mardi 10 août 2010

Turquie : revers historique de l’armée face au gouvernement.


Après les 5 jours d’incertitude, on connaît enfin le nom du prochain chef de l’armée de terre. Il s’agit du général Erdal Ceylanoğlu, l’actuel commandant du premier corps d’armée basé à Istanbul. Cette nomination a permis également de confirmer celle du général Işık Koşaner, comme nouveau chef d’état major. Ce dernier pourra, en effet, quitter ses fonctions actuelles à la tête de l’armée de terre pour prendre le commandement suprême de l’armée turque, à la fin du mois d’août, en remplacement du général İlker Başbuğ.

La nomination du général Ceylanoğlu met donc un terme à l’imbroglio (cf. nos éditions des 2, 6 et 7 août 2010), qui a suivi la tenue du dernier Conseil militaire suprême (YAŞ - Yüksek Askeri Şura). Pour la première fois, en effet, le premier ministre a siégé en permanence aux côtés du chef d’état major, au sein de cette instance, et il a refusé de ratifier certaines nominations et promotions de généraux, parce que ces derniers étaient impliqués dans des affaires de complot, et faisaient l’objet de poursuites judiciaires. À la fin du Conseil, le conflit entre le gouvernement et l’armée s’est polarisé plus particulièrement sur la nomination du chef de l’armée de terre. Recep Tayyip Erdoğan a refusé de nommer le général Hasan Iğsız, initialement pressenti pour ce poste, parce que ce militaire est impliqué dans l’affaire «Ergenekon». Il est notamment cité à comparaitre dans une opération qui aurait mis en place une série de sites internet soutenant les forces armées, et il est soupçonné par ailleurs d’avoir été le cerveau du plan d’action contre la réaction, une initiative visant à discréditer le gouvernement, révélé par le quotidien «Taraf», en juin 2009 (cf. nos éditions du 16 et 17 juin 2009).

En s’opposant à la nomination du général Iğsız, et par contrecoup en empêchant provisoirement celle du général Koşaner, le gouvernement, et plus particulièrement le premier ministre, ont remporté une nouvelle victoire dans la lutte qui les oppose à l’armée depuis plusieurs années. Le journaliste Hasan Cemal, spécialiste de l’armée turque (dernier ouvrage paru : «Türkiynin’ Asker Sorunu - La question militaire en Turquie», 2010) a ainsi déclaré, hier, sur la chaine de télévision turque NTV, que le «4 août» (jour où s’est terminé le Conseil militaire suprême sans que la nomination du nouveau chef de l’armée de terre soit intervenue) était «une date historique», car elle ouvrait la voie à une normalisation des relations entre l’armée et le gouvernement pour établir un système où, comme dans la plupart des démocraties, le pouvoir civil a toujours le dernier mot.

En acceptant la nomination d’Erdal Ceylanoğlu, le gouvernement n’a pourtant pas choisi un militaire à sa botte. Rappelons, en effet, que ce général est connu pour avoir, en février 1997, fait patrouiller un escadron de chars dans les rues de Sincan, une bourgade proche d’Ankara où la municipalité islamiste de l’époque avait organisé des manifestations pro-palestiniennes en invitant l’ambassadeur d’Iran. Cet incident, survenu 15 jours avant les fameuses décisions émises par le Conseil de Sécurité Nationale, le 28 février 1997, qui sont considérées comme l’événement clef du coup d’État post-moderne, avait été interprété à l’époque comme l’ultime avertissement adressé par les militaires au gouvernement de coalition du premier ministre islamiste Necmettin Erbakan, qui devait tomber en juin 1997. Le paradoxe est que 13 ans plus tard, en assurant la promotion général Ceylanoğlu, le gouvernement de l’AKP, porte un coup très sévère à la toute-puissance de l’armée turque, en exerçant pour la première fois un droit de regard effectif sur un système de nominations que les militaires maîtrisaient totalement jusqu’à présent. Car plus que la seule question de la nomination d’officiers impliqués dans des affaires judiciaires, ce qui s’est joué au cours des derniers jours, c’est bien la soumission de l’armée au pouvoir civil.

En effet, par son refus de signature, Recep Tayyip Erdoğan a déréglé le système de cooptation interne qui préside aux nominations et promotions au sein de l’armée, notamment à ses échelons les plus élevés. À l’issue du blocage de la nomination du général Iğsız, le gouvernement et l’état major se sont affrontés, pendant deux jours, à propos de la désignation de son remplaçant. Le gouvernement a proposé le général Atilla Işık qui, sous la pression de l’état major, et sans doute aussi pour ne pas devenir l’homme lige du gouvernement dans la place, a décidé de faire valoir ses droits à la retraite. Puis, le 6 août dernier, au cours de la rencontre qu’il a eue avec le chef d’état major, le premier ministre s’est opposé à la solution de remplacement que ce dernier lui proposait, à savoir nommer le général Necdet Özel à la tête de l’armée de terre, ce qui aurait eu pour effet d’empêcher ce général d’accéder au poste de chef d’état major, en 2013, à l’issue du mandat du général Koşaner, qui doit durer 3 ans (compte tenu de son âge). Cette configuration des rôles aurait en fait assuré la promotion, en 2013, à la tête de l’armée turque, du général Aslan Güner, une personnalité qui est réputée proche d’İlker Başbuğ. La presse avait en effet commenté la solution proposée par le chef d’état major sortant comme une manœuvre de sa part visant à terme à lui permettre d’assurer la promotion, au plus haut niveau, de responsables qui lui sont proches, et ce, pour se protéger contre d’éventuelles poursuites judiciaires qui pourraient l’amener à rendre des comptes sur les efforts qu’il n’a cessé de déployer, au cours de ces deux dernières années, pour protéger ses collègues impliqués dans des affaires de complot.

En réalité, compte tenu de son âge, le général Ceylanoğlu ne pourra rester qu’un an à la tête de l’armée de terre. À l’issue de ce court commandement, il devra céder la place au général Necdet Özel (présentement nommé à la tête de la Gendarmerie). Le commandement de l’armée de terre étant traditionnellement l’antichambre conduisant à la responsabilité suprême de chef d’état major, le général Özel se retrouvera à la tête de l’armée turque en 2013, par l’entremise du gouvernement de l’AKP. Ainsi, en grippant le système des nominations au sommet de l’armée, sans pour autant l’anéantir, le parti au pouvoir a réussi à ouvrir une perspective qui verra le prochain chef d’état major lui être redevable de son commandement… Que restera-t-il alors de l’autonomie des forces armées à l’égard du pouvoir politique qui a dominé le système politique turc depuis le coup d’Etat de 1960 et plus encore depuis celui de 1980 ?
JM

lundi 9 août 2010

Le retour du «Mavi Marmara»


Le «Mavi Marmara», le navire amiral turc de la flottille «Free Palestine», qui avait été arraisonné par Israël, le 31 mai dernier, lors d’une opération qui s’était soldée par la mort de 9 militants humanitaires, vient d’être rendu à la Turquie où il est arrivé le 7 août dernier. Israël a finalement renoncé à exiger d’Ankara la garantie que ce navire ne soit plus utilisé dans une action similaire à l’avenir. La restitution de ce bâtiment, comme d’ailleurs celle des deux autres bateaux turcs participant à la flottille, confirme un certain apaisement de la crise ouverte le 31 mai, puisque Israël a par ailleurs accepté, le 2 août dernier, la mise en place de la commission d’enquête internationale demandée par le Conseil de sécurité de l’ONU, au lendemain de l’arraisonnement meurtrier.

Pour autant, il serait bien téméraire de voir dans cette accalmie le début d’un processus tendant à restaurer les relations entre les deux pays à leur niveau antérieur. Peu après l’annonce de sa décision d’accepter la commission d’enquête internationale, Tel Aviv, par la voix d’Ehoud Barack, s’en est pris à Ankara, en exprimant son inquiétude à l’égard de la récente nomination, à la tête des services secrets turcs, d’Hakan Fidan, que le ministre israélien de la défense a accusé d’être un «supporter de l’Iran». Ces propos n’ont pas été du goût du gouvernement turc qui a convoqué pour explication, Gaby Lévy, l’ambassadeur d’Israël à Ankara. Cette convocation a suivi de peu celle qui a concerné le numéro deux de l’ambassade des Etats-Unis en Turquie. Ankara, là encore, a tenu à faire savoir son mécontentement à l’égard de récents propos tenus par Susan Rice, la représentante de Washington à l’ONU. À l’issue de l’accord israélien permettant le lancement de l’enquête internationale, en effet, Madame Rice avait déclaré que la future enquête internationale allait favoriser un rapprochement turco-israélien et n’éteignait pas les enquêtes lancées auparavant par Israël. Le ministère turc des affaires étrangères a rappelé, à cet égard, que la commission internationale avait pour objet d’enquêter sur l’incident et pas d’absoudre Israël ou même d’améliorer les relations turco-israéliennes.

Il semble bien que loin de signifier une sortie de crise et d’être des gestes de bonne volonté, les dernières décisions israéliennes visent plutôt à permettre à l’Etat hébreu de reprendre l’initiative sur un dossier où il se trouve dans une situation difficile. Après les condamnations internationales, et même les fortes critiques de la presse israélienne, qui ont accueilli le fiasco de l’arraisonnement de la flottille, Tel Aviv calmerait le jeu pour essayer de faire reconnaître que le gouvernement turc a une part de responsabilité dans l’affaire du «Mavi Marmara». En faisant ressortir les liens existant entre l’organisation humanitaire turque (IHH) ayant affrété le «Mavi Marmara» et le Hamas palestinien, les Israéliens pourraient essayer de retourner cette affaire contre la Turquie. À cette fin, Tel Aviv sera sans doute tenté d’utiliser d’autres arguments, en particulier les liens entre le parti au pouvoir et IHH ainsi que le fait que, comme l’a révélé la presse turque, les militants humanitaires d’IHH auraient, dans un premier temps rossé, le commando israélien procédant à l’arraisonnement du navire. En acceptant une commission internationale, Israël s’emploierait donc de démontrer que l’opération conduite par IHH n’avait rien d’humanitaire et que ses commandos se seraient trouvés en état de légitime défense face à des militants plus islamistes qu’humanitaires, et surtout prêts à en découvre.

Il reste que cette entreprise sera difficile à mener à bien, car en conduisant une opération violente, de surcroît à caractère préventif, dans les eaux internationales, Tel Aviv a gravement porté atteinte au droit international, et sans doute réagi de façon disproportionnée à l’égard d’une action militante dont il sera difficile de démontrer qu’elle menaçait directement et dangereusement les intérêts israéliens.
JM

samedi 7 août 2010

Turquie : le dernier Conseil militaire suprême (YAŞ) débouche sur un imbroglio


Chaque année la tenue du Conseil militaire suprême (YAŞ - Yüksek Askeri Şura) apparaissait comme une cérémonie programmée débouchant sur des décisions sans surprise. Cette institution, qui rassemble les plus hauts responsables militaires, se réunissait ainsi pour décider tranquillement des nominations et promotions à effectuer, y compris, le cas échéant, de celles des chefs de l’armée turque (chef d’état major, chefs des trois armes et chef de la Gendarmerie). Dans ce scénario convenu, les membres civils du YAŞ (président de la République, premier ministre et ministre de la défense) se contentaient de ratifier des choix effectués selon un ordre et des impératifs définis exclusivement par la hiérarchie militaire, même si l’on avait pu observer, au cours des dernières années, que ces responsables politiques avaient pris l’habitude d’ajouter des commentaires écrits à leur signature. En réalité, plus que ces nominations et promotions pressenties, c’est le train de révocations, frappant les militaires suspectés d’opinions religieuses trop marquées, qui faisait l’objet de toutes les attentions.

Cette année, ce rite immuable a été rompu. La cause première de cette rupture découle sans nul doute de l’ampleur prise par les affaires de complot. Depuis les débuts de l’affaire «Ergenekon», et notamment depuis la première vague d’arrestations à laquelle elle a donné lieu, en janvier 2008, ces affaires se sont multipliées : «Plan Cage», «Puits de la mort», «Plan d’action contre la réaction», «Plan Balyoz»… Touchant au début surtout des militaires à la retraite, elles concernent désormais de plus en plus d’officiers d’active y compris des généraux ou amiraux exerçant des fonctions de premier plan. Ce phénomène a frappé de plein fouet la tenue du YAŞ, cette année, et elle a totalement perturbé son plan de nominations et de promotions. Le 23 juillet dernier, en effet, la 10e Cour criminelle d’Istanbul a délivré des mandats d’arrêt dans le cadre de l’affaire «Balyoz» contre 11 généraux devant faire l’objet de nominations et de promotions pendant le YAŞ 2010 et, le 2 août (pendant la tenue du YAŞ), le procureur en charge de l’affaire Ergenekon a relancé des citations à comparaitre contre 19 autres généraux, y compris le général Hasan Iğsız, pressenti pour prendre la tête de l’armée de terre. S’appuyant sur cette offensive judiciaire, les membres civils du YAŞ (en particulier le premier ministre), ont pu bousculer la routine habituelle. Sans aller jusqu’à imposer leurs choix aux militaires, ils ont refusé de promouvoir ceux d’entre eux qui sont impliqués dans des affaires de complot. Cette initiative a surtout eu pour effet de bloquer la nomination du général Iğsız comme chef de l’armée de terre, et par contre-coup d’empêcher la nomination immédiate du prochain chef d’état major.

Face à cette situation inédite qui l’a prise à froid, l’armée a tenté de résister au cours des derniers jours. À l’issue du YAŞ, qui a clôturé ses travaux le 4 août, le général Atila Işık, pressenti pour prendre la place du général Iğsız, comme chef de l’armée de terre, a décidé de faire valoir ses droits à la retraite, une initiative qui lui aurait été inspirée par l’état-major et qui est apparue comme une riposte au refus gouvernemental. Mais surtout le 6 août, les 19 militaires, qui avaient été convoqués par le procureur général Zekerya Öz dans le cadre de l’affaire «Ergenekon», y compris le général Iğsız, ont refusé de comparaître, tandis qu’une Cour d’Istanbul rejetait par ailleurs l’appel formé par les 11 militaires faisant, eux, l’objet d’un mandat d’arrêt dans l’affaire «Balyoz».

Ainsi l’impasse sur laquelle a débouché la tenue du dernier YAŞ semble devoir s’éterniser, et tourne actuellement à l’imbroglio. Il y a là une situation qui profite au gouvernement. En effet, en premier lieu, l’armée apparaît actuellement comme une institution sans chef ou tout au moins dont le chef est sur le départ et sans successeur officiel. En second lieu, la désignation d’un nouveau chef de l’armée de terre, qui doit débloquer l’impasse actuel, conduit à perturber l’ordre de promotions et des avancements décidés par l’armée, et à mettre en cause le système de cooptation qui a prévalu jusqu’à présent. En dernier lieu, ce même problème est susceptible d’aviver les ambitions et de provoquer des divisions ou des tensions au sein même de l’institution militaire. À cela s’ajoute une épreuve de force entre une trentaine de généraux de haut niveau et les magistrats qui souhaitent leur comparution, voire leur arrestation dans les affaires où ils sont impliqués…

Des réunions de conciliation ont eu lieu jeudi et vendredi derniers, mais le gouvernement ne paraît pas pressé de sortir de cet imbroglio. Quant à la confrontation entre les militaires inculpés et les autorités judiciaires, s’il est peu probable qu’elle conduise, à courte échéance, à des arrestations effectives, elle ne risque d’accroître encore la situation d’insécurité qui prévaut désormais au sommet de l’armée, où plus personne n’est à l’abri des foudres de la justice…
JM

vendredi 6 août 2010

Turquie : le dernier YAŞ apparaît comme une étape décisive dans la confrontation entre le gouvernement et l’armée.


L’heure du bilan a sonné à l’issue du dernier YAŞ (Yüksek Askeri Şura - Conseil militaire suprême) qui a clos ses travaux le 4 août, après quatre jours tendus de session pendant lesquels le premier ministre a imposé sa présence permanente, et bien souvent ses vues, aux plus hauts responsables militaires du pays. Car la dernière édition du YAŞ a été indiscutablement une nouvelle victoire du gouvernement sur des militaires de plus en plus affaiblis par les coups multiples et variés que leur inflige le gouvernement. Certes, ce n’est pas la première défaite qu’ils enregistrent, depuis que le parti de Recep Tayyip Erdoğan a pris le pouvoir en 2002, et surtout depuis qu’il y a été reconduit triomphalement par sa large victoire de 2007. Mais ce nouveau recul marque un tournant, car l’institution militaire a été pour la première fois obligée d’accepter que des autorités civiles interviennent dans la nomination de ses responsables suprêmes, au sein de l’instance habilitée à en décider. En bref, ce YAŞ 2010 tend à remettre en cause un système où l’armée cooptait l’ensemble de sa hiérarchie, y compris la plus élevée, et aura contribué à accélérer le processus de démilitarisation que connaît le système politique turc depuis quelques années.

Le premier enjeu annoncé de la dernière session du YAŞ semblait pourtant à l’origine plus modeste. Il s’agissait de savoir si 11 généraux, sous la menace d’un mandat d’arrêt délivré par la 10e Cour criminelle d’Istanbul, le 23 juillet dernier, pourraient faire l’objet des nominations et promotions pour lesquelles ils avaient été pressentis. Mais cette offensive d’approche gouvernementale, déjà fortement observée et débattue par les commentateurs depuis la dernière semaine de juillet, s’est finalement déplacée au cœur même du système, au cours de la tenue même du dernier YAŞ, pour frapper les responsables militaires les plus importants. En effet, la session du YAŞ revêtait cette année une importance particulière, parce qu’elle devait désigner un nouveau chef d’état major, le mandat de l’actuel venant à échéance le 30 août prochain. Or, le général, Işık Koşaner, pressenti pour succéder à son collègue, İlker Başbuğ, n’a pu être officiellement nommé à l’issue de ce YAŞ, car il se trouve dans l’impossibilité de quitter le poste de chef de l’armée de terre qu’il exerce actuellement, son successeur pressenti, le général Hasan Iğsız, n’ayant pu être nommé, parce qu’impliqué dans l’affaire Ergenekon et celle du plan d’action contre la réaction. Le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan a joué un rôle capital en l’occurrence, car en s’opposant farouchement à la nomination du général Iğsız à la tête de l’armée terre, il a bloqué la nomination du nouveau chef d’état major, et infligé une cuisante humiliation à l’armée.

Depuis, l’impasse se poursuit. L’AKP a suggéré l’ancien chef de la Gendarmerie, le général Atila Işık, pour le poste de chef de l’armée de terre, mais l’intéressé a décliné l’offre en faisant valoir ses droits à la retraite ; ce qui a été interprété comme une contre-offensive de l’armée, visant à riposter au refus gouvernemental de nomination du général Iğsız. Mais cette ultime réaction militaire paraît bien illusoire au regard des effets produits par le blocage de la nomination du général Iğsız, car le gouvernement n’en a pas moins pris pied pour la première fois dans ce qui était jusqu’à présent considéré un domaine réservé de l’armée : la nomination de ses cadres. Par ailleurs, le refus du général Işık d’accepter de remplacer le général Iğsız risque de jeter le discrédit sur l’armée, cette dernière apparaissant actuellement comme une institution sans chef, victime en fait de son propre système de promotion et de nomination.

Cette victoire civile arrive également opportunément pour le gouvernement dans le contexte de la campagne électorale pour le référendum du 12 septembre, une échéance qui se rapproche et qui va dominer l’actualité des prochaines semaines. La prestation du premier ministre lors du YAŞ peut lui permettre en effet de reprendre la main dans un combat douteux. Âprement discuté au parlement lors de débats où l’AKP n’était pas parvenu à obtenir le soutien des Kurdes du BDP, alors même que par ailleurs le CHP s’employait à se refaire une virginité avec l’avènement de Kemal Kılıçdaroğlu et que la violence dans les provinces kurdes s’accentuait, l’entreprise référendaire semblait a priori incertaine. Car la révision constitutionnelle que la consultation électorale du 12 septembre doit ratifier tendait à apparaître comme un succédané de Constitution civile, proposé par un gouvernement montrant des signes d’usure, depuis des élections locales en demi-teinte l’an passé et les difficultés rencontrées par son ouverture démocratique kurde au cours des derniers mois. La gifle administrée à l’armée, lors du dernier YAS, donne aussi un coup de fouet au gouvernement, en le restaurant dans une position de grand réformateur du système.

Recep Tayyip Erdoğan n’a d’ailleurs pas attendu la fin des travaux du YAŞ pour aller crier victoire. Après avoir délaissé la dernière session de l’instance militaire suprême le 4 août, il était, dès le 5 août, à Aydın (sud-ouest de la Turquie) pour faire campagne. Dans la ville de naissance d’Adnan Menderes, il a délivré un discours symptomatique de sa volonté de donner un nouveau souffle à un référendum qui porte sur une réforme plutôt décevante. Évoquant les récentes violences identitaires, qui ont opposé des Kurdes et des Turcs récemment à Bursa et dans le Hatay, le premier ministre les a décrites comme des efforts de déstabilisation ourdis par ceux qui, selon lui, veulent empêcher les réformes, en n’hésitant pas à les comparer de surcroît aux manœuvres de l’armée qui ont précédé le coup d’Etat du 27 mai 1960. Invoquant l’expérience de son prédécesseur malheureux renversé et exécuté, il a déclaré notamment : «de manière héroïque, il a défendu la démocratie, les libertés et les intérêts de la nation. Il a dit : assez ! le droit de s’exprimer appartient à la nation. Aujourd’hui, nous nous exclamons comme Menderes : le droit de parler et de s’exprimer appartient à la nation !»

Au-delà de ces propos de campagne, on relèvera que cette offensive contre l’armée, stigmatisant les coups d’Etat passés, permet aussi au premier ministre de sortir de la confrontation avec la hiérarchie judiciaire à laquelle l’avait conduit l’examen parlementaire du paquet constitutionnel qui doit être soumis à référendum. Cette démarche, qui l’incite à choisir l’armée comme premier adversaire, l’amène de la même manière à refuser le débat avec les partis d’opposition sur le contenu même de sa réforme, notamment, avec le MHP et le CHP qui essayent de mettre à profit la dégradation de la situation dans le sud-est, et par ailleurs avec le BDP qui prétend démontrer que la révision constitutionnelle proposée ne va pas assez loin. En fin limier politique, le premier ministre a bien compris qu’il lui fallait éviter que le référendum, qui se profile, soit l’occasion de se prononcer sur l’action de son gouvernement, une dérive malgré tout incertaine après huit d’exercice du pouvoir. Cette victoire sur le YAŞ arrive donc à point nommé pour lui permettre de se repositionner avant tout en pourfendeur du système issu de la Constitution de 1982, et en héro de sa démilitarisation.
JM

mercredi 4 août 2010

Un polar pour mieux comprendre la politique iranienne.


En ces temps de lectures estivales, offrez-vous un petit voyage en Iran (l’un des voisins les plus importants de la Turquie), en vous plongeant dans le livre de Naïri Nahapétian : «Qui a tué l’ayatollah Kanuni ?» Rassurez-vous il ne s’agit pas de se noyer dans un fastidieux pavé de politologie persane, mais plus opportunément de dévorer un polar dont l’intrigue secoue les hautes sphères de la République islamique et vous conduira à découvrir les arcanes de sa société contemporaine dans toute leur complexité.

L’auteur nous entraine sur les traces de Narek Djamshid, un étudiant franco-iranien qui est de retour dans son pays natal, quelques semaines avant les présidentielles de 2005 qui virent la victoire de Mahmoud Ahmadinejad. Fils d’un couple de dissidents qui ont participé à la révolution islamique avant de rompre avec le régime des ayatollahs, Narek, qui a le projet incertain d’écrire un article pour un quotidien français, peine à maîtriser toutes les subtilités de la politique iranienne. Sa présence involontaire sur les lieux mêmes du crime qui fait disparaître le redoutable ayatollah Kanuni, va se charger pourtant d’accélérer son immersion dans les réalités persanes. Car les mésaventures de ce jeune homme ne nous convient pas seulement à la résolution d’une énigme (plus politique d’ailleurs qu’à proprement parler policière), elles sont aussi l’occasion d’une promenade au cœur de la vie quotidienne iranienne. Si les pages de ce roman contribuent ainsi à éclairer d’autres énigmes politiques (l’échec de la présidence réformatrice de Khatami ou le succès électoral inattendu de Mahmoud Ahmadinejad), elles fourmillent également d’anecdotes et de détails sur les us et coutumes dans l’Iran d’aujourd’hui (fréquence des infidélités conjugales, ports du «rousari» et du tchador, vision de l’homosexualité et de la transsexualité, «usage d’un double langage qui permet de taire les évidences»).

L’auteur n’est ainsi pas tendre avec les dirigeants de ce pays que, trente ans après la Révolution islamique, bon nombre de ses enfants rêvent de quitter pour aller vivre… aux Etats-Unis. Mais, s’appuyant sur une connaissance solide du terrain qui est celui des pérégrinations de son héros, elle ne sombre jamais dans le cliché ou la diabolisation. Cette aptitude à rendre compte de la diversité de la société iranienne tient peut-être au fait qu’une partie du roman se déroule au sein de la communauté arménienne dont la mère de Narek Djamshid est issue et dont l’un des membres avoue, à la fin du roman, que paradoxalement il ne souhaite pas quitter l’Iran, parce qu’en Occident les traditions et l’usage de la langue se perdent.

Deux personnages enrichissent aussi beaucoup la trame de cette histoire : Leïla la féministe islamiste et Mirza, l’opposant laïque membre de la jet set. La première lutte notamment pour que les femmes puissent se présenter à la présidence de la République mais défend la séparation des sexes dans les autobus. Le second, ministre dans les mois qui ont suivi la Révolution, ne se résout pas à rompre totalement, tant par intérêt que par conviction, avec cette République islamique qu’il a contribuée à asseoir.

Voilà, vous savez presque tout sauf bien sûr l’essentiel : qui a tué l’ayatollah Kanuni ?
JM

Références de l’ouvrage : Naïri Nahapétian, Qui a tué l’ayatollah Kanuni ? Editions Liana Levi, 2008.

mardi 3 août 2010

Assaut contre la flottille : Israël accepte de participer à la commission internationale demandée par l’ONU.


Benyamin Netanyahou a annoncé, le 2 août, que son pays acceptait de participer à une commission internationale indépendante, qui aura pour mission d’enquêter sur l’assaut meurtrier, mené le 31 mai dernier, par des commandos de marine israéliens contre le navire turc amiral de la flottille «Free Palestine». Cette opération, réalisée dans les eaux internationales, pour empêcher la flottille en question de forcer le blocus de Gaza, s’était soldée par la mort de 9 militants humanitaires turcs, l’un d’entre eux ayant aussi la nationalité américaine.

Dès le 1er juin, le Conseil de Sécurité des Nations Unies, sur la base d’un texte largement rédigé par la Turquie, avait condamné l’intervention israélienne, demandé la libération des humanitaires détenus et réclamé une enquête internationale impartiale. Dès le 6 juin, l’Etat hébreu avait rejeté l’idée d’une telle enquête, et par la suite, il avait mis sur pied deux commissions d’investigation au mandat limité, l’une civile et l’autre militaire. La seconde avait rendu un rapport le 12 juillet dernier, reconnaissant des erreurs «à un niveau relativement supérieur», mais concluant que les commandos avaient agi en état de légitime défense. Entretemps, Israël avait décidé d’alléger le blocus de Gaza et, à la fin du mois de juin, Benyamin Ben Eliezer, le ministre israélien de l’industrie, du commerce et de l’emploi, connu pour ses sympathies pro-turques, avait rencontré secrètement Ahmet Davutoğlu. Cette entrevue confidentielle avait provoqué une véritable confrontation au sein du gouvernement de l’Etat hébreu, Avigdor Lieberman, le chef de la diplomatie israélienne, n’en ayant pas été informée. Plus récemment encore, le 23 juillet 2010, Israël avait annoncé la restitution des trois navires turcs confisqués, après l’attaque du 31 mai 2010.

L’acception de cette commission internationale confirme donc une évolution constante d’Israël. Au cours des deux derniers mois, Tel Aviv a abandonné l’intransigeance manifestée dans les jours qui avaient suivi l’arraisonnement de la flottille et assoupli son rejet de toutes les conditions émises à son encontre par Ankara. Au jour d’aujourd’hui néanmoins, deux de ces conditions ne sont toujours pas satisfaites : la présentation d’excuses officielles et l’indemnisation des victimes. Mais il faudra sans doute attendre les résultats de l’enquête internationale pour qu’éventuellement Israël décide d’aller plus loin.

La commission d’enquête internationale sera dirigée par l’ancien premier ministre néo-zélandais, Geoffrey Palmer, assisté de l’ex-président colombien, Armando Uribe ainsi que d’un représentant turc et d’un représentant israélien. Elle commencera à travailler à partir du 10 août prochain, et rendra un premier rapport, dès la mi-septembre. Le ministre turc des affaires étrangères s’est déclaré satisfait tandis que Benyamin se disait confiant quant au résultat de l’enquête, Israël n’ayant selon lui, «rien à cacher».

La création de cette commission et le recul israélien qu’elle consacre semblent avoir des raisons d’ordre à la fois international et domestique. D’une part, sur le plan international, la gravité des faits en cause et le refus de l’Etat hébreu de se conformer à la demande d’enquête du Conseil de Sécurité ont placé les Occidentaux, suspectés de vouloir protéger Israël, dans une position particulièrement inconfortable, au moment où par ailleurs ils avaient besoin de toute la légitimité nécessaire pour imposer de nouvelles sanctions à l’Iran dans le dossier nucléaire. Il est donc probable que les Etats-Unis et nombre de capitales européennes ont effectué des pressions très importantes pour amener Tel Aviv à des positions plus conciliantes et plus conformes au droit international. Par ailleurs, en Israël, la gestion de cette affaire, par le gouvernement Netanyahou, a été critiquée. Les démarches qui ont été menées pour trouver une issue à la crise traversée par les relations turco-israéliennes, marquent indiscutablement la victoire des tendances les plus modérées de ce gouvernement (en particulier des travaillistes qui ont joué un rôle déterminant pour faire accepter l’idée d’une enquête internationale) sur les extrémistes d’Avigdor Lieberman.

L’acceptation israélienne constitue également un succès pour la diplomatie turque qui, après un discours assez radical, au début de la crise, a su revenir à un comportement et des propos plus conciliants. Là aussi, des raisons à la fois internationales et nationales sont à prendre en considération. D’un côté, la Turquie pouvait difficilement se couper de ses alliés occidentaux en rompant définitivement avec Israël, ce qui aurait en outre remis en cause sa capacité à être le grand médiateur régional qu’elle prétend devenir. D’un autre côté, sur le plan intérieur, alors même qu’un référendum est à l’ordre du jour, le gouvernement a plus que jamais besoin de rassembler son électorat. Et si le discours très hostiles à Israël et très favorables au Hamas, tenus dans les jours qui ont suivi le drame de la flottille a pu permettre à l’AKP de gagner des voix dans les milieux islamistes, il pouvait aussi à terme inquiéter l’opinion musulmane modérée qui constitue le centre de gravité de l’électorat du parti au pouvoir. De surcroît, si la demande d’une enquête internationale présentée à l’Etat hébreu était restée sans réponse, le gouvernement courait le risque de discréditer ses velléités de fermeté initiale, qui seraient alors apparues comme parfaitement illusoires.
JM

lundi 2 août 2010

Turquie : nouvelle confrontation entre le gouvernement et l’armée.


En délivrant, le 23 juillet dernier, un mandat d’arrêt, entre autres contre 11 généraux ou amiraux de haut rang en activité, impliqués dans le plan «Balyoz», la 10ème chambre criminelle d’Istanbul n’a pas seulement ramené cette affaire au premier plan de l’actualité, mais elle a relancé aussi de façon spectaculaire les conflits institutionnels au sommet de l’Etat et la question de la soumission de l’autorité militaire au gouvernement civil.

On se souvient que c’est le quotidien «Taraf» qui a révélé le plan «Balyoz (ou «marteau de forge», en turc)», le 20 janvier dernier (cf. notre édition du 21 janvier 2010). Élaboré en 2003, peu après l’arrivée de l’AKP au pouvoir, par des généraux aujourd’hui à la retraite, ce «plan d’opération de sécurité», aurait consisté, d’abord, en une série d’attentats à la bombe, visant notamment des mosquées d’Istanbul (en particulier, celles de Fathi et de Beyazit) afin de créer une situation de chaos. Il aurait également essayé de provoquer des tensions avec la Grèce (incidents aériens de frontière en particulier) pour montrer l’incapacité du gouvernement de l’AKP à gérer le pays. Un jour après la révélation du plan «Balyoz», «Taraf» avait fait sensation en publiant les noms de 137 journalistes considérés par l’armée comme de possibles auxiliaires zélés, et ceux de 36 autres journalistes qui, en revanche, auraient été immédiatement incarcérés, si le plan avait été mis en œuvre (cf. notre édition du 23 janvier 2010).

Un mois plus tard, le 22 février 2010, près d’une cinquantaine d’officiers, dont 11 généraux à la retraite, avaient été placés en garde-à-vue, lors d’une opération de grande ampleur, considérée comme la vague d’arrestations la plus importante menée contre l’armée depuis les débuts des affaires de complot (cf. notre édition du 23 février 2010). Parmi les personnes arrêtées, on relevait, en effet, les noms de généraux qui occupaient des fonctions de premier plan, en 2003, au moment où le plan «Balyoz» avait été conçu, notamment : le général Ibrahim Fırtına, ancien chef de l’armée de l’air, l’amiral Özden Örnek, ancien chef de la marine, le général Suha Tanyeli, ancien chef du Centre d’études et de recherches stratégiques de l’état-major, le général Ergin Saygun (souvent présenté comme le cerveau du plan en question parce qu’ancien commandant de la 1ère Armée, au sein de laquelle, «Balyoz» aurait été préparé) ou le général Engin Alan, ancien chef des forces spéciales (et connu pour avoir dirigé, en 1999, l’opération qui devait aboutir à l’arrestation du leader kurde du PKK, Abdullah Öcalan). Face aux très graves tensions provoquées par ce coup de filet spectaculaire (notamment aux fortes protestations de l’état major demandant des explications au gouvernement), le président de la République, Abdullah Gül prenait l’initiative de convoquer une réunion tripartite entre lui-même, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, et le chef d’état-major, İlker Başbuğ (cf. notre édition du 26 février 2010). Cette initiative présidentielle fut néanmoins très mal perçue par de nombreux commentateurs, qui n’eurent de cesse de faire remarquer qu’elle interférait dans une affaire judiciaire en cours, et de se demander, si dans un Etat démocratique, un président et un premier ministre devaient absolument prendre en compte le malaise d’une instance militaire qui leur est théoriquement soumise. Mais force est de constater que cette réunion tripartite devait, si ce n’est éteindre l’affaire «Balyoz», du moins permettre l’établissement d’une sorte de trêve entre le gouvernement et l’armée, qui a tenu jusqu’à présent.

Le retour de «Balyoz» au premier plan de l’actualité n’est pas un hasard. Les mandats d’arrêt de la Cour d’Istanbul sont en effet intervenus contre 11 généraux et amiraux (Nejat Bek, Mehmet Otuzbiroğlu, Ahmet Yavuz, Gürbüz Kaya, Salim Erkal Bektaş, Abdullah Dalay, Halil Helvacıoğlu, Ali Aydın, Ahmet Türkmen, İhsan Balabanlı et Abdullah Gavramoğlu) qui doivent faire l’objet d’une promotion ; et ce, à quelques jours de la réunion de l’instance devant statuer sur ces promotions, qui n’est autre que le Conseil militaire suprême ou YAŞ (Yüksek Askeri Şura). Le YAŞ a donc ouvert ses travaux le 1er août (photo) dans une ambiance très lourde, dominée par les nombreux commentaires qui s’interrogent sur sa capacité à nommer, à de nouveaux postes de responsabilité, des militaires, qui sont sous le coup d’un mandat d’arrêt, et qui n’échappent actuellement à l’emprisonnement ordonné que parce qu’ils ont formé un recours suspensif contre celui-ci. Deux opinions juridiques s’opposent sur la question : d’une part, celle des ministères de la justice et de la défense qui estiment que les généraux concernés, du fait du mandat d’arrêt qui les frappe, ne peuvent fait l’objet d’une promotion, d’autre part, celle de l’état-major qui considère que rien n’empêche le YAŞ actuellement de promouvoir ces généraux. On est donc bien en présence d’un conflit institutionnel au sommet entre le gouvernement et l’armée. L’état major s’est d’ailleurs mobilisé, tant pour contrer la décision de la Cour d’Istanbul que pour éviter l’incarcération de ses généraux et la remise en cause des promotions ou nominations dont ils doivent être l’objet. Il aurait notamment placé ces personnes dans des quartiers de sécurité et s’occuperait très activement de leur protection juridique. Pour l’instant d’ailleurs, seuls quelques militaires à la retraite (dont le général Çetin Doğan), ont été effectivement arrêtés. Jeudi dernier, la réunion hebdomadaire entre le premier ministre et le chef d’état major a été particulièrement longue. La presse gouvernementale a révélé que Recep Tayyip Erdoğan aurait ouvertement demandé à İlker Başbuğ de ne pas mettre à l’ordre du jour la question de la promotion des généraux menacés d’arrestation. Cette demande a été réitérée, samedi 31 juillet, par le président Gül, qui a eu une entrevue, à Çankaya, avec le chef d’état major pour de faire le point sur la situation.

En réalité, ce qui se joue actuellement ne concerne pas que la promotion des 11 généraux impliqués dans «Balyoz», mais plus généralement la soumission progressive de l’armée turque au pouvoir civil. En effet, l’armée a toujours été jusqu’à présent une sorte de monde clos, gérant souverainement ses affaires propres, en particulier la question de ses promotions et de son commandement. Bien que le gouvernement ait théoriquement le pouvoir de décision en la matière, il a toujours jusqu’à présent entériné les décisions du YAŞ. En réalité, de longue date, et plus encore depuis 1980, l’armée coopte ses propres chefs et responsables suprêmes. C’est ce que le gouvernement prétend remettre en cause, en prenant un droit regard sur les promotions et les nominations effectuées par le YAŞ cette année, et en utilisant à cette fin la situation contestable dans laquelle se retrouvent un certain nombre de généraux destinataires de promotions, du fait de leur implication dans l’affaire “Balyoz”.

On ne peut manquer d’oberver, à cet égard, que la récente réforme constitutionnelle, qui doit faire l’objet d’un référendum en septembre, a prévu de soumettre les décisions du YAŞ au contrôle de la justice civile. Mais l’on remarque également que le premier ministre, qui préside les réunions de cette institution aux côtés du chef d’état major, et qui, l’an passé, n’avait assisté qu’à sa session d’ouverture, a prévu de participer cette année à l’ensemble de ses travaux. On est donc bien en train de passer d’une présidence formelle à un véritable droit de regard sur les travaux du YAŞ, et en particulier sur les nominations auxquelles cette institution procède au plus haut niveau.
JM