dimanche 3 février 2008

Levée de l'interdiction du voile dans les universités turques : des paradoxes juridiques au conflit socio-politique.


Le voile fait de nouveau la une de l’actualité en Turquie, depuis une quinzaine de jours. Le 29 janvier 2008, le Parti de la Justice et du Développement (AKP), au pouvoir, et le Parti du Mouvement Nationaliste (MHP), une formation d’extrême-droite, actuellement dans l’opposition, ont présenté conjointement à la Grande Assemblée Nationale de Turquie, un projet de révision constitutionnelle, visant à lever l’interdiction du voile dans les universités. Après de longues négociations, l’AKP et le MHP, qui possèdent, à eux deux, la majorité parlementaire renforcée pour amender la Constitution sont, en effet, parvenus à s’entendre sur les termes de la révision constitutionnelle, permettant d’autoriser le voile à l’université, sans attendre l’adoption du projet de «constitution civile» annoncé par le gouvernement. Les modifications prévues toucheront, ainsi, deux articles de la Constitution actuelle (l’article 10, sur l’égalité devant la loi, et l’article 42, sur le droit à l’éducation) et un article (l’article 17) du statut du YÖK (Yüksek Ögretim Kurulu, le Conseil de l’enseignement supérieur). Face aux inquiétudes du camp laïque, qui voit dans ce nouveau «paquet constitutionnel» un risque d’accentuation de l’islamisation de la société turque, Recep Tayyip Erdogan, s’est voulu rassurant. Pour lui, la réforme projetée n’a qu’un objectif : «mettre fin au traitement injuste que subissent les étudiantes voilées à l’entrée des universités». Il a ajouté également que «les aménagements réalisés se limiteraient à l’enseignement supérieur».

Tenant compte des réactions de l’opinion publique, qui ont surtout concerné la révision de l’article 42, sur le droit à l’éducation, l’AKP et le MHP ont, en effet, changé la formule qu’ils avaient initialement prévue («le droit à l’enseignement ne peut être empêché par une discrimination basée sur l’habillement») pour préciser qu’il ne s’agira que du «droit à l’enseignement supérieur». Par là-même, les deux formations politiques ont voulu signifier que l’autorisation du port du voile ne pourra s’appliquer aux enseignements primaire et secondaire. Quant à la modification de l’article 17 du statut du YÖK, elle précise la manière dont le foulard devra être porté : les étudiantes auront «le visage découvert de façon à ce qu’elles puissent être reconnues et leurs voiles seront noués sous le menton». Plus spécialement, répondant aux critiques, le Premier Ministre s’est attaché à justifier la levée de l’interdiction du voile à l’université, en ces termes : « Faut-il préférer qu’une partie du peuple (les étudiantes qui se voilent) reste sans éducation, cela veut dire qu’une partie du peuple ne doit ni produire, ni travailler. Ceci est néfaste pour l’économie du pays. C’est un étrange paradoxe. Nous travaillons à supprimer tous les paradoxes. Les droits et les libertés de certaines personnes ne doivent, en aucun cas, primer sur ceux d’autrui. Aucun droit et aucune liberté ne doit être une menace pour notre démocratie, pour les valeurs fondamentales de notre République et de notre système laïque ».

Le Premier Ministre met sans doute le doigt, comme il le dit, sur un paradoxe. Cependant, retenant que son gouvernement ambitionne de « supprimer tous les paradoxes », nous ne pouvons nous empêcher de nous interroger sur les effets de la réforme qu’il s’apprête à réaliser. En effet, Recep Tayyip Erdogan et Devlet Bahçeli ont insisté, à plusieurs reprises, sur le fait que la levée de l’interdiction du voile ne concernera que l’enseignement supérieur et que ni le primaire, ni le secondaire, ni la fonction publique, ne seront touchés. Dès lors, imaginant le parcours scolaire et professionnel de certaines des étudiantes voilées, dont ils souhaitent sauvegarder la liberté, nous sommes quelque peu troublée par les paradoxes qui ne manqueront pas de survenir. En effet, en suivant à la lettre les amendements proposés, on peut concevoir qu’une jeune fille turque désireuse de porter le voile devra néanmoins faire ses études primaires et secondaires, tête nue avant d’avoir, à l’université, « la liberté et le droit » (selon l’article 42 modifié de la Constitution) de se couvrir. Quelques années plus tard, toutefois, lorsqu’elle sera enfin diplômée, si elle décide d’entrer dans la fonction publique, elle devra de nouveau retirer son foulard…

Premier paradoxe, eu égard au raisonnement des promoteurs de la réforme : si le port du voile est une liberté, pourquoi celle-ci est-elle seulement réservée aux étudiantes ? Par ailleurs, si le port du voile est justifié par la pratique religieuse, pourquoi le problème de l’interdiction du foulard ne se pose-t-il qu’à l’université ? Il est assez difficile de croire que des personnes, comme Recep Tayyip Erdogan et Devlet Bahçeli, qui se veulent de pieux musulmans, ne se soient pas posés, eux aussi, de telles questions. Pourquoi s’accordent-ils aujourd’hui pour promouvoir une réforme qui limite paradoxalement la « liberté » de porter le voile aux étudiantes ? Par conviction ou par pragmatisme ? Si c’est par conviction, alors il faudra qu’ils nous expliquent pour quelle raison, dans le système qu’ils sont en train de mettre en place, une jeune fille voilée diplômée en droit ou en médecine ne pourra exercer dans un tribunal ou un hôpital public. Si c’est par pragmatisme, alors on doit comprendre que d’ici peu, le gouvernement de l’AKP, va reprendre l’argument du « paradoxe » pour justifier, cette fois-ci, le port du voile dans le primaire, dans le secondaire et même dans le secteur public.

Le second paradoxe réside dans le souci qu’ont eu les deux partis, auteurs de la réforme, de définir avec précision la manière de porter le voile. Le « turban » (voile à connotation religieuse, laissant voir le visage, mais attaché autour de la nuque) ne pourra être porté, seul le « basortüsü » (voile couvrant les cheveux, laissant le visage découvert et noué sous le menton) sera accepté. À cet égard, deux questions nous viennent à l’esprit. En premier lieu, si la réforme levant l’interdiction du port du voile à l’université est réalisée au nom de la liberté individuelle, pourquoi entre-t-elle dans de telles subtilités religieuses ? Le seul critère important ne doit-il pas concerner la possibilité de voir le visage ? Qu’il soit attaché à la nuque ou au niveau du cou change-t-il quelque chose au fait que le voile, en tout état de cause, sera porté ? Ici, les hommes politiques n’entrent-ils pas dans un débat à dimension religieuse, qui est finalement fort éloigné de leurs compétences ? En second lieu, il est assez surprenant de constater qu’un gouvernement turc puisse passer autant de temps à débattre de la façon de porter le voile, alors même que des problèmes plus importants, comme la question de la réforme de l’article 301 du code pénal ou celle de la relance de la candidature turque à l’Union Européenne (pour ne citer que celles-là), sont à l’ordre du jour.

Le problème aujourd’hui est-il vraiment de se savoir si le port du voile est une liberté à laquelle les étudiantes ont droit ou de mesurer jusqu’à quel point ce pays peut supporter une réforme qui s’annonce conflictuelle ? Si le nouveau «paquet constitutionnel» est adopté (et il y a de fortes chances qu’il le soit), il est probable qu’une Turquie, de plus en plus divisée, entre les laikçi et les dinci, aura à gérer des contradictions socio-politiques qui sont autrement plus dangereuses que les paradoxes idéologiques et religieux que le gouvernement prétend résoudre.
Saadet Coskun

5 commentaires:

Ayşın a dit…

Merci de relever les paradoxes de notre PM.

Si dans qq années, le PM Erdogan justifie la levée de l'interdiction du foulard islamique dans le secteur public en arguant que l'Etat turc ne peut pas laisser sur le carreau ces jeunes filles diplômées de l'enseignement supérieur, il ne faudra pas s'en étonner.

Si des jeunes filles voilées sont éduquées dans des universités publiques, il est logique qu'à l'issue de leurs études, elles occupent des postes de la haute fonction publique.

Sami a dit…

Et alors, ça gêne en quoi ? Tant que dans leurs actes, les fonctionnaires restent neutres, je ne vois pas en quoi ils n'auraient pas le droit de manifester leurs convictions. Un magistrat prédisposé à rendre des décisions en fonction de ses croyances le fera quand bien même on lui interdit de porter la calotte ou la barbe. L'essentiel, c'est que son raisonnement reste juridique. C'est l'Etat qui est neutre c'est-à-dire son fonctionnement et ses sentences pas les fonctionnaires qui les prennent. Il ne faut pas se focaliser sur la personne mais sur le raisonnement de l'acte.

Ayşın a dit…

Quand on porte un foulard islamique, on n'est déjà plus neutre. A partir de là, l'agent en question aura bien du mal à faire croire qu'il est neutre dans ses raisonnements.

Vous dites que c'est l'Etat qui doit être neutre et non ses agents ? Depuis quand ? Dans quels pays ? Certainement pas dans les pays qui ont inscrit le principe de laïcitgé dans leur constitution ce qui est le cas de la France et de la Turquie. Les autres pays sont sécularisés, ils ne se prétendent pas laïques.

J'ai la démonstration que vous n'êtes pas si neutre que ça dans votre acception de la laïcité.

Sami a dit…

Je n'arrive pas à comprendre en quoi le port d'un signe religieux peut altérer par exemple le raisonnement d'un magistrat. Si, dans son esprit, sans même porter ce signe, il est porté à un raisonnement partial, il le tiendra quand même.
Le fonctionnaire n'a pas à faire croire quoi que ce soit. Il n'est pas là pour ça. Il doit tenir un raisonnement neutre, point. Imaginez un magistrat ayant un nom arménien (ce qui est de facto impossible en Turquie malheureusement), vous ne pensez pas que la justiciable voilée qui se tient devant lui va ressentir les mêmes doutes sur son impartialité ? Qu'est-ce qu'on fait alors ? On interdit la prononciation des noms ? Ou on fait le procèes derrière des paravents pour ne pas que le magistrat ultra-islamique voie que celui qui est en face de lui porte une moustache d'alévi ?
Et d'ailleurs, vous me demandez dans quel pays une telle pratique existe. Ce n'est pas un raisonnement. Je vous parle de théorie, pas de pratique. Je pense que c'est faisable; la tenue du fonctionnaire ne doit pas me préoccuper dès lors que les règles sur lesquelles il se fonde sont irréprochablement neutres.
C'est sans doute une position peu commune mais elle n'est pas absurde. Vous privilégiez la théorie des apparences sur la réalité des faits. C'est dommage pour la liberté de religion.

Ayşın a dit…

Pkoi prendre le risque de négliger le ressenti du justiciable ou de l'usager du service public ? C'est la prise en compte de ce ressenti qui génère la confiance.