jeudi 4 septembre 2008

Abdullah Gül se rendra à Erevan pour le match de football Arménie-Turquie.


À l’invitation de son homologue arménien Serge Sarksyan, le président turc Abdullah Gül va se rendre, en Arménie, le 6 septembre prochain, pour assister au match de football Arménie-Turquie, une rencontre de qualification pour le Mondial 2010. Ce déplacement du président turc constitue une première, depuis l’indépendance de l’Arménie, en 1991. Facilitée par ce prétexte sportif, la visite d’Abdullah Gül, repose néanmoins la question de la relation difficile entre les deux pays, principalement obérée par le problème de la reconnaissance du génocide de 1915. Pourtant, elle devrait être aussi l’occasion d’aborder des sujets régionaux, notamment le règlement du conflit du Nagorno-Karabakh et surtout la situation dans le Caucase après les événements survenus en Géorgie, le mois dernier.

Rappelons, tout d’abord, que les deux pays n’entretiennent pas de relations diplomatiques en raison de leur désaccord sur le caractère génocidaire des massacres d’Arméniens survenus dans l’Empire ottoman, pendant la Première guerre mondiale. Mais le froid entre Erevan et Ankara provient aussi du conflit du Nagorno-Karabakh. Cette région très majoritairement peuplée d’Arméniens s’est autoproclamée indépendante, alors qu’elle demeure théoriquement rattachée à l’Azerbaïdjan, aux termes du droit international. Depuis la guerre qui a suivi cette sécession et un cessez-le-feu intervenu en 1994, les troupes arméniennes et l’armée du Nagorno-Karabakh occupent, en outre, une portion de territoire azerbaïdjanais qui relie le Nagorno-Karabakh et la République d’Arménie. C’est ce qui explique que la Turquie, après avoir reconnu l’Arménie, lors de l’implosion de l’URSS, en 1991, ait décidé de bloquer la frontière commune qu’elle a avec ce pays.

La rencontre entre les deux présidents fait donc espérer une avancée sur le dossier fossilisé du Nagorno-Karabakh et amène Bakou à s’interroger sur les intentions réels d’Ankara. Lors d’une visite en Turquie, la semaine dernière, le ministre azerbaïdjanais des affaires étrangères est resté très évasif, à propos de ce voyage. Devant les médias, il s’est montré prudent, déclarant que la décision de se rendre en Arménie appartenait, en tout état de cause, au seul président turc. Les officiels azerbaïdjanais sont donc en alerte, mais ne paraissent pas pour autant redouter un revirement complet de la position turque. «Nous pensons que la Turquie sera toujours de notre côté, puisque, si nous avons deux Etats, nous formons en fait une nation avec nos frères turcs», a déclaré Hasan Sultanoğlu Zeynelov, consul général d’Azerbaïdjan dans la province turque de Kars. «Nous ne pouvons pas l’imaginer autrement», a-t-il conclu. Il faut dire que la normalisation des relations turco-arméniennes est bloquée depuis plus d’une décennie et que les sujets de désaccords sont importants. Envisager un changement spectaculaire de la ligne de conduite turque peut donc sembler pour le moins prématuré.

Côté turc, par ailleurs, les critiques ont surtout été le fait de l’opposition parlementaire et de ses partis politiques. À gauche, Deniz Baykal, le leader du CHP, considère que cette visite constitue une véritable rupture de la ligne diplomatique traditionnelle envers l’Arménie, alors que, selon lui, celle-ci ne remplit aucunes des conditions requises pour la normalisation de ses relations avec la Turquie. «J’aurai préféré me rendre à un match à Bakou», a lancé le leader kémaliste, non sans dépit, pour signifier la nécessité de maintenir un soutien turc fort à l’Azerbaïdjan. À droite, Devlet Bahçeli, le leader du MHP, a déclaré que cette visite était une erreur historique qui atteignait la nation tuque dans sa fierté. Inquiet de l’instrumentalisation de ce voyage par l’opposition, le groupe parlementaire AKP a calmé l’ardeur de certains de ses députés qui avaient déjà décidé d’accompagner le président Gül à Erevan pour assister au match et a finalement publié une déclaration pour préciser qu’aucun de ses parlementaires n’iraient en Arménie, le 6 septembre. Dans un tel contexte, il y a quelques jours, alors même que la visite présidentielle turque n’était pas encore confirmée, le ministre des affaires étrangères, Ali Babacan s’était voulu rassurant, en déclarant : «Si le Président Gul accepte une visite à Erevan, ce sera une preuve des efforts constructifs de la Turquie pour contribuer à la paix et à la stabilité dans la région et au niveau international, et non une soumission à de quelconques pressions externes.»

Faisant fi des polémiques partisanes, les commentateurs et analystes turcs ont dans l’ensemble bien accueilli l’annonce de cette visite et la presse quotidienne, à l’instar de Cengiz Çandar, l’un des éditorialistes de «Radikal», salue cette «diplomatie du football». Elle rappelle, à certains égards, poursuit-il, «la diplomatie du ping-pong», qui avait favorisé, en 1972, le rapprochement sino-américain. Hasan Köni, professeur au département de relations internationales de l’Université de Bahçeşehir, estime, pour sa part, que le voyage de Gül à Erevan est dans l’intérêt de la Turquie, au moment même où celle-ci entend se poser en médiateur dans le conflit géorgien. Selon lui, le fait que l’opposition critique cette initiative montre que celle-ci n’est pas suffisamment attentive à la situation régionale, et que les derniers développements de la guerre qui s’y est produite lui échappent totalement. «La situation dans le Caucase est encore plus compliquée maintenant. La Turquie tente de suivre une politique qui sert la stabilité. La visite de Gül vise cet objectif», a-t-il affirmé, en ajoutant que le ministère des affaires étrangères devrait davantage travailler à l’information des partis d’opposition. Baskın Oran, un autre professeur de relations internationales, qui voit également la visite de Gül d’un oeil favorable, s’est montré plutôt perplexe devant l’attitude de ces formations. « En fait, je n’ai pas été surpris par l’attitude du CHP… Mais la position du MHP est étonnante, car leur ancien président a travaillé dur pour améliorer les relations entre la Turquie et l’Arménie », a-t-il déclaré. Enfin, Etyen Mahçupyan, le directeur du journal bilingue arméno-turc « Agos », dont le rédacteur en chef, Hrant Dink, a été assassiné, l’an passé, pense que cet événement est une occasion à ne pas manquer : « Ce voyage va vraiment détendre l’atmosphère : on tient là une chance de passer des discussions informelles à des discussions formelles.»

Il faudra, toutefois, attendre que ce voyage se soit déroulé pour se lancer dans des analyses plus poussées, mais d’ors et déjà, on observe que la décision d’Abdullah Gül d’aller à Erevan est bien accueillie sur le plan international et que le rôle de médiation que peut jouer la Turquie dans le Caucase crée un climat favorable, propice au déroulement de ce déplacement inédit. Les Etats-Unis se sont réjouis de la perspective de ce voyage et la présidence française de l’UE vient de le qualifier d’historique en estimant qu’il constituait «un geste fort et encourageant pour les relations entre l’Arménie et la Turquie.» De façon très significative surtout, la même présidence française a «saisi cette occasion pour marquer son grand intérêt pour l’initiative turque de plateforme de sécurité et de stabilité dans le Caucase.» Cette initiative a également été saluée, avec insistance, par le président arménien, le 3 septembre, lorsqu’il a reçu à Erevan, Ünal Ceviköz, l’émissaire du Président Abdullah Gül.

Si une inquiétude demeure, elle se situe au niveau de la sécurité. Le match de qualification pour le mondial 2010, qui opposera les deux équipes, au stade Hrazdan à Erevan, promet d’être à haut risque. Près de 5000 supporters turcs sont, en effet, attendus pour l’évènement qui devrait mobiliser un important dispositif policier. La Fédération arménienne de football s’est dite prête à accueillir les Turcs que le gouvernement arménien a pour l’occasion décidés d’exempter des 50 dollars de visa, habituellement exigés. Kaan Soyak, du Conseil de développement des affaires turco-arméniennes, a souligné que la sécurité serait assurée à Erevan. «Je ne pense pas qu’il y aura des manifestations, mais le cas échéant, l’Etat arménien saura y faire face», a-t-il déclaré, selon le quotidien turc anglophone en ligne «Today’s Zaman». Hier, le sélectionneur de l’équipe turc, Fatih Terim, a rappelé qu’il s’agissait «juste d’un match de football» précisant qu’il n’était pas nécessaire de se «préparer pour ce match en pensant à l’histoire et aux problèmes politiques». Espérons que l’évènement se déroulera sans incident, et que ce premier déplacement d’un chef d’État turc en Arménie, portera finalement ses fruits.
Bastien Alex et Jean Marcou