
Les funérailles de deux officiers et d’un soldat turcs victimes samedi à Sirnak d’une embuscade tendue par des activistes kurdes ont donné lieu à des manifestations d’hostilité envers le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. Ces manifestations ont été d’autant plus vives que, le même jour, un autre militaire turc a perdu la vie dans des circonstances analogues, près d’Erzincan.
Parallèlement au conflit politique qui oppose l’establishment politico-militaire et le gouvernement sur la détention de la Présidence de la République, l’Irak du Nord et des questions afférentes comme celle de Kirkouk, ont été l’occasion d’accrochages verbaux réguliers entre l’Etat major et l’AKP depuis plusieurs mois. En février 2007, l’annonce par le chef du gouvernement qu’une rencontre avec les chefs kurdes d’Irak était « envisageable » avait provoqué une vive réplique du chef d’Etat major, Yasar Büyükanit, qui alors même qu’il se trouvait aux Etats-Unis, avait fait savoir qu’une rencontre de ce type était tout à fait impensable. On se souvient que Recep Tayyip Erdogan avait réagi à ce propos en essayant d’expliquer qu’il ne s’agissait que d’une position personnelle du Chef d’Etat major mais ce dernier n’avait pas hésité à confirmer que sa déclaration devait être considérée comme celle de l’institution militaire dans son ensemble.
Un peu plus tard, le 12 avril 2007, le Chef d’Etat major, qui tenait une conférence de presse à l’approche de la date limite des dépôts de candidature pour la présidentielle, avait estimé qu’une opération militaire derrière la frontière irakienne était nécessaire pour y détruire les camps d’entraînement des militants du PKK. Toutefois, le général Büyükanit avait pris le soin de laisser la responsabilité d’en prendre la décision au gouvernement en estimant que l’armée était prête mais qu’il fallait qu’une volonté politique se manifeste pour qu’une telle intervention militaire puisse avoir lieu. Cette conférence, qui intervenait juste après un ultimatum de la Turquie à l’Irak demandant à celui-ci de faire cesser les infiltrations du PKK en territoire turc, avait aussi permis au chef d’Etat major de s’exprimer sur le profil du futur président de la République au moment même où l’on ne savait pas encore si Recep Tayyip Erdogan serait ou non candidat.
Dans le contexte des tensions politiques provoquées par l’annulation de l’élection présidentielle et des élections législatives anticipées, la situation en Irak du nord et les risques de déstabilisation dans les départements turcs du Sud-Est sont devenus des thématiques majeures du débat politique national. La gauche et la droite nationalistes reprochent désormais en permanence au gouvernement son impuissance et plus généralement l’establishment politico-militaire en réclamant une intervention derrière la frontière irakienne cherche à mettre le gouvernement en porte-à-faux vis-à-vis de ses alliés américains et européens.
L’armée turque reproche en effet aux Américains d’avoir conforté une situation dangereuse de quasi-indépendance du Kurdistan irakien en faisant disparaître en 2003 le régime de Saddam Hussein. Ce reproche est d’autant plus virulent que les militaires considèrent également que, dans la crise politique actuelle, les Etats-Unis apportent leur soutien au gouvernement de l’AKP, avec l’idée de faire de la Turquie, non plus comme par le passé, une référence de pays musulman laïque mais avant tout, dans un Proche Orient contemporain en pleine restructuration, l’exemple même de ce que doit être un Etat islamique modéré. Dès lors, pour les milieux laïques les plus orthodoxes, la République est en danger et il est urgent sortir de cette logique initiée par la collusion entrevue entre l’AKP, les Etats-Unis et l’Europe (soupçonnée d’être à la remorque des deux premiers). Désormais, derrière la défense de la laïcité et donc de l’identité politique de ce pays, l’establishment politico-militaire entend montrer que c’est l’intégrité territoriale et nationale même de la Turquie qui est en cause. Dans un tel combat, le nationalisme rejoint le laïcisme, car qu’il s’agit en fait de défendre la République laïque tant contre ses ennemis extérieurs que contre ses ennemis intérieurs. Il n’est donc pas étonnant qu’une telle démarche tente d’amener sur le terrain nationaliste la mobilisation laïque à laquelle on a assisté au cours des dernières semaines. Certes, la réussite de cette conversion n’est pas encore jouée au jour d’aujourd’hui mais elle pourrait être facilitée par la survenance d’attentats terroristes dans les grandes villes (comme ceux d’Ankara le 23 mai et d’Istanbul le 10 juin) et par la croissance des pertes militaires turques dans le Sud-Est (notamment de militaires du contingent). Un tel engrenage doit être pris au sérieux car il pourrait à terme menacer le bon déroulement des processus électoraux démocratiques en cours.
JM
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