jeudi 16 septembre 2010

Et maintenant…


L’un des premiers effets de la victoire du «Oui» au référendum du 12 septembre dernier, qui a renforcé la position du gouvernement de l’AKP, a été la hausse spectaculaire de la bourse turque, dont l’indice IMKB des valeurs phare a atteint, au lendemain du scrutin, 1652,03, soit 2,7% d’augmentation. La publication des chiffres de la croissance est venue peu après confirmer la bonne santé économique de la Turquie, dont le PIB a progressé de 10,3%, au second trimestre de 2010. Dans son dernier rapport, l’OCDE vient d’ailleurs de souligner que ce pays était l’un de ses meilleurs élèves, en estimant que cette situation était durable.

Confortant le résultat électoral de dimanche, ces bons résultats économiques ont amplifié l’état de grâce que connaît actuellement le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, et relancé les supputations sur les scénarios possibles pour l’avenir. Si l’élaboration d’une nouvelle Constitution paraît peu probable avant les élections législatives qui doivent se tenir l’an prochain, en revanche, une nouvelle victoire de l’AKP lors de cette échéance, que la plupart des experts n’hésitent pas à pronostiquer, devrait déboucher sur la rédaction d’une nouvelle charte fondamentale. Toutefois, il est possible que celle-ci ne s’emploie pas seulement à accroître l’État de droit et à approfondir les libertés. En effet, le succès du «Oui», qui est d’abord apparu comme une victoire de Recep Tayyip Erdoğan, a relancé le débat sur les ambitions de celui-ci et sur ses velléités à s’emparer de la présidence. Un tel projet pourrait induire un changement de régime politique ou, à tout le moins, une présidentialisation accentuée du régime parlementaire actuel. Le vice-premier ministre, Cemil Çiçek, a relancé l’idée du passage à un régime présidentiel, tandis que le président de la commission de la Justice de l’Assemblée nationale, Burhan Kuzu, a estimé que la Turquie était de facto, à l’heure actuelle, dans une situation de régime semi-présidentiel, puisque la Constitution de 1982 donne des pouvoirs importants au président de la République et parce que la révision constitutionnelle de 2007 a prévu (comme en France) son élection au suffrage universel direct. Recep Tayyip Erdoğan a d’ailleurs déjà évoqué sa préférence pour le régime présidentiel à plusieurs reprises par le passé, notamment, en avril dernier, en vantant les mérites du «check and balance» américain. Mais l’opposition craint bien sûr qu’une telle évolution aboutisse à une concentration extrême du pouvoir, dans un pays où de surcroît, à la différence des Etats-Unis, il n’existe pas de pouvoirs régionaux et locaux vraiment forts.

En réalité, alors que les élections législatives de l’an prochain sont maintenant en ligne de mire, le problème ne semble déjà plus être de savoir si l’AKP va gagner, mais de prévoir ce que le parti dominant entend faire de cette victoire programmée. Cette question paraît également préoccuper désormais l’Union Européenne et les Etats-Unis, qui ont assorti leurs satisfécits à la victoire du «Oui» de remarques significatives incitant l’AKP à faire un bon usage de ce résultat.

L’autre réserve, qui doit être apportée au résultat de dimanche et à l’état de grâce actuel du gouvernement, concerne la question kurde. L’actualité de ce 16 septembre vient encore de le rappeler brutalement, puisque l’explosion d’une mine a tué dix voyageurs d’un minibus civil dans la province d’Hakkari, et confirmé que le sud-est du pays continuait à vivre en état de guerre larvée, malgré la trêve décrétée par le PKK jusqu’au 20 septembre. Le gouvernement va-t-il utiliser le surcroît de légitimité que lui a donné récemment le référendum pour s’attaquer sérieusement à ce dossier difficile ou bien sera-t-il tenté de tirer parti d’une puissance politique renouvelée pour camper sur les positions centralistes de ses prédécesseurs ? Beaucoup d’observateurs n’ont cessé de dire, ces dernières semaines, que la question kurde appelait des mesures courageuses, mais aujourd’hui le gouvernement ne dispose-t-il pas en fin de compte des moyens politiques susceptibles de lui donner ce courage ?
JM

mercredi 15 septembre 2010

Les premiers enseignements du référendum du 12 septembre.


Si la victoire du «Oui» semblait probable, son ampleur a malgré tout surpris, car le sondage le plus favorable effectué récemment (les 4 et 5 septembre derniers), par l’Institut Konda, avait pronostiqué un score de 56,8 %, se situant plus d’un point au-dessous du résultat final. Cette surprise est d’autant plus forte que le triomphe du «Oui» n’est pas seulement important pour la réforme constitutionnelle qui était l’objet de ce scrutin, il l’est aussi et surtout parce qu’il vient renforcer opportunément la légitimité du gouvernement de l’AKP, souvent mise en cause depuis les élections locales de l’an passé, qui avaient vu le parti majoritaire descendre au-dessous de la barre symbolique des 40% et reculer pour la première fois, par rapport au score qu’il avait réalisé lors de la précédente consultation. À ce tassement électoral s’ajoutait des rumeurs persistantes sur l’usure de la formation au pouvoir, suscitées, entre autres, par les difficultés de la politique d’ouverture kurde ou par l’avènement d’un nouveau leader à la tête du CHP. En remportant très confortablement sa 6ème victoire depuis son arrivée au gouvernement en 2002 (élections législatives de 2002, élections locales de 2004, élections législatives de 2007, référendum d’octobre 2007, élections locales de 2009, référendum de 2010), l’AKP a balayé d’un coup tous ces doutes, conforté le mythe de son invincibilité et démontré que la dynamique enclenchée il y a 8 huit ans était loin de marquer le pas. Ce succès, en outre, en appelle déjà un autre, car il fait pressentir la victoire du parti de Recep Tayyip Erdoğan, lors des prochaines élections législatives, qui doivent se tenir en 2011.

Le raz-de-marée de dimanche laisse ainsi l’opposition sinistrée. L’échec du «Non» est d’abord celui du CHP, d’autant plus grave pour les kémalistes que leur parti avait entamé une mutation sensible de son discours, depuis la consécration en mai dernier de Kemal Kılıçdaroğlu. Au cours de la campagne, qui a précédé le référendum, le nouveau leader a certes cherché à dépasser la rhétorique simpliste de son prédécesseur, abandonnant presque les thématiques de «l’agenda caché» ou du péril islamiste, pour choisir de souligner en priorité le danger d’une concentration des pouvoirs dans les mains du seul parti gouvernemental. Mais, suite à tant d’années où les propos à l’emporte-pièce ont été la règle, il faut bien reconnaître ce changement de ton sonnait un peu faux. Que pesait la proposition d’amnistie pour les rebelles du PKK, après les positions particulièrement nationalistes prises ces dernières années sur la question kurde ? Comment croire que le parti kémaliste était devenu le chantre d’un constitutionnalisme véritable, après les manipulations constitutionnelles à répétition de 2007 et de 2008 ? L’une des leçons de ce scrutin est sans doute que l’image du CHP, au sein de l’électorat turc, est loin d’avoir changée, et qu’elle reste par trop associée à un régime politico-militaire révolu.

L’autre grand perdant de ce référendum est sans nul doute, le parti du mouvement nationaliste de Devlet Bahçeli. Le MHP n’a en réalité jamais réussi à trouver sa place dans les débats qui ont précédé ce scrutin. Il a mené pour l’essentiel une campagne anti-kurde, en accusant le gouvernement de porter atteinte à l’unité de l’Etat. Mais comment un tel argument pouvait-il être crédible, alors même que la réforme proposée évitait justement la question kurde ? De surcroît, au cours des derniers mois, alors qu’une vague d’arrestations sans précédent a frappé nombre de responsables politiques kurdes et que les violences ont repris dans le sud-est, le gouvernement a souvent donné des gages de son nationalisme, coupant de ce fait l’herbe sous les pieds du MHP. La ligne de ce parti sur la Constitution était par ailleurs d’autant plus difficile à lire qu’en 2008, il avait soutenu, et même initié la révision constitutionnelle tendant à lever l’interdiction du voile islamique dans les universités. Trop de contradictions et d’ambiguïtés accumulées, ces derniers temps, par une direction vieillissante du MHP ont poussé une partie de l’électorat nationaliste à voter en faveur de la réforme proposée par le gouvernement. Mais une telle défection est d’autant plus dangereuse pour ce parti qu’elle pourrait en outre l’empêcher, en 2011, de passer la barre des 10%, lui permettant d’avoir une représentation dans le prochain parlement.

Hormis l’AKP, la seule formation à sortir renforcée du scrutin de dimanche est le parti kurde, BDP. Son mot d’ordre de boycott du référendum a indiscutablement été suivi dans le sud-est, même si l’intensité de l’abstention kurde s’avère malgré tout inégale géographiquement. La voie choisie par la formation kurde n’était pas simple, car celle-ci prenait le risque d’être désavouée par une partie de son électorat, sensible aux réformes de l’AKP et tentée de soutenir une accentuation de la démilitarisation engagée ces dernières années. Pourtant, le fait que la révision proposée à référendum ait totalement ignoré la question kurde, au moment même où celle-ci se posait avec une acuité renouvelée, aura sans nul doute joué en faveur du boycott. Il y a là une autre leçon du scrutin qu’à l’heure où il savoure sa victoire, le gouvernement devrait se garder d’oublier.
JM

lundi 13 septembre 2010

Turquie : large victoire du «Oui» lors du référendum du 12 septembre.


Le «Oui» l’a très largement emporté hier lors du référendum qui proposait aux électeurs turcs de réviser certaines dispositions de la Constitution de 1982, en particulier de restructurer la hiérarchie judiciaire et de soumettre un peu plus l’autorité militaire à l’Etat de droit. Alors que les résultats officiels n’ont pas encore été proclamés, le dépouillement achevé, pour près de 99% des votes, fait état de 58% pour le «Oui», le «Non» n’obtenant que 42%, tandis que la participation est estimée à 77%, un score qui est inférieur aux taux de participation enregistrés lors des dernières élections législatives de 2007 ou locales de 2009 (plus de 80%), mais qui est largement supérieur à celui observé lors du dernier référendum organisé en octobre 2007 (67%), qui n’avait pas fait l’objet, il est vrai, d’une campagne très active.

Sur le plan géographique, le scrutin d’hier reflète et confirme les tendances relevées lors des consultations électorales qui ont eu lieu depuis 2007. Les départements européens de la Turquie à l’exception d’Istanbul (Edirne, Tekirdağ, Kırklareli), et les façades égéennes et méditerranéennes du pays jusqu'au Hatay ont rejeté la révision proposée. Ces zones sont en général les premières zones d’implantation des kémalistes du CHP et parfois des nationalistes du MHP. En dehors de cette exception européenne et littorale, le reste de la Turquie (y compris les rivages de la mer Noire et le sud-est) a voté massivement «Oui». Seuls échappent à ce raz-de-marée anatolien, les départements de Bilecik et d’Eskişehir, zones traditionnelles d’influence de la gauche laïque, et le département kurde-alévi de Tunceli dont est originaire le leader du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu et qui a voté « Non » à plus de 80%. Dans le reste du sud-est kurde, même si le oui l'emporte, on relève un taux d'abstention souvent très élevé : 67% à Diyarbakır ou 94% à Hakkari. La consigne de boycott du BDP a donc été largement suivie.

Le résultat du référendum du 12 septembre apparaît donc comme une victoire indiscutable de l’AKP, et en particulier du premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, qui s’était fortement impliqué dans la campagne animée qui a précédé le scrutin. Avec 58%, l’avance du «Oui » est en effet plus que confortable et infirme tant les sondages que les commentaires qui évoquaient, ces derniers jours, un résultat disputé en prédisant une situation difficile pour le gouvernement pendant la dernière année de sa seconde législature. Ce qui doit être interprété comme un nouveau succès net de l’AKP vient opportunément conforter la position du parti majoritaire, à moins d’un an des prochaines élections législatives, effaçant les doutes qu’avait fait naître, l’an passé, le résultat en demi-teinte des élections locales où les candidats du parti au pouvoir n’avaient recueilli que 40% des suffrages. En réalisant 54% à Istanbul et Ankara, le «Oui» l’a d’ailleurs largement emporté dans les deux premières villes du pays où, en 2009, les candidats de l’opposition avaient pourtant enregistré une sensible progression. Ce scrutin est ainsi un très sérieux revers pour les partis kémaliste (CHP) et nationaliste (MHP), qui n’ont pas réussi à inquiéter à nouveau le parti au pouvoir, lors d’une consultation qui apparaissait pourtant comme un vote-test. À l’issue de ce référendum, on voit mal en effet, comment l’opposition pourra se poser en challenger crédible de l’AKP, l’année prochaine. Cette lourde défaite risque d’être d’autant plus difficile à surmonter que les kémalistes disposaient d’un nouveau leader et développaient un nouveau discours. Or, alors même que la dynamique AKP du «durmak yok, yola devam» (« ne pas s’arrêter, continuer la route », mot d’ordre de l’AKP pour les élections de 2007) vient de se voir confirmée par les urnes, force est de constater que Kemal Kılıçdaroğlu et son parti, en particulier, n’ont pas réussi à se poser en alternative démocratique au gouvernement actuel, et qu’ils continuent en fait à apparaître, à une majorité des électeurs turcs, comme les tenants d’un système politico-militaire révolu.

La victoire du «Oui» est d’autant plus importante qu’elle va encore affaiblir l’establishment militaro-judiciaire. À l’issue du dernier Conseil militaire suprême, qui a fortement réduit les positions de l’armée dans le système politique turc (cf. notre édition du 10 août 2010), la hiérarchie judiciaire restait la dernière instance susceptible de gêner l’action du gouvernement de l’AKP. En approuvant une réforme importante des compositions du Conseil supérieur de la magistrature (HSYK) et de la Cour constitutionnelle, le référendum d’hier a ouvert un compte à rebours qui aboutira probablement à un déclin, voire à une disparition totale de l’opposition frontale et systématique de la hiérarchie judiciaire qui a été au cœur des tensions politiques et de la polarisation périodique extrême que l’on a pu observer depuis 2007. En ce sens, le résultat d’hier donne le coup de grâce au constitutionnalisme sécuritaire hérité du coup d’Etat de 1980, et réduit à une peau de chagrin les dernières positions dont dispose l’establishment militairo-judiciaire dans ce système.
JM

samedi 11 septembre 2010

Turquie : les enjeux du référendum du 12 septembre.


À la veille du référendum qui doit se prononcer sur une révision constitutionnelle qui se propose principalement de changer le mode de désignation de la hiérarchie judiciaire et le statut de celle-ci, les différents protagonistes de la vie politique turque fourbissent d’ultimes arguments pour inciter les électeurs à soutenir le projet, à le rejeter ou à bouder les urnes. Le premier ministre s’en remet désormais à une formule simple : voter «oui» c’est choisir la «Constitution du peuple» et s’éloigner d’une «Constitution militaire». Pour arriver à ses fins le gouvernement de l’AKP doit en effet impérativement ratisser large, et convaincre les électeurs indécis que les réformes qui sont proposées vont amplifier la démilitarisation et plus généralement le recul du pouvoir d’Etat observés au cours de la dernière décennie. Face à cette nouvelle offensive réformatrice du parti majoritaire, le CHP, principal parti d’opposition, qui depuis 4 mois dispose en outre d’un nouveau leader, a fait évoluer son discours. Car, c’est moins le risque de l’agenda caché islamiste qu’il dénonce maintenant en l’occurrence que celui d’une concentration excessive des pouvoirs dans les mêmes mains. Le scénario d’une nouvelle victoire du parti actuellement au pouvoir inquiète en fait une part non négligeable d’électeurs, qui sans être favorables au régime établi par les militaires après les coups d’État successifs, veut écarter le spectre d’un État AKP. Pourtant, le scrutin de dimanche prochain ne se résumera pas à un affrontement frontal «Evet (Oui)/Hayir (Non)», car les Kurdes du BDP ont réussi à ouvrir une troisième option : celle du boycott. Là encore il ne s’agit pas de défendre les institutions de 1982, mais de dire que la révision proposée à référendum ne va pas assez loin, et surtout qu’elle ignore superbement la question kurde, qui reste, selon tous les observateurs avertis, le premier problème qui se pose à la Turquie contemporaine.

Les sondages qui, au début de l’été, donnaient le «Oui» largement vainqueur, sont depuis une dizaine de jours beaucoup plus mitigés. Il semble donc que ce scrutin sera plus disputé qu’on ne l’avait initialement prévu. Mais le comportement des électeurs lors d’un référendum est en général beaucoup plus imprévisible que lors d’élections traditionnelles. Cette incertitude n’empêche pas néanmoins les principaux camps de déjà se projeter dans l’après 12 septembre. La presse gouvernementale, qui croît encore fermement en un succès confortable du «Oui», annonce que ce référendum va laminer les partis d’opposition et les organisations socio-professionnelles qui, comme la TÜSIAD (l’Association des industriels et hommes d’affaires turcs), n’ont pas voulu soutenir les réformes. Les partisans du «Non», qui pensent, pour leur part, que le résultat sera serré, prédisent au gouvernement, à l’issue du scrutin de dimanche, une situation tendue et difficile à gérer. Enfin, la mouvance politique kurde, qui estime que le boycott sera suivi par une majorité de ses électeurs, et peut-être même par des électeurs turcs, espère se retrouver en position de force après le référendum, pour mettre le gouvernement sous pression et le pousser à conduire les réformes qu’il hésite encore à engager, en particulier la transformation de la citoyenneté et l’adoption de vraies mesures de décentralisation.

En réalité, si le scrutin de dimanche voit le «Oui» l’emporter avec une réelle avance (53-54%), on pourra en déduire que la dynamique, qui a porté l’AKP au pouvoir en 2002 et qui l’y a reconduit en 2007, fonctionne encore, et que cette formation apparaît toujours, à une majorité des électeurs turcs, comme le vecteur nécessaire au changement qui s’est dessiné au cours des dernières années. En revanche, si ce référendum se traduit finalement par un résultat étroit positif ou négatif, on sera incliné à croire, non que les Turcs ont voulu sauver les institutions de 1982, mais que l’AKP ne leur apparaît plus comme la formation qui incarne par excellence le changement. En ce sens un résultat serré pourrait en réalité indiquer que la Turquie entre dans une nouvelle phase de mutations, celle où un retour au système politico-militaire établi par les coups d’Etat est définitivement impossible, et où le pays a le choix entre plusieurs options politiques capables d’incarner l’avenir.
JM

vendredi 10 septembre 2010

Turquie : intensification de la campagne à quelques jours du référendum du 12 septembre.



Au cours des derniers jours, la campagne pour le référendum qui doit se tenir dimanche prochain s’est densifiée. Parti avec plusieurs longueurs d’avance, l’AKP a nettement simplifié son message pour essayer d’en accroître l’efficacité. Selon le parti majoritaire et le premier ministre, désormais, voter «oui», c’est voter en faveur de la poursuite de la démilitarisation engagée au cours de la décennie qui vient de s’écouler, et donc soutenir une stratégie qui va ouvrir à la Turquie les portes de l’Union Européenne. Souffrant du handicap de devoir expliquer qu’elle est en faveur du changement mais qu’elle est hostile à la révision d’une Constitution pourtant issue d’un coup d’Etat, l’opposition, en particulier, l’opposition kémaliste du CHP, est parvenue à refaire une partie de son retard et apparemment à convaincre un pan non négligeable des électeurs turcs que la réforme proposée n’est pas celle qui serait souhaitable. Le «non» peut en outre compter sur les voix des nationalistes du MHP, farouchement opposés au texte de l’AKP depuis le début. Enfin, les Kurdes du BDP, longtemps accusés de faire le jeu des «nonistes», en appelant au boycott du scrutin, ont fini eux aussi par faire comprendre leur point de vue. Sans défendre bien sûr le système de la Constitution de 1982, et dans un contexte où la répression frappe nombre de leurs cadres et de leurs militants, il ne faut pas l’oublier, le refus de participer à ce scrutin est la seule possibilité pour eux de se faire entendre. Cette troisième option proposée, au-delà du «oui» ou du «non» ne recueillera certes pas la voix de tous les électeurs kurdes, une partie d’entre eux étant tentée depuis le début de voter en faveur de la révision proposée par le gouvernement, mais elle risque quand même de recueillir un soutien finalement plus important que prévu.

Ces dernières évolutions rendent ainsi le scrutin de dimanche particulièrement incertain. Un sondage publié par le quotidien Taraf, le 7 septembre dernier, ne donnait le «oui» vainqueur qu’avec une majorité de 51%. Cette estimation est-elle plausible ou bien dramatise-t-elle un peu la situation pour mobiliser un électorat potentiellement favorable à la révision qui se serait endormi sur ses lauriers initiaux ? Au cours du dernier week-end les différents partis politiques se sont mobilisés pour convaincre les indécis. Recep Tayyip Erdoğan a rassemblé près de 100 000 personnes à Istanbul, tandis que Kemal Kılıçdaroğlu tenait un meeting important à Ankara. Le BDP a, quant à lui, rassemblé près de 50 000 personnes à Diyarbakır.

En réalité, l’évolution dans les intentions de vote semble liée à un changement de nature de ce scrutin. L’AKP seul en campagne au début de l’été, était parvenu à découpler cette consultation des élections législatives qui doivent se tenir l’année prochaine, évitant ainsi de voir le référendum se transformer en une consultation sur la politique du gouvernement actuel. Cela ouvrait au parti majoritaire un champ d’électeurs indécis, favorables à la démilitarisation et à la réforme. L’intensification de la campagne, les atouts d’un nouveau leader comme Kemal Kılıçdaroğlu, l’obstination des leaders kurdes à faire passer leur message et à être particulièrement présents dans le débat, ont un peu modifié la donne.

Dès lors, si le «oui» ne passe pas la barre des 53-54%, voire si le non l’emporte, le gouvernement risque de devoir affronter une fin de législature difficile. Car, une majorité positive faible ou un rejet seraient interprétés comme un échec pour le gouvernement, et ouvrirait une configuration politique nouvelle où l’opposition se trouverait fortement ragaillardie et où le BDP pourrait jouir de surcroît d’une position stratégique particulièrement importante. Reste à savoir bien sûr, si le fléchissement du «oui», observé par les derniers sondages, se confirmera dimanche dans les urnes…
JM

dimanche 5 septembre 2010

Après la venue de Recep Tayyip Erdoğan à Diyarbakır, le BDP maintient son appel au boycott du référendum.


Comme prévu, Recep Tayyip Erdoğan a tenu, le 3 septembre dernier, un meeting à Diyarbakır (photo), la capitale des Kurdes de Turquie. Devant une foule importante composée de populations locales et de délégations venues de toutes la Turquie, le premier ministre n’a pas véritablement surpris son auditoire en lançant un appel à la poursuite de la démocratisation de la Turquie et au maintien de l’unité de celle-ci. Se disant convaincu qu’une majorité de Kurdes allaient soutenir la révision constitutionnelle qui sera soumise à référendum, le 12 septembre prochain, il a mis au défi les partis d’opposition (CHP et MHP), qui militent pour le «non» de venir s’exprimer, comme lui, à Diyarbakır. Recep Tayyip Erdoğan a promis également l’élaboration prochaine d’une nouvelle Constitution, une annonce qu’il avait déjà faite antérieurement. En revanche, il ne s’est pas prononcé sur les conditions que le BDP (Barış ve Demokrasi Partisi, Parti pour la Paix et Démocratie) avaient posées pour lever son appel à l’abstention, conditions incluant notamment la fin des opérations militaires actuellement menées dans le sud-est du pays, la levée du seuil de 10% pour avoir une représentation parlementaire, la libération des responsables politiques kurdes récemment arrêtés…

Ainsi à l’issue de ce meeting et à une semaine du référendum, les positions politiques paraissen figées. Tandis que l’AKP soutient sa réforme en essayant d’obtenir un plus large soutien de la société civile et des intellectuels (le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk vient d’ailleurs d’annoncer qu’il voterait «oui»), l’opposition laïque (CHP) et nationaliste (MHP) continuent à appeler à voter «non», et surtout les Kurdes du BDP maintiennent leur mot d’ordre d’abstention.

Rendant compte du meeting du premier ministre comme d’un succès, en estimant qu’une forte proportion de Kurdes s’apprêtent à voter en faveur de la révision constitutionnelle proposée par le gouvernement, la presse pro-gouvernementale estime que le BDP, en continuant à appeler au boycott du scrutin, est en train de se tirer une balle dans le pied. Pour essayer de clarifier la situation et de mieux faire comprendre la position de la formation kurde, Ahmet Türk, l’ex-leader du DTP (la formation qui a précédé le BDP, et qui a été dissoute en décembre dernier par la Cour constitutionnelle), vient de donner une longue et intéressante interview au quotidien anglophone pro-gouvernemental «Todays Zaman». Répondant à la question : «Supposons que vous soyez à la tête du parti qui gouverne et que vous ayez à traiter un problème qui n’a pas été résolu depuis 80 ans, quel serait votre approche ?», le leader kurde répond que si ce problème n’a pas été résolu depuis 80 ans, c’est justement parce que «le cœur de ce problème a toujours été ignoré». Selon lui, si les choses sont différentes aujourd’hui, c’est parce qu’il y a «un groupe qui n’accepte plus que l’on ignore sa langue, sa culture et son identité». Ainsi, «l’acceptation de l’identité kurde n’est une faveur ni de l’Etat ni du gouvernement», mais une réalité politique qui s’est imposée progressivement suite aux luttes menées par un peuple qui se sent différent au sein de ce pays. Ahmet Türk admet néanmoins que la situation politique a beaucoup changé en Turquie au cours des dernières années. «Si on compare les années 1980 à aujourd’hui, on doit honnêtement reconnaître qu’on est aux antipodes», déclare-t-il. Mais, selon lui, il y a là une raison de plus pour regretter que pas un amendement de la révision, qui doit être soumise à référendum le 12 septembre, ne concerne directement la question kurde. Alors qu’on lui demande pourquoi le BDP n’a pas soutenu, au Parlement, la disposition rendant plus difficile la dissolution des partis politiques, qui aurait de fait protégé les partis kurdes, Ahmet Türk rappelle que l’AKP avait tout à fait les moyens de faire voter cette mesure, et que ce sont certains de ses membres qui ont empêché son adoption. Interrogé sur le cœur de la révision constitutionnelle projetée qui concerne la hiérarchie judiciaire, en particulier le Conseil supérieur de la magistrature (HSYK) et la Cour constitutionnelle (qui a dissous nombre de partis kurdes), l’ancien leader du DTP répond que le problème, qui est en cause ici, concerne avant tout le développement de la démocratie et «non le transfert du pouvoir» (de l’establishment politico-militaire à l’AKP). Là encore, sans nier les changements politiques récemment intervenus, Ahmet Türk regrette qu’ils ne soient pas plus importants. Alors que la discussion part sur une comparaison avec le cas de l’Espagne, il rappelle que, bien que les cas basque et catalan soient différents, le gouvernement espagnol a eu le courage de s’engager dans des mutations profondes. Or, selon le leader kurde, «le gouvernement de l’AKP, pas plus que les gouvernements Demirel ou Ecevit, n’a eu le cran de dire : «nous avons des Kurdes parmi nos concitoyens et leurs différences sont un atout»». En réalité, Ahmet Türk, certes, «préfère le «oui» d’un point de vue conscient et éthique, s’il est amené à simplement choisir entre «oui» et «non» », mais il regrette que ce choix soit bloqué par un processus référendaire qui en réalité n’aborde pas directement la question kurde qui est pourtant le principal problème politique du pays. C’est bien, en fait, parce qu’ils sont ignorés par ce référendum que les Kurdes devraient à leur tour l’ignorer.

L’appel à l’abstention du BDP, le principal parti kurde, qui est aussi, à l’heure actuelle, la quatrième formation politique représentée au sein du parlement turc (avec l’AKP, le CHP et le MHP), continue à être très débattue, au sein de la société civile et des intellectuels en Turquie. Beaucoup parmi eux estiment que le BDP campe sur des positions trop radicales et pas assez pragmatiques, en refusant de voir l’avancée symbolique que constitue une réforme perçue par une grande partie de la population (dont une part significative de Kurdes) comme une nouvelle avancée vers la démilitarisation et le renforcement de l’Etat de droit. En privilégiant la revendication kurde dans ce débat, le BDP s’exclurait en quelque sorte d’un mouvement en marche. Pourtant, comme le rappelle Ahmet Türk, non sans admettre le changement intervenu, les Kurdes n’ont-ils pas été exclus de cette réforme dès le départ ? On comprend que pour des raisons politiques en général et électorales en particulier, le gouvernement ait évité d’inclure des mesures concernant directement la question kurde dans cette réforme. Mais, même si le résultat du référendum est positif, on peut penser que la question kurde risque de revenir très rapidement sur l’agenda politique turc, et qu’alors tous les protagonistes devront prendre leurs responsabilités.
JM

jeudi 2 septembre 2010

Relations turco-iraniennes : tout n’est pas si simple…


Le gouvernement turc n’a pas apprécié les propos du vice-président iranien, Hamid Baghaei qui lors d’une conférence internationale, en Iran, le 25 août dernier, a déclaré «qu’il y a 100 ans, l’Empire ottoman avait commis un génocide envers un certain nombre d’Arméniens». Deux jours plus tard, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a appelé son homologue iranien, Manouchehr Mottaki, par téléphone, pour lui demander des explications. Le chef de la diplomatie iranienne a répondu que la position de Téhéran sur la question n’avait pas changé et que la République islamique continuait à ne pas reconnaître officiellement le génocide de 1915. Selon lui, les propos de Hamid Baghei auraient été mal compris et sortis de leur contexte. Loin de se satisfaire de cette explication, le chef de la diplomatie turque a insisté pour obtenir une mise au point du vice-président iranien lui-même, ce que Manouchehr Mottaki aurait promis.

Faut-il interpréter cet accrochage comme le résultat d’un mouvement d’humeur passager ou comme un indice de l’instabilité des relations entre deux pays qui ont souvent été caractérisées par la fameuse maxime «ni amis, ni ennemis» ? Actuellement les responsables de la République islamique sont exaspérés de l’ampleur prise par la campagne de solidarité internationale en faveur de Sakineh Mohammad, cette iranienne accusée d’adultère et menacée de lapidation. La Turquie a récemment appelé l’Iran à la clémence, et la réaction du vice-président iranien est peut-être une manière de renvoyer Ankara dans les cordes, en lui rappelant ses propres turpitudes. Toutefois, cet incident est sans doute révélateur aussi d’un agacement de Téhéran à l’égard d’un voisin turc qui, en dépit du soutien récent qu’il lui a apporté sur le dossier nucléaire, se pose en pôle de stabilité dans la région, en lui en contestant le leadership. Après les initiatives diplomatiques spectaculaires qui ont vu Ankara proposer, avec le Brésil, ses propres solutions diplomatiques à la crise nucléaire et refuser de soutenir les sanctions américaines au Conseil de Sécurité, l’heure est pour la Turquie à la modération et à l’apaisement avec les Etats-Unis. Des indices concordants indiquent que, sous égide américaine, la Turquie et Israël tentent de trouver une issue au conflit qui les a opposés après l’affaire de la flottille (contacts secrets israélo-turcs, acceptation d’une commission d’enquête internationale par Tel-Aviv, réutilisation du terme «amis» pour parler de soi mutuellement, déplacement aux Etats-Unis d’une importante délégation diplomatique turque…). On peut penser que tout cela agace des dirigeants iraniens qui supportent mal de voir ceux qui, leur ont ravi la vedette dans la rhétorique anti-israélienne en mai et juin derniers, s’attacher désormais à arrêter la détérioration de leurs relations avec l’Etat hébreu, en s’efforçant de sauvegarder leur alliance avec Washington.

On a appris par ailleurs que la Turquie s’apprête à rayer l’Iran de la liste des pays qui constituent pour elle une menace. Il est vrai que cette décision concerne aussi la Grèce, l’Irak et la Russie et qu’elle reflète la politique de bon voisinage à laquelle le ministre turc des affaires étrangères attache une grande importance. Certains commentateurs s’inquiètent pourtant d’une telle évolution, et observe que l’Iran vient encore de faire une démonstration de force en ouvrant sa première centrale nucléaire et en révélant qu’il disposait de nouvelles armes (notamment les fameux drones aériens armés dont seuls disposent les Etats-Unis, la France et Israël). En dépit des convergences qui se sont manifestées à l’occasion du dossier nucléaire, et qui, soit dit en passant, ont permis à la Turquie de montrer un peu plus la marge de manœuvre dont elle dispose à l’égard de son allié américain, les deux pays apparaissent désormais comme deux puissances régionales susceptibles de se retrouver en situation de concurrence sur un certain nombre de dossiers chauds. Cette hypothèse mérite d’autant plus qu’on s’y attarde que des mutations importantes dans les équilibres de la région sont à l’ordre du jour avec la réduction de la présence américaine en Irak, la reprise des pourparlers entre Israéliens et Palestiniens, et l’affaiblissement du régime pakistanais face aux Talibans… Dans un tel contexte, plus que le médiateur du dossier nucléaire, la Turquie pourrait bien devenir avant tout le représentant d’un islam sunnite inquiet de la dimension prise par la puissance iranienne. Mais souhaite-t-on vraiment jouer ce rôle, à Ankara ?
JM