces comportements différents tendraient à confirmer des désaccords entre les militaires et le parti kémaliste que la question kurde a déjà plusieurs fois permis d’observer par le passé (notre édition du 13 mars 2008).

Le silence de l’armée, lors du lancement du processus d’ouverture démocratique, il y a deux mois et demi, avait déjà été interprété comme l’expression d’un a priori favorable de l’institution militaire à l’égard des projets gouvernementaux visant à régler la question kurde. Mais, par la suite, alors que de premières critiques apparaissaient au sein du DTP et que les festivités célébrant l’anniversaire de la victoire approchaient, l’état-major avait publié un message beaucoup moins favorable sur son site internet, rappelant notamment que les forces armées turques ne pourraient «en aucun cas accepter que la structure unitaire de l’Etat soit détériorée.» (cf. notre édition du 2 septembre 2009). En dépit de ce comportement militaire inégal, on peut penser que cette présence militaire, lors du discours de rentrée parlementaire d’Abdullah Gül, le 1er octobre, reflète la ligne plus défensive que doit suivre une armée qui, fortement atteinte par l’affaire «Ergenekon», est également l’objet de ripostes de plus en plus vives de la société civile, lorsqu’elle se permet de s’immiscer dans la vie politique.
JM

vendredi 2 octobre 2009

La découverte de l’électeur turc en Allemagne.


Bien qu’elles n’aient pas été précédées par une campagne passionnée et qu’elles ne se soient pas conclues par un résultat inattendu, les élections fédérales allemandes de septembre 2009 auront été une date marquante pour les Turcs d’Allemagne. En effet, cette consultation électorale a vu une très forte présence de cette communauté issue de l'immigration, tant dans les discours que dans les bureaux de vote. Alors que le taux de participation générale n'a jamais été aussi bas en Allemagne (70,8%), le nombre absolu de citoyens d'origine turque qui se sont rendus aux urnes, ainsi que le taux de participation relative au sein de ce groupe n'ont jamais été aussi élevés. Les journaux turcophones d'Allemagne ont couvert la campagne électorale de façon très exhaustive. Quant à la société civile, elle a été très active également. Par exemple, on a vu des associations d'entrepreneurs turcs inviter à une «kebap partie» les citoyens d'origine turque ayant fait usage de leur droit de vote...

Accompagnant ce fort mouvement de politisation, le Ramadan ne pouvait tomber mieux. Intervenant juste avant les élections fédérales, il a permis à la classe politique allemande de mieux se faire connaître d’un électorat qu’elle ignorait auparavant superbement : les citoyens issus de l’immigration. Pendant les quatre semaines du jeûne musulman, les éditions allemandes des grands journaux turcs comme «Hürriyet», «Sabah» ou «Zaman» ont débordé de compliments adressés à la communauté turque ou musulmane provenant de presque tous les ténors politiques allemands. Parfois, des messages de sympathie étaient même rédigés en turc. Certains candidats, ne craignant pas d’être suspectés de communautarisme et ou d’être accusés de ne pas garder assez de distance avec le religieux (un comportement qui différencie la politique en Allemagne et en France), n’ont pas hésité à se rendre en personne dans les mosquées pour transmettre leurs bons vœux, comme par exemple le ministre fédéral de la santé, Renate Schmidt (SPD) ou le leader de l’aile gauche du SPD, Andrea Nahles. Enfin, on observera que rares sont les parlementaires qui ne se sont pas fait photographier, célébrant un iftar avec des membres de la communauté turco-allemande.

Pour courtiser cette communauté d’une telle façon, la classe politique allemande a su tirer parti de la séparation stricte qui existe actuellement de fait entre les médias turcophones et germanophones en Allemagne. Ainsi, sans que l’évidence de la contradiction apparaisse, le ministre de l'Intérieur, Wolfgang Schäuble (CDU), a pu, d’un côté, voir citées en turc à la une de «Sabah» ou de «Türkiye» certaines de ses déclarations comme : «que la religion promeuve la tolérance, cela nous a été appris par l'islam» ; et d’un autre côté, s’adresser cette fois à son lectorat allemand traditionnel, en se montrant beaucoup moins favorable à l'islam et à la minorité musulmane pour expliquer qu’«il fallait des limites à la tolérance». Plus audacieux auront été les candidats au Parlement fédéral (Bundestag) qui se sont dotés d'une présence internet en turc ou qui ont même lancé des campagnes électorales entièrement en turc, en n’hésitant pas à courtiser publiquement un électorat minoritaire.

Mais l'arme de prédilection pour capter l’électeur d'origine turque sera quand même restée l'interview, dont le nombre accordé par les responsables politiques de premier rang aux journaux turcophones est tout à fait significatif. Parmi les personnalités, qui ont franchi le pas, figurent le ministre fédéral du travail, Olaf Scholz (SPD), et l'ex-Chancelier Gerhard Schröder, qui ont donné chacun une interview, ainsi que le ministre fédéral de l'intérieur, Wolfgang Schäuble (CDU), et le candidat social-démocrate à la Chancellerie, Frank-Walter Steinmeier, qui en ont donné deux pendant la campagne électorale. Même la Chancelière Angela Merkel, deux jours avant les élections, a finalement accordé une interview à «Hürriyet», qui a pu ainsi reprendre en manchette l’appel qu’elle n’avait pas hésité à lancer à l’électorat turc : « Size muhtacız ! » (« Nous avons besoin de vous !»).

L'intensité avec laquelle les partis politiques ont mené cette campagne en direction de la communauté turque est un phénomène politique tout à fait nouveau, qui est toutefois aisément compréhensible. Sur les 600 000 électeurs d'origine turque dénombrés en Allemagne, 237 000 n’ont acquis le droit de vote que récemment et votaient donc pour la première fois cette année. Il y a, ainsi, en l’occurrence, un potentiel électoral en pleine croissance, qui sera de plus en plus important à long terme. En ce sens, la dernière campagne électorale allemande aura été tout à fait innovante et permet de conclure que cette attention pour la communauté turque risque de marquer encore les élections à venir.
Johannes Bauer

jeudi 1 octobre 2009

Manifestation à Istanbul avant le sommet du FMI et de la Banque mondiale.


Alors que doit se tenir, les 6 et 7 octobre prochains, à Istanbul, le sommet annuel du FMI et de la Banque mondiale, plus d’un millier de manifestants ont défilé sur Istiklâl Caddesi, dans le quartier de Taksim, jeudi 1er octobre, à la mi-journée. Cette manifestation s’est déroulée peu après qu’un étudiant ait lancé une chaussure contre le directeur du FMI, Dominique Strauss Kahn, au moment où ce dernier donnait une conférence dans une université de cette ville (notre édition précédente du 1er octobre 2009).

Emmenée par les principales organisations syndicales de gauche (DISK, KESK, TMMOB, TBB), la manifestation se composait aussi et surtout de délégations issues pour la plupart d’organisations d’extrême gauche. Figuraient aussi quelques anarchistes ainsi que « DirenIstanbul (Direniş Günleri Koordiasyonu) », un mouvement créé à Istanbul pour protester contre la tenue prochaine du Forum du FMI et de la Banque mondiale. Regroupée derrière des banderoles reprenant presque toutes le mot d’ordre principal «Defol !» (Fichez le camp !) adressé aux organisations financières internationales, les manifestants agitaient des drapeaux rouges ou noirs, chantaient des slogans altermondialistes ou portaient de petites pancartes aux inscriptions évocatrices comme par exemple : «Ruzgar eken, fırtına bicer !» (Qui sème le vent récolte la tempête ! » ou «Kâr değil insan !» (Le profit n’est pas humain !). Les forces de l’ordre étaient présentes mais plutôt plus discrètes que d’habitude.

En bref, un défilé pour l’heure plutôt turco-turc qui semble avoir été une répétition générale avant les rassemblements probablement plus internationaux qui devraient avoir lieu au moment du sommet de l’IMF et de la «Banka Dünyası».
JM

Lancer de chaussure contre Dominique Strauss-Kahn à Istanbul.


Le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, a été la cible d’un lancer de chaussure, alors même qu’il donnait une conférence à l’Université de Bilgi, à Istanbul, le jeudi 1er octobre 2009, en fin de matinée.

L’objet projeté par un étudiant extérieur à l’Université, n’a néanmoins pas atteint Dominique Strauss Kahn, mais l’incident a été suivi par un début de manifestation dans l’assistance au sein de laquelle plusieurs militants du TKP (Türk Komünist Parti, une organisation d’extrême gauche) ont tenté de déployer une banderole et se sont mis à chanter des slogans hostiles au FMI et au gouvernement. Le directeur général du FMI est resté calme et a même essayé de prendre la chose avec humour, en se réjouissant notamment que les étudiants soient restés assez polis pour attendre la fin du débat qu’il avait engagé avec eux avant de se manifester de la sorte. Le lanceur de chaussure (photo) a été appréhendé par les forces de sécurité qui ont expulsé également les autres manifestants de la salle où se tenait la conférence.

L’image du FMI en Turquie est actuellement plutôt négative. Elle est tout d’abord fortement entamée par les deux plans de redressement imposés à ce pays par l’organisation financière internationale, au début des années 90 et au début des années 2000. Ceux-ci avaient marqué l’opinion parce qu’ils avaient entrainé la mise en œuvre de mesures de rigueur drastiques. Mais, dans le contexte actuel, l’image du FMI souffre également des débats liés à l’interminable négociation sur le prêt que cette instance internationale doit consentir à la Turquie pour lui permettre de faire face aux conséquences de la crise mondiale et en particulier d’une chute spectaculaire de sa croissance au cours du dernier semestre de l’année 2008. Les critiques, dont ce prêt est l’objet, n’ont pas seulement émané de milieux d’extrême gauche ou d’organisations altermondialistes, puisque le premier ministre, lui-même, n’a cessé de le remettre en question depuis le début de l’année, en déclarant à plusieurs reprises qu’il ne signerait jamais un accord contraire aux intérêts de la Turquie. Au début du mois de septembre dernier, le directeur de la banque centrale de Turquie avait déclaré que son pays n’aurait pas besoin d’un prêt du FMI, si le gouvernement maintenait une discipline fiscale permettant de contrôler le déficit public. Et de fait, on a pu observer que le revenu du prêt en question ne figurait pas dans le projet de budget turc pour 2010. Récemment, alors même qu’on laissait entendre qu’une reprise des négociations sur le prêt aurait lieu à la mi-octobre, le premier ministre a répété que la Turquie se passerait de l’argent du FMI.

Pour la petite histoire, le célèbre jet de chaussure par un journaliste irakien, dont Georges Bush avait été la cible en décembre dernier, avait entre autres marqué l’opinion publique en Turquie, parce que la chaussure projetée était de marque turque. On ne sait pas pour l’instant de quelle marque était la chaussure de sport blanche qui a frôlé le directeur général du FMI, jeudi matin…
JM

dimanche 27 septembre 2009

Recep Tayyip Erdoğan prudent à l’égard de sanctions éventuelles contre l’Iran.


Alors qu’il se trouvait aux Etats-Unis pour l’Assemblée des Nations Unies et la réunion du G20, Recep Tayyip Erdoğan a réagi à la révélation de l’existence de la centrale d’enrichissement d’uranium de Qom et aux nouvelles mises en garde adressées à l’Iran par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France. Il a notamment appelé à ce que d’éventuelles sanctions contre Téhéran soient mûrement réfléchies avant toute décision définitive et déclaré qu’une intervention militaire serait une «folie».

Réaffirmant que la Turquie était opposée à la présence d’armes nucléaires au Moyen Orient, le premier ministre turc a ostensiblement rappelé qu’un pays possédait, à sa connaissance, ce genre d’armes dans la région, en pointant implicitement Israël. Il a demandé à ce que l’on oublie pas d’évoquer ce constat dans le contexte actuel, et surenchéri en revenant sur l’intervention israélienne à Gaza de janvier dernier. Observant que les pays, qui dénoncent actuellement l’Iran, possèdent souvent eux aussi l’arme nucléaire, Recep Tayyip Erdoğan a finalement plaidé pour plus «d’honnêteté» à l’égard de l’Iran, sans oublier de souligner au passage le rôle vital qu’aurait la fourniture de gaz iranien pour le projet de gazoduc européen «Nabucco».

Le chef du gouvernement turc n’a pas manqué non plus de proposer à nouveau les services de son pays pour déminer le dossier iranien. Au cours des dernières années, la Turquie, qui a amélioré ses relations avec l’Iran depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir, a souvent fait connaître sa disponibilité pour jouer un rôle de médiateur dans le différend qui oppose Téhéran à la communauté internationale, et plus précisément aux grandes puissances. Mais jusqu’à présent elle n’est pas parvenue à se positionner au cœur des débats. Ainsi, la réunion qui, le 1er octobre prochain, rassemblera l’Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) plus l’Allemagne, et qui devait initialement se tenir en Turquie, aura lieu finalement à Genève. Interrogé à New York sur le rôle que pourrait jouer, dans cette affaire, la Turquie, Mahmoud Ahmadinejab a certes déclaré que son pays avait d’excellentes relations avec celle-ci, mais n’a pas confirmé qu’il souhaitait qu’Ankara tienne une place privilégiée dans la médiation du conflit actuel. Par le passé, le leader iranien avait d’ailleurs estimé qu’en l’occurrence l’Iran n’avait pas réellement besoin d’un médiateur. Mais, dans le contexte tendu qui prévaut depuis la révélation de l’existence de la centrale de Qom, peut-être changera-t-il d’avis…

Quoiqu’il en soit, la Turquie, qui est actuellement membre non permanent du Conseil de sécurité et au demeurant membre de l’OTAN, pense sans doute qu’il y a là une occasion pour elle de renforcer son image de puissance stratégique aux confins de l’Europe et du Moyen-Orient. Au moment où les grandes puissances occidentales s’emploient à gagner la Russie et la Chine pour faire pression sur l’Iran, on comprend qu’Ankara pense pouvoir mettre à profit ses multiples contacts dans la région et que la diplomatie turque considère qu’elle doit être fortement impliquée dans la recherche d’une solution, mais il n’est pas sûr qu’elle ait ici la taille et les moyens politiques pour devenir l’un des principaux acteurs des développements qui s’annoncent.
JM

vendredi 25 septembre 2009

Les élections fédérales en Allemagne et la candidature turque à l’UE.


Les élections fédérales, qui auront lieu en Allemagne dimanche prochain (27 septembre 2009), constituent un enjeu important pour la candidature turque à l’Union européenne (UE). Si l’Allemagne, souvent considérée avec la France comme le «moteur de l’Europe», porte au pouvoir, elle aussi, un gouvernement plutôt hostile à la candidature de la Turquie, les chances d’adhésion rapide de celle-ci risque fort de s’en ressentir.

Pendant les quatre dernières années, l’Allemagne n’a pas eu une position très claire vis-à-vis la candidature turque, car le gouvernement en place était soutenue par ce que l’on appelle «la Grande coalition», c’est-à-dire par une alliance des partis chrétien-démocrates (CDU/CSU) et du parti social-démocrate (SPD), qui sont traditionnellement les deux principales forces politiques du pays. Or, tandis que les chrétiens-démocrates sont plutôt contre une adhésion de la Turquie à l’Europe, les socio-démocrates en revanche y sont favorables. Le «Koalitionsvertrag» («traité de coalition») signé par ces deux partis, en 2005, reflète cette synthèse de deux positions opposées. En effet, d’une part (exprimant en cela la position social-démocrate), ce document souligne l’intérêt vif de l’Allemagne à maintenir un lien étroit entre la Turquie et l’UE et fait de l’adhésion de celle-ci à l’UE le but ultime de cette relation forte. D’autre part (renvoyant cette fois à la position chrétienne-démocrate), le «Koalitionsvertrag» affirme que les négociations avec l’UE, commencées en 2005, sont «un processus dont l’issue est ouverte, l’adhésion n’étant ni automatique, ni certaine», et précise qu’en cas d’échec des négations, les négociations déboucheront sur une sorte de «partenariat privilégié» entre l’UE et la Turquie. Cette synthèse contradictoire montre bien pourquoi,au cours de la législature écoulée, il ne fallait pas attendre beaucoup d’initiatives de l’Allemagne par rapport à la question de la candidature turque.

Tout peut changer dimanche si les résultats des élections fédérales mettent un terme à la «Grande coalition» et remettent en cause les équilibres politiques actuels. Les cas de figure possibles sont les suivants. Ou bien, les Chrétiens-démocrates et le parti libéral (FDP), remportent ensemble une majorité absolue des sièges au Bundestag, et forment une coalition dite «bürgerlich» (c’est-à-dire « bourgeoise », le terme ici employé n’a pas de connotation péjorative). Ou bien le camp de gauche, qui comprend le SPD, les Verts et la «Linke» («la Gauche», le parti qui se situe à la gauche du SPD), obtiennent la majorité des sièges, comme cela s’était déjà produit, il y a quatre ans. Dans ce cas, deux solutions seront alors envisagées : soit la continuation de la «Grande coalition» (si le SPD continue de refuser l’alliance avec la «Linke»), soit une coalition mixte. Les formes que pourrait prendre cette coalition mixte, suggérées par les sondages, pourraient être : (1) la «coalition du camp gauche» entre le SPD, les Verts et la Gauche («Die Linke»), (2) la «coalition feux de signalisation (rouge, jaune, vert)» entre le SPD, le FDP et les Verts, et enfin (3) la «coalition dite jamaïquaine» entre la CDU/CSU, le FDP et les Verts. Trois jours avant les élections fédérales, la réédition d’une coalition rouge-verte sans l’appui de la «Linke» ou du FDP semble, en effet, impossible.

Si la «Grande coalition» actuelle s’achève, ce sera aux petits partis charnières de décider si l’Allemagne prend ou non une position plus positive à l’égard de la candidature turque, et cela pour deux raisons. D’abord, en Allemagne, dans une coalition gouvernementale, c’est traditionnellement le partenaire junior qui fournit le ministre des affaires étrangères. Ainsi, l’influence du partenaire junior est en général plus forte en matière de politique étrangère. Ensuite, même si les partis charnières ne peuvent pousser leur partenaire à adopter une position prononcée qui serait contraire à ses vœux, il semble probable que, s’ils le souhaitent, ils parviendront à l’amener à modérer cette position. Le compromis attentiste qui caractérise la position allemande vis-à-vis de la candidature turque depuis longtemps pourrait ainsi se prolonger, même si le parti du chancelier («Bundeskanzler») a des idées moins favorables sur la question. Curieusement, à l’exception des Verts (favorables), les autres petits partis n’ont pas, ou pas encore, de positions claires à l’égard de la candidature turque. On comprend donc pourquoi la future position allemande peut largement dépendre de l’attitude qui sera celle des petits partis.

Au sein des petits partis, ce sont les Verts qui ont la position la plus claire vis-à-vis de la candidature turque. Leur programme affirme que «le cheminement de la Turquie vers l’Europe est une contribution à la stabilité et à le paix dans la région ainsi qu’à la démocratisation de la Turquie». Les deux leaders du parti, Claudia Roth et Cem Özdemir, sont donc des défenseurs déclarés d’une adhésion turque et en font une priorité de leurs agendas politiques personnels. Cem Özdemir (photo), le «Souabe Anatolien» (le co-leader vert allemand est né en Souabe, une région du Land allemand de Bade-Wurtemberg), provient d’ailleurs d’une famille d’immigrés turcs. Ce positionnement clair du parti vert lui a récemment permis de gagner un électorat important d’origine turque, qui auparavant votait traditionnellement pour le SPD. Il semble très improbable que l’Allemagne, sous un gouvernement à participation verte, se positionne contre l’adhésion de la Turquie, même au cas où les Verts seraient partenaire junior d’une «coalition jamaïquaine» dont le FDP fournirait le ministre des affaires étrangères. Le même constat vaut pour une «coalition du camp de gauche» ou une «coalition feux de signalisation».

Pour les libéraux du FDP, la question turque n’est pas une priorité politique. En fait, dans son discours à la DGAP (Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik - Société allemande de la politique étrangère), le 4 mai 2009, le leader du FDP, Guido Westerwelle, ne l’a même pas mentionnée. Cela est plutôt révélateur, car un discours devant ce think tank proche du ministère des affaires étrangères est traditionnellement considéré comme une sorte d’acte de candidature à la fonction de ministre d’affaires étrangères. Normalement, on y inclut toutes les priorités de son agenda de politique étrangère. Le candidat vert à la fonction de ministre des affaires étrangères, Jürgen Trittin, a pour sa part consacré tout un chapitre à la Turquie et à la politique d’élargissement de l’Europe, lors de son discours devant la DGAP, le 30 mai 2009. Ceci dit, le FDP a émis une opinion plutôt négative vis-à-vis de l’adhésion de la Turquie, tout en soulignant qu’il s’agit d’une question qui ne se pose pas dans l’immédiat. Dans son programme pour les élections 2009, le FDP affirme que pour le moment, ni l’Europe, ni la Turquie ne sont prêtes pour l’adhésion : «La question de l’adhésion de la Turquie à l’Europe ne se pose pas encore dans les années à venir». La question cruciale par rapport au positionnement du FDP est de savoir s’il permettra à un partenaire de coalition hostile à l’adhésion, comme le CDU/CSU, de s’aligner sur une position comparable hostile comparable à celle de Nicolas Sarkozy. Car, pour le moment, on n’a pas l’impression que les Libéraux sont prêts à monter au créneau pour soutenir la candidature d’Ankara.

Le cas le plus compliqué et le plus intéressant est celui de la «Linke». Traditionnellement, les partis de gauche en Allemagne soutiennent l’entrée de la Turquie et plus généralement l’élargissement de l’UE. Mais on a souvent reproché à la «Linke», et notamment à son chef Oskar Lafontaine, d’exploiter les préjugés xénophobes et anti-européens, en se montrant réticents à la candidature turque. En mai dernier, suite au rejet du traité de Lisbonne par la «Linke», sa responsable politique européenne la plus en vue (au demeurant vice-présidente du Parlement européen), Yvonne Kaufmann, a quitté cette formation car elle a estimé que cette dernière avait perdu son profil pro-européen. Dans le programme électoral de la «Linke», ni la Turquie, ni même la politique d’élargissement en général ne sont mentionnées. Curieusement, des sondages (Eurobaromètre 2005) montrent que les deux groupes principaux qui forment les gros bataillons de l’électorat de la «Linke», les Allemands de l’Est et les ouvriers ou chômeurs, ne sont pas plus hostiles à l’adhésion turque que le reste des Allemands moyens et que, par conséquent, la «Linke» a peu de bénéfices électoraux à attendre d’un positionnement contre l’adhésion turque. En tout cas, il faudra probablement attendre pour voir cette formation clarifier sa position vis-à-vis de l’adhésion turque à l’UE et vis-à-vis de l’avenir de l’Europe en général. La «Linke» se laissera-t-elle aller à prôner, dans une posture très populiste, le rejet de tout nouvel élargissement européen ; ou bien se montrera-t-elle plus ouverte, ce qui serait plus dans la tradition d’un parti de gauche allemand.

L’actuelle campagne électorale en Allemagne a souvent été qualifiée d’ennuyeuse et, en fait, on ne peut guère considérer que les élections fédérales de 2009 soient ce qu’on appelle en allemand une «Richtungswahl», c’est-à-dire une élection cruciale. Mais, en ce qui concerne la position allemande par rapport à l’adhésion de la Turquie à l’UE, les fédérales de 2009 peuvent tout à fait revendiquer ce qualificatif, et ceci pour trois raisons. En premier lieu, ces élections peuvent potentiellement faire accéder un gouvernement au pouvoir qui rejoindrait la France dans une alliance du non, ce qui aurait des incidences directes sur les progrès de la Turquie vers l’adhésion. En deuxième lieu, et à plus long terme, les partis charnières se trouvent dans une situation où ils seront obligés de préciser leurs positions vis-à-vis de la question turque. Le FDP notamment devra probablement décider s’il maintient ou non son «on verra» dans une coalition avec une CDU/CSU qui, peut-être, insistera pour que le «non» devienne la position du gouvernement allemand. Dans le cas où la «Linke» se retrouverait dans la perspective d’accéder au pouvoir, elle sera obligée également de prendre parti à l’égard de la Turquie, car le sujet sera d’actualité au cours de la prochaine législature. En dernier lieu, si les élections fédérales débouchent sur une coalition à trois, quelle qu’elle soit («coalition de gauche», «coalition feux de signalisation» ou «coalition jamaïquaine»), les partis concernés devront apprendre à faire une politique étrangère à trois. Jusqu’à maintenant, les partenaires d’une coalition bipartite trouvaient un équilibre, en accordant le ministère des affaires étrangères au partenaire mineur et la chancellerie au partenaire majeur. Dans une coalition à trois, un autre aménagement d’influence sur la politique étrangère devra être trouvé. Car, il faut bien voir que dans un tel scénario, le nombre des joueurs pouvant exercer un véto en matière de politique étrangère allemande augmente. Il est probable que si une coalition à trois sort des urnes, le prolongement du compromis attentiste à l’égard de l’adhésion de la Turquie n’a de chances de survivre que dans le cas de la «coalition jamaïcaine».
Johannes Bauer

jeudi 24 septembre 2009

Le Sénat français fait entendre sa différence sur la candidature européenne de la Turquie.


Le président du Sénat, Gérard Larcher, a effectué une visite officielle, en Turquie, du 15 au 18 septembre 2008. Il s’agissait de la première visite d’un président du Sénat français dans ce pays depuis 50 ans. Gérard Larcher était invité par le président de la Grande Assemblée Nationale, Mehmet Ali Şahin, à défaut de pouvoir l’être par le président d’un Sénat turc qui n’existe pas. Depuis la fondation de la République, en effet, la Turquie est un pays de tradition monocaméraliste. Une chambre haute a néanmoins existé sous la Deuxième République entre 1960 et 1980, comme d’ailleurs, à la fin de l’Empire ottoman, pendant les deux périodes dites de monarchie constitutionnelle. Quoiqu’il en soit, ce séjour a été l’occasion, pour celui qui est protocolairement le second personnage de la République française, de faire entendre l’approche différente qui est celle de son assemblée, quant à la candidature turque à l’Union européenne (UE).

Ce n’est pas la première fois que le Sénat se distingue pour ce qui est des affaires turques. À la fin de l’année 2006, il avait refusé de suivre l’Assemblée nationale, qui venait d’adopter une proposition de loi pénalisant la négation du génocide arménien. En 2008, lors de la révision constitutionnelle qui avait suivi l’élection de Nicolas Sarkozy, il avait résisté aux efforts entrepris par la chambre basse pour maintenir l’obligation de faire ratifier par référendum toute nouvelle adhésion à l’UE. Cette attention particulière à l’égard de la Turquie s’est aussi traduite, ces dernières années, par la venue régulière de missions sénatoriales dans ce pays et par la publication de plusieurs rapports évaluant l’aptitude de ce dernier à entrer dans l’UE.

La venue apaisante de Gérard Larcher est intervenue, par ailleurs, au moment où la Turquie sent sa candidature européenne menacée sur plusieurs fronts. À Chypre, tout d’abord, l’issue des négociations en cours est toujours incertaine, or l’Union Européenne a fixé à Ankara un ultimatum pour appliquer l’accord d’Union douanière à Nicosie, qui expire à la fin de l’année. En Allemagne et en Grèce, par ailleurs, des élections législatives se tiennent prochainement. Que se passera-t-il si Angela Merkel, notable adversaire de l’intégration européenne de la Turquie, sort renforcée de ce scrutin ? Qu’adviendra-t-il également si le PASOK l’emporte en Grèce au moment où son leader (qui avait pourtant été l’artisan il y a dix ans, du revirement grec qui avait vu Athènes décider soutenir la candidature turque) appelle à un durcissement des positions de son pays à l’égard de son voisin turc ? En France, enfin, le secrétaire d’Etat aux affaires européennes, Pierre Lellouche, jadis chaud partisan de la candidature turque, a affirmé le 16 septembre 2009, devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, que la majorité des pays européens étaient, comme Paris, hostiles à l’entrée de la Turquie dans l’UE, même si la plupart d’entre eux n’osaient pas publiquement le faire savoir.

Dans un tel contexte, la tâche de Gérard Larcher pouvait paraître particulièrement délicate, mais n’était-elle pas en fait dans la nature même de la mission qui est dévolue au Sénat, une assemblée dont la raison d’être est à l’origine de tempérer les humeurs du moment et de nuancer les engagements trop entiers de la chambre basse et du gouvernement. Rompu à l’exercice, le président du Sénat, a donc excellé. Il a ainsi revendiqué son droit à «l’autonomie» en ce qui concerne la candidature turque, et affirmé son souhait de «continuer à accompagner le processus de négociations sur les chapitres qui sont ouverts et ceux qui doivent l’être.» Lors d’un entretien avec Mehmet Ali Şahin, notamment, Gérard Larcher a longuement expliqué sa position : «On peut être à la fois membre d’un parti au pouvoir et ne pas être d’accord avec le président de la République sur tous les sujets. Si certains chapitres aujourd’hui sont suspendus, la France n’en est pas la seule cause. Nous pouvons préparer ensemble l’avenir. Lorsqu’il fait beau, tout le monde se montre comme un ami mais c’est dans les moments tempétueux que l’on reconnaît ses vrais amis. Et vous pouvez compter le Sénat français parmi vos véritables amis». Le président du Sénat a également rencontré le ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, et le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, avec lequel, il a même inauguré le nouveau palais des congrès d’Istanbul (photo).

La visite de Gérard Larcher aura d’autant plus contribué à rassurer les officiels turcs qu’elle s’est achevée au moment où le ministre-négociateur en chef avec l’UE, Egemen Bağış, recevait, à Paris, du secrétaire d’Etat aux affaires européennes, Pierre Lellouche, l’assurance que la France n’avait pas l’intention, dans les prochaines semaines, de bloquer le processus d’adhésion de la Turquie, en proposant une solution alternative, de type «partenariat privilégié». Eu égard au contexte particulièrement défavorable des dernières semaines dont nous avons précédemment fait état, cette hypothèse était en effet redoutée par un certain nombre d’observateurs.

Cette dernière nouvelle et l’attitude du président du Sénat ont ramené un peu de sérénité dans les relations franco-turques. Pour sa part, mon ami Mehmet, marchand de tapis au grand bazar, reste dubitatif, les multiples facettes de la position française, décidément bien difficile à cerner, lui rappellent les touristes français qu’il côtoie quotidiennement et qui sont réputés, dans les allées du Kapalı Çarşı, pour leur caractère indécis. «Entre vos ministres qui changent d’avis, votre président qui nous dit que nous ne sommes pas européens, votre président du Sénat qui nous tend la main, je crois entendre ces clients qui hésitent entre deux Yağcıbedir, font la moue devant mes superbes Yahyalı, et finissent par acheter un Kars !» Pourtant, la presse turque et ses éditorialistes ont dans leur ensemble ont été très sensibles au point de vue différent qu’a fait entendre le président du Sénat et s’en sont largement réjouis, une manière de se convaincre qu’en Europe les avis sont multiples et que le temps travaille pour la candidature de la Turquie…
JM