
Comme les polémiques qui ont émaillé le week-end pouvaient le laisser prévoir, la dernière vague d’arrestations survenues dans le cadre de l’enquête «Ergenekon» débouche sur un sévère affrontement entre le gouvernement et le camp laïque. Le 13 janvier 2009, au Parlement, les réunions de groupes parlementaires des principales formations politiques ont vu leurs ténors commenter sans ménagement les derniers développements de la fameuse affaire.
Pour ce qui est de l’AKP, Recep Tayyip Erdoğan, rejetant l’accusation selon laquelle il instrumentaliserait l’affaire «Ergenekon» à des fins politiques, a défendu l’indépendance des juges chargés de l’enquête, en déclarant notamment : «Les procureurs et les juges continuent à travailler de façon totalement indépendante, à l’abri des pressions. Ce qui nous incombe en tant que membre du gouvernement, en tant que responsable politique ou en tant que citoyen, c’est de permettre à la loi d’être effectivement mise en œuvre.» Mais le premier ministre a surtout insisté sur les découvertes de dépôts d’armes qui prouvent, selon lui, la réalité du phénomène «Ergenekon» et la menace que le réseau politico-mafieux ferait peser sur les institutions et la société turques : «Nous nous sommes fixés comme objectif d’en finir avec la mafia et les gangs. Notre combat contre ces groupes n’est certainement pas motivé par un esprit de revanche. Les partis d’opposition insinuent que l’enquête «Ergenekon» est menée avec l’idée de prendre une revanche sur certains milieux. Vous avez pourtant vu et entendu parler de ces caches d’armes enterrées. Comment l’opposition va-t-elle expliquer la découverte de ces armes ? À quoi devaient servir ces armes, à mener une guerre ?» Depuis le début de la semaine, la presse pro-gouvernementale insiste aussi tant sur la découverte des caches d’armes de Gölbası et de Sincan que sur les fouilles auxquelles se livre actuellement la police dans l’espoir de trouver d’autres dépôts. Le quotidien «Zaman», notamment, se livre à un récapitulatif minutieux des arsenaux mis à jour depuis la découverte en juin 2007) du dépôt de grenades et d’explosifs d’Ümraniye, qui est considérée comme le premier acte de l’affaire «Ergenekon». Il est clair qu’il s’agit ici d’accréditer l’existence d’un véritable complot contre le processus de réforme engagé par le gouvernement de l’AKP. Mais Recep Tayyip Erdoğan s’en est pris aussi directement à Deniz Baykal, en déclarant en particulier : «Le leader de l’opposition veut intervenir dans le déroulement de ce processus judiciaire. Tantôt il déclare que la lutte contre les gangs doit se poursuivre, tantôt il se fait l’avocat d’ «Ergenekon». De quoi avez-vous donc peur Monsieur Baykal ? Les procureurs de ce pays poursuivront leurs investigations, ne vous inquiétez pas!»
Pour sa part, le leader du CHP entend désormais démontrer la manipulation politique qui est, d’après lui, derrière l’affaire «Ergenekon». Le 13 janvier 2009, lors de la réunion de son groupe parlementaire, Deniz Baykal a donc concentré ses attaques sur les zones d’ombre qui ont entouré les arrestations et les libérations de la semaine dernière. Rappelons que parmi les personnes arrêtées figuraient des militaires de très haut rang à la retraite ainsi qu’un ancien président du YÖK (le conseil de l’enseignement supérieur). Mais après les rencontres du chef d’état major avec le premier ministre et le chef de l’Etat, ces personnalités ont été relâchées, tandis que d’autres étaient maintenues en détention (notamment l’ancien chef des opérations spéciales de la police, Ibrahim Şahin, qui vient d’ailleurs, comme par hasard, de faire des déclarations fracassantes mettant en cause des militaires en activité). C’est sur ce surprenant développement de l’enquête que Deniz Baykal s’est interrogé, en ces termes : « Si vous osez faire arrêter des généraux et un ancien président du YÖK, c’est que de très sérieuses présomptions pèsent contre eux… Si vous mettez des gens en détention, vous devez bien avoir des raisons légales de le faire, n’est-ce pas ? Donc, si vous aviez des raisons d’arrêter ces personnes, alors pourquoi les avez-vous libérées sans même les présenter à un tribunal ? Je suis heureux qu’elles aient été relâchées mais il y a un problème. Qu’est-il arrivé pendant les trois jours qui ont suivi leur arrestation pour que vous décidiez de les libérer ? On est bien là dans une affaire politique. » Pourtant, au-delà de ce constat et après avoir mis en garde le premier ministre contre les attaques qu’il pourrait diriger contre le CHP, Deniz Baykal a mis en cause encore plus explicitement la réalité du phénomène «Ergenekon» : «Comment peut-il y avoir un acte d’accusation de 2500 pages. Il s’agit en fait de 2500 pages de chaos. Où est le nouvel acte d’accusation et où est cette organisation terroriste ? À qui appartiennent ces armes ? Qui les a mis là ? Tout cela n’a rien de légal, nous sommes en présence d’une manipulation!»
Eu égard à la tournure prise par les réunions des groupes parlementaires de l’AKP et du CHP, le ton de la réunion du groupe du MHP est paradoxalement presqu’apparu comme nuancé. Face à cette nouvelle tempête politique, Devlet Bahçeli, le leader du MHP, a plutôt voulu s’extraire de la mêlée, en jouant la carte de la respectabilité, une posture qui a souvent été celle de son parti au cours des derniers mois. Insistant sur la nécessité de respecter l’indépendance de la justice, il a surtout souhaité que l’on ne porte pas atteinte au prestige de l’armée et que l’on respecte la présomption d’innocence en vérifiant la réelle implication des personnes mises en cause et plutôt qu’en présumer leur culpabilité sur la base de leurs appartenances politiques.
Il reste que, depuis cette dernière vague d’arrestations, l’affaire «Ergenekon» est indiscutablement entrée dans une nouvelle phase. Jamais les implications politiques de cette affaire n’avaient été aussi crûment évoquées. À un débat voilé où les uns voulaient voir en «Ergenekon» le reflet des évolutions positives de l’Etat de droit turc et les autres le risque de manipulations destinées à affaiblir l’opposition laïque, succède une confrontation ouverte et sans merci. Ainsi, on peut considérer que, depuis quelques jours, les deux pôles principaux de la vie politique turque se sont saisis d’ «Ergenekon» pour en faire un terrain majeur de leurs affrontements.
JM